L, - H. DE BOURBON
Pendant que le courrier se reposait à Strasbourg
le son voyage très rapide et demeurait incognito
lans la ville, suivant les ordres formels qu'il avait
îçus, les lettres du premier ministre et de M. de
lorville, destinées au roi Stanislas, furent portées à
Vissembourg par l'un des officiers de confiance du
[maréchal, le sieur Perdrigau, aide-major à cheval.
[Elles durent y arriver vers le milieu de la même
'journée.
Les historiens nous peignent à qui mieux mieux la surprise et l'émotion ressenties par le pauvre exilé, lorsqu'il connut le projet du roi de France. Elles furent d'autant plus vives, que récemment il avait reçu de très fâcheuses nouvelles de ses affaires de Pologne et que l'avenir de sa fille continuait à demeurer pour lui incertain. On lit, dans les mémoires attribués au duc de Richelieu, qu'au moment
OÙ l'envoyé du comte du Bourp parvint à Wissembourg, Stanislas était à la chasse et qu'on dut aller le chercher à une certaine distance de la ville; son saisissement, lorsqu'il cul connaissance de la dépôche du duc de IJourbon, aurait clé si grand, qu'il se serait évanoui dans sa calèche et n'aurait recouvré la parole qu*à Wisscmbourg. Mais ces mémoires, rédigés par Soulavie, ne méritent qu'une médiocre confiance. Une scène qui se passa dans le château de Wissembourg, et que des auteurs plus autorisés nous ont conservée, est, sinon en désaccord avec le récit qui précède, du moins beaucoup plus conforme à la fermeté ordinaire et aux sentiments religieux de Stanislas : il entra, nous disent-ils, dans la chambre où se trouvaient en ce moment la reine Catherine Opalinska et la jeune princesse, pour leur faire part de la proposition du duc de Bourbon, et, avant de donner lecture de la dépêche qu'il tenait à la main :
— Ah! ma fille, dit-il, tombons à genoux, et remercions Dieu.
— Mon père, s'écria-t-elle seriez- vous rappelé au Irône de Pologne?
— Le ciel, reprit Stanislas, nous est bien j)lus favorable : ma fille, vous êtes reine de France!
Il est permis de croire que, si l'entretien qui suivit celte étonnante communication fut solennel
ctl
prolongé entre Marie Leczinska et sa famille, les raisons d'hésiter y tinrent moins de place que celles de rendre grâces à Dieu, et que, tous les trois, ils n'eurent pas à délibérer longtemps pour accepter la main du roi Louis XV, au lieu de celle du premier ministre, que d'ailleurs Marie Leczinska ne connaissait pas encore.
Les dépêches par lesquelles le duc de Bourbon et 1. de Morville apprenaient à Stanislas la résolution lu jeune roi ne nous sont pas parvenues ; l'original it en être précieusement conservé par le père de irie Leczinska, et nous n'avons pu en découvrir la )pie ni aux affaires étrangères ni dans les papiers |u comte du Bourg. Nous avons trouvé du moins, >armi les lettres adressées au maréchal, un double de la réponse du roi de Pologne au premier ministre. Outre l'intérêt qu'elle renferme, en raison des circonstances solennelles dans lesquelles elle fut rédi- -lée, elle offre, au point de vue historique, l'avantage le fournir la démonstration la plus convaincante du désir précédemment manifesté par le duc de Bourbon d'obtenir pour lui-même la main de la princesse de Pologne, et de la disposition où se trouvait Stanislas d'accorder sa fille au premier ministre. Nous citerons celte réponse en entier :
Monsieur mon frère, que puis-je dire à Votre Altesse Sérénissime, pour répondre à une lettre qui, me saisissant le cœur et ni'ôlant la parole, nie mettrait dans toute rinsuffisance de lui exposer mes sentiments, s'ils étaient nouveaux et inconnus à Votre Altesse Sérénissime? Mais, comme Elle me rend la justice d'en être assurée dej)uis longtemps, j'en fais toute ma ressource pour faire juger à Voire Altesse Sérénissime qu'en s'épiiisanl en amitié pour moi. Elle me rend incapable de lui pouvoir représenter ma reconnaissance, telle (ju'elle est, et si vive que je ne me sens plus animé que pour Elle. Il est certain que l'ardent désir de l'alliance de Votre Altesse Sérénissime et d'être attaché à sa personne par des liens sacrés, autant que je le suis par une véritable inclination, a été le principal sujet de tous mes vœux, et j'en ressens une consolation inconcevable, en ce que je m'assure qu'elle aurait fait la sienne. Mais, puisque la sainte Providence l'a tellement décidé et que voire incomparable sagesse le juge ainsi, Votre Altesse Sérénissime sait que je suis voué à Elle avec toute ma famille; qu'Elle dispose d'un bien dont je l'avais rendue entièrement le maître, et n'étant plus à moi-même! Je vous cède mon droit de père sur ma fille, eu remplaçait celui d'époux qui vous était destiné. Que le roi, qui la demande, la reçoive de vos mains; conduisezla sur ce trône où elle sera un monument éternel de la grandeur de votre âme, de votre zèle pour le roi, de l'amour pour votre auguste sang, et du bien que vous soudaitez à l'État. En vertu encore du même droit de père que je transfère sur Votre Altesse Sérénissime, je la
prie de répondre pour moi à Sa Majesté et de l'assurer avec quel honneur et résignation j'obéis à sa volonté. Plaise au Seigneur Tout-Puissant qu'il en tire sa gloire, !e roi son contentement, ses sujets toute la douceur, et Votre Altesse Sérénissime la satisfaction de son propre ouvrage ! Enfin Voire Altesse Sérénissime, en me rendant le plus glorieux de tous les pères, me rendra le plus heureux des mortels, si Elle est convaincue de la passion avec laquelle je suis...
La copie qui figure dans les papiers du comte du
Jourg ne lui fut que plus tard envoyée par Stanislas ;
', au moment où le roi de Pologne écrivait au duc
le Bourbon la lettre que l'on vient de lire, il était
)bligé de garder, même à l'égard de son confident
le plus sûr, un silence absolu sur les destinées
[inattendues de sa fille; la dépèche qu'il adressa au
[maréchal, en le priant de faire parvenir cette réponse
m duc de Bourbon, prouve du moins un violent
[désir de pouvoir bientôt faire part de l'heureuse
nouvelle :
Wissembourg, 3 avril ITiô.
Mon très cher comte, je connais parfaitement comme vous pensez sur mon sujet; vous n'en restez pas là, ayant embrassé toutes les occasions pour contribuer à ma satisfaction. Celle que je ressens aujourd'hui est au delà de
toute expression; je n'ose la confier à la lettre, tant le secret m'est recommantlé, et je vous irais liouver dans ce moment, si je ne craijjnais de donner occasion aux envieux qui me verraient partir sur-le-champ après l'arrivée de l'erdrigau ; mais, dans les huit jours d'ici, je vous donnerai un rendez-vous chez notre ahbé de Neybourg, où je vous dirai ce que la Providence fait avec moi. Que le bon Dieu en lire sa gloire, et vous, mon cher comte, l'elfet de ce que vous désirez!
Celui qui est de tout son cœur votre afTeclionné cousin,
STANISLAS, ROV.
Je vous renvoie la lettre de Son Altesse Sérénissime M. le duc et celle de M. le comte de Morville.
Ma réponse pour Son Altesse Sérénissime M. le duc est ci-jointe.
Il était impossible que le comte du Bourg pût soupçonner le véritable objet des dépêches adressées à Wissembourg, et il dut attribuer la satisfaction de son correspondant à la certitude qu'il avait acquise du prochain mariage de sa fille avec le duc de IJourbon ; cependant, comme le maréchal avait été exactement mis au courant de tout ce qui concernait ce projet, il eut sans doute quelque peine à s'expliquer le mystère que respirait la lettre de Stanislas. Comprenant toutefois qu'il s'agissait d'une affaire de
grande importance et voulant se conformer fidèlement aux ordres du premier ministre, il s'empressa de transmettre le jour même à Marly la réponse de Stanislas. 11 y joignit une lettre, dont le projeta été conservé au milieu de celles du roi de Pologne, et qui nous fournit quelques explications sur la manière dont les ordres du duc de Bourbon avaient été exécutés:
Monseigneur,
Je reçus hier matin à sept heures la lettre dont il a |u à Votre Altesse Sérénissisme de m'honorer, en date 31 du mois passé, par un courrier exprès, avec le iquet qui y était joint pour le roi Stanislas. J'exécutai, lonseigueur, sur-le-champ, de point en point les ordres le Votre Altesse Sérénissisme m'a donnés ; Elle trouvera i-jointe la réponse du roi Stanislas, que je viens de ïcevoir. Je la supplie très humblement d'être persuadée l'en toutes occasions je ne manquerai en rien de ce l'EUe m'ordonnera et que qui que ce soit n'aura jamais 'honneur d'èlre avec des sentiments si soumis et si respectueux que ceux que j'ai..; "
Nous savons par les Mémoires du Maréchal de Villars que la réponse de Stanislas, expédiée le » avril de Strasbourg, parvint dès le 6 au duc de Bourbon.
Ce fut trois jours après, le 9 avril, à Tabbaye de Neybouriî, dans le rendez-vous donné au comte du
192 LE MâK1AG£ D'UN UOI.
Bourg, que fut révélée à celui-ci la haute fortune réservée à la princesse Marie, l'ne lellre postérieure du roi de Poloj^ne nous apj)rcnd que cette communication provoqua de la jiarldu comte de véritables transports de joie; mais à ce sentiment vint s'ajouter la pitié, lorsque bientôt, par une confidence d'une nature très diflerente, il fut mis au courant de la détresse où se trouvait alors même réduit le futur beau-père de Louis XV.
La reine de Suède, sœur de Charles XII, avait définitivement échoué dans la tentative de réconcilier Auguste et Stanislas, et de faire rendre à celui-ci ses biens patrimoniaux. La nécessité de conserver son rang et d'entretenir sa petite cour, composée d'amis et de serviteurs fidèles, tous pauvres cr rame leur roi, avait épuisé les ressources de la famille exilée. Stanislas, après avoir supporté silencieusement cette épreuve, avait été forcé d'engager ses pierreries, et était menacé de perdre à jamais le dernier débris de sa splendeur passée, s'il ne remboursait très promptemenl la somme empruntée. Il venait d'envoyer son maréchal du palais, M. de Mezzelckjà Francfort, pour tenter un nouvel emprunt et retirer ensuite les pierreries. Le comte du Bourg reprocha au roi Stanislas le silence qu'il avait gardé sur sa situation et immédiatement lui proposa de
venir à son aide; mais celui-ci voulut attendre, avant d'accepter celte offre, les nouvelles que devait lui adresser très prochainement M. de Mezzeick sur le résultat de son voyage.
A peine le comte était-il de retour à Strasbourg, le lendemain même de son entrevue avec Stanislas à l'abbaye de Neybourg, qu'il apprit l'insuccès des démarches tentées à Francfort :
Mon très cher comte, lui avait écrit Stanislas en rentrant lui-même à Wissembourg, à mon retour, j'ai trouvé me lettre de Mezzeick, que j'ai envoyé à Francfort, comme \e vous l'ai dit, principalement pour racheter mes pierîries, qui étaient en gage chez un marchand, dans l'espéînce que, sur l'argent qui me revient de Suède, il ])ourra négocier la somme qu'il faut pour les dégager au nme, qui est jeudi qui vient. II me manque treize mille livres, lesquelles si je n'ai pas pour ce terme fixé, je Ncours risque d'avoir des chicanes avec le marchand et de la peine à les retirer après. Ainsi, mon cher comte, je vous prie, faites en sorte que la Monnaie, ou dis-je. la Recette, me les avance, ou sur ce fond quelqu'un autre, et que le porteur de celle-ci puisse demain me les apporter ici, afin qu'il soit à Francfort pour le terme, qui est jeudi qui vient. Je vous prie, mon cher comte, de me tirer de cet embarras et de me croire de tout mon cœur votre très affectionné cousin,
STANISLAS, ROY
A Wissembourg, le 9 avril 1725, à huit tieures du soir.
lui LE MARIAGE D'UN ROI.
Ainsi, à la veille de devenir beau-père du roi de France, Stanislas se trouvait réduit à ne pouvoir se procurer treize mille livres! Le maréchal, comme on peut le penser, s'employa activement et n'eul pas de peine à réunir la somme nécessaire. Dès que l'argent fut parvenu à Wissembourg, Stanislas s'empressa lui-môme d'adresser ses remerciements au comte du Bourg :
Je vous en ai des obligations inflnies, mande-l-il le 13 avril, sachant la rareté extraordinaire de l'argent; j'ai évité une grande chicane, par là, dos marchanils de Francfort, auxquels j'avais marqué le terme du dégagement des pierreries, ce à quoi j'ai satisfait par votre assistance.
Le roi laissait échapper, dans la suite de cette lettre, l'expression touchante des sentiments qui remplissaient son cœur :
Je suis autant persuadé que pénétré du saisissement qui vous rend sensible à notre prospérité suprême. Ma famille, qui étouffe de joie, désire avec bien de l'empressement de respirer entre vos bras; ainsi, je vous prie, venez dimanche ou lundi.
11 terminait en faisant part de l'arrivée prochaine du chevalier de Vauchoux. Stanislas avait été en
effet prévenu par son résident à Paris que le confident de madame de Prie, inspirateur du projet qui avait été sur le point de se conclure entre Marie Leczinska et le duc de Bourbon, venait d'être revêtu par le premier ministre du caractère d'agent politique à Wissembourg. Ce choix assez singulier, mais qui dénotait à la fois l'intention d'être agréable au roi de Pologne et le désir ressenti par madame de Prie d'avoir un homme tout dévoué à ses intérêts )rès de la future reine, étonna Vauchoux lui-même. Vingt-cinq ans de service dans les troupes, écrit-il liodestement au duc de Bourbon, ne m'ont pas [onné l'usage des négociations. » Il devait rece- )ir ses dépêches le 18 avril et se mettre en route lendemain. D'après la même information, la déclaration publique du mariage était provisoirement iée au 25 avril. La nouvelle de la résolution du roi ml été déjà portée à la connaissance des ambasideurs espagnols; mais, par un sentiment de haute convenance, le duc de Bourbon désirait que cette déclaration n'eût pas lieu avant l'époque où la princesse aurait été remise aux envoyés de Philippe V, chargés de la recevoir à la frontière. Madame de Prie annonçait le projet de partir elle-même prohainement pour aller rendre ses hommages à Marie Leczinska et à sa famille.
Vaiichoux arriva le 24 avril àWissembourg, muni d'instructions importantes, et remit une nouvelle missive du duc de Dourbon; dans celte lettre, le premier ministre faisait connaître le départ de l'infante; puis, après avoir respectueusement remercié Stanislas de sa réponse, il revenait en ces termes sur le mérite du sacrifice qu'il avait fait à son souverain : « Je donne dans cette occasion, écrivait-il, la preuve de mon désintéressement le plus incontestable qui se puisse jamais donner, en conseillant au roi d'épouser une princesse de la possession de laquelle je complais que dépendait le bonheur de ma vie*. » 11 ajoutait que Vauchoux emportait un mémoire « sur les intérêts et caractères de chacun de ceux qui sont à portée de jouer quelque rôle », et fournirait des renseignements complémentaires et verbaux qui pourraient mettre la princesse Marie à môme d'être déjà en partie au fait de la cour, lorsqu'elle y arriverait. Il terminait en s'excusant de ne pas dire dans le mémoire grand bien de plusieurs personnes, dans l'inlérct même de la vérité.
Les instructions données à Vauchoux lui prescrivaient notamment de traiter avec l'ancien roi de Pologne une question fort délicate, celle de sa situation comme souverain dépossédé et de lui faire
1. Voy. A rdiivet nationales, cartons des rois; Louis XV, K. IJJ.
comprendre que le gouvernement français s'engageait volontiers à employer tous ses efforts pour faire restituer les biens de la famille Leczinski, mais que Stanislas devrait, relativement à la couronne de Pologne, attendre des temps et des circonstances plus favorables : « A l'égard du premierpoint, le roi Stanislas peut aisément juger que, se trouvant liée avec le roi par des nœuds aussi étroits, Sa Majesté profitera avec empressement des occasions et des conjonctures qui pourront lui permettre de travailler à sa satisfaction, A l'égard du deuxième point, qui concerne la couronne de Pologne, le roi Stanislas imaginera sans peine que les engagements de Sa Majesté, non seulement avec le roi d'Angletere, mais même avec le roi Auguste et d'autres puissances de l'Europe, ne lui permettraient pas de seconder des vues qui pourraient y être contraires, pendant que les choses subsistent telles qu'elles sont; et la personne qui sera chargée de se rendre près du roi Stanislas doit seulement lui laisser envisager que les événements et Tordre de la nature peuvent seuls faire naître des occasions de lui faire ressentir les effets de la protection de Sa Majesté sur les choses qui pourraient le flatter plus particulièrement; que ce serait même se préparer de nouveaux obstacles au succès de ces vues que de paraître fonder dès à
présent sur Tallinnce dont il s'agit des projets qui forlifiemienl les partisans de la maison d'Autriche et mécontenteraient encore ceux de la jirincipale noblesse polonaise, qui seront -sans doute jaloux de la grandeur et de l'élévation de la maison de Leczinski*. »
Le jour même de l'arrivée de Vauchoux, le 24 avril, Stanislas s'empressa d'écrire au comte du Bourg :
Mon très cher comte, un moment devant le départ de la poste, M. Vauchoux est arrivé. Tout ce que je puis savoir pour vous le mander par le courrier d'aujourd'hui est qu'il m'a apporté la lettre du monde la plus gracieuse de M. le duc et une autre de madame de Prie, que je vous ferai voir, quand nous serons ensemhle, ce qui l>ourra être après la visite de M. le cardinal de Rohan, qui m'a écrit par Mormoni qu'il serait dans deux ou trois jours ici. D'ailleurs, lout se conforme à ce que vous savez déjà et ce qui peut comhler mon âme de satisfaclion, qui se redouhle, quand je songe qu'elle fait la vôtre.
Quant aux déclaralions faites par Vauchoux, au sujet des biens de Stanislas et de la couronne de
I. Voy. Archives des affaires étrangères, France, vol. CCCXIV.
Pologne, elles ne parurent causer aucune contrariété Il principal intéressé. Le chevalier put rassurer jraplètement le premier ministre et écrire, le 7 avril :
Tous ses soins sont finis, et toute son attention est d'élever les mains au ciel pour implorer sa bénédiction
ir la princesse Marie... Pour ce qui regarde la restituhon de ses biens, il pense qu'il n'est pas de la dignilé du roi d'y faire attention ni de s'en mêler directement. Quant au rétablissement du roi Stanislas sur le trône de Pologne, il aime tant la tranquillité, qu'il n'y songera jamais.
Mais, comme si Stanislas avait pu prévoir les circonstances qui devaient se produire quelques années plus tard, Yauchoux ajoutait :
Si cependant la France était dans une conjoncture où elle eût besoin que ce prince se donnât quelque mouvement, on le trouvera disposé à prendre tel parti qu'on voudra : c'est un fait que ce prince m'a assuré, n'étant pas jaloux de voir sa place occupée par le roi Auguste, et s'estimant plus heureux cent mille fois de passer ses jours en France.
Stanislas avait depuis longtemps fait pour luimême le sacrifice de toute ambition, et alors plus
que jamais il n'était occupé que des intérêts et de l'avenir de sa fille. Toutelois, après les épreuves si nombreuses qu'il avait traversées, il croyait difficilement à la réalisation de ses espérances. Les destinées merveilleuses de Marie Leczinska, son projet d'union avec Louis XV, semblaient au pauvre l'uf^ilif comme un rêve sur le point de s'évanouir à chaque instant, et il attendait avec une fiévreuse impatience le moment où, par une déclaration publique, qui proclamerait officiellement le mariage du roi, la parole de Sa Majesté se trouverait définitivement engagée. Mais cette formalité décisive ne put s'accomplir à l'époque primitivement fixée : l'infante s'éloigna de Versailles, la fin d'avril et la première partie du mois de mai s'écoulèrent, et les lettres qui arrivaient à Wissembourg gardaient toujours un silence complet sur la déclaration promise. Stanislas éprouvait une vive inquiétude et se considérait déjà comme menacé du plus douloureux désappointement.
Plusieurs raisons, de nature différente, avaient obligé le duc de Bourbon à reculer plus longtemps qu'il ne l'aurait voulu l'exécution de sa promesse. En donnant quelques détails sur le départ de l'infanle et la lenteur de son voyage à travers la France, nous ferons connaître le premier motif de ce retard.
Dès le mois de mars, les personnages qui devaient escorter l'infante jusqu'à la limite des deux royaumes avaient été désignés : la duchesse et maréchale de Tallard était maîtresse du voyage; le duc de Duras, lieutenant général des armées du roi, commandant pour Sa Majesté dans les provinces de Guyenne, Rouergue et Quercy, avait reçu la mission spéciale de remettre officiellement l'infante aux représentants du Roi Catholique; M. de Lesseville devait € donner
iUi LK MAUi.UlK iriN II 0 1.
et recevoir les actes de délivrance et de réception, » et M. des Granges père, maître des cérémonies de France, était chargé de surveiller, pendant la route, l'exécution du cérémonial adopté'. Alin de calmer, dans une certaine mesure, le courroux des Espagnols, on avait décidé que l'infante emporterait avec elle les pierreries et tous les présents magnifiques offerts trois ans auparavant en considération du futur mariage. Le cortège devait se rendre à Boideaux par Chartres, Orléans, Poitiers, Bordeaux et Mont-de- Marsan, etarriverà Bayonne le 15 mai, après trente jours de marche et dix jours de repos. Des instructions détaillées avaient été adressées aux principales autorités des villes placées sur le chemin de la princesse, « pour interdire toute fête qui ne conviendrait pas à la conjoncture présente », mais indiquer en même temps « la manière que chacun devait observer aux réceptions et visites qu'il aurait à faire s>.
Louis XV s'était même éloigné de Versailles et rendu à Marly depuis le 15 mars, pour ne pas assister au départ de sa cousine.
Mais, à la date du 25, les deux ambassadeurs d'Espagne, MM. de Laulezet de Monteleone, reçurent de
1. Voy. Archives des affaires étrangères, Espagne, \liô-\'i6, vol. CCCXLIII.
Madrid l'ordre de réclamer la remise immédiate de l'infante, et de la faire voyager sans escorte. Le duc de Bourbon dut se livrer à de très pressantes démarches, et il eut la plus grande peine à obtenir que la fille du Roi Catholique, considérée et traitée pendant trois ans comme future reine de France, retardât son départ jusqu'au 5 avril, jour antérieurement fixé, et fût entourée sur la route d'honneurs semblables à ceux qui lui avaient été rendus lors de son arrivée dans le royaume. Les dispositions très conciliantes des deux ministres espagnols en cette circonstance permirent seules de ne pas exécuter à la lettre les instructions qu'on leur avait adressées de Madrid. Le jeudi 5 avril, la fille de Philippe V, ignorant la véritable cause des préparatifs faits depuis quelque temps autour d'elle et croyant n'aller faire qu'une courte visite à sa famille, quitta ses appartements de Versailles, suivie des ambassadeurs d'Espagne et des personnes qui devaient l'escorter jusqu'à la frontière. Le cortège de l'infante était composé de deux voitures du roi, de huit carrosses pour la suite et les officiers de la cour, et de cinquante gardes du corps ^ Le voyage s'effectua d'après l'itinéraire et avec le cérémonial prescrits. L'infante trai versa pour la seconde fois Bordeaux, où elle reçut
l. Voy. Archives des affaires êtrangéres,Espdigae, 1725, vol. CCCXL.
20i LE MAKIÂGE D'UN ROI.
les hommages de la population et des autorités, qui l'avaient acclamée, dans des circonstances toutes différentes, le 25 janvier 1722, et arriva le 13 mai, à deux heures de l'après-midi, à Dayonne. Elle descendit à l'archevêché et y trouva la veuve de Charles II, qui lui lémoi^^na une allection d'autant plus grande qu'ayant elle-même perdu très jeune sa couronne, elle était mieux disposée à comprendre ce que la situation de l'infante présentait de douloureux. Après un repos de trois jours, la jeune princesse se dirigea vers l'Espagne; mais il avait été décidé qu'au lieu de suivre la route de Sainl-Jeande-Luz, qui conduit à la IJidassoa, et pour éviter un souvenir trop pénible, on inclinerait beaucoup plus à l'est, vers une petite ville très rapprochée de la frontière espagnole, Sainl-Jean-Pied-de-Port. C'est là que, le lendemain 17 mai, après un jour de repos, elle fut remise à celui-là môme qui, à la fin de l'année 1721, l'avait reçue des mains de Philippe V et conduite presque triomphalement à la limite des deux royaumes, au marquis de Santa-Cruz. Tout se passa d'ailleurs pour le mieux en cette très délicate conjoncture, et les incidents pénibles qu'avait redoutés le gouvernement français furent heureusement prévenus.
Comme il semblait presque impossible d'éviter
que l'infante ne fût informée du véritable motif de son voyage avant de quitter la France, la duchesse de Tallard s'effrayait du chagrin, peut-être même de la colère que manifesterait une princesse déjà très fière, en apprenant son humiliant renvoi. Mais les précautions prises par la maîtresse du voyage parvinrent à écarter ce péril, et elle fut assez heureuse pour pouvoir dissuader madame de Nievès, gouvernante de l'infante, d'instruire la princesse de sa destinée. Le jour du départ de Bayonne, dès que Marie-Anna-Victoria fut éveillée, elle témoigna, rapporte M. des Granges, la plus grande impatience de partir pour aller voir son père, sautant et dansant jusqu'au moment où le cortège se mit en route. Lorsqu'elle traversa la frontière, elle était toute à la joie de retrouver ses parents, et, au moment de se séparer de la duchesse de Tallard, elle pria celleci de l'attendre à Saint-Jean-Pied-de-Port, croyant toujours ne faire dans sa patrie qu'un très court séjour.
Madame de Tallard craignait également qu'une circonstance imprévue ne provoquât, pendant le ti'ajet et surtout au moment de la remise de l'infante, la susceptibilité des Espagnols, toujours assez chatouilleuse, mais plus facile à éveiller dans un tel moment. Les égards et l'adresse des Français
20tt LE MAIlIAGE D'UN HOI.
conjurèrent ce danger, et l'un des ministres de Pliilippe V, M. de Laulez, écrivit lui-môme, le jour de la remise, au comte de Morville : t II n'est pas possible de s'acquitter de cette commission avec plus de dignité, de zèle et de soin que n'ont fait M. de Duras et madame de Tallard. Madame de Tallard s'est surpassée, et nous sommes tous enchantés d'elle'. » Le duc de Duras écrivait à son tour : « Si les Espagnols ne disent pas êlre contents, au moins doivent-ils le penser^ » Et il ajoutait, non sans une certaine malice, que les envoyés de Philippe V « s'étaient très faiblement fait tirer l'oreille pour accepter les diamants du roi ».
La duchesse redoutait plus encore la rencontre du cortège espagnol qui devait ramener vers le même moment les deux princesses d'Orléans, renvoyées d'Espagne, et les collisions qu'eût pu entraîner ce qu'elle appelle dans ses lettres a. la jonction des deux accompagnements ». En effet, la veuve de Louis I" était, on se le rappelle peut-être, partie de Madrid dès le 15 mars, et avait été rejointe par mademoiselle de Beaujolais le 23 à Aranda de Duero; mais elle n'était cependant pas encore sortie d'Espagne et depuis plusieurs semaines attendait, avec
1. Voy. Archives des affaires élrungeres, tspaguc, 17^5-1726.