Cartons des rois ; Louis XV, K
lenls et aurait de beaucoup préféré, d'après le maréchal de Villars, ne pas se mêler de celte aftaire ; mais il ne pouvait garder le silence. Son opposition ^3mble avoir été assez forte pour expliquer la verion, reproduite par quelques historiens, de la réistance obstinée du prélat à la mesure proposée; (lie permit plus tard à l'ancien évêque de Fréjus, devenu premier minisire et cardinal, lorsqu'il voulu l rapprocher les deux couronnes, d'écrire les protestations dont furent alors remplies ses dé- ; èchesà l'Espagne'; toutefois elle céda devant l'avis L'néral. Les lettres récemment publiées d'Horace Walpole, à celte époque ambassadeur d'Angleterre en France et grand ami du prélat, nous montrent Fleury racontant lui-même que, sans désapprouver complètement le renvoi, il avait surtout blâmé la précipitation mise à l'eftecluer.
Deux jours après, la réunion du conseil secret, le • il octobre 17M, un rapport concluant à la rupture du projet de mariage espagnol fut présenté à Louis XV. Le duc de Bourbon exposait à Sa Majesté
1. Voy. Archives des a/J'aires étrangères, Espagne, 17:25-1726, l.CCCXLIll. F!eury,dans ces dépêches, qualifie d'indécent le renvoi de l'infante et l'appelle v ce fatal événement, qui a causé tous nos mallieurs»; il va jusqu'à dire que Louis XV <■ a éloigné celui qui a lait le mal », et qu'un des principaux motifs qui déterminèrent le roi à se défaire de M. le duc fut l'espérance de se réconcilier avec l'Espagne.
'Ji LE MAHIAOE D'DN ROI.
toutes les raisons qui militaient en faveur de son prompt établissement, et insistait notamment sur la nécessité de satisfaire le vœu de la nation, de garantir la tranquillité intérieure cl de donner confiance aux puissances étrangères dans la durée du régne. A défaut de documents officiels sur la séance du conseil où fut soumise au roi cette importante résolution, il eût été du moins intéressant d'entendre le récit d'un des personnages présents; mais le duc de Saint-Simon était déjà depuis plusieurs années retiré dans ses terres, et nous n'avons découvert dans les autres Mémoires du temps aucun détail sur la manière dont la proposition du premier ministre fut accueillie par Sa Majesté. Il est permis de supposer que les prévisions du duc de Bourbon se réalisèrent de tous points, et que Louis XV, après avoir entendu la lecture du rapport avec sa réserve et sa froideur habituelles, ne fit nulle objection contre le renvoi d'une princesse pour laquelle il n'éprouvait aucun attrait; quoi qu'il en soit des hésitations plus ou moins longues de Sa Majesté, il est en tout cas bien certain qu'instruit du désir formel de ses l)euples, elle prit le parti d'y satisfaire.
Le principe de cette détermination fut donc adopté sans difficulté. Toutefois la façon de la faire connaître à Philippe Y embarrassait particulière-
ment les conseillers de Louis XV. On ne devait pas songer à entamer des négociations sur une question de cette nature, car le roi d'Espagne ne pouvait, dans aucune hypothèse, même en présence des arguments les plus concluants, consentir de son plein gré à approuver l'exclusion de sa fille du trône de France. En le consultant, le gouvernement français -'exposait d'ailleurs à paraître n'avoir pas encore pris une décision irrévocable, à rendre ensuite le renvoi plus offensant, et à provoquer d'une manière certaine la rupture que l'on cherchait à éviter. Mais il y avait des inconvénients non moins graves à garderie silence vis-à-vis de l'Espagne et à n'annoncer le mariage de Louis XV qu'au moment où il serait sur le point de se conclure et où l'infante devrait quitter la France; en plaçant Philippe V devant un fait accompli, on risquait de blesser aussi vivement la susceptibilité des Espagnols, et cette manière de procéder nous exposait également à la guerre.
Ce deuxième parti avait du moins le grand avantage de reculer l'ouverture pénible qu'il fallait faire au père de l'infante; il fut préféré. L'on convint en même temps qu'on emploierait après coup les moyens les plus propres à adoucir le chagrin de Philippe V et à en amoindrir au besoin les effets.
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Une question plus urgente encore devait être résolue : il fallait se déterminer très proiiiptcment en faveur de lu princesse qui serait appelée à l'honneur de remplacer l'infante et en découvrir une qui fut à la fois digne du roi de France et capable, par son âge et sa bonne santé, de faire espérer promptement un rejeton royal. Malheureusemenl aucun nom ne s'imposait alors par lui-même, et le duc de Bourbon n'avait encore pris aucune résolution sur ce point. Il fut décidé que, pour éclairer Sa Majesté, le premier ministre consulterait de nouveau les membres du conseil secret et présenterait très prochainement un second rapport au roi.
L'histoire nous montre quelle importance fut de tout temps et avec juste raison attachée au choix des princesses appelées à partager le Irône de France et les longues négociations à la suite desquelles il fut le plus souvent réalisé. Celles qui avaient précédé le mariage des deux prédécesseurs de Louis XV étaient encore présentes à la mémoire de tous, et le duc de Bourbon, moins que personne, devait avoir oublié les graves piéoccupations qui, au siècle précédent, avaient agité Henri IV et Marie de Médicis, et plus tard Anne d'Autriche et Mazarin. Mais les temps, hélas! étaient bien changés : le sceptre était aux mains d'un roi jeune et indolent, tandis qu'un
LE MARIAGE D'L>' ROI. i>ô
ministre incapable el une femme corrompue, dont Tesprit n'avait rien cTélevé, gouvernaient la nation, /était aux fantaisies de ces deux personnages que la désignation de la future reine était livrée, et ils devaient s'acquitter de cette mission avec la plus étonnante légèreté.
Pour l'accomplissement de la tâche dont il n*avait pas craint d'assumer la responsabilité, le duc de Bourbon était dirigé par deux considérations d'ordre différent, Tune relative aux qualités physiques et la seconde au caractère de celle qui devait être reine de France. Il cherchait une princesse non seulement nubile, mais bien portante et suffisamment agréable pour plaire au roi ; il ne désirait pas moins être assuré que la future reine se montrerait reconnaissante de son élévation et serait disposée à ne disputer en aucune occasion les avantages du pouvoir à ceux qui en étaient investis.
Mais, en ce qui concerne la famille princière où devait être prise la future épouse de Louis XV, le premier ministre, bien qu'il songeât depuis plusieurs mois à renvoyer l'infante, était encore livré à la plus grande incertitude.
Il en fut, dès lors, réduit à demander au comte deMorville de rassembler, dans le plus court délai, des renseignements sur les princesses en âge de se
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marier. Les pièces conservées au dépôt des affaires étrangères et le rapport du duc de Bourbon', rédipfé d'après ces documents pour le conseil secret, nous montrent le soin apporté parle secrétaire d'État dans Texécution des ordres qu'il avait reçus. S'aidant sans doute lui-même du concours de M. Pecquet, M. de Morville parvint à fournir une liste où ne figuraient pas moins de cent noms; toutes les princesses de l'Europe y étaient mentionnées, avec des détails sur leur religion, leur famille, leur Age, leurs qualités physiques. Le premier ministre retrancha immédiatement quatre-vingt-trois de ces princesses, comme trop âgées, trop jeunes ou issues de familles trop peu considérables pour Louis XV. Dans le nombre fir^urait la fille du roi Stanislas de Pologne, avec cette brève mention : « Marie, fille du roi Stanislas Leczinski de Pologne, vingt et un ans. Le père et la mère de cette princesse et leur suite viendraient demeurer en France. » Restaient dix-sept princesses, de treize à vingt-deux ans : une fille du roi de Portugal, deux filles du prince de Galles, une princesse de Danemark, la fille aînée du duc de Lorraine, les deux filles du tsar Pierre I", une fille du
1. Voy. Archives nationales, cartons des rois ; Louis XV, K. 139, et Archives des affaires étrangères, France, t. CCCXIV. Ces pièces sont d'ailleurs connues.
duc de Modène, une fille et deux nièces du roi de Prusse, quatre autres princesses allemandes, et enfin les propres sœurs du premier ministre, mesdemoiselles de Sens et de Vermandois.
Le duc de Bourbon, après s'être appuyé sur l'approbation déjà donnée par tous les membres du conseil secret au projet de marier promptement le roi, s'expliquait sur les dix-sept partis, mais n'appelait l'attention sérieuse du roi que sur quatre. Comme il serait fastidieux de relever les considérations spéciales à chaque princesse, nous citerons seulement les passages les plus intéressants du rapport.
La princesse portugaise était écartée à cause de la mauvaise santé de sa famille et du dansrer d'ausrmenter par ce choix le mécontentement de l'Espagne.
M. le duc reprochait à la princesse de Lorraine < une liaison intime avec la maison d'Autriche, une affection pour la maison où elle a pris naissance, un penchant incompatible avec l'intérêt qu'elle doit épouser et qui deviendrait une source intarissable de méfiances et d'inconvénients : il y a eu des princesses de Lorraine reines de France ; mais cela a donné trop d'autorité aux princes lorrains >.
L'aînée des filles du tsar était déjà promise au
duc d'Holstein-Gottorp, neveu de Charles XII et chef
j la maison qui règne actuellement sur la Russie;
le rapport s'expliquait ainsi sur la seconde : « Celte princesse, fille d'un des plus grands et des plus puissants princes de l'Europe, et d'ailleurs très bien l'aile et d'une figure aimable, paraîtrait par ces raisons devoir être préférée aux autres; cependant, on pourra penser autrement, lorsqu'on fera attention à la bassesse d'extraction de sa mère. De plus, cette princesse est élevée dans des façons et coutumes éloignées de celles de ce pays. Mais ce qui mérite encore une attention particulière, c'est le caractère de son père, élant à craindre que celle alliance de sang élant une fois faite, on ne se trouvât engagé d'honneur à soutenir le tsar, ou à le tirer de quelque mauvais pas, dans lequel son esprit entreprenant et ambitieux l'aurait engagé; ce qui pourrait facilement déranger les mesures qu'on voudrait prendre pour la tranquillité du dedans et du dehors du royaume. »
Les quatre princesses auxquelles le duc de Bourbon se montrait le plus favorable étaient les filles du prince de Galles, âgées de treize et de quinze ans, et les deux princesses de Condé, propres sœurs du premier ministre, mesdemoiselles de Sens et de Vermandois, âgées de dix-neuf et de vingt et un ans. Sans rien formuler de parliculier sur l'une ou l'autre des princesses anglaises, dont l'aînée semblait mieux convenir par l'âge que sa sœur, le rapport s'élen-
(lait assez longuement sur les avantages politiques d'une alliance avec une petite-fille de Georges I" : € Le roi d'Angleterre, suivant le duc de Bourbon, serait personnellement intéressé à faire cause commune avec la France et à prendre, de concert avec elle, toute sorte de mesures pour calmer les mouvements du ressentiment de l'Espagne. La Hollande, par là même, resterait au moins neutre : car elle se décide presque toujours par les démarches de l'Angleterre, et en ferait peut-être autant. Celte union fortifierait les liens entre le roi et le roi de Prusse, qui ne peut se séparer du roi d'Angleterre. Si le roi d'Angleterre refuse par un motif de religion, il sera au moins obligé à une sorte de reconnaissance et concourra aux moyens de calmer le ressentiment de l'Espagne. >
Quanta ses sœurs, le premier ministre reconnaissait avec franchise pour la plus jeune, mademoiselle de Sens, « qu'il y avait quelque chose à dire sur sa taille » ; mais il développait avec complaisance les avantages que présenterait l'union de mademoiselle de Vermandois avec Louis XV : « Sa figure, déclarait M. le duc, est telle qu'on peut la souhaiter; ses mœurs ont répondu à son éducation; sa vocation pour la retraite est un témoignage de sa sages.se et de sa religion. Elle est d'un caractère doux et d'un
esprit aimable. Son âge, qui peut être objecté, la rend plus propre à donner des héritiers bien constitués, et il pourrait mieux convenir de préférer une personne dont on connaît l'esprit et le caractère à une autre dont on les ignore et qui pourrait les avoir tels qu'on pourrait avoir lieu, par la suite, de se repentir du choix qu'on aurait fait. Si l'on regarde sa naissance comme un obstacle, on peut répondre que Louis XIV a fait le mariage de madame la duchesse d'Orléans ' avec M. le duc d'Orléans, son neveu, et celui de M. le duc de Berry, son petit-fils, avec mademoiselle d'Orléans, de qui les deux sœurs ont ensuite épousé le roi d'Espagne et l'infant don Carlos, et qu'enfin M. le duc d'Orléans et M. le duc de Chartres, l'un mari et l'aiitre fds d'une fille légitimée par Louis XIV, étaient désignés, par des traités authentiques et connus, à succéder à la couronne; que, par conséquent madame la duchesse d'Orléans, fille légitimée, fût devenue reine de France. M. de Chartres, devenu duc d'Orléans, peut encore être roi, et il est issu de Louis XIV, au même degré que mademoiselle de Yermandois, sa cousine germaine. Dans les différentes conférences et assemblées tenues au sujet du mariage de Votre Majesté, les personnes consultées n'ont trouvé que des obstacles qui me