Voy. Archives des affaires étrangères, ibid
bien senti que vous étiez sûr d'être approuvé ; ainsi nous en retirerons toujours l'avantage de leur avoir donné une preuve de bonne volonté, et, comme la proposition que vous avez faite a paru être agréable, elle vous donnera encore un nouveau degré de confiance et de crédit à la cour où vous êtes, et ce ne sera pas un médiocre avantage dans la suite des affaires que vous avez à traiter. J'aurais été très aise que cela eût pu réussir; mais, sur ce que l'on vous a répondu, je vois bien qu'il n'y faut plus penser; ainsi, quand les personnes à qui vous en avez donné connaissance vous en reparleront, répondez de manière à faire sentir la satisfaction que j'en aurais eue, et que je puisse cependant dire qu'il n'y a eu aucune proposition de la part du roi, ni de la mienne, et que la négociation prétendue, dont tout le monde parle, n'est qu'une chimère qui n'a nul fondement. »
Dans un post-scriptumy il priait M. de Broglie de renvoyer, par la première occasion sûre, la lettre destinée au roi d'Angleterre et qui était devenue inutile.
M. le duc se flattait, on le voit, par le mystère dont il avait entouré sa négociation, d'avoirà peu près dégagé la responsabilité de la France. En affirmant que le projet de marier Louis XV avec la fille du prince de Galles n'avait jamais fait l'objet d'une
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démarche officielle du gouvernement français, il ne désespérait pas d'ôtre cru par l'Europe.
Quant aux sentiments personnels de Philippe V, le duc de Bourbon résolut de s'en préoccuper moins encore. Il estimait, avec quelque raison, qu'en présence des mesures de représailles ordonnées à Madrid, on ne pouvait reculer devant l'Espagne, et qu'il fallait, au contraire, exécuter rapidement la détermination prise. M. le duc, en conséquence, voulut s'occuper sans retard des dispositions relatives au départ de l'infante, et fixa au 5 avril le jour où la jeune princesse se mettrait en route pour l'Espagne; puis il adressa, le 20 mars, aux plénipotentiaires du roi à Cambrai, ainsi qu'à tous nos représentants à l'étranger, une circulaire où étaient développés les motifs du renvoi et qui contenait des instructions sur le langage à tenir relativement à la résolution prise par Sa Majesté.
Néanmoins le premier ministre comprenait mieux que personne combien il devenait de jour en jour plus indispensable de choisir rapidement un parti pour le roi; c'était porter atteinte au prestige de Louis XV que de laisser supposer, comme pouvaient le faire nos ennemis, que Sa Majesté avait peine à rencontrer une princesse disposée à accepter sa main. M. le duc ne trouva pas de meilleur
moyen que de demander, sur la question qui le préoccupait si justement, un nouveau rapport au comte de Morville.
D'après le rédacteur désigné pour ce travail et dont le nom ne nous est pas connu, le refus de l'Angleterre, en rendant assurément urgente la nécessité de marier très promptement Sa Majesté, mettait du moins à néant d'une manière évidente l'accusation, portée contre M. le duc, de renvoyer l'infante pour des vues particulières et personnelles. Après avoir fait observer que l'Europe ne présentait alors aucune de ces princesses que la Providence semble avoir destinées aux grands rois et qui apportent en mariage l'espérance d'alliances utiles ou d'accroissements territoriaux, l'auteur du mémoire recommandait de jeter maintenant les yeux sur mademoiselle de Vermandois, sœur du premier ministre, qui semblait réunir toutes les qualités capables d'assurer le bonheur de Louis XV et de l'État : « Le corps et l'esprit de mademoiselle de Vermandois, lit-on textuellement dans ce rapport*, sont à découvert. Votre Altesse Sérénissime les peut connaître aussi bien que l'anatomiste et le confesseur; elle s'était dévouée de bonne foi dès son enfance à la vie religieuse; elle a montré sans fard
1. Voy. Arc/lires nationales, cartons des rois; Louis XV, K., 139.
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tout ce qu'elle était; vous devez en èlre instruit par des personnes non suspectes. Ful-il jamais de prédestination plus marquée? Il y a plus de six ans que cette princesse heurte à toutes les portes pour obtenir de sa famille la permission de se faire religieuse. Sa famille diffère toujours, on ne sait pourquoi; au nombre et à l'embarras dont sont les filles de votre maison, il faudrait quasi les y forcer. On arrête un mariage pour le roi, qui ôle toutes les vues que Ton pourrait avoir: le salut de l'État exige que l'on renvoie l'infante. Des raisons de politique donnent la préférence à l'Angleterre : des raisons de fausse religion en empêchent la conclusion. Sans croire aux augures, Monseigneur, il faut convenir que le ciel l'a destinée à cette grande place et qu'il vous a choisi pour unir leurs destinées. »
Les conclusions du rapport, assurément fait pour flallerles secrets désirs du premier ministre, devaient lui sembler d'autant plus acceptables que son attitude précédente, devant le conseil secret, pouvait paraître dicter en quelque sorte la solution proposée : du moment où M. le duc n'avait trouvé dans toute l'Europe que deux princesses véritablement dignes de Sa Majesté, la princesse anglaise et mademoiselle de Vermandois, le refus de l'Angleterre de nous accorder la main de la première semblait con-
duire logiquement le duc de Bourbon à oHiir maintenant sa sœur pour Louis XY.
Plusieurs historiens déclarent, en effet, que le chef de la maison de Condé, ne tenant plus aucun compte des scrupules qu'il avait d*abord ressentis, ni des objections présentées par l'ancien évêque de Fréjus, se détermina formellement à proposer mademoiselle de Vermandois comme épouse du roi. Sans parler de la prépondérance que ce mariage assurait pour longtemps à la famille du premier ministre, il avait l'avantage de ne porter ombrage à aucune des puissances étrangères, en n'en favorisant aucune au détriment des autres. La sœur du duc de Bourbon, née le 15 janvier 1702, était de huit ans plus âgée que Sa Majesté ; mais elle jouissait d'une excellente santé et réunissait toutes les conditions de beauté, d'esprit et de vertu qui pouvaient justifier son élévation au trône. Elle avait, à maintes reprises, manifesté le désir de se consacrer à Dieu et obtenu de la duchesse de Bourbon, sa mère, l'autorisation de demeurer habituellement dans le couvent de Fontevrault, près de Saumur, où elle avait été élevée; toutefois M. le duc ne mettait pas en doute que la perspective de devenir reine de France ne la décidât aisément à renoncer à la vie religieuse.
Le président Hénault, dans ses Mémoires, raconte
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que la ducliesse de Bourbon, qui depuis longtemps nourrissait l'ambilion de faire monter sur le trône l'une de ses filles, fut chargée de se rendre près de mademoiselle de Vermandois et de lui persuader d'accepter la main du roi; il ajoute que la mère du premier ministre se fit accompagner par la marquise de Prie. Les écrits du temps n'attribuent assurément pas à la duchesse douairière de Bourbon des principes d'une sévérité exagérée; il est toutefois difficile de croire que, dans une affaire de famille aussi intime, et pour entraîner le consentement d'une jeune fille désireuse de se consacrer à Dieu, la duchesse de Bourbon ait eu la pensée de s'associer la maîtresse de son fils. La mère du premier ministre et madame de Prie se détestaient, d'ailleurs, cordialement. Il n'est donc pas inutile de mettre, près du récit du président Hénault, une version plus généralement admise.
Dès que madame de Prie eut connaissance du projet formé par M. le duc de choisir définitivement sa sœur comme épouse du roi, elle serait partie pour Fontevrault, seule et sans aucune mission, voulant se rendre compte par elle-même du caractère d'une princesse austère, qu'on disait assez fière, et dont la marquise avait quelque raison de considérer les dispositions comme lui étant peu favora-
bles. Elle désirail être édifiée sur ce point important, avant de se décider à combattre ou à appuyer la pensée ambitieuse du premier ministre. Madame de Prie n'était pas personnellement connue de mademoiselle de Vermandois; elle pensa devoir être plus facilement admise prés de celle-ci et parvenir à mieux discerner ses dispositions secrètes, si elle se présentait sous un nom supposé. Introduite en présence de la princesse, madame de Prie fit appel à toutes les ressources de son esprit pour flatter et plaire, mais remarqua avec surprise qu'aux allusions répétées sur les destinées qui pouvaient lui être réservées, la sœur du duc de Bourbon ne répondait qu'avec une extrême réserve. La visiteuse en conclut tout d'abord que, si elle s'employait à favoriser l'élévation de mademoiselle de Vermandois, elle n'aurait pas à compter sur une bien vive reconnaissance. Puis, afin d'éclaircir le problème qui la préoccupait justement, madame de Prie ne tarda pas à exalter les bienfaits du ministère du duc de Bourbon, et en vint à nommer celle qui jouissait alors d'un si grand crédit. Mademoiselle de Vermandois interrompit avec véhémence son interlocutrice, exprima le plus profond mépris pour la marquise, et déplora en termes éloquents lahonle du joug que supportait son frère. A la chaleur d'une pareille sortie, madame
ir.r. LK MARIAGK D'UN ROI.
de Prie comprit qu'il était superflu de tenter sa propre justification; elle changea le cours de l'enlrelien, et se retira bientôt, avec la résolution arrêtée d'empêcher de toutes ses forces la réalisation du projet qui tendait à faire de celte princesse une reine de France. Trop habile toutefois pour se montrer ennemie déclarée de mademoiselle de Vermandois, elle aurait eu soin de dissimuler sa déconvenue au duc de Bourbon et chargé secrètement Pàris-Duverney de réveiller les scrupules du premier ministre et de le détourner à tout prix de la détermination qu'il avait prise. Le célèbre financier, qui avait, on le sait, le plus grand intérêt au maintien de l'influence de madame de Prie, et possédait comme elle un grand pouvoir sur l'esprit hésitant de M. le duc, n'aurait pas manqué de se conformer aux instructions de sa protectrice, en représentant les dangers que pouvait faire naître l'opposition de Ficury, et la responsabilité immense qu'imposerait au premier ministre un pareil mariage, dans le cas, alors assez probable, où la guerre nous serait déclarée par l'Espagne; il lit en même temps ressortir toute la force que devait donner au duc de Bourbon, vis-à-vis de ceux qui l'accusaient de sacrifier le bien de la France à celui de sa maison, un choix tout à fait désintéressé. Duverney, exécutant avtc une grande adresse les
ordres de madame de Prie, aurait de celle manière ébranlé la résolution de M. le duc, qui se serait enfin décide à renoncer, pour la seconde fois, au choix de mademoiselle de Yermandois.
Lémontey conteste formellemant cette version*; il qualifie de fable le voyage de madame de Prie à Fontevrault, et déclare ce récit emprunté aune sorte de roman allégorique et anonyme, les Mémoires secrets pour servir à l'histoire de Perse j publiés en 1745. Aucun document officiel, aucune pièce confidentielle de l'époque ne relate, il est vrai, du moins à notre connaissance, la démarche attribuée à madame de Prie; mais Duclos, écrivain sérieux et auquel sa situation officielle d'historiographe de France permettait de puiser aux meilleures sources, la rapporte dans ses Mémoires secrets; et Voltaire, qui fut, avant la disgrâce de madame de Prie, l'un de ses assidus courtisans et de ses plus empressés adulateurs, déclare, dans le Précis du Siècle de Louis XVy qu'elle voulut essayer si l'on pouvait s'assurer de gouverner le roi de France par mademoiselle de Yermandois, mais que la hauteur dédaigneuse de cette jeune fille la priva de sa couronne ; on la laissa, ajoute-t-il, faire la fière dans son couvent. » Il semblait donc nécessaire, en laissant au