TROIS AMIS EN UNIFORME
Ils se retrouvaient, quelques jours après, en soldats, à la devanture d'un café de la rue de Rohan, les convives de Maman Morère. Un soir de septembre. Le soir où Taris, pour la dernière fois, avait pu communiquer avec la banlieue. Le soir du jour où commençait le blocus et où les Parisiens — étonnés et non effrayés de se trouver relrancl la vie universelle — disaient presque g comme Dornoy attablé là avec André devanl un bock de bière :
— C'est une sensation nouvelle. Pas dés du tout. Mais du tout. On est bien chez soi.
Et, en réalité, Paris . menac enu,
dans Le vaste univers, comme un d'Ilot, —
l'ilo! de ses origines mêmes, aux Lemps évanouis, —
Paris avait un air de fête. Il semblait qu'il éprouvât comme une fierté joyeuse à se sentir brusquement séparé du reste du monde. Les visages des passants s'éclairaient d'une sorte de flamme intérieure. Assis à la porte de ce café dont les labiés débordaient sur le trottoir, les deux jeunes gens, en regardant défiler, rue de Rivoli, des mobiles de province arrivés de la veille, encore vêtus de blouses de toile, disaient, se sentant enveloppés d'une atmosphère d'allégresse vaillante :
— Ces braves gens! Ces pauvres gens! Que c'est beau !
Et c'était vraiment beau, en effet, ce bataillon de -recrues nouvelles fendant la foule, marchant au pas militaire, dans l'étonnement et l'ahurissement d'une arrivée en la grande ville inconnue, — mettant, parmi l'encombrement des omnibus et des fiacres, le fourmillement de ses baïonnettes et essayant de donner, à ce Paris qui regardait là, examinait ces paysans, une bonne idée de la province accourue...
Les talons des gars vendéens frappaient le macadam, les rangs flottaient un peu ; mais, sous l'œil des officiers, tout jeunes, les torses et les fronts se •redressaient et le commandant, barbe grise à la Henri IY, quelque vieux hobereau qui s'était souvenu de ses années de jeunesse, se retournait et jetait à ses soldats un regard confiant et paternel.
— Du haut de leurs piédestaux, les statues du
siècle héroïque les contemplent ! dit avec an de gouaillerie, mais attendrie et mélancolique, Dornoy montrant, sur les murailles du Louvi. généraux de la République et les maréchaux de l'Empire, Soult, Desaix, d'autre- . debout
dans leurs niches de pierre.
— Et, ajouta André, il y a peut-être des Hocl des Marceau parmi eux !
Ils s'étaient arrêtés là pour mieux eauser, lai i aussi d'une longue course curieuse à travers ce Paris devenu soudain militaire, plein de bruit, de roulements de caissons, d'annonces de journaux, de refrains gouailleurs, — ce Paris bariolé, transformé brusquement, où, déjà, presque tous les passants endossaient l'uniforme, portaient le képi, jouaient résolument aux troupiers.
Maintenant, le peintre et le comédien a\, l'uniforme sombre d'un corps franc, recruté parmi les artistes et commandé par un anci< l'armée, riche, litre, heureux, aimé, et qui reprenau l'épée comme André prenait le fusil.
Pornoy gardait, sous la 1 pecl dl
huguenot élégant et le premier prix de traj avait fait couper S( le képi.
pourrait plus l'appeler son « lion > ; mon bon ffernani, t
Mais le petit tondu que tu es a toujours du caractère. Elle te va même bien, très bien, ta vareuse! aussi bien qu'un pourpoint, je t'assure!... Et, ma parole, à voir tous ces bons bourgeois costumés en militaires et pas ridicules du tout, on jurerait que l'homme est créé et mis au monde pour arborer l'uniforme, ce qui n'est pourtant pas l'idéal de l'humanité. Quant à moi, il me semble que je m'embarque pour un voyage dans l'inconnu. On a toujours peint la guerre de chic. Je voudrais la montrer telle qu'elle est, et, puisque mes modèles viennent à moi, il s'agit de les bien recevoir. J'ai mon album pour les uns et mon chassepot pour les autres!
Il poussa, tout à coup, un cri joyeux en apercevant un jeune homme revêtu de l'uniforme des mobiles qui, traversant la rue de Rohan, venait vers le cale, sans regarder les gens attablés.
— Tiens, Lucien de Janillac ! Ah! bah!... Et qu'est-ce que je te disais? A-t-il l'air assez troupier, celui-là ! Regarde-le!
Le garde mobile, mince, alerte, la taille nettement dessinée par le ceinturon de cuir, avec un visage maigre, le visage fatigué et pâli des Parisiens qui ont beaucoup vécu la nuit, portait le képi à pompon vert avec sa crânerie élégante. Et sa moustache rousse, relevée en croc comme celle d'un cavalier llamand, rappelait, sous la visière du
soldat, le profil bien connu de « l'homme de toutes les premières » qui lorgnait la salle, aux soirs des opérettes ou des bals de l'Opéra.
Le petit de Janillac ! Comment donc î La Chronique avait conté ses aventures, le Figaro enregistrait ses mots. Lorsqu'il avait couru, à Auteuil, en casaque de jockey, une revue de lin d'ann avait chanté ses couleurs sur un rondeau. Et comme c'était la petite Duret, du Palais-Royal, qui détaillait le rondeau, il enlevait, le soir môme, la petite Duret, se battait, à la suite de l'escapade, avec M. de Cabrière, qui lui campait un coup d'épée, et ne revoyait même plus la petite Durdisant :
— J'en ai soupe î
— Il était déjà toqué au lycée Bonaparte, dit Dornoy. Il n'a pas changé.
— Janillac !
Le garde mobile s'arrêta, regarda les deui amis qui lui tendaient les mains et, joyeusement, s'assit près d'eux.
— Ah! par exemple !... .Morère!... DornO} Voilà une rencontre !... Il faut qu'oi ris pour qu'on se voie! Il esl vrai que nous avons mené une vie si différente, depuis le I
— Nous ne sommes pas sur 1»' même rail, lit Dornoy. Ah ! ce bon Lucien, toul de fait plaisir !
— Plus que vous ne croyez..., vous savez? Retrouver des copains, à cette heure-ci, c'est — comment dire? — se rafraîchir, se retremper... Avonsnous été bêtes de ne pas nous voir plus souvent !
— As-tu été bête !
— C'est ce que je voulais dire. Ah! oui, bête! stupide, même... C'est à présent que l'on voit ça î...
Lucien de Janillac, sans état, sans vocation, sans passion, riche et menant, depuis la sortie du collège, la vie facile et libre du iils de famille, enfant gâté par sa mère, par son père, Lucien, inutile et ennuyé, se réveillait tout ta coup, comme au bruit de la fermeture des portes de Paris, et il se découvrait, brusquement, des sentiments étranges que la blague boulevardière, les refrains d'opérette chantés en sortant des Variétés, dans les cabinets particuliers de Brébant, les plaisanteries faciles, les tics de scepticisme, n'avaient pu étouffer. Il secouait tout à coup l'ennui noir qui le suivait partout dans son existence de monsieur qui s'amuse, et cette impression nouvelle de renaissance inattendue, cette sensation soudaine de rafraîchissement, — comme il disait, — celte sensation de bain caïman!, il l'exprimait à ses amis avec une vivacité de joie naïve :
— Je n'oserais pas dire le mot, mes enfants; mais, défendre Paris, ça m'amuse ! Et qui m'eût dit que jamais je me promènerais dans les rues avec des galons de caporal !
78 LE MAlilAnK ETAGN1
Il montrait, en riant, les raies de laine n cousues sur la manche de sa capote :
— Caporal aux mobiles de la Seine! Msalue: /J'aurais mieux aimé me déguiser en zouave. A cause de l'uniforme. Il n'y a pas huit mois, je serais peut-être allé au bal de l'Opéra costumé en Turc. Et ça m'aurait diverti de mettre un turban ou un fez pour aller au feu. Voilà ! ! .Mais devenir zouave, voilà le hic : impossible! Mon numéro matricule est aux mobiles î Dans tous cas, bonsoir le frac noir ! Ça me chai
Il ajouta, brusquement :
— Et ça me rassure sur moi me demandais ce que j'allais faire dans cette vie inutile, toujours la même, fatigante et vaine : nuits passées au baccara, réveils lassés, journé nés. Eh bien ! voilà ! .le vais m'exercer au chasse] C'est une ouverture comme une autre !
Et, lui aussi, il regardait les dei la Vendée, qui disparaissaient au loin, du i la place du Palais-Royal, et dont le soleil couchant faisait étinceler les baïonnettes. Il conte: foule où des gamins passaient, criant de annonçant quelque dépêche, une nouvelle à Paris investi, les Prussiens à Saint-Germain :
— On a l'aller comms
au pas de charge, maintenant, si l'on veut dîner au Pavillon Henri IV :
Il haussait les épaules, il hochait la tête :
— Ah ! le Pavillon Henri IV î Et le Café Anglais ! Le Grand Seize ! Il me semble que ça n'a jamais existé, tout ça ! C'est vrai, il y a cinq cents ans entre hier et aujourd'hui... Ce que j'ai fait, ce que j'ai dit, je jurerais que c'est un autre qui l'a fait et dit je ne sais où, je ne sais quand... Et mes bêtises, mes sottises, mes folies!...
— Tes amours !
— Parlons-en, de mes amours! Je n'ai pas été aimé une minute. J'ai gâché de l'affection comme j'ai croqué les douros du papa. Et, si ça avait duré, je me serais peut-être réveillé la bourse aussi vide que le cœur, — car il est terriblement vide, ou vidé ! mon pauvre cœur ! — Et le vôtre ?
Alors, chacun de ces amis fit, dans le brouhaha de ce soir de fièvre, le bilan de ses rêves.
— Vous avez pris la vie au sérieux, vous, disait Janillac. Tu as travaillé, mon vieux Dornoy, — et, tu sais, ton dernier Salon, très chic! J'ai failli t'écrirc. Ah ! bien oui ! Est-ce qu'on a le temps d'écrire?... Et je sais que tu as eu un prix de tragédie hardiment enlevé, toi, Morère ! Drôle d'idée, jouer la tragédie!... Je ne t'ai pas entendu, parce que, tu sais, ces petites fêtes du Conservatoire, c'est trop austère pour moi, — et trop chaud ! On m'y a pris une fois, on ne m'y reprendra plus. 11
me semblait que je repotassais mes classiques et que j'allais repasser mon baccalauréat î
— Tu es encourageant ! fit André qui riait.
— Qu'est-ce que tu veux ? Une chanson de Thérésa me divertit plus qu'une tirade de Corneille !
— C'est plus moderne, dit Dornoy.
Lucien continuait :
— Ce qui est amusant, par exemple, c'est le défilé des concurrentes. Ah! délicieuses! Ces robes blanches, ma parole, on dirait les premières communiâmes de l'Art! Sous quelles espèces".' Thai is Oie question!... Si j'étais allé au Conservatoire, je te l'avoue, ça n'aurait pas été pour loi...
— Pour qui donc?
— Pour cette petite dont on parle tant ! Comment donc! la petile Agnès... J'aurais Me de chercher à savoir si celle-là valait mieux que autr
Il oe remarquait pas que Morère élail devenu paie, ri, comme il allait continuer, Dornoy l'interrompit en disant :
— Tu tombes bien, André a une Bouvelle à l'annoncer !
— Oui !... je suis le ûam é de M!
ajouta André, très gi
— La petite Agnès?
— La petite Agnès.
— Kh bien ! mon chei , mes compliment
LE MAllIAGE D'AG.NES 8i
compliments... Et pardon aussi... Je ne savais pas... Je ne l'ai pas vue... Jamais... Jamais...
— La plus charmante des jeunes filles ! prononça Dornoy.
André, malgré son émotion, n'avait pas été blessé, mais plutôt étonné, de la plaisanterie de Janillac. Le viveur impénitent reparaissait sous le soldat, Lucien ne parlait, en effet, de Simone que par ouïdire. Mais les confidences de ses camarades n'en étaient pas moins traversées, tout à coup, par une impression de gêne. L'entretien, maintenant, traînait. On se leva.
— Nous aurions pu dîner ensemble, fit Dornoy. Mais Janillac :
— Oh ! oh ! comme vous y allez !... Il faut que je rentre pour l'appel ! Je suis caserne, moi ! Vous, les éclaireurs, vous êtes libres!
— Jusqu'à nouvel ordre.
Et l'on quitta la table pour remonter vers la Butte par la rue de Richelieu. A l'angle du Théâtre-Français, André s'arrêta, montrant la masse élégante, les arcades, les fenêtres du monument.
— Tenez, voilà, dit-il, où je voudrais passer ma vie !... C'est mon rêve, ça !
— Est-ce que ton prix ne le donne pas le droit d'y débuter? : '
— Non. M. Thierry ne m'a pas réclamé. C'est à l'Odéon que j'irai, sans doute. Après le siège. Mais
je jure bien que j'entrerai, un jour, au Théâtre-Français. Oli ! ça, je l'ai promis à la maman et je me ! promis à moi-même !... Vous verrez, vous vea
Ils s'étaient groupés devant les affiches portant, dans leurs cadres de bois, ce mot lugubre, ces lettres de deuil intime devenues comme le « faire-part » de la patrie : Relâche. Une seule affiche oubliée conservait le titre du dernier spectacle annoncé, le lundi 5 septembre, par les comédiens ordinaires de l'empereur, le Lion Amoureux... Le nom de Hoche, ce Hoche qu'ils contemplaient, tout à l'heure, de sur son piédestal de pierre, figurait là, el André sait, de sa voix de tragique, les vers du conventionné] Humbert en imitant le débit guttural >sant :
Ces béros, muscadins, bravant les carabines, Battaient 'les Prussiens et non des
— Ponsard est d'actualité. Mais on sur driix cenl soîxante-dix-huil frai
A plus tard, le théâti
El les trois jeunes gens la regardaient, c nière affiche, >«• demandant mélancoliquen maintenant que la toile s'était baissée sur le quand elle se relèverai! et quelles 3 intimes
allaient se jouer dans ce grand théâtr
— Car. \Mih sayes, maintenant, ambulance, la Comédie-Fr
Décision du Conseil des ministres. Théâtre fermé, ambulance ouverte.
Et ce mot « ambulance », appliqué au logis où riaient Scapin et Mascarille, avait une ironie singulière qui faisait dire à Dornoy :
— Il faut s'attendre à tout, voilà ce que ça prouve ! Ils marchaient lentement sous la galerie, lorsque,
par la porte surmontée de la plaque de marbre, où ce mot est gravé : Administration, Simone Aubry, en petite robe claire, apparut sur le seuil, suivie de sa mère, qui reprit son expression sévère lorsque la jeune fille, apercevant André, courut à lui, instinctivement toute joyeuse :
— Gomme on se rencontre !
— Ce n'est pas bien étonnant; vous êtes chez vous, fit André.
Elle hocha la tête :
— Oh! chez moi!... Je viens précisément de voir M. Edouard Thierry. Il n'est pas rassurant, M. Thierry, ah! non!... Il m'a dit qu'on allait changer le théâtre en hôpital !
— En hôpital? fit une voix railleuse, celle de Janillac. Du haut du ciel, ta demeure dernière, que diras-tu, Poquelin?
Simone regarda, un peu étonnée, le jeune homme élégant sous sa capote de mobile.
— Le vicomte de Janillac, mon camarade de collège, dit André en le présentant.
Dornoy, qui observait, remarqua l'expression du visage de Mme Aubry, à ce titre « le vicomte », qui amena un sourire à ses lèvres pincées. Et, le plus naturellement du monde, Simone esquissa une de ces révérences accoutumées à Agnès sur les planches du Conservatoire.
— Alors, mademoiselle, nous ne vous verrons pas encore à la Comédie?
— Oh! de longtemps, paraît-il. Et, ce qu'il y a de plus agaçant, c'est que, comme je n'ai pas débuté, on me conteste le droit d'être ambulancière, rumine Mlle Reichenberg et les autres! Ce n'es! pas juste! J'ai bien le droit de soigner les Messes tout comme elles!... Je réclamerai!
— Déjà, fit Janillac, narquois.
Il ajouta gaiement :
— Est-ce sur votre engagement, l<i droit à l'ambulance? Non. Voyez comme il faut prendre ses cautions, au théâtre!... Eh bienl moi, mademoiselle, je vais vous dire... Si je reçois quelque anicroche dans la bagarre, je demanderai qu'on ml transporte ici, — vous entendez (il montrail le théâtre, la porte ouverte), — mais à unecondition : c'est que vous \ serei infirmière el tnn i vouj qui m'y s ■■/,... Tu permets? dit-il à An*
— Et j'espère, surtout, que je n'aurai pas à le 11 permettre !
Lucien plaisantait; mais il y avait, maintenant,
LE MARIAGE D'AGlNÈS 85
une expression vaguement attendrie dans la façon dont il regardait la jolie fillette blonde. Les yeux, d'un bleu limpide, de Simone, la candeur surlout de ces yeux, l'étonnaient, l'attiraient comme une source claire. Dans toute sa fraîcheur, c'était cet être idéal, attendu et cherché : la jeune fille. Ce n'était ni au Café Anglais, ni dans les coulisses des Folies- Marigny qu'il avait trouvé cette grâce ingénue; il en était comme troublé et, avec son habitude de chercher le « mot » , de tourner tout à la blague, il se retenait pour ne pas exprimer, par quelque plaisanterie, son étonnement de rencontrer entre le Conservatoire et la Comédie la perle rare.
— Mais non, ce ne serait pas drôle !
Et il tourna, avec esprit, un compliment à Simone, qui ravit littéralement Mme Aubry, puis il se sépara en riant de ses camarades :
— Je file vite. On me flanquerait au bloc ! Simone dit alors à André :
— Il est très gentil, votre ami!
Elle le suivait des yeux pendant qu'il disparaissait, rapide, svelte, par la rue de Richelieu.
— Oui. C'est un bon garçon! fit André.
Mais, ce soir-là, tandis que, chez sa mère, le fiancé songeait à toute la tristesse de ce siège, — long, peut-être, — qui retardait son mariage, remettait à tant de lendemains la joie promise, le foyer, la vie en commun avec la chère fdle, le
nid rêvé, — Mme Aubry disai t à Sine prise :
— Tu as entendu? L'ami d'Andr homme que tu as trouvé gentil et qui porte si l'uniforme? Il est vicomte.
— Eh hien ? fit Simone.
— Eh bien ! mais c'est joli, très joli, un titi vicomte. Madame la vicomtesse... ne bien...
— C'est-à-dire?
— C'est-à-dire qu'il y a des femmes qui vicomtesses et qui ne te valent pas, et que, étais vicomtesse, cela vaudrait mieux qui
Mais Simone interrompit bien vite, stupél irritée presque, de la pensée . — une
pensée qu'elle devinait constai; bée, mais
acharnée :
— Quoi donc?... Oh! pas de chàl pagne, toi non plus, tu sais, maman !... Yi< Mais je serai plus d'une fois vicoml médies que je jouerai, tu peux en êtn comtesse et comtesse aussi, et pri reine, oui, parfaitement !.. Il*
lui auteurs, va, tu v< , Un titre '
niais un titre, — el ux un, — tu
bien celui que je choisirais..,
— Non, dil Simone éleva 1
— Sociétaire !... S«
çaise ! Ça, c'est un titre, maman ! Ah ! pour celui-là, je donnerais tous les autres ! Tous ! . . . Vicomtesse? Ça vous fait une belle jambe d'être vicomtesse, tandis que sociétaire...
— C'est vrai, ça vous fait des rentes!
— Et une couronne ! dit gaiement Simone. Elle ajouta, devenue sérieuse :
— En attendant, faisons de la charpie !... Pour le moment, je veux jouer Casilda au naturel...
Et, récitant on riant à demi les vers de Ruy Blas :
...Grand Dieu, madame, à cette main Il est blessé...
— Oh ! je m'en tirerai !
...Mais il perd connaissance.
Mais, vite, faisons-lui respirer quelque essence !
— Vois-tu, maman, je jouerai du Molière après. Maintenant, ce que je veux faire, c'est du Victor Hugo en action !...
— C'est égal, répondit Mme Aubry. C'est un mot qui sonne joliment bien, vicomtesse!
UNE SORTIE POUR UNE FLKlIi
Un beau temps clair, un temps d'automne, un ciel d'un bleu doux sur des bois de bronze et de cuivre, un de ces temps d'avant l'hiver qui, avec la fraîcheur des brises, ont un ressouvenu s, un temps de marche et de chasse, un de ces temp il l'ail bon aller par les chemins sous la ['lui'' d des dernières feuilles, — un temps de poésie et de fèle; et depuis midi et demi, sous ce ciel qui rit aux êtres ei aux choses, les hommes tend se cherchent et se fusil lenl à travers la : Croissy, sur les coteaux de Saint-Cloud, devanl N's murs de la Malmaison, et, lâ-h il, — Bougival où les bérets el les i Boni remplacés par l< à cocarde el blanche des fusiliers allemands.
On se bat, et André, en première ligne, avec les francs-tireurs, ses camarades, entend pour la première fois, bourdonner comme un essaim ces abeilles de mort qui sont des balles de plomb. Il est pâle, un peu nerveux; mais, si son cœur saule, c'est comme s'il battait la charge dans sa poitrine.
— Tu es très crâne au feu, mon petit, disait Dornoy, marchant à ses côtés. Si j'avais le temps, je prendrais de toi un croquis! Je te le ferai de mémoire ! Ce sera pour ta mère ou pour Simone, comme lu voudras!
La veille, André avait embrassé la maman sans lui rien dire et, rue de Paradis, causé longtemps avec Simone. Elles ne savaient rien, les deux femmes, de la sortie probable, rien, sinon que l'uniforme sombre et le képi de franc-tireur allaient bien au jeune homme et que le premier coslume endossé par le tragédien lui donnait fière et bonne mine. Le ceinturon au ventre, la cartouchière au flanc, Simone le regardait, touchait le sabre-baïonnette avec une curiosité un peu effrayée, et ses doigts appuyant sur la pointe :
— Alors, c'est pour tuer des hommes? C'est affreux !
— C'est comme ça, et la lame n'est pas truquée comme les poignards de tragédie!
Il avait essayé de plaisanter, ne voulant pas laisser deviner l'angoisse du lendemain, et il avait rejoint,
m LE MARIAGE D'AGNÈS
Je soir, dans une vieille maison de Rueil où ils allaient passer la nuit, près du parc de Ri< ! les camarades cantonnés là, attendant le jour.
Le jour!... André, étendu sur le parquet, e loppé dans une couverture de laiu-', avait attendu, en effet, sans fermer les yeux, l'aube de sa première journée de combat II pensait à Simone Au! songeait à la bonne chère femme endormie dans le logis de la rue des Abbesses. Toute sa vie ! Le ; c'était la mère. La fiancée, c'était l'avenir.
Mais y aurait-il un avenir, maintenant, pour lui? Dans la grande salle du rez-de-cl du xvme siècle, ces jeunes bommes, co; comme lui, le képi enfoncé sur l< dormant
ou peut-être veillant et songeant, seraient-ils vivants demain? Il y en avait qui furieux de ne pouvoir dormir, d'autres qui meillaient, paisibles. Tous ces corps étendus eussent, dans la pénombri ablé aux figurant!
de quelque sinistre i. >nflementi
de quelques-uns rappelaient que c'était là un toir. André, parmi ces silhouettes
tements qu'éclairait à peine une lu turne
glissant par les fentes des volets, chercha viuer les noms des artistes .-une' peintres, musiciens, statuaires, dernier & icurrents du prix
qui B'étaient eni< un.' lui, allai
demain, marcher coude à coude, offrant à l'ennemi des cibles qui étaient comme de la gloire vivante.
Dornoy, couché près de lui, sommeillait sans bouger. Et, peu à peu, la fatigue accablant André, il sentait son cerveau envahi, peu à peu, par des images confuses, hallucinatoires, — où les visions de théâtre, de concours, de Conservatoire, se mêlaient à des exercices de tir, des ressouvenirs devenus falots, d'exercices militaires sur les remparts— lorsque, brusquement, le clairon, dans la rue, sonna la diane, et, sur le parquet de la vieille maison de Rueil, les formes humaines couchées là se redressèrent à demi, les bras s'étirant et les ronflements de tout à l'heure devenant de longs bâillements de gens éveillés.
— Qu'est-ce que c'est? On se lève? dit Dornoy.
Tout le monde avait été debout bien vile. Par les volets ouverts, le petit jour gris d'octobre avait éclairé de jeunes visages un peu fatigués, mais souriants, très résolus. Et l'on avait pris le café dans le plein air de la rue, l'accompagnement éternel du quart de fer-blanc frappant sur les sabres, soulignant les plaisanteries, les gouailleries, jusqu'aux refrains de ces jeunes hommes alertes et forts, si bien faits pour vivre et prêts à mourir...
Dornoy montrait à André, là-haut, à demi cachés encore par un brouillard léger, les coteaux de
Bougival, les bois de la Jonchère, et le peint disait :
— C'est encore nn peu flou, tu vois!... Mais, tout à l'heure, ça sera un Corot!...
— Bon temps pour le gibier, ajoutait un autre en riant.
Et André s'était mis à songer.
La Jonchère... Ce dimanche de juillet où, avec Simone et Mme Aubry, ils avaient gravi c<i- coteaux, là-bas, et si gaiement, Mme Aubry reprochant aux jeunes gens de grimper trop vite... La Jonchère!... Le petit bois de châtaigniers, l'endroit ou ils avaient, par avance, bâti la petite maison où Simone voulait vivre, ('lever des poules... Chaumière en Espagne! Et l'arbre, le tronc d'arbre où André avait, de la pointe de son couteau, trac' leurs deux noms!... Etait-ce bien le même endroit, I mêmes sentiers, l»is mêmes coteaux; et, sous uniforme de soldat, était-ce lui-même aussi qui retrouvait à cette même place <>ù Simone Aubry, la petite Agnès, avait pas
La Jonchère! Le dimanche de juillet !
Un des francs-tireurs disait, près «1»' lui :
— "2\ octobre. Sainte Drsuli lujoord'hui, un vendredi. Si on était superstitieux, hein, pourtant?
Ki André avait été stupéfait en se disant qu'entra dimanche évanoui et ce vendredi qui se levait
LE MAIUÀGE D'AGNÈS 93
dans le brouillard gris, il n'y avait que trois mois!... Était-ce possible, trois mois? Mais il y avait trois mille ans! Des siècles!
Alors, il lui prenait comme une sorte de rage et il avait hâte de monter au pas de charge les pentes qui menaient à la Jonchère, de repousser, de chasser ces étrangers qui venaient s'installer là, au pied de ces arbres, sur cette terre où Simone avait posé ses petits pieds, qui commandaient, vivaient, fumaient leur pipe à l'endroit même où les amoureux riaient il y avait trois mois et qui, peut-être, — qui sait? — avaient abattu, pour faire leur cuisine ou réchauffer les doigts de leurs factions de nuit, cet arbre, cet arbre où la date de la promenade des fiancés devait demeurer éternelle.
Ainsi, la perception de ce qu'était cette terrible aventure : Y invasion, s'était faite plus nette et plus cruelle pour André. Ce n'était pas seulement l'affront, le soufflet donné à cette mère idéale qui s'appelait la patrie, la honte et la misère infligées à cette agglomération d'être humains, associés pour les mêmes labeurs et les mêmes espoirs, c'était quelque chose d'aussi atroce et de plus tangible, c'était le sol même, la terre d'habitude, le sentier aimé, confisqués, occupés, pris de force, — impossible d'aller cueillir même une fleurette à l'endroit où Simone faisait des bouquets, — et ceux qui étaient jà-bas, là-haut, dans le brouillard, dans ces
94 LE MABIAGE D'AG
bois dont les feuilles d'or apparaissaient peu,
à mesure que le jour se levait, et brillaient dans la lumière, — ces occupants, ces conquérai. n'étaient plus pour lui des soldats, mais des voleu et il lui semblait qu'il allait, tout à l'heure, faire l'office de gendarme accouru pour empêcher de dévaliser quelque villa...
La guerre, l'invasion, c'était la défense du sol, des souvenirs, des rêves...
— En avant î En avant!
Oui, tout à l'heure, ce n'était pas seulement l'ami Dornoy, sa carabine au poing, c'était le faut Simone, une fleur des champs à la main, qui marchait à ses côtés pour monter, monter, mont' sous les balles, au haut du coteau de la Jonchère...
Les coups de canon du mont Valérien, tirant ces coteaux, couvrant de fer Bougival et les boi Longboyau, Buzenval, avaient fait, ton courir un frisson parmi les francs-tireurs. André entendait, pour la première ces projectiles invisibles qui, dans l'air d mettaient un étrange brait de roues ou d'ail< ■h t. éclatant lù-1 bois inquiétants, fourmillant d dont.'.
ioj marchait à la droite d'André, qui lui dît :
— Voilà l<
— Non. pas li
Ils regardaient monter, dans le ciel clair, la fumée du fort dont les arêtes se découpaient géométriquement sur l'horizon. Un bon air frais emplissait leurs narines. André s'étonnait de ressentir bien moins une anxiété, une appréhension quelconque qu'une sorte d'allégresse nerveuse, un besoin d'action, de mouvement :
— J'ai envie de courir, ma parole!
Le commandant, l'ancien officier, gentleman farmer redevenu troupier, qui passait, la manche et le képi galonnés, devant ses hommes, entendit le propos et, se retournant vers André :
— C'est très bien, mais patience! On se bat aussi sur place. Il ne faut pas fuir en avant comme on dit. Genou en terre et visez bien!
Et, campagnard refaisant campagne, il alla plus loin, tortillant sa barbiche grise.
Ils avaient hâte de voir les Allemands de près, tous ces jeunes gens. Leurs yeux cherchaient de loin les casques à pointe. Ils n'apercevaient rien. Rien ne sortait de ces bois muets. Le jour levé, les brumes disparues, ils n'avaient devant eux qu'un doux paysage d'automne, des arbres dont les obus français brisaient les troncs, coupaient les branches...
Et, pourtant, de Ghatou à Saint-Gloud, de la station du chemin de fer, sur la ligne de Saint-Germain , jusqu'à la redoute vers la route de Montretout, la
fusillade était engagée, Une ligne de feu crépitait devant la Malmaison, Saint-Cucufa, la porte de Longboyau. André essayai! de se griser à cette odeur de bataille; il répétait, comme un refrain machinal :
— En avant! En avant!
Mais, en réalité, il restait calme. Il regardail ce qui se passait comme un spectacle. Les lignes ro et bleues des zouaves, les pantalons rouges, sur les pentes, là-bas, lui faisaient l'effet de ces petits aidais de plomb avec lesquels il jouait, sur la table de Maman Morère, quand il était petit. Il n'avait aucunement la sensation de courir un danger, de faire partie d'une armée en marche. Il regardait.
Kl. dans ce bataillon d'artistes et de Pau gouailleurs, c'était le même sentiment de curiosité et d'insouciance brave On étudiait, on s'étudiait. Ce n'était pas affectation d'esthètes cherchant une émotion, jouant au jeu de la mort ; c'était l'oubli de soi-même dans le devoir allègrement accepté, un« expédition en commun, une partie de cam] chacun apportait son courage et sa peau en piquenique.
— Du Paul de Kock revu par Homèr< Dornoy.
Maint. 'liant, les bois cuivrés n'étaient plus mi Il t-n sortait i\r> coup- ,!,• feu, de la fumée <-t du fer, Les balles sifflaient aux oreilles de- tirailleurs disse-
LE MARIAGE D'ACNÉS 97
minés dans les vignes et montant, gagnant du terrain vers le pavillon de la Jonchère. Les quelques villas, sur le coteau, toutes blanches parmi les touffes bronzées, étaient autant de blockhaus d'où tiraient les Prussiens. André, le genou en terre, déchargeait son arme, glissait ses cartouches dans le canon, visait au jugé sur la fumée aperçue et, sautant d'un sillon à un autre, grimpait, avec ses compagnons, dans les vignes. Les plaisanteries de boulevardiers soulignaient les détonations. La gaieté d'atelier battait la charge.
— 11 me semble, criait un grand garçon, élève de Falguière, que Morère connaissait sans savoir son nom, — un Méridional superbe avec ses cheveux bruns de beau modèle, — il me semble que tout ça, lé, c'est de la blague !
Et il montait, avec les autres, à travers les ceps, les groseilliers, les framboisiers, sous le feu des fusils Dreysse.
— Ils n'ont pas même laissé un raisin pour la soifî disait-il encore. Sacrés vendangeurs, va!...
Tout à coup, André entendit un petit bruit sec comme celui d'une clé sur un osselet, et ce grand beau garçon il le vit tourner, tourner sur lui-même et tomber face en avant sur la terre dure.
Le commandant, debout, tout près, s'était précipité, appelant des brancardiers, de loin.
André entendit ces mots :
— Au front... Rai de...
Il n'écoutait plus, il ne voulait plus regarder autour de lui, il ne voyait que ces fumées, là, devant ces bois, ces haies d'où sortaient, en sifflant, les balles. On avançait ou l'on tombait à côté de lui, à droite, à gauche; — il avançait, étourdi, maintenant, par le bruit du canon, le crépitement — ou ce qu'il prenait pour le crépitement — des mitrailleuses, le grondementcontinu, éperdu de la bataille, ce bruit de bouquet de feu d'artifice qui lui rappelait, devenues tragiques, les fêtes d'hier, et rien ne l'aurait empêché de se précipiter sur ces a ; saires qu'il devinait plus qu'il ne les voyait, mais qui étaient là...
Cette netteté de perception qui, tout à l'he lui faisait apercevoir les moindres détailsdu j»a\ de l'alignement des troupes, maintenant lui é pait. Il y avait, dans son cei ur ce
coin de terre lui-même, de la fumée de salj
i! à travers une sorte de voile rouge qui voyait se dresser, de temps à auti ou à plat vent i de lirailleu)
et tirer, l'ami Dornoy qui De le quittai! d'une scmelli battait ci
parler.
\ présent, ils distinguaient, sou
tournoyai un
pluie jaune aux larges gouttes, les faces rousses des Allemands, les casquettes rondes... Et c'était comme à bout portant qu'on s'entre-fusillait, les minutes semblant des heures, les tirailleurs voulant se précipiter à la baïonnette sur cette pente raide dominée par une batterie allemande qui tirait là-haut sous les grands châtaigniers, — et le commandant les arrêtant, répétant :
— Attendez ! Attendez les soutiens !
Puis, une trombe humaine passait derrière eux, — des soldats de la ligne accourus pour soutenir les zouaves du commandant Jacquot, qui s'accrochait, sous le feu, à la pente où il devait mourir.
— Est-ce le soutien?...
— Pas encore! Tirez toujours!
André tirait, usait ses cartouches, s'énervait, sentant bien qu'après avoir avancé, enlevé des positions, on n'avançait plus maintenant, on se cramponnait, les Allemands recevant sans doute, çà et là, des renforts.
— Regarde donc l'aqueduc, là-bas, l'aqueduc de Marly ! dit Dornoy.
Il s'était assis dans les vignes, tirant de sa vareuse une jumelle de spectacle et lorgnant de loin, comme au ballet.
Sur l'aqueduc, — l'aqueduc aux arches découpées nettement sur le ciel, — des silhouettes noires apparaissaient, nombreuses...
— L'état-ftiajor allemand, je pari»! dit le peintre. Il y a peut-être là Bismarck et Guillaume. Qui sait? Un joli coup pour un artilleur, — si l'on avait le canon !
Un bruit sec, frappant sur la crosse de son fusil, vint lui rappeler qu'il y avait des Allemands plus rapprochés que l'aqueduc de Marly.
— Allons, bon! Ma crosse cassée, à présent!... Il faudra que j'aille à la baïonnette !
— A la baïonnette !... cria André.
Il s'était levé, — pris de cette folie de la bataille qui s'empare des êtres comme une ivresse, — «t. à travers les ceps de vigne, il allait bondir sans -inquiéter s'il était suivi, lorsque le clairon sonna, un clairon qu'il connaissait bien, celui du bataillon, e( la sonnerie disait : En retraite!
La retraite! Pourquoi? Est-ce qu'on n'avait laissé bien loin les maisons de Rneil, est-ce qir Allemands n'avaient pas recul Mal-
maison, la villa Dollinger, Montretout, n'étalent pal à nous? Est-ce qu'avec un effort, un dernier effort, dans un élan, on ne pouvait pas emporter villon, le pavillon de la Jonché)
— La reliait. I !
— Oui, dit Dornoy. C'esl la retraite. Nous de avoir été repoussés quelque part, par Là-bas!.»
I..- soir tombait >ur le ravin de Saint-Cucufa, de Longboyau, les vignes aux ceps brisé ,
çà et là, les tirailleurs laissaient des cadavres... Des blessés se traînaient, appelaient, parmi les cassis et les groseilliers. On voyait, au haut du coteau, s'allonger, toutes noires, les lignes massives des grenadiers prussiens... Alors, André crut avoir fait un rêve, un mauvais rêve après un moment heureux, dont l'heure qui sonnait était le réveil...
Entre lui et l'arbre où, Là-haut, il eût retrouvé peut-être le nom de Simone, cette ligne sombre se dressait... On se heurtait, il se heurtait à ces hommes accourus de Saint-Cloud ou de Versailles, à ces bataillons qui, de loin, fusillaient nos artilleurs, égorgeaient nos zouaves...
— La retraite !
— Qu'est-ce que tu veux, mon pauvre ami, ça sera pour une autre fois que nous irons coucher à Versailles !
Dornoy ajouta, pendant que le clairon, dans le demi-crépuscule, jetait sa note sinistre :
— C'est presque aussi loin que Berlin, tu sais, Versailles, maintenant !
Alors, André jeta un regard navré sur oe terrain où il y avait des taches brunâtres qui étaient du sang et des silhouettes couchées qui étaient des morts. — Il regarda une dernière fois ces bois qu'on lui avait pris, ce sentier aperçu, là-bas, comme une raie d'argent dans l'ombre tombante, et aussi la lointaine lueur de forge de Paris, l'haleine rouge
de Paris/lont les lumières, déjà rares, s'allumaient à l'horizon...
La retraite î
André voulait, pourtant, emporter, rapporter de cette journée un souvenir, — un pauvre trop).
Et, comme si le sort eût répondu à son désir, au coin d'une haie, près d'un sentier où un tirailleur blessé serrait son mouchoir autou: , poignet sanglant, il aperçut quelques violettes, une touffe vers laquelle il se baissa, le tirailleur lui disant :
— Part à deux! Une violette! Je rapportera à la maison. Ce sera ma médaille militaire !
André partagea donc en deux la touffe de violettes, songeant que ce pauvre petit bouquet amènerait un sourire aux lèvres de Simone, el disant â Dornoy :
— Et voilà. Ce qu'il y aura de plus cl
qu'on aura fait tuer, aujourd'hui, ji ibien
as pour me permettre de rama- Qeuri
Mais Dornoy, essayant de rire tandis qi] coups de feu partaient, comme le râle de la bataille :
— Toi, mon vieux, tu as bien tort de vôuloifl jouer des tragédies! Tu -'tais fait pour cfa romain •
— Ces! que les romances el 1 autrement consolant que l'hisl
Et il glissa les vn.b t ste de fi anc-tireur.