Voy. Archives des affaires étrangères, ibid
lU LE MAIUAGE D'UN ROI.
Sanguin de Livry était fils du premier maître d'hôtel de Louis XIV, fait marquis par le grand roi, et avait obtenu lui-même de succéder à son oncle, ancien évêque de Senlis, comme abbé d'un monastère* situé près de la forêt de Bondy, sur les terres d'une seigneurie qui, depuis le xvi° siècle, appartenait à sa famille; mais il était presque inconnu de Philippe V, qu'il avait eu l'honneur de saluer une fois seiilemont à Saint-Ildefonse, en se rendant à son poste six mois auparavant. L'abbé de Livry était dépourvu de notoriété et d'expérience diplomatique; il manquait de l'autorité nécessaire au ministre de France en Espagne. Le duc de Bourbon comprenait lui-même que l'abbé ne pouvait tenir, ni par son àgo ni par ses services antérieurs, la place du maréchal, particulièrement dans la circonstance extraordinaire qui se préparait; mais M. le duc ne savait à qui confier une mission très urgente et d'une nature peu agréable; il avait même eu soin, par crainte
1. Ce couvent étail surtout connu par deux de ses ubbéx, le poète Denis Sanguin de Saint-I'avin, ami du plaisir, peu soucieux des devoirs de sa charge et chanté parBoileau, et Talibé de Coulanges, oncle de madame de Sévig^é, surnommé par elle le très bon. L'aimable marquise se plaisait infiniment à Livry; c'était son lieu favori pour écrire; elle éprouvait le besoin d'y aller pour secouer son chagrin, et, bien qu'elle en jugeât les grands arbres moins verts que ceux des Rochers, elle trouvait la lune bien belle sous leur ombrage. L'abbaye ne comportait, d'ailleurs, que quatre religieux, de l'ordre de saint Augustin, et un revenu fort modeste.
de s'exposer à un refus, de dissimuler à l'abbé de Livry le rôle qui lui était réservé.
Pour suppléer, dans une certaine mesure, à Tinsuffisance de notre nouveau représentant, et calmer le chagrin et l'indignation que la lettre de Louis XY ne pouvait manquer de causer à Philippe V, le premier ministre comptait d'ailleurs faire invoquer par le roi de France la haute et pacifique intervention du Saint- Père.
Mais, à ce moment même, Louis XV tomba gravement malade. Il avait, malgré plusieurs indispositions qui auraient dû lui servir d'avertissement, continué à abuser du plaisir de la chasse à courre. Au milieu du mois de février 1725, Sa Majesté ressentit de violents maux de tête, avec fièvre ardente et abattement absolu, malaises analogues aux symptômes déjà constatés en 1721, lors de la maladie qui avait jeté l'épouvante dans le royaume.
Le duc de Bourbon, sur l'esprit duquel la fin malheureuse du jeune roi d'Espagne avait fait la plus vive impression, crutLouisXVperdu et se considéra lui-même comme à la veille d'être dépouillé du pouvoir. Son anxiété nous est dépeinte par les Mémoires du temps comme très vive, fort peu désintéressée et presque burlesque : au moment où il pensait réaliser sa plus chère ambition, en assurant
iU\ l.E MAUIACË D'UN ROI.
le prompt mariage da roi et rabaissement de la branche cadelle, ses espérances so trouvaient menacées de s'anéantir tout à coup, cl il se représentait déjà Louis XV disparaissant h la (leur de l'âge et le duc d'Orléans mettant la main sur la couronne de France. Tous nos lecteurs connaissent la scène qui se passa devant Maréchal, premier chirurgien de Sa Majesté, et que celui-ci conta lui-même à Saint-Simon. M. le duc logeait à Versailles assez près dos appartements royaux : un soir, au plus fort de la maladie, il se releva et pénétra seul, en robe de chambre et en bonnet de nuit, une bougie à la main, jusque dans la dernière antichambre de Louis XV; Maréchal entendit le duc de Bourbon s'écrier dans une agitation extrême : « Si le roi meurt, que dcviendrai-je? S'il en revient, il faut le marier. >
Par bonheur, le danger fut promptement conjuré : des saignées au bras et au pied arrêtèrent la fièvre et tirèrent Sa Majesté de l'assoupissement extraordinaire qui avait provoqué les craintes les plus sérieuses des médecins. Alité le 20 février, Loui? XV put se lever le 24 et venir le lendemain au conseil.
Le duc de Bourbon ne perdit pas un instant, et, le jour même de la première séance qui suivit la maladie, il ne manqua pas de faire écrire par Sa Majesté
une lettre au pape, pour prier Sa Sainteté de bien vouloir écouler, de la bouche de notre chargé d'affaires, le cardinal de Polignae, l'exposé des justes raisons qui empêchaient de donner satisfaction aux désirs du roi d'Espagne relativement à sa fille. Le premier ministre adressa le même jour ses instructions au cardinal; en lui transmettant la dépêche royale, il le chargeait de la remettre au Saint-Père et de demander ce qu'il n'avait osé faire solliciter expressément par Louis XV, une démarche directe du Souverain Pontife près du Roi Catholique, ou du moins les ordres les plus pressants au nonce de Madrid, pour que celui-ci employât tous ses efforts à calmer l'irritation de Philippe V. Il prescrivait en même temps au cardinal de Polignac de protester, auprès de Benoît XIII, du très sincère chagrin que faisait éprouver au gouvernement français la pensée d'affliger le roi d'Espagne.
Cependant le comte de ïessé avait dû faire connaître son rappel au Roi Catholique : Philippe V apprit avec peine le départ prochain du maréchal et témoigna son affection et ses regrets d'une manière particulièrement honorable pour notre plénipotentiaire. Par la plus délicate des attentions, la place laissée vacante par la mort de Louis I" dans l'ordre de la Toison d'or avait été réservée à M. de Tessé ;
118 LE MAniAGE DUN ROI.
le jour fixé pour la cérémonie de son admission, au moment où il s'inclinait devant Leurs Majestés pour recevoir ses nouveaux insignes, la reine, par l'ordre de Philippe V, passa gracieusement au cou du maréchal un magnifuiue collier de diamants, estimé cinquante mille écus. En oiitre, le roi d'Espagne, dans l'audience d'adieu, après avoir exprimé les sentiments les plus flatteurs pour M. de Tessé, lui mil au côté l'épée du roi Louis I", enrichie de pierres semblables et valant plus de vingt mille écus, en déclarant être bien persuadé qu'elle ne serait jamais tirée contre lui ; « Vous jugerez des diamants, éciivaitM. de Tessé au comte de Morville; car, pour moi, je ne m'y connais pas du tout ; je ne me connais qu'à la manière et à la grâce dont tout cela s'est passé. »
Lorsque l'abbé de Livry, par une dépêche qui gardait le silence sur le véritable motif de sa nomination, l'avait apprise à Lisbonne, il n'avait pu s'empêcher de ressentir la plus vive satisfaction et s'était empressé, par une lettre datée du 26 février, d'adresser au roi l'expression chaleureuse de sa reconnaissance; puis il se mit en route pour l'Espagne, et arriva dans les premiers jours de mars à Madrid. Le maréchal de Tessé s'y trouvait encore, par suite du sursis qu'il avait obtenu, et n'en repartit
que le 7 mars. Dans la soirée même de ce jour, un courrier spécial arriva de Versailles, porteur de deux lettres autographes du roi de France, destinées à Philippe V et à la reine Elisabeth, et des instructions qui devaient diriger l'abbé de Livry pour l'accomplissement de sa mission. Le duc de Bourbon, dans l'impossibilité où il s'était trouvé de retarder la douloureuse déclaration qui devait être faite au roi d'Espagne jusqu'à la veille du jour fixé pour les fiançailles, avait été obligé de faire rédiger ces instructions sans recourir aux lumières du comte de Tessé. Une lettre d'envoi, écrite par le comte de Morville, révélait à l'abbé de Livry la tâche pénible dont il était chargé; le secrétaire des affaires étrangères ne pouvait s'empêcher de compatir à la situation de notre nouveau représentant : « Vous penserez, monsieur, écrivait-il de Versailles le 1" mars, que ce n'est pas vous traiter en favori que de vous donner à exécuter les ordres que vous recevrez par le courrier que je vous dépèche; mais ce sont les plus grandes occasions de bien mériter *. »
Le contentement ressenti jusque-là par l'abbé de Livry fit place à un véritable désespoir, quand il connut le rôle pour lequel il avait été choisi. Il dut
i- Voy. Archives nationales, cartons des rois; Louis XV, K. 139.
cependant, le 9 mars, dès le surlendemain du départ de M. de Tessé, se présenter devant Leurs Majestés Catholiques, porteur de deux lettres, dans lesquelles Louis XV cherchait î\ justifiqr sa détermination.
Nul n'ignore la manière dont se passa cette entrevue. L'abbé de Livry, très troublé et tout en larmes, crut devoir, avant de remettre le message de son souverain, adresser une allccution au roi d'Espagne : il s'efforça de peindre la situation difficile de Louis XV, toujours décidé à employer son armée et ses trésors pour la gloire de l'Espagne et les intérêts de Philippe V; mais ronlniinldc céder au vœu unanime des Français et de se sacrifier lui-même au repos et à la sûreté de ses sujets. Pendant ce discours, qui faisait clairement deviner l'affront fait à l'infante, la fierté du petit-fils de Louis XÏV s'enflamma, et, lorsque l'abbé de Livry se jeta aux genoux du roi, en lui présentant les lettres de son neveu. Sa Majesté Catholique refusa non seulement de les lire, mais même de les recevoir. Philippe V ne manifesta, d'ailleurs, aucun emportement, mais représenta avec une noble tristesse l'affront qui l'atteignait dans son orgueil le plus légitime, et le dommage causé à une fille tendrement aimée, désormais sans espoir de retrouver un établissement aussi grand que celui qu'elle
perdait. La reine parvint elle-même, dans le premier moment, à comprimer sa colère; mais elle encouragea vivement le roi dans son refus de condescendre aux supplications de M. de Livry et d'accepter les lettres du roi de France. Après la ovùe de notre chargé d'affaires, Elisabeth laissa •M'ialer son désespoir. Elle était loin de partager pour la France l'attachement naturel qu'éprouvait Philippe V et se sentait blessée, comme lui, dans ses sentiments les plus intimes.Ses confidents se plurent, d'ailleurs, à lui montrer l'Espagne devenue l'objet de la risée et du mépris de toute l'Europe, et bientôt elle tomba malade de chagrin et d'indignation *.
De graves déterminations ne tardèrent pas à être prises par le Roi Catholique. Xon seulement le départ de la jeune reine douairière, veuve de Louis P*", et fille du régent, arrêté depuis quelque temps d'accord avec la France, fut irrévocablement fixé au 15 mars, comme dernier délai, mais le renvoi de mademoiselle de Beaujolais, sa sœur, promise à don Carlos, fut décidé par voie de représailles; puis, le 19 mars, ordre fut donné à l'abbé de Livry et à tous les consuls français de partir dans les vingt-quatre heures et de sortir du territoire avant
i. Voy. Archives des affaires étrangères, Espagne, 1725-1726, t. CCCXLIII.
quinze jours. En môme temps, les ministres d'Espay;ne, MM. de Laulès et de Monteleone, furent rappelés de France.
L'abbé de Livry s'éloigna de Madrid dès le 20 mars, accablé de douleur et épuisé par les émotions. Dans la nuit du ^3 au 24, à vingt lieues de la capitale, il croisa sur la route un courrier du duc de lîourbon : ce messager apportait une nouvelle lettre de Louis XV pour le Roi Catholique, dans laquelle, après avoir rappelé encore une fois les liens du sang, l'amitié et les intérêts qui unissaient les deux souverains, ainsi que les motifs de conscience et de déférence pour le vowi de la nalion qui avaient imposé la rupture des engagements matrimoniaux, le roi conjurait son oncle de lire sa première lettre. L'abbé de Livry recevait en même temps l'ordre d'employer l'entremise du principal ministre, le marquis de Grimaldo, qui s'était toujours montré partisan de l'alliance française, du confesseur du roi, le Père Bermudez,et au besoin celle du nonce, pour persuader à Philippe V de condescendre à la prière du roi de France. Il était, en outre, chargé de protester, au nom du premier ministre, que celui-ci, conduit exclusivement par la raison d'État et par les intérêts de son maître, n'avait, dans ce grave événement, aucune vue particulière. Toutefois le duc de Bourbon enjoignait à
notre représentant de ne rien dire qui pût faire espérer un changement dans la détermination irrévocablement prise par la France.
L'abbé de Livry n'osa revenir sur ses pas, mais il s'empressa d'envoyer au marquis de Grimaldo la lettre de Louis XV, en le suppliant d'user de tout son crédit pour fléchir le Roi Catholique; il la transmit ouverte, pour que le ministre pût en rendre compte à son maître, dans le cas, malheureusement fort probable, où celui-ci ne consentirait pas à la lire.
Mais M. de Grimaldo ne tarda pas à renvoyer la lettre, en exprimant le regret de n'avoir pu décider Philippe Y à revenir sur son premier refus. L'abbé de Livry eut soin, en faisant connaître cette fâcheuse réponse, d'insister vivement pour que l'intervention de Sa Sainteté, seule capable, suivant lui, de fléchir la colère et d'adoucir le chagrin du roi d'Espagne, fût de nouveau et très instamment invoquée par la France.
Deux jours plus tard, le 26 mars 1725, il écrivait à M. de Morville, d'après des rapports envoyés de Madrid, que le mécontentement de Philippe V ne faisait que s'accroître, Sa Majesté prétendant savoir que la résolution du renvoi avait été rendue publique à Versailles, avant le moment où devait lui parvenir la deuxième missive de Louis XV.
Notre représentant avait été, dès le 24, rejoint à
lâi LE MARIAGE D'U^' IlOI.
Lormapar le corlège des deux princesses d'Orléans. La veuve de Louis I", n'ayant pas obtenu du gouvernement espagnol l'autorisation d'attendre à Madrid que sa sœur eût terminé ses préparatifs, était partie seule, et la princesse réceminent encore fiancée à don Carlos, et que parafToctalion on n'appelait plus à la cour du Roi Catholique que t mademoiselle de lieaujolais », l'avait retrouvée, le 23, h Aranda de Duero. L'abbé de Livry crut devoir, pour éviter tout commentaire, s'abstenir de rendre visite aux deux voyageuses, et se borna à leur faire porter ses compliments; puis il continua son voynge vers la P^'ance. Tcus ces événements avaient été si prompts, que le maréchal de Tessé lui-même avait à peine eu le temps de sortir d'Espagne. Il était parti, comme nous l'avons dit, le 7 mars de Madrid, et arriva seulement le 20 au soir à Bayonne, très fatigué de quatorze longues journées de marche, « dont deux s'étaient eiîectuéesavec des bœufs ». En «ipprenant la nouvelle dont tout le monde s'entretenait déjà en France, il fut consterné et s'empressa d'adresser à Versailles une lettre qui montre combien il était demeuré jusque-là dans l'ignorance des intentions du duc de Bourbon : € Je trouve, écrit-il à M. de Morville, des bruits répandus, sur lesquels vous croyez bien que je ne raisonne point, d'autant plus
que M. le duc, ni vous, ne m'en donnez occasion. Dieu, dans la main duquel est le cœur des rois et des princes, les dispose comme il lui plaît. J'espère qu'il soutiendra le mien, pour le peu de temps que j'ai à vivre, dans une situation plus tranquille que celle où j'ai été depuis quinze mois' ! »
11 aurait pu se réjouir d'avoir quitté l'Espagne à un pareil moment et recouvré la paix et l'indépendance après lesquelles il soupirait depuis longtemps; mais le patriotisme le rendait moins sensible aux considérations personnelles qu'aux intérêts français: il regrettait l'inutilité de ses efforts pour l'indissoluble union des deux royaumes et déplorait de voir la France, renonçant définitivement à la politique qui avait coûté si cher à Louis XIV, rompre avec l'Espagne, son alliée naturelle, et se subordonner de plus en plus aux volontés de l'Angleterre, son ancienne ennemie.
Le maréchal touchait, du reste, à la fin de sa carrière, et ses pressentiments étaient fondés. Il arriva le 8 avril à Marly, où se trouvait la cour, rendit compte de son ambassade, puis se retira dans sa petite maison des Camaldules, et, deux mois environ après son départ d'Espagne, le 30 mai 1725, il s'éteignit doucement en cereligieux asile.