Ibid
;i sœur, à Victoria, la nouvelle de l'arrivée des voitures qui devaient les prendre à la frontière. Cet arrêt prolongé avait pour cause la rivalité des d'Orléans et des Condés, qui saisissait tous les prétextes pour éclater et qui n'avait pas manqué de se produire à l'occasion de la formation du cortège destiné aux deux princesses d'Orléans. Le duc de Bourbon, alléguant des usages établis, qui interdisaient de faire voyager les souverains étrangers aux dépens du roi, avait refusé les carrosses de la cour pour la jeune veuve de Louis I""; et madame la duchesse mère d'Orléans, après de longs pourparlers, se vit, au dernier moment, dans la nécessité de faire partir
n poste ses propres équipages, avec la princesse de Bergues, fille du duc de Rohan, et quelques autres dames, chargées de ramener ses filles. Tout au plus le premier ministre s'était-il décidé à charger M. des Granges fils, maître des cérémonies en survivance, d'accompagner la princesse de Bergues et de s'entendre à Bayonne avec M. d'Adoncourt, brigadier des armées du roi et son lieutenant dans la ville, pour faire rendre à l'ex-reine d'Espagne, lors de sa rentrée en France, les honneurs dus à son rang. Le convoi ne put se mettre en route que quelques jours après le départ de l'infante, et ce retard eut du moins l'avantage de conjurer le danger appréhendé
par la duchesse de Tallard; il permit d'éviter iino. rencontre qui eût offert un douloureux contraste avec réchange effectué, quelques années auparavant, de l'infante arrivant d'Espagne pour devenir la fiancée de Louis XV, et de mademoiselle de Montpensier quittant la France pour épouser le prince des Asturies.
Lorsque la fille de Philippe V eut été solennellement remise au marquis de Santa-Gruz et que les actes officiels eurent été échangés, madame de Nievès fit monter près d'elle la jeune princesse dans un carrosse de la cour d'Espagne, et un cortège, que madame de Tallard dépeint comme plus nombreux que magnifique, vint alors se substituer à celui qui avait amené l'infante de Versailles *.
Pendant que la petite princesse espagnole se dirigeait vers Madrid, l'escorte française rentrait à Bayonne; elle y arriva le 18, au moment même où les voitures envoyées pour chercher les princesses d'Orléans venaient elles-mêmes de faire leur entrée dans la ville. Après quatre jours de repos, madame de Tallard et sa suite reprirent à la hâte le chemin de Paris.
1. L'infante devait plus tard épouser un prince du Brésil, qui devint en 1750 roi de Portugal, sous le nom de Joseph-Emmanuel, et eut pour principal ministre le fameux marquis de Pombal. Elle mourut en 1780, âgée de soixante-deux ans.
Ces jouTnées avaient été mises à profit par M. des (■ranges fils et par le commandant de Bayonne, pour procurer une escorte convenable aux sœurs du duc d'Orléans; ils parvinrent à rassembler une centaine de cavaliers, 4 tant jeunesse du pays qu'officiers de bonne volonté 5, et y joignirent deux compagnies de grenadiers des régiments d'Auvergne et de Richelieu qui tenaient garnison dans la ville; puis M. d'Adoncourt se mit à la tête de cette petite troupe, et l'on se rendit au-devant des princesses françaises. La remise officielle de la veuve de Louis K et de mademoiselle de Beaujolais, qui étaient enfin parties le 17 mai de Victoria, eut lieu le 23, à Irun, sur le sol espagnol; et, le 23, laissant au bord de la Bidassoa les gardes du corps de Sa Majesté Catholique rangés en bataille, les deux filles du régent passèrent la rivière en bateau et furent escortées jusqu'à Saint-Jean-de-Luz par les cavaliers venus à leur rencontre. Le lendemain, elles partirent pour Bayonne, où elles séjournèrent jusqu'au 27. Puis elles se dirigèrent à petites journées vers le château de Vincennes, qui avait été assigné comme résidence à la jeune reine douairière d'Espagne. A Etampes, elles rencontrèrent le prince Charles de Lorraine, grand écuycr de France, qui était venu
a leur rencontre : le duc de Bourbon, saisi sans
doute d*un scrupule tardif et comprenant enfin les égards que méritait le mallieur, avait chargé ce haut personnage de complimenter la veuve de Louis I"etde l'escorter, avec une partie des officiers et des équipages de la cour, jusqu'à Vincennes. Cette princesse de seize ans, qui avait régné pendant sept mois sur l'Espagne et qui devait, après une existence fort agitée, finir ses jours dans le couvent des Carmélites de la rue de Grenelle, put du moins accomplir en souveraine la dernière partie de son triste retour.
Il n'entre pas dans notre dessein de nous appesantir sur les efforts qui furent alors nécessaires pour éviter une rupture complète avec Philippe V. Rappelons toutefois qu'un conflit fut quelque temps presque imminent. Le Roi Catholique ne s'était pas contenté de chasser tous les représentants français; mais, après avoir publié un manifeste belliqueux, où il dénonçait la violation par \a France de ses engagements les plus solennels, il avait fait faire à nos frontières des i)réparatifs ostensibles de guerre et réclamé la révocation ou tout au moins l'envoi à Madrid et les excuses personnelles du duc de Bourbon, auquel il attribuait avec raison le renvoi de sa fille. Le premier ministre fit refuser par Louis XV l'une et l'autre de ces satisfactions; il oflrit la
visite à Madrid du comte de Cbarolais, son frère, pour porter à Philippe Y, non les excuses, mais les explications du roi de France, proposition qui ne fut pas acceptée. Sans s'effrayer outre mesure du rapprochement qui s'opérait entre l'empereur Charles VI et le Roi Catholique par le traité de Vienne, M. le duc s'empressa de s'entendre avec l'Angleterre et la Prusse par l'alliance de Hanovre, pour maintenir la paix et l'équilibre de l'Europe. Il tint en même temps vis-à-vis de l'Espagne une conduite prudente : les démonstrations guerrières de Pilippe V ne furent pas imitées par la France, et le - juverncment de Louis XY ne répondit que par des égards à la colère manifestée de l'autre côté des Pyrénées. Plus que jamais il s'efforça de prouver que son désir était de soutenir et d'augmenter la grandeur du Roi Catholique en Italie comme en Espagne. Le pape nous prêta d'ailleurs dans cette circonstance le plus utile concours : le cardinal de Polignac avait fait savoir, dès le commencement de mars, qu'en apprenant de sa bouche la résolution de Louis XY, Sa Sainteté avait promis de. recommander cette affaire à Dieu et d'écrire de sa main au roi Philippe Y: « Le pape, porte la dépêche du cardinal, de temps en temps joignait les mains et levait les yeux au ciel ; il ajouta que tout le monde avait été surpris
et fâché qu'on eût poussé si loin toutes les marques extérieures d'un engagement qui ne pouvait s'accomplir sans exposer la France et l'Europe à des malheurs infinis, et qui ne pouvait se rompre sans risquer une inimitié cruelle entre les deux couronnes, dont l'union était si nécessaire pour le bien de l'une et de l'autre ; que le mal étant fait depuis longtemps, il voyait bien qu'on ne pouvait ni reculer ni se dispenser de choisir entre ces deux extrémités, et qu'il avouait que la seconde était encore moins dangereuse que la première; qu'enfin la conscience y mettait la décision et qu'il ne lui était pas permis de désapprouver la résolution du roi, quelque déplaisir qu'il eût en prévoyant celui de Leurs Majestés Catholiques, pour lesquelles il avait une extrême vénération. » Une appréciation si calme et si juste de la situation devait ajouter encore à l'autorité qu'exerçait en toutes circonstances le souverain pontife sur l'esprit religieux de Philippe V. Non seulement Benoît XIII écrivit d'une manière pressante au Roi Catholique, pour justifier de son mieux la conduite de la France; mais il chargea son nonce à Madrid d'employer ses efforts les plus actifs pour adoucir le chagrin du roi et de la reine d'Espagne. L'intervention personnelle du pape et les bons offices de son représentant, favorisés par
les dispositions conciliantes du marquis deGrimaldo, produisirent peu à peu un salutaire apaisement ; et, dès le 2 mai I7"25, notre agent secret en Espagne, M. de Marcillac, put annoncer à M. de Morville que l'émotion de Philippe V commençait à se calmer et qu'il n'avait déjà plus l'intention «. d'en venir à une rupture de guerre avec la France ^ ».
1. Voy. Archives de-< affaires étrangères, Espagne, 1725-1726, vol. CCCX.LIII.
Lorsque le duc de Bourbon avait vu l'infante Anna-Maria-Vicloria s'éloigner de Versailles, il s'était flatté de pouvoir désormais s'occuper librement des préparatifs du mariage royal. Mais de nouveaux obstacles ne tardèrent pas à venir s'opposer aux inlenlions du premier ministre.
11 reçut d'abord de Saint-Pétersbourg, vers la fin d'avril ou les premiers jours de mai, une communication de nature à provoquer ses plus sérieuses réflexions '. M. de Campredon, dont nous avons déjà eu l'occasion de prononcer le nom, et qui fui près du gouvernement russe le premier représentant français revêtu d'une mission permanente, négociait
1. Voy. Archives des affaires étrangères, dépêches des 13, 14 et 21 avril 17i5; Russie, 1725, vol. XVII.
depuis longtemps avec le tsar Pierre I" les clauses d'un traité. Les efforts de M, de Gampredon, près d'un souverain qui désirait extrêmement s'unir à la France, eussent été couronnés d'un succès facile, s'il s'était seulement agi de rapprocher deux pays qui n'avaient en réalité aucun intérêt contraire. Mais M. le duc, partisan de l'alliance anglaise et d'autant plus désireux de s'appuyer sur le cabinet britannique qu'il songeait depuis longtemps à congédier la princesse espagnole, avait cru devoir réclamer l'application du traité à l'Angleterre; il exigeait de la Russie, non seulement qu'elle se réconciliât avec cette nation, mais qu'elle la considérât comme l'une des parties contractantes et l'admît à signer le traité. Le gouvernement moscovite aurait peutêtre consenti à oublier les nombreux griefs qu'il prétendait avoir contre la Grande-Bretagne; il se refusait formellement à adhérer à la deuxième demande de M. de Gampredon.
Après la mort de Pierre I", enlevé le 8 février 17^5 par une très courte maladie, la situation parut devoir se modifier. Le souverain, qui, après ses conquêtes sur la Suède, s'était déclaré empereur de toutes les Russies, ne laissait de sa première femme, répudiée et reléguée dans un couvent, qu'un petit- • fils, comme lui nommé Pierre : c'était l'enfant unique
-iU) l.K MAItlAC.t D'I.N 11 01.
du malheureux prince Alexis, mis à morl en juillet 1878 par l'ordre de son père, dont il désapprouvait les projets de réforme. De Catherine, sa seconde femme, si justement appelée par M. de Broglie une vivandière couronnée, Pierre I" avait deux filles, dont l'aînée, la princesse Anne, était promise au duc de îlolslein. Catherine, après la mort de son époux, résolut de ne pas se contenter de la régence et de se faire reconnaître comme impératrice, au détriment des droits du petit-fils du tsar. Aidée du prince Mcnzikoiîet de ceux qui avaient concouru au jugement du prince Alexis, elle sut prévenir les désordres que l'on redoutait d'une populace longtemps comprimée et des troupes mal payées, et se fil proclamer souveraine. Toutefois, comme elle appréhendait la colère de l'empereur Charles VI, oncle maternel du jeune prince, elle voulut s'appuyer sur la France, et s'empressa de faire espérer à M. de Campredon l'admission de l'Angleterre au traité d'alliance. Déjà même la réponse officielle faisant connaître cette décision avait été préparée en conseil, lorsque Catherine fut avisée par des lettres de Hollande que le projet d'union entre Louis XV ci l'infante venait d'être rompu. Elle résolut alors de faire tous ses efforts pour marier sa seconde fille, au roi de France. Le soir du 10 avril 1725, jour où
les cérémonies des funérailles de Pierre I«' venaient d'être terminées, elle s'empressa d'accorder une audience particulière à M, de Campredon, et l'interrogea curieusement sur la nouvelle du renvoi de la princesse espagnole, M. de Campredon, n'ayant pas encore été officiellement informé de cet événement, affirma n'en rien savoir que parles gazettes et éluda de son mieux les questions embarrassantes de la tsarine; mais Catherine manifesta la plus entière approbation du projet prêté à Louis XV de se marier et de donner promptement des héritiers à la couronne, et chargea M. de Campredon d'assurer le roi de France qu'il trouverait plus d'avantage à l'amitié et à l'alliance de la Russie qu'à celle de toutes les autres puissances du monde. Le lendemain, comme si M. de Campredon n'avait pas du comprendre ces insinuations, elle lui députa le prince Menzikoff, qui offrit très formellement pour le roi la main de la princesse Elisabeth, deuxième fille du tsar, et insista sur la similitude parfaite d'âge qui se rencontrait entre Louis XY et cette jeune princesse, née seulement six semaines avant le roi, belle, bien faite et capable par la vivacité de son esprit de s'accommoder facilement aux habitudes françaises. Menzikoff rappela avec complaisance que la tsarine possédait un vaste empire, avec le pouvoir le plus absolu dont
21K LE MAUIAGE D'UN KOI.
un souverain pût jouir, et des forces de lerre et de mer nombreuses et redoutables; Louis XV pourrait compter sur l'aide de Catherine contre telle puissance qu'il voudrait attaquer, disposer à son gré de la couronne de Pologne et exécuter tons ses projets en Italie et en Allemagne. Le prince ajouta gue la réalisation de ce mariage ne rencontrerait de la part de l'impératrice aucune sorte de difliculté, et que la princesse Elisabeth embrasserait le catholiscisme. Enfin, le 14 avril, jour où la tsarine devait recevoir, à l'occasion des fêtes de Pâques, les compliments des représentants étrangers, elle fit prier le ministre français de se rendre secrètement au palais une demi-heure avant ses collègues : M. de Campredon trouva Catherine seule avec Menzikoff. Après avoir brièvement remercié notre ministre de ses félicitations sur le prochain mariage de la princesse Anne, elle se déclara désireuse de mériter l'amitié du roi de France et peinée que la conclusion du traité d'alliance eût été retardée par les cérémonies des funérailles et de la semaine sainte ; puis elle aborda le sujet qui lui tenait le plus au cœur et revint sur le renvoi de l'infante. Mais elle s'aperçut à ce moment que l'heure de l'audience des autres ministres approchait : M. de Campredon dut se retirer pour se joindre à ses collègues et ne pas éveiller leurs soupçons.
Notre représentant à Saint-Pétersbourg était alors ébloui par la grandeur du règne qui venait de finir et très convaincu que Catherine, pleine d'intelligence et d'énergie, et qu'il se plaît â appeler dans ses dépêches un prodige de la fortune et la Sémimmis du Xord, ne gouvernerait pas d'une manière moins glorieuse; il s'empressa de transmettre au comte de Morville les offres de la tsarine, en s'efforçant de faire valoir l'importance de la proposition, le degré de prospérité auquel Pierre le Grand avait élevé son empire, et le prix qu'attachait à la réalisation de son désir une princesse « passionnée pour rétablissement de ses filles et jalouse de régner avec éclat ». M. de Campredon, par une coïncidence singulière, ajoutait que le ministre du duc d'Holstein venait de recevoir une lettre du roi Stanislas, annonçant la prochaine union de sa fille avec le duc de Bourbon. Notre représentant assurait à ce propos que Catherine, en apprenant ce mariage, s'était montrée disposée à soutenir les intérêts du roi Stanislas et ceux de son futur gendre en Pologne.
Les premières dépêches de M. de Campredon relatives aux propositions delà tsarine parvinrent à M. le duc au moment où il attendait impatiemment des nouvelles de la remise de l'infante aux envoyés espagnols, et le placèrent dans une assez vive perplexité.
fiO LE MARIAGE D'UN ROI.
La France avait, on s'en souvient, à deux reprises déjà refusé de prêter l'oreille à l'offre faite par Pierre I*' de la main de sa fille Klisabelh pour un prince de la famille des Bourbons. Catherine n'ignorait pas les négociations auxquelles .M. de Gampredon fut mêlé à celte occasion et devait ressentir, dans son orgueil d'épouse et de mère, un vif froissement du dédain que les Français avaient montré pour sa fille. El cependant elle se décidait à proposer une troisième fois la main de cette princesse ! On devait en conclure qu'elle attachait un prix extraordinaire au succès de ses ouvertures, et qu'elle les considérait comme impossibles à rejeter, en raison des avantages que le développement de la puissance russe pouvait nous procurer. Il fallait donc redouter le ressentiment d'une femme altière et vindicative, si la demande qu'elle ne craignait pas de formuler d'une manière si pressante était rejetée. Au moment où nos relations étaient mauvaises avec l'Espagne, où un accord entre l'empereur et Philippe V paraissait imminent et où l'on avait quelque raison de croire l'Angleterre elle-même, malgré toutes nos avances, disposée à entretenir plutôt qu'à éteindre le mécontentement du Roi Catholique, était -il prudent de nous aliéner la Russie pour tenir parole à un souverain sans royaume?
'anislas devait se trouver heureux de recevoir l'hospitalité et les secours de la France, et Ton avait d'ailleurs la ressource d'assurer à sa fille la main du premier ministre, si récemment encore considéré par le pauvre roi de Pologne comme un parti des plus enviables.
D'autre part, des objections graves s'élevaient
entre le choix de la princesse Elisabeth : proposée avec seize autres princesses au conseil secret, elle avait été écartée des premières, à cause de son éducation, de la basse extraction de sa mère et du caractère despotique de son père. La crainte qu'elle n'eût conservé quelque trace de la rudesse de sa nation et hérité peut-être du tempérament violent de Pierre I", frappait particulièrement le premier ministre, qui tenait, on le sait, à mettre sur le trône de P'rance une reine craintive et modeste. En second lieu, n'eût-il pas semblé inconvenant de
!onner au roi une princesse dont n'avaient voulu 1 Dur eux-mêmes, du vivant de Pierre le Grand, ni le premier prince du sang, ni le chef de la maison de Condé, et de choisir, pour cette alliance, le moment où la succession du glorieux souverain venait d'être usurpée par une femme de si vulgaire origine? Madame de Prie, qui poussait chaque jour le duc ^3 Bourbon à une servilité plus grande vis-à-vis de
m LE MARIAGE D'UN RUl.
nos voisins, craignait en outre que le gouvernement britannique ne vît de mauvais œil l'union intime de Louis XV avec une puissance depuis longtemps hostile à l'Angleterre. On doit convenir enfin qu'il était difficile au premier ministre de revenir sur la demande faite au roi Stanislas, et qu'on ne pouvait guère, après avoir provoqué chez celui-ci et chez sa fille les plus hautes espérances, proposer à Marie Leczinska de reprendre ses premiers engagements.
Néanmoins, l'embarras vis-à-vis de la Russie était extrême, et l'on ne devait point espérer de faire comprendre à une souveraine exaltée par sa récente élévation la préférence que l'on accordait sur la princesse Élisabelii à la fille d'un roi détrôné.
Les dépêches de M. de Campredon se succédaient sans relâche, et le premier ministre n'avait pas lardé à apprendre que, dans la crainte de voir Louis XV déjà lié par une promesse antérieure, la tsarine avait étéjusqu'à modifier ses premières propositions et offrir subsidiairement et dans le plus grand mystère la main de sa fille pour le duc de IJourbon. Pas plus alors que quelques années auparavant, M. le duc ne se souciait de devenir le gendre de Catherine ; il jouissait pleinement de son pouvoir, se flattait de le conserver longtemps encore, grâce à la reconnaissance de la future reine, et, se rappe-
lant sans doute les infortunes du prince de Conti, son grand-oncle, élu roi de Pologne et dépossédé de m trône avant d'avoir pu y monter, n'éprouvait nulle ambition de régner un jour à Varsovie. Il fit écrire une première fois, le il mai, à M. de ampredon; mais, jugeant impossible de justifier convenablement son refus, il ordonna à M. de Morville de consacrer sa dépêche aux questions courantes, puis d'ajouter seulement en post-scriptum : « Je remets à l'ordinaire prochain de traiter avec vous les affaires dont il est question dans votre der- . nière lettre. Si on vous en parle, tenez-vous à des assurances générales d'amitié et de dévouement. »
Sur ces entrefaites, Catherine avait appris la négociation matrimoniale confiée à Londres au comte de Broglie, puis le refus de Georges I*' d'accorder sa pelite-fille à Louis XV, et s'était flattée plus que jamais de l'espoir de voir son offre agréée par le roi de France. Mais M. de Campredon ne recevait et ne pouvait fournir d'explications satisfaisantes. Il connut donc le projet de mariage du roi avec Marie Leczinska, avant d'avoir obtenu aucun éclaircissement. Lorsque, enfin, le 21 mai 1725, le duc de Bourbon jugea le moment venu de fournir une réponse à M. de Campredon, il ne sut mettre en avant, pour justifier le refus du roi, que le prétexte le
moins sincère. Notre représentant eut l'ordre de faire savoir que, dès qu'il avait été question de rechercher une épouse pour le roi, l'avantage d'une alliance avec la fille de Pierre l"' et les agréments personnels de la princesse Elisabeth n'auraient pour ainsi dire pas permis de porter ailleuis le choix de Sa Majesté, si l'attachement connu des Russes pour leur culte et l'inconvénient de faire changer la princesse de religion n'avaient paru un obstacle aux vœux de Sa Majesté. M. de Campredon devait, d'ailleurs, se faire l'interprète auprès de l'impératrice de la reconnaissance infinie que sa proposition malheureusement trop tardive inspirait à Louis XV, et assurer Catherine que, lorsque le traité d'alliance désiré par nous serait conclu, elle s'apercevrait que le roi faisait porter aussi loin les effets de son amitié et de son affection pour les Russes, ses alliés, que s'il leur était uni par les liens du sang*. Le premier ministre ne pouvait cependant se flatter de faire oublier à la tsarine ce qui s'était récemment passé entre la France et l'Angleterre et le refus auquel il n'avait pas craint de s'exposer en demandant au souverain d'une nation non moins dévouée à sa religion que les Russes la conversion de la princesse anglaise. En outre, M. le duc eût
1. Voy. Archives des affaires étrangères, Russie, ann. 851-1734. •
peut-être été plus habile en ne rappelant point dans cette circonstance le prix qu'il attachait au traité d'alliance, et ne laissant pas croire qu'il subordonnait les sentiments de la France pour la Russie à la conclusion de cet accord.
Quant à l'oiïre faite secrètement et subsidiairement au duc de Bourbon, M. de Morville fut chargé d'y répondre dans une lettre séparée, mais en termes des plus vagues» : c Son Altesse Sérénissime a été, je ne puis vous dire à quel point, touchée de la proposition qui vous a été faite pour son mariage avec la princesse Elisabeth, et je ne pourrais peindre qu'imparfaitement toute la douleur que Son Altesse Sérénissime a ressentie de n'être plus en liberté de recevoir l'honneur que la tsarine voulait bien lui faire ; mais en même temps M. le duc ne met point de bornes au mouvement de sa reconnaissance. » Le premier ministre n'avait, d'ailleurs, pas jugé nécessaire de faire préciser les causes qui lui enlevaient sa liberté d'action. Dans ce moment, il espérait sans doute profiter de l'enquête qui se faisait en Allemagne; mais il n'avait certainement pas encore aliéné sa liberté, caria princesse Caroline de liesse, qui devint trois ans plus tard duchesse de Bourbon, ne
1. yoy.Arch. desaff. e(r., Russie, ann. 1725, vol. XVII, 2e dépêche du 21 mai 1725.
figurait môme pas sur la liste du chevalier de Méié.
Catherine avait attendu quelque temps avec la plus vive impatience la réponse du gouvernement français; mais le silence prolongé de celui-ci el l'embarras croissant de M. de Campredon ébranlèrent peu à peu les illusions d'abord conrncs. Lorsque, vers la fin de juin, les dépêches de M. de Morville parvinrent à Sainl-Pélersbourg, la tsarine préféra, sous prétexte d'observer un plus grand mystère, ne pas accorder d'audience à notre représentant, et lui députa le duc d'IIolstein, récemnicnl devenu l'époux de la princesse Anne, pour prendre connaissance de la réponse. Puis, ayant sur les entrefaites reçu de l'ambassadeur russe à Versailles la nouvelle certaine du mariage du roi, elle envoya de nouveau son gendre chez M. de Campredon : le duc d'IIolstein était chargé de demander un secret absolu sur les ouvertures relatives à la princesse Llisabelh; il déclara en même temps que riin])ératrice aurait su prendre ses mesures sur l'article de la religion, mais qu'elle ne pouvait qu'approuver le choix de la princesse Leczinska, qu'elle affectionnait le roi Stanislas et persévérait dans son désir très sincère de s'unir avec notre pays.
Toutefois les refus réitérés de la France et la forme dans laquelle la dernière proposition de la
tsarine avait été repoussée, n'étaient pas de nature à faciliter la conclusion du traité d'alliance. Catherine relira bientôt le consentement qu'elle avait d'abord donné à l'admission de l'Angleterre; l'accord ardemment poursuivi par M. de Campredon dut être abandonné, et ce diplomate habile et dévoué, dont la situation près de la tsarine n'était plus tenable après les confidences qu'il avait reçues, ue put rester à Saint-Pétersbourg. 11 en fut rappelé dans les premiers mois de 1726, et, peu de temps iprès son départ, un traité fut signé à Vienne entre Catherine et l'empereur Charles Yl. La Russie, suivant Tobservation très juste deM. Yandal*, apprenait à se considérer comme l'amie de nos ennemis, et faisait ainsi son entrée dans le concert européen sous les auspices de l'Allemagne.