LA COMÉDIE
La vie d'André allait, désormais, se partager entre les expéditions hors Paris, les sorties, et les haltes au logis maternel, lorsque les possibilités du service permettaient au commandant de laisser ses hommes reprendre haleine. Et il semblait vraiment au jeune homme que cette double existence, si différente, — la vie de l'éclaireur en campagne et celle du Parisien redevenu libre pour quelques jours, — fût un rêve. Et non pas un cauchemar, non, un rêve où l'action, le mouvement, le perpétuel imprévu éperonnant la vie, étaient des espèces de joies. Il y avait du roman d'aventure dans l'existence du soldat couchant au hasard dans quelque masure ou veillant, l'œil au guet, aux avant-postes, se demandant, à chaque lever d'aurore :
— Où est l'affaire, aujourd'hui? Où se bat-on?
Il y avait du roman intime, très doux, très tendre,
dans ces rentrées à Paris, ces visites immédiates et rapides à la rue de Paradis, à Simone, el ces rentrées au cher logis de la rue des Âbbesses, ce lit d'habitude retrouvé et qui lui semblait bon, après les froides nuits hors des fortifications.
Mme Morère venait le border comme lorsqu'il était petit. Elle lui donnait un baiser sur le front :
— Dors bien, mon petit André. Tu dois être fatigué, pauvre chéri.
— Mais non! Mais non! c'est de la très bonne gymnastique, la guerre! Et le canon <l nie parait même, d'ici, un peu trop loin. D'habitude, il me berce de plus pr»
Il ressentait, pourtant, une volupté d'enfant à retrouver la tiédeur des draps, le sommeil sur un autre oreiller qu'un manteau plié, un tabouret, une pierre dure. Et il s'endormait en se i épétanl quelque parole douce, très douce, que venait de lui dire Simone :
— Vousnes;i\.v. pas, André? je compte les jours!
Tel H 7. !
Elle effaçait, sur un petil calendrier, chaque
journée d'un Irait «le plume.
— Oui, tous les soir- ! Et c'est étonnant, Ion-:, une journée! Et ■-•■. pourtant. . passe... < octobre va unir ! Déjà !
Elle avait acheté un autre almanach, un ali
nach nouveau, portant un autre chiffre que celui-là. Un almanach qui serait meilleur, consolerait de ce méchant almanach de 1870...
— Pas si méchant, Simone, puisqu'il a marqué la date de nos fiançailles...
— Oh! je dis méchant pour les autres! Nous, notre almanach, nous devons l'aimer quand même!... Mais celui-là, André, je suis certaine que celui-là vaudra mieux pour tout le monde !
Et debout, de l'ongle de son index, elle cherchait, sur l'almanach de 1871, le jour, la dale, du mariage futur...
— Ce sera plus tôt que 1871, Simone, qui sait? 11 paraît qu'il y a une armée, une vraie armée de secours sur la Loire, et si nous voyions arriver, du haut des fortifications, des pantalons rouges dans la plaine Saint-Denis, ce n'est pas dans l'almanach nouveau qu'il faudrait chercher la date, vous savez !...
— Tout de même, il nous sera souriant, mon almanach tout neuf!
De sa musicale voix de répertoire, Simone disait, chantant à peine, des vers qu'elle trouvait jolis :
Le vieil almanach de l'année
Où nous nous sommes aimés tant,
je voudrais le voir fini, fini, vous savez! L'autre est mieux imprimé ! Et savez-vous ce que m'a dit le
papetier du faubourg Poissonnière qui me l'a vendu ?
— Non.
— « Il deviendra historique, mademoi-cll cause de vos débuts à la Comédie-Française ! » Voilà ce qu'il m'a dit, le papetier î Vous pensez si je l'aime, son almanach !
La Comédie-Française! Simone, avant la « historique », avait obtenu de faire partie de l'ambulance installée au foyer du théâtre et dan- la longue galerie deg bustes. Elle débutait par un rôle que lui disputaient des sociétaires, celui de sœur de charité. Elle éprou vait, comme André, < ti<»ns
émues à se dévouer, à donner son temps aux bli absolument comme il risquait sa vie; à taire de la charpie, à découper du linge, comme lui à manier les cartouche
— Nous n'avons pas le même emploi, naturelles ment, disait André. Mais nous jouerons dans la même pi
Il avait plaisir — un plaisir mêlé d'émotion, de respect aussi pour I , — à aller la
à la Comédie qû il la trouvait . I malgré son soupire de jcun< ion tablier
blanc d'infirmière sur une robe grise qui'eût pu êtrl celle d'Agnî
— Oh : vous n- l'effel d1 menl Simone '.
— Dame! Une sœur grise î...
Elle montrait à André l'appel touchant qu'avaient adressé aux journaux les comédiennes devenues ambulancières, et le jeune homme lisait tout haut ce bout de papier imprimé, cette circulaire de la cha • rite que Simone conservait, pliée dans sa poche.
UÉDIE FRANÇAISE
« Les représentations du Théâtre-Français ont cessé. La Comédie-Française, à qui les circonstances montrent un devoir nouveau, a conçu la pensée de transformer son foyer en ambulance. Pour mettre ce projet à exécution, elle fait appel au concours de tous ses amis. Lits et literie, linge, charpie, vin et argent : nous accepterons tout ce qu'on voudra bien nous donner ou mettre à notre disposition. Il y a àe grandes souffrances; mais elles ne seront pas plus grandes que les sympathies qu'elles inspirent; et nous demandons avec confiance lorsque nous demandons au nom de ceux qui ont été frappés en défendant le sol du pays. »
Et Simone montrait, au bas de cet appel, les signatures de ces comédiennes qu'André admirait de loin
lus LE MARIAGE D'AGNÈS
et que, maintenant, Simone voyait de près : Madeleine Brohan, Marie Favart, Clémentine Jouassain, Édile Riquer...
— Mais tous les noms n'y sonl pas. Kl toutes feront comme les au Ires !
Alors, Simone, entr'ouviant la porte du fi montrait à son fiancé ce foyer transformé, — le Voltaire dissimulé sous des planches, — et des lits à rideaux blancs remplaçant les sièges où s'asseyaient les spectateurs, où lui-même s'était assis plus d'une fois, pendant les entr'acles.
A travers les vitres, où, déjà, un peu <l»v givre dessinait un mince filet opaque, la lumière du soir tombant filtrait, grise, triste, maussade, éclairant la longue file des lits blancs, entre les gaines blancl où les bustes de marbre mettaient leurs pâleurs, — faces blafardes contemplant de leurs yeux de pierre ! - \ [sages blêmes des souffrants.
Et c'était, plus loin, le long de ce couloir <l«s bustes, si bruyant quelques mois auparavant, d; la houle des soirs de pren un silence profond,
entrecoupé de plaintes quasi-enfantines ou de soupirs lugubres commedes râles. Où le tout P sait pass . ricané, blag maintenant
quelque chose qui, dans sa chair saign tit
ame le résum '• de ux
jainl). ss lui- de province, la poitrine ti
pauvrespetits mobiles toussant et app lanl leui
Ce nom, « maman », perçu comme la plainte lointaine d'un soldat, faisait passer un frisson sur l'épiderme d'André.
— Oui, voilà, mon pauvreami, disait Simone, voilà!
Et c'était la Comédie-Française, cela!
Mais le Paris qu'il allait traverser, en la quittant, était-ce bien aussi son Paris? C'était un Paris inconnu, un Paris inattendu, que ce Paris sans lumière sur qui tombait la nuit et qui, dans le crépuscule d'hiver, semblait, avec tous ces êtres en sombres costumes, hommes en képis, femmes on capuches de laine, une cité de misère. Des formes vagues s'estompaient le longdes murailles, silhoueih s de passants hâtifs regagnant leurs logis avec des aspects de fantômes. Du silence de ces rues, où les voitures étaient rares, semblaient comme abolies, des appels de crieurs de journaux montaient, irritants comme des provocations ou sinistres comme des plaintes. Et des bruits d'armes, des tintements de fer-blanc ou de ferraille, se mêlaient à ces annonces attristantes de combats lointains, de stériles tueries ou d'attaques prochaines.
Pour remonter rue des Abbesses, André suivait toujours la rue de Richelieu. Machinalement. Mais surtout pour s'arrêter rue Drouot, où aboutissaient, d'où partaient les nouvelles. 11 voulait savoir, rapporter à Montmartre, ta Mme Morère, quelque renseignement, le texte d'une dépêche.
La rue Drouot était, presque toujours, uoii monde, et toute celte foule, entrevue dans la nuit, grouillait, grondait, comme nue vague fourmilière humaine, mais une fourmiliè aue bruyante.
Devant la haute porte close de l'ancien hôtel d gny, hôtel d'Aguado devenu la Mairi était grande des curiosité- el des an n se
ùl là pour lire les affiches, apprendra comme André.
(Tétait du haut du banc de pierre encaslj gauche de cette porte monumentale qui étaient lues, chaque soir, jetées à la foule par 1. même orateur officiel scandant les phi fort accent méridional et faisant sonner commi fanfares les communications du gouverneui ou celles -qui, sous l'aile des pigeons, venai province, <it qu'il jetait à cette foule, en appu glorieusement sur les consonne bettta! »
Amlré, alor>, répétai! rue des Abbess venait d'apprendre. LU espoir, un on-dit. S hypnotisée par une seule image, «vile de Sim sa pensée revenait à la Comédie, fi leur, tnédiennes penchées sur le- bl
Simon.' en pol appoi
Va • •-■ théâtre, transformé par la guei i où son ambition étail d'ei
LE MARIAGE D'AGNES Ml
André, devenu tout à coup une espèce de couvent, ou, plutôt, une sorte de temple vide comme une de alises que représentaient les dessins des journaux illustrés et où, pendant la bataille, on apportait les blessés.
A Montmartre, la vie restait aussi bruyante, semblait même plus intense. Ici, dan> ce théâtre, le mouvement habituel s'était retiré. Les escaliers que gravissaient naguère tant de quémandeurs, demandeurs de billets, porteurs de manuscrits ou de lettres de recommandation, étaient vides. Le silence emplissait la salle. Et cette sorte de désertion d'un lieu de poésie et de joie donnait à André, plus encore que les sorties et les coups de feu hors des murailles, la sensation du désastre. C'était la pensée, le sourire, la vie de l'art faisant relâche et la brutalité sanglante remplaçant le rêve.
Là-haut, la rue des Àbbesses, fourmillante de monde, avec ses boutiques populaires, presque toutes occupées, d'ordinaire, par la consommation quotidienne, boucheries, épiceries, boulangeries, — quelques magasins de chaussures, de mercerie ou de bric-à-brac, — cette rue aboutissant à Paris par la rue Lepic, et dominée par les grandes antennes du Moulin de la Galette, où André allait jouer étant enfant, la rue où tous les habitants portaient, maintenant, la vareuse des gardes nationaux, la rue bourdonnante, avec des femmes à
capelines de laine faisant la queue chez le houe! en tenant leurs petits par la main, la rue où la Maman Morère ouvrait sa porte et continuait le crédit à plus d'un artiste, la pauvre rue semblait à André moins triste dans sa misère que cette grande Maison de poésie, aux portes fermées et. dans la pénombre de la clôture, devenue une ambulance.
A Montmartre, il admirait la transformation de tous ces pauvres gens en soldats. Ouvriers, petitbourgeois, peintres, chiffonniers, toute cette population militarisée soudain répondait à l'appel du clairon, au rappel du tambour. Les habitants de la rue des Ahbesses semblaient chez eux cantonné plutôt que logés. Et, souvent, André, regardanl travers les espèces de tranchées de la rue Germain- Pilon ou de l'étroit passage de l'Élysée-des-Beaux-
s, Paris étendu à ses pieds, l'Opéra vaguement aperçu au-dessus des toits, André se disait que c'était tout de même un spectacle admirable que cette transformation soudaine, en quelqui lines
lue ville devenue un camp.
Puis, par-dessus les arbres soml et les ils du cimetière Montmartre, il lit. au
loin, à l'horizon, les collines où les Prussiens étaient établis, d'où, quelque jour, ils bombard raient peut-être '•»'!(«' rue, ces maisons, la n is maternelle; et eette ville des mort-, silen a monuments «1.- pien
LE MARIAGE D'ACNES 113
l'avancée delà grande ville enfiévrée, la ville de ceux qui allaient mourir !
Du moins y avait-il de la vie, rue des Abbesses. Mme Morère faisait des miracles pour nourrir les habitants du logis. Elle disait aux clients :
— Mes bons amis, tant qu'il y aura des provisions, il y en aura; mais, quand le dernier sac de pommes de terre et le dernier morceau de fromage seront mangés, il faudra bien fermer boutique.
— Bah ! répondait quelque habitué en rebouclant son ceinturon, nous serons délivrés avant ça !
Le plus confiant était Brichanteau, qui venait, entre deux gardes aux remparts, se chauffer ou prendre le café chez Mme Morère et causer avec André lorsque le brave garçon était libre.
Brichanteau disait des vers et organisait, pour son bataillon, des Matinées dramatiques. Il demandait à son « jeune camarade Morère » son concours :
— Faire entendre du Corneille aux compagnons du devoir, mon cher enfant, c'est aussi, si j'ose dire, leur distribuer des cartouches morales!...
André était enchanté. Le coup de feu au dehors, la poésie au dedans. Voilà qui était vivre!... Il se mettait donc à la disposition du brave homme.
- Je n'ai jamais été imprésario, disait Brichanteau, et mes directeurs, — je puis le déclarer sans être taxé de calomnie, le rôle de Basile n'étant ni
11 i LE MARIAGE D'AGNÈS
dans ma nature ni dans mes moyens, — mes din leurs m'ont souvent exploité et je n'envie pas leur métier; mais, cette fois, je me fais VUnp de
la patrie. Nous avons besoin d'argent pour la cai des veuves et des orphelins du bataillon. Nous trouverons. Et notre programme sera dignedevi artistes. Avez-vous vu ces afTich< la Porle-Saint-Martin, on M. Arnaud, un comique, annonce qu'il jouera Napoléon III, — un autre acteur Emile Ollivier, un autre M. Rouber?... Q voulez-vous? Ça me produit un drôle d'effet. Au 2 Décembre, j'ai payé un moment de ma lib Toulouse, la gloire d'avoir protesté, en pleine pi du Gapitole, contre le coup d'État, et i fallu que je ne fisse une tournée involontaire Lambessa ou à Cayenne... Parfaitement. Sans ma directrice, une femme charmante, qui, tour à tour, influença par son charme I«i généra] commandant la subdivision, le préfet, le procureur de la blique, et même le greffier, — la chère femi superbement dévouée, — j'aurais vraisemblablement fait partie d'un eonvoi de transp»
pas à étaler mes preuve- de civi l'idée de bafouer sur les plancb l'étal de tête â sifflet in gram
de la Légion d'honneur lui barrant un
vaincu, alors même qu'il nous a entrain
aile — c'est peut-être un . oui <
LE M.UUACE DIGNES 115
une vengeance, mais, qu'est-ce que vous voulez? ce n'est pas généreux, et Sébastien Brichanteau ne mange pas de cette vengeance-là!... Du Corneille, du Corneille, et encore du Corneille ! Et en avant ! Nous sommes bien d'accord?
— Parfaitement, monsieur Brichanteau !
Les journées passaient ainsi, à la fois lentes, uniformes et poignantes, avec le sourd accompagnement du canon des forts, les nouvelles invraisemblables, les espérances romanesqnes, et Mme Aubry, chaque fois qu'elle apercevait André, avait à lui annoncer quelque événement incroyable :
— Il paraît qu'Abd-el-Kader arrive à notre secours avec tous ses goums!
— Qui vous l'a dit, maman Aubry?
— L'épicier de la rue de la Fidélité !
— Et savez-vous ce que c'est que ces goums ?
— Pas du tout. Mais je m'en fie à lui. Ils doivent être de bons soldats.
Un autre jour, c'était Garibaldi.
Garibaldi avait soulevé la Sardaigne. Il accourait. On allait débloquer Paris.
Brichanteau répondait :
— C'est possible. Mais ne comptons que sur nous-mêmes.
Il relevait la tète en regardant André :
— Moi, dis-je, et c'est assez!... A la condition que tout le monde pense et fasse comme moi !
En réalité, chacun faisait de son mieux. Les nuits es aux remparts ne lassaient pas plus les Parisiens que les stations devant les boucheries ne fatiguaient les Parisiennes. Et Simone, au théâtre, trouvait son rôle de surveillante aussi passionnant que ceux qu'elle étudiait, il y avait quelques semaines, dans la classe de M. Régnier. Elle préparait les tisanes, coupait les bandes de linge ou de racbaj), vivait dans cette atmosphère de médicaments et d'acide phénique, passant de ces cl du faubourg Poissonnière à ce foyer transform refuge sans s'étonner, comme si ce changement de décor et de vie était une chose tout»- simple, naturelle et prévue.
— Qui nous aurait dit ça? répétail Mme Aubry. Ah! il avait bien raison, M. Auber, quand il nous disait qu'il n'aimait pas entendre chanter sa musique !...
Simone souriait, haussait gentimenl les épaules :
— Que veux- tu, maman? 11 Faut en prendre parti et, comme dit André, faire son devoir !.. .
Le nom d'André revenait toujours sur h de la jeune fille, et toujours, à ce nom, l'expr du visage de .Mme Aubn devenait un peu froide. On eût «lit qu'elle en voulait à son futur gendre di ce qui arrivait. Elle n'aimait pas, lorsqu'il rei des avant-postes et venait conter ses imj qu'il eut la manie de ne parler que de :
oui, toujours, toujours de cette maudite guerre. D'ailleurs, on le voyait peu, rue de Paradis. Il savait que Simone était plus souvent rue de Richelieu et il avait obtenu la permission de venir souvent au théâtre prendre des nouvelles, causer.
Il montait toujours avec une sorte de respect nouveau cet escalier qui, de la porte de l'administration, menait au palier où, devant le corridor qui conduisait à la salle du Comité, située à l'angle du monument, on parlait. Une statuette de plâtre, modèle du Voltaire de Iloudon, souriait, au bas des marches. Un buste du tragédien Lafon en casque romain, le poète et l'interprète, semblaient veiller là symboliquement sur le logis. Des portraits de coméd iens, en perruques Louis XIV, de comédiennes en perruques poudrées, accueillaient le visiteur, du fond de leurs cadres. La grande Racliel, en manteau rouge, de Gérôme, se dressait au-dessus du canapé où s'asseyaient les acteurs de la Maison, les actrices qui, tout près de là, venaient de l'ambulance ou y retournaient.
Cette Rachel, serrée dans les plis de sa toge, avec son péplum rouge, on l'appelait le Parapluie et, sous le parapluie, le parapluie rouge, toutes les histoires de théâtre el de batailles, les potins de coulisses et les nouvelles de la province, se mêlaient en des racontars fantastiques. La vie du « théâtre » continuait, avec ses fièvres, ses rivalités, ses désespoirs,
ses intrigues, ses espérances, dan coulaient les larmes, de vraies larmes
Et André s'intéressait, non seulement blonde Simone dont il venait revoiries myo-
sotis, mais à toutes ces questions d'art on d", qu'on traitait là, comme en plein air, tlier^
à deux pas de la port-1 close de l'administrateur,
11 y avait des esprits inquiets qui parlaient de ruine, prononçaient là, devant to nistres : fin de la société, liquidation, soi... Comment payerait-on les employés, ->i la était vide *.'
— Et les pensions? Nos pensioi Un sociétaire avait dit à Simone,
— Vous n'êtes pas si sûre que ça d< r i«-i, vous savez, mon enfant. Nous pourri'
forcés de Fermer boutique !
— Alors, la Gomédîe-Fran<
— Il y aura toujours les pi dame! si les oiseaux n'onl plus i prendront leur volée !
André écoutait, «'t son \ :
il, terrifié. Plus Était-ce possible?
.Mai-, à lra\ lier, les pessimisl à la rampe de l'escalier, un I
l'air d'un mat. marnée
sant les épaules et disait, d'une voix volontairement brusque, soldatesque, le ton d'un ancien chasseur d'Afrique :
— Allons donc, ne parlez donc pas de ça ! Avant de liquider, nous vendrons nos frusques et, en attendant, serrons-nous le ventre î
— Celui-là, disait André à Simone, c'est M. Got, cous savez, que j'imitais dans le Duc Job... La petite boucle blonde !
— Oh ! je le connais bien ! C'est lui qui me disait, l'autre jour : « Vous gênerez peut-être Suzanne lleichenberg, qui est encore plus Agnès que vous; mais ne craignez rien! Plus il y a de gens de talent dans un théâtre, plus tout le monde a de succès !... »
Et puis, coupant toutes cq< discussions administratives par son rire, — qui était mélancolique, au fond, — celle qu'on appelait la « bonne Madeleine », — Madeleine Brohan arrivait, jetant son mot:
— Voyons, ne bavardez pas inutilement, et, surtout, ne parlez pas si haut! On se croirait dans la salle du Comité un jour de candidatures au sociétariat, ma parole... Vous criez! Vous criez... Vous savez pourtant bien qu'il y a des blessés à deux: pas!... Allons, venez, mon enfant.
Et, prenant Simone par la main, elle la séparait d'André :
— Vous marivauderez après !...
Puis, comme André protestait :
— Mais oui, mais oui! Vous aurez tout le temps une fois mariés !... Trop de temp
— Je ne trouve pas, madame, répondait Andréa Un soir, le bruit courut, dans le théâtre, qu'une
grave affaire venait d'avoir lieu au Bourget. Les francs-tireurs de la Presse, deux jours aupai avaient enlevé le Bourget aux Allemands revenus le lendemain en grand nombre, avaient écrasé nos soldats cramponnés au "village, barricadés. D'anciens voltigeurs de la garde, des mobiles, de braves. gens. On s'était battu, battu. Pas de secours. Le Bourget cerné, canonné. Un dés Et des morts, et des morts !
On avait amené, parait-il, à l'ambulance de la Porte-Saint-Martin, des soldats prussiens i
— A qui, lit une comédienne, Mil.' apprendra à dire leur leçon comme elle en ;i l'habitude : « Écoutez et retenez bien
Vile Cherrai... Cherval. Répétez le noi soigné par Mlle Cherval... Cherval...
jours un peu de réclame, en Allemagne, a]
— Ne sois pas jalouse, répondait un comiq ira des blessés pour tout le mond \ la nui! tombée, en effet, une voilure, tait le drapeau blanc rougi de la croii de I
— la croîi il--.
et les ambulanciers en descendaient trois blessés : un lieutenant de voltigeurs, tète énergique de soldat de la vieille armée, un petit mobile pâle et grêle, Parisien de Paris, la tète enveloppée de linges, et un sergent du même bataillon qui, en apercevant André debout sur le seuil de la porte, dit presque gaiement :
— Tiens, Morèreî
André avait reconnu la voix avant d'apercevoir lé visage à la lueur de la lanterne qu'avaient, pour s'éclairer, détachée de la voiture les ambulanciers amenant les blessés.
C'était Janillac. Souriant encore sous sa moustache de reître, le vicomle ajouta en riant :
— Je viens débuter à la Comédie, moi aussi! Je joue les éclopés !...
Soutenu par les ambulanciers, il tendit la main à André. Il avait la lièvre.
— Mon cher, une balle dans le coiïre!... Mais je crois que j'en ai casé préalablement (il souriait en appuyant sur le mot) pas mal d'autres dans le thorax de ces messieurs!...
On le soutenait sous les aisselles. André n'apercevait aucune trace de blessure. Seulement, Janillac était blanc comme un suaire.
Il parlait, il parlaitavec une volubilité effrayante :
— Un dimanche, mon vieux! Encore un dimanche!... Tous les accrocs, toutes les mauvaises
Ml LE MARIAGE D'AGNES
nouvelles, depuis le mois d'août, c pour
le dimanche!... J'ai lenu jusqu'à la fin et j'ai pu ûi'échapper par les jardin-... C'esJ là qu'il- m canardé... Je crois bien que mon commandant resté, lui... Baroche, tu sais... Ils voul.v porter chez moi... Ma foi, non.
ici... Et ça a plus de chic!... Est-ce di théâtres!... Les Variétés? Oui, les Vari devoirçaen passant! Eh bien! 1» nt un
drapeau avec la croix de Genève sur leur ! ('/aurai t été amusant de se l'aire panser aux riétésî... La Grande Duchesse! La B
Ces! le blessé qui s'avance!
[tii s'avaii qui s 'a van
;ver dans le théâtre des petits n'au-
rait pas été commun! Mais ici, mon petit, c'est plus; reluisant!... C'est subventionné!
i— D'anlant plus que Lu tu «lis, mon bon Lucien, interrompit And
— Bahl Qoi sait?
Il fallu! porter Janillac jusqu'au !
suivait, montant l'escalier, le blesse qui el des !
— Ihrs-hi
donc \inliv Lafon. cesl doue un pompier. La
LE MARIAGE D'AGNES m
A la porte du foyer ouvert, en apercevant les lits blancs, il dit, gouailleur :
— Ah! bon!... Très bien!... Le dortoir!
Une grande jolie femme, qu'il entendit appeler Marquet, lui lit signe de se taire et, tout bas, ajouta :
— Chut!
— C'est juste, dit-il, il yen a d'auti
Et, tout à coup, en voyant, auprès de la cornette blanche d'une sœur de charité, les cheveux blonds d'une jeune fdle qui le regardait, étonnée, et le reconnaissait elle aussi :
— Ah! fit-il, mademoiselle Aubry!
Simone était là, à côté de sa mère, qui, assi-<>, lisait un journal illustré, — et elle ne put s'empêcher de dire à Mme Aubry :
— Maman, M. de Janillac, l'ami d'André!
La mère s'était levée, jetant le journal, les bras au Bel :
— Ah! mon Dieu! Vous, monsieur le vicomle*.'
— Moi, chéri' madame... Eh bien! je vous avais promis de venir ici, mademoiselle Aubry, si ces imbéciles me touchaient. Me voilà!... Présent!... Je
- apporte ma première balle!
— Blessé, vous êtes blessé, monsieur le vicomte? répétait la mère, empressée, joignant les mains, effarée au point que le chirurgien la pria de s'éloi-
er un peu et que Simone lui dit à voix basse :
— On ne te laissera plus nf accompagner, maman.
tu sais, si tu fais lanl d'affaires! Tu n'as pas de carte d ■ la Société internationale et on n<- te permel d'être ici qu'à la condition de ne rien troublerl
Alors, Mme Aubry s'éloignait; mais, de loin, elle rdait, tout attendrie, ce joli garçon au \ blême qu'on apportait là et qui était vicomte.
— Vicomte!... Vicomtesse! songeai! Mme Aubry.
Et, souriant à Simone, Lucien de Janillac reprenant machinalement son refrain, taudis qu'on remportait vers le lit où on allait l'étendre, — le chirurgien de service s'approchant pour examiner la plaie, — redit à demi-voix, entre ses dents, l'air d'Offenbach transformé par lui :
C'est le blessé <jui s'avance!
Se qui s'avance!
Mais il s'interrompit encore et, saluant la 1 » e 1 1 e comédienne accourue près de Simone Aubn :
— Oh! je vous demande pardon, madame, j'ou* bliais que ce n'est pas du Répei toire I