‹ Le mariage d'un roi, 1721-1725Chapitre 25 sur 34 · L.-H. DE BOURBON · texte numérisé non relu

L.-H. DE BOURBON

Le même courrier contenait une lettre où le premier ministre priait le chevalier de Vauchoux de pressentir les intentions durci Stanislas sur l'époque, le lieu et les cérémonies du mariasfe. Il ne craignait pas en même temps d'entrer dans des détails de moindre importance et demandait, par exemple, qu'on lui envoyât les armoiries de la famille Leczinski, destinées à être peintes sur les carrosses de la future reine, et les indications nécessaires pour la confection de son trousseau. Ce dernier point devait embarrasser plus que tous les autres l'agent politique du duc de Bourbon, et nous le voyons, quelques semaines plus tard, s'excuser en adressant des gants et la hauteur de la jupe de Marie Leczinska, de ne pouvoir y joindre un soulier, « attendu, écrit-

il, qu'elle ne s'en sert que pour danser et que ceux qu'elle a ne j)Ourront faire qu'un très mauvais modèle ».

Même avant la déclaration publique du mariage, et malgré toutes les précautions prises pour éviter des indiscrétions, la confidence faite aux ambassadeurs d'Espagne n'avait pas manqué de transpirer, elle public connaissait le choix fait par Sa Majesté. Mathieu Marais, dans son journal, écrivait quelque temps auparavant : « On est toujours dans l'incertitude, l'un parie pour l'Anglaise, l'autre pour la Polonaise, l'autre pour la Piémontaise, l'autre pour la Portugaise, l'autre pour la Lorraine. » Il ajoute philosophiquement, en apprenant que la fille de Stanislas l'a emporté définitivement sur ses rivales : « Il faudra donc prendre la Polonaise et avoir une reine dont le nom est en sld! » Mais tous les écrivains du temps ne se montrèrent pas aussi calmes dans leurs appréciations : les pamphlets et les chansons se multiplièrent contre le premier ministre et contre madame de Prie, et leurs adversaires mirent tout en œuvre pour bien faire ressortir aux yeux de la nation le mobile interressé qui leur avait fait préférer pour Louis XV une princesse inconnue. Quant aux Français qui s'inspiraient, dans leurs jugements, d'un dévouement sincère à la royauté, ils durent assurément

'prouver la plus grande surprise et un vif désappointement ; mais ils se contentèrent de regretter en silence qu'on eût préféré pour le roi de France un parti qui ne paraissait alors devoir présenter aucun avantage politique, ne nous procurait l'espoir d'aucune alliance et pouvait nous exposer au danger d'avoir un jour à soutenir les revendications d'un roi détrôné.

La tâche qu'avait assumée le duc de Bourbon, en se déterminant à renvoyer l'infante et à marier promptement Louis XV, était, on le voit, fort avancée. Mais il restait encore à résoudre des questions secondaires, dont quelques-unes ne manquaient pas d'une certaine délicatesse. Il fallait déterminer les avantages matrimoniaux que Louis XV ferait à Marie Leczinska, nommer la maison de la future reine, fixer le lieu et la date du mariage et arrêter un cérémonial que rendait tout à fait exceptionnel la situation particulière de Stanislas, souverain étranger, mais habitant la France, et en même temps dénué des moyens de représentation attachés^ d'ordinaire à la royauté.

Le premier point fut aisément réglé, et Voû]

décida que la fille de Stanislas jouirait des conditions stipulées en 1721 par Philippe Y en faveur de l'infanle : on attribua donc à la future reine cinquante raille écus pour ses bagues et bijoux, qui devaient lui être remis après la signature des articles préliminaires; deux cent cinquante mille livres qu'elle recevrait à son arrivée près du roi, et un douaire de vingt mille écus d'or par an, en cas de veuvage. Enfin on lui alloua € une somme convenable, telle qu'il appartient àfemme et fille de roi, pour la dépense de sa chambre et l'entretènement de son état et de sa maison* ».

La formation de cette maison présentait, au contraire, plus d'une difficulté. La fonction élevée de surintendante de la reine revenait, de l'aveu de tous, à la sœur aînée du duc de Bourbon, mademoiselle de Clermont, et celle de grand aumônier à l'ancien évêque de Fréjus; mais de nombreuses prétentions, pour la plupart impossibles à satisfaire, s'élevaient relativement aux autres postes, et M. le duc s'attendait à exciter contre lui-même de nouvelles inimitiés; il eût pu, dans cette circonstance, dire, comme Louis XIY, qu'à chaque faveur il était sûr de faire un ingrat et quatre-vingt-dix-neuf mécontents. Madame de Prie notamment demandait avec insis-

I. Voy. Archives des a/faires étrangères, France, vol. CCCCXXV; et Archives nationales, Louis XV, K. 139.

Ui LK MARIAGK D'UN UOI.

tance d'être nommée dame d'honneur, en raison de ses relations avec la lamille de Marie Leczinska et de la part active qu'elle avait prise aux nég;oçiations matrimoniales; mais le premier ministre comprenait lui-même l'impossibilité de donner à la marquise un emploi aussi élevé, qui, la mettant chaque jour et officiellement près de la reine, eût dès le début créé à celle-ci une situation des plus fausses. « Il avait agité plusieurs fois avec moi, écrit le maréclial de Villars dans son journal, le choix très difficile d'une dame d'honneur pour la reine. Nous la désirions surtout d'une conduite non seulement sans reproche, mais qui eût toujours été respectable; nous balancions entre la maréchale de Gramont et la maréchale de Boufllers. La première s'excusa à cause de la santé languissante de son mari, et la seconde fut déclarée. » M. le duc eut donc cette fois le courage de résister à la prière de madame de Prie; toutefois celle ci fut dédommagée par l'une des places de dames du palais et par le choix de son fidèle ami Pàris-Duvernoy comme futur secrétaire des commandements. Ils étaient ainsi assurés l'un et l'autre d'un facile accès près de la reine et du moyen d'agir efficacement sur son esprit. Les autres postes de dames du palais étaient ardemment sollicités partout ce qu'il y avait d'illustre à la

cour; ils furent en définitive attribués à mesdames de Tallard, de Yillars, de Béthune, d'Egmont, de Chalais, d'Épernon, de Rupelmonde, de Gonlaut, de Nesle, de Mérode et de Matignon. Quant à celui de dame d'atours, il fut accordé à une femme dont le nom devait plus tard acquérir une fâcheuse célébrité, à madame la comtesse de Mailly, mère de cinq filles, dont quatre furent maîtresses déclarées de Louis XV. Le spirituel marquis de Nangis, qui devint en 17-41 maréchal de France, obtint l'importante fonction de chevalier d'honneur, et Vauclioux l'ut nommé à l'une des quatre places d'écuyer de quartier. Telle fut, en ce qui concerne les rôles principaux, la composition de la maison de la reine, qui ne comprenait pas moins de trois cent vingt-huit personnes en totalité*.

La pauvreté de Stanislas empêchait, nous l'avons dit, qu'on pût suivre, à son égard, les usages établis à l'égard des souverains étrangers dans des circonstances aussi solennelles que celles des mariages. Le roi de France ne pouvait d'ailleurs faire célébrer son union dans la petite ville de Wissembourg. D'autre part, il n'était pas convenable que la princesse de Pologne se rendît pour la cérémonie dans l'une des résidences de son futur époux. Il fut, après déhbéra-

1. Voy. Archives des affaires étrangères, France, vol.MCCLVIII.

lion, décidé que le mariap^e se ferait par procuration, un haut personnage de la cour devant aller épouser la princesse au nom du roi, et qu'ensuite Mnrie Leczinska viendrait rejoindre Louis XV à Fontainebleau, où il serait procédé à une seconde cérémonie religieuse. Mais on hésitait encore sur le choix du lieu où s'accomplirait la première.

Le maréchal du Baurg, dès qu'il avait appris la déclaration, s'était empressé d'écrire au duc de Bourbon, en insistant vivement pour que la fille du roi Stauilas ne quillàt pas l'Alsace sans visiter Strasbourg, où sa présence était ardemment désirée et où, six ans auparavant, son père avait reçu l'accueil le plus honorable. Le comte avait môme demandé que la future reine de France vînt s'établir dans la capitale de l'Alsace jusqu'à l'époque du mariage. Il alléguait que Stanislas était à Wissembourg exposé à de grandes dépenses, par la nécessité d'héberger de nombreuxvisisiteurs,gêné par la curiosité populaire, et même, malgré le détachement envoyé pour garder son château, exposé aux violences d'ennemis toujours prêts à attenter à ses jours. Le maréchal faisait ressortir en même temps tous les avantages qu'une ville comme Strasbourg, comparée à Wissembourg, offrait à tous les points de vue pour la résidence du futur beau-père de Louis XV. De son côté, le cardi-

nal de Rohan avait réclamé la faveur de recevoir dans sa résidence de Saverne la visite de Marie Leczinska.

Ce fut à la suite de la démarche pressante de ces deux personnages, et pour les satisfiiire tous les deux, que le duc de Bourbon se décida, non seulement à condescendre à leur demande, mais à faire célébrer le mariage par procuration à Strasbourg. Celte ville avait à la fois l'avantage d'être le chef-lieu d'une province où la famille Leczinski recevait depuis plusieurs années l'hospitalité, et le siège épiscopal du cardinal de Rohan, investi, en sa qualité de grand aumônier de France, du privilège de célébrer le mariage du roi.

Le comte du Bourg formait un autre vœu : avant de connaître le choix de Strasbourg et même de songer à y faire venir Stanislas, il ambitionnait, comme ami de la future reine, de jouer «n rôle dans les cérémonies du mariage et avait communiqué son désir au roi de Pologne. Ce dernier ne manqua pas d'appuyer de tout son pouvoir la prétention très légitime de l'homme qui, en toute occasion, avait montré tant d'affection et rendu de si grands services aux exilés de Wissembourg :

Au no*-Ti de Dieu, écrivait-il, dès le 13 avril, au comte

(lu Bourg, pouvez-vous vous assez imaginer quelque chose qui me convient davantage que de vous voir employé dans cette affaire? J'en ai écrit à madame de Prie, il y a trois jours, d'une manière qu'elle jugera que rien ne me pouvait faire plus de plaisir. Je ne saurais m'imaginer qu'il en puisse arriver aulrcmciit par la connaissance qu'on a de notre amitié et par rapport au rang que vous possédez.

Mais, le 21 avril, il apprenait par son résident à Paris que M. le maréclial de Villars devait ôlre délégué à l'occasion du mariage, « ce qui, écrivait Stanislas au comte du Bourg, me priverait d'une consolation infinie. Vous savez ce que j'ai désiré là-dessus; mais je n'en crois encore rien, car ce n'est que pour l'avoir entendu dire quemon résident me l'apprend, et madame de Prie n'a pas encore eu alors ma Icltr» que je lui ai écrite à ce sujet. Vous le saurez positivement de M. le cardinal ».

Le 27 avril, Stanislas écrivait encore sur le môme sujet :

Mon très cher comte, depuis ma dernière, j'ai eu le temps de m'enlretenir avec M. Vauchoux; mais, comme tout cela n'est pas d'une nature à pouvoir s'écrire, je me réserve le plaisir de vous en parler, ce qui sera immédiatement après la visite de M. le cardinal; pour les circonstances, il m'a dit que madame la maréchale de Bouiflers

est déclarée dame d'honneur; mais, pour M. le maréchal de Villars, il n'en a rien entendu, comme je vous l'avais mandé, si bien que je me (laite que madame de Prie fera attention à ma lettre, à laquelle je n'ai pas encore de réponse. Votre bonne maîtresse, qui se porte. Dieu merci! bien, est charmée de votre chère lettre, et, moi, je suis de tout mon cœur votre affectionné cousin,

STANISLAS, ROY

Toutefois l'ambition du maréchal du Bourg ne )Ouvait aller jusqu'à prétendre représenter Sa Ma- [jesté à la cérémonie du mariage. Cette prérogative jvenait à un membre de la famille royale, et rien ne ^mblait plus naturel que de laisser en jouir le preiier prince du sang; mais M. le duc ne voulait pas alors concéder à celui-ci l'honneur dû à son rang, et, pour ne pas soulever les légitimes réclamations des partisans du duc d'Orléans, il avait eu la singulière pensée de confier à Stanislas lui-même la procuration de Louis XV pour recevoir la bénédiction nuptiale au nom de Sa Majesté. Les amis du duc de Bourbon lui firent comprendre les inconvénients d'un pareil arrangement, et, le 17 juin, il se décida à écrire à Stanislas que cette combinaison paraissait impraticable, « n'y ayant, dit-il, aucun exemple qu'en pareil cas un père ait épousé sa fille, et Sa Ma-

us LE MARIAGE D'UN ROI.

jeslône pouvant donner à l'église le consentemeni à sa fille comme père et l'approbation à la demande qui lui serait faite comme représentant de l'époux v '. M. le duc ne se résignait cependant pas à voir son rival tenir en cette circonstance la place du roi. c Le duc d'Orléans, ajoutait-il, prétendra vraisemblablement, comme prince du sang, à être préféré à tout autre ; mais cela pourra produire quelque embarras, que je suis persuadé que Votre Majesté sera bien aise que l'onévile. » 11 proposa alors à Stanislas, pour remplir celle importante formalité, le duc d'Anlin, qui, sous laRégence,au moment oùlessecrétairesd'Élat furent supprimés, avait présidé le conseil du dedans du royaume et était alors gouverneur général delà province d'Alsace. M. le duc devait attendre l'avis du roi de Pologne avant de proposer au roi le duc d'Antin ; mais la réponse de Stanislas n'avait pas eu le temps de parvenir à Versailles, lorsque le premier ministre écrivit de nouveau à Wissembourg sur le môme sujet : il reconnaissait enfin qu'il était impossible de donner à un autre qu'au premier prince du sang la procuration royale et préférait passer par-dessus « les petits inconvénients dont il a informé Stanislas », pour qu'il ne manquât rien à la dignité d'une si grande fête; il annonçait en conséquence qu'il avait

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