Voy. Archives des affaires étrangères (Ibicl
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de son mieux, mais que les changements survenus dans la Péninsule rendent infiniment délicate. Le 8, il arrive à Bayonne, cl rend visite à la reine douairière d'Espagne; c'était la veuve du roi Charles II, mort à trente-neuf ans, et qui avait laissé tous ses Étals au duc d'Anjou; elle s'était retirée à Bayonne et s'y faisait chérir par ses bienfaits. Leur conversation ne fit qu'aggraver les appréhensions du maréchal; il écrit à M. de Morville :
« Je plains le roi, je plains encore plus la reine» je plains l'Espagne, je plains encore plus la France, et je vous plains encore, après m'être plaint moimême... Je ne dois pas vous cacher que, dans ma conversation avec la reine, il lui a échappé un mot, en me parlant de la tendre amitié qu'elle avait pour l'infanlo-rcinc, par lequel j'ai cru entendre que cette abdication du trône pouvait n'être pas avantageuse à notre petite infante-reine, et qu'il pouvait passer dans la tête et de la reine douairière et de la reine qui abdique, que l'état de la jeune maîtresse de laquelle le roi m'a fait domestique n'était pas si certain qu'il l'était avant l'abdication. Si le hasard faisait que l'on m'en parût alarmé à Saint-Ildefonse, je rassurerai certainement, mais je n'arracherai pas le germe de ce soupçon, dont nous pourrons faire usage pour obtenir d'autres choses. >
Enfin, le 23 février, il parvient à Saint-IIdefonse. Dans la lettre, commencée le soir même et terminée le surlendemain, que celte fois M. de Tessé adresse à Louis XV, il cherche à intéresser le jeune roi par des détails sur le pays où s'est enfermé son oncle : t Lieu de retraite le plus sauvage et le moins bien placé pour la commodité qu'il y ait peut-être au monde ; le spectacle d*un homme de mon âge et de mon état, enfermé dans sa chaise, conduite par six bœufs, avec des hommes qui faisaient le chemin au travers des neiges, n'aurait pas laissé de réjouir Votre Majesté, si Elle s'était trouvée en chassant sur le passage d'un semblable cortège, et d'élever quelques risées dans sa jeune cour. > Parmi les curiosités de Saint-Ildefonse, il signale les effets d'eau que l'art a tirés de celte situation sauvage, puis la quantité surprenante de gibier qui y abonde : « Entre la neige et le parc, dans des bois clairs, on voit deux ou trois cents gros cerfs, dont le moindre porte vingt-deux, vingt-quatre et vingt-six. Ce spectacle ne laisserait pas que d'amuser Votre Majesté, qui aime la chasse. »
Après quelques détails sur l'existence de plus en plus renfermée de Leurs Majestés Catholiques, il rend compte de Taccueil qu'il a reçu à Saint-Ildefonse. Non seulement il s'est promené à pied dans
le parc avec elles, mais il a passé deux bonnes heures seul en leur compagnie, et les marques de confiance et d'amitié lui ont été prodiguées par Pliilippe V, comme autrefois. Mais, dans le courant de la conversation, le maréchal vint à parler de l'abdication et voulut insinuer « qu'il eût été à désirer qu'il parût à toute l'Europe que le pelit-fils de Louis le Grand n'avait pas pris un parti de celte nature sans avoir au moins agi de concert avec le roi son neveu, dont les intérêts de toute manière doivent être unis aux siens » ; la reine l'arrêta, de façon à lui enlever toute espérance de pouvoir faire revenir Philippe V sur sa détermination : « La reine prit la parole et dit que, dans les partis non seulement pris, mais que Ton voulait suivre, il fallait en prendre d'où l'on en était, qu'aucune réflexion n'avait échappé et qu'il y avait quatre ans que l'on y travaillait, à II se flatte du moins de n'avoir pas déplu à Leurs Majestés, en conseillant au roi de maintenir son influence et faisant entendre que les décisions devaient venir, non de Madrid, mais de Sainl-lldefonse : a La reine, je puis vous assurer, m'écoutait avec complaisance. » Philippe V manifesta lui-même sa satisfaction, en offrant au maréchal de venir à Saint- lldefonse toutes les fois qu'il en aurait le désir et sans en demander d'avance la permission, <l ce qu'aucun des
infants, observe M. de Tessé, ni des ministres n'a pu obtenir ?.
Quelques jours plus tard, notre plénipotentiaire voit pour la première fois le jeune roi, bien fait et d'une jolie figure, mais répondant plutôt de mine que de paroles. L'amabilité du maréchal ne devait pas parvenir à vaincre ce flegme silencieux. Louis P"" était plein de respect et de reconnaissance pour son père; mais il paraissait n'éprouver aucun contentement de régner, et se trouvait gêné par les menées des membres du conseil, qui cherchaient à le dominer et à l'éloigner de Philippe V. Presque tous étaient chauds partisans de l'alliance autrichienne, peu favorables à la France et hostiles aux changements introduits sous le règne précédent ; ils s'étaient empressés de rétablir à la cour l'étiquette castillane et les vieux errements de raideur et d'apparat, modifiés à l'avènement du duc d'Anjou. Louis l" souffrait aussi du caractère de la jeune reine, qui, d'après M. de Tessé, « avait appris bien des choses au Palais- Royal qu'elle n'avait pas oubliées dans son palais i. Elle n'avait que quinze ans, mais montrait tous les défauts sans aucune des qualités de son âge, et notre représentant eut plus d'une fois à intervenir pour réconcilier les deux époux.
Les dépêches de M. de Tessé, à mesure qu'elles
airivaienl à Versailles, montraient au premier ministre que, depuis la retraite de Philippe V, l'Espagne était affaiblie par la division des partis et le défaut d'une ferme direction. 11 devenait donc moins nécessaire de ménager cette puissance, et il fallait, au contraire, s'appuyer de plus en plus sur l'amitié du gouvernement anglais.
Mais, parmi ces lettres, celle qui dut faire sur le duc de Bourbon la plus vive impression fut celle qui relatait la conversation de la veuve de Charles II et du maréchal à Bayonne. Le premier ministre connaissait trop pour s'y méprendre les véritables sentiments de M. de Tessé : chaud partisan de l'alliance étroite des deux peuples, celui-ci n'eût pas manqué de partager les appréhensions de la reine douairière sur l'avenir de rinfanle, s'il les eut jugées sérieusement fondées, et ce diplomate de profession ne proposait d'entretenir les inquiétudes de nos voisins que par une sorte de feinte et pour mieux servir les intérêts français sur d'autres questions. Mais la confidence faite au maréchal prouvait que l'on était frappé en Espagne des motifs graves qui devaient donner au gouvernement français l'idée de renvoyer la jeune princesse ; elle encouragea M. le duc dans des réflexions qui, depuis quelque temps déjà, IC; préoccupaient vivement. Interrogé par M. de Mor
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ville sur la réponse que devait recevoir la communication du maréchal, il donna l'ordre de faire entendre à celui-ci qu'on désirait sans doute calmer les préoccupations relatives à l'infante, mais qu'on n'entendait pas renoncer à les provoquer dans l'avenir. La dépêche du secrétaire des affaires étrangères, datée du 23 février, contient textuellement cette phrase : c Le sentiment de M. le duc a été que vous ne deviez trop vous appliquer à faire cesser pour le présent les soupçons, parce que, s'il est jamais besoin qu'ils renaissent, on trouvera aisément moyen de les faire revivre *. »
L'union de Louis XV et de la jeune princesse espagnole avait été si solennellement promise, elle avait reçu, depuis trois ans, un tel commencement d'exécution par la présence en France et l'existence quasi royale de l'infante, que, jusqu'à l'abdication de Philippe V, le duc de Bourbon n'avait pas cru possible et ne s'était pas arrêté à l'idée de revenir sur la parole donnée. Cependant nul plus que lui n'était frappé des inconvénients de ce projet.
L'infante n'avait encore que six ans, et près de dix années devaient s'écouler avant qu'elle pût être la femme de Louis XV. Un tel retard, évidemment contraire à l'intérêt de la monarchie, dont la stabilité
i. Voy. Archives des affaires étrangères {Ibid).
parfaite et rinfluence au dehors ne se trouveraient complètement assurées que du jour où le trône serait entouré d'héritiers, affligeait justement tous les bons Français. Les personnes élevées aux principales dignités ecclésiastiques, les seigneurs les plus affectionnés au roi, les premiers magistrats du royaume, interprètes des vœux du public, avaient plusieurs fois exprimé les alarmes qu'inspirait à la nation la perspective du célibat prolongé du roi. Personne n'ignorait, d'ailleurs, la répugnance avec laquelle Louis XV avait accepté l'idée d'épouser un jour sa cousine, et l'accueil très froid qu'il lui avait fait à son arrivée à Paris. La taille de l'infante, qui était pleine de grâce et de gentillesse, n'avait pour ainsi dire pris aucun développement depuis trois ans et la faisait paraître encore plus jeune que son âge; le roi, bien qu'il vécût près d'elle et la rencontrât presque chaque jour, ne paraissait prendre nul plaisir à sa société. Il était aisé de s'expliquer l'indifférence de Louis XV, dont les sentiments n'avaient jamais eu rien de bien délicat, pour une princesse si jeune et qu'on lui avait imposée; mais l'on pouvait justement redouter que le mariage projeté ne fût pas heureux.
D'autre part, la crainte de voir le sceptre passer entre les mains du duc d'Orléans, si Louis XV mou-
lail avant la naissance d'un dauphin, et le désir d'écarter à tout prix le premier prince du sang de la succession au trône, préoccupaient très vivement M. le duc. Le roi s'était beaucoup fortifié; ce n'était plus un enfant maladif, mais un adolescent plein de vigueur et de beauté; toutefois, sa santé éprouvait de temps en temps des crises alarmantes; en outre, la passion qu'il manifestaitchaque jour davantage pour la chasse à courre, le soumettait à de grandes fatigues et l'exposait à des accidents funestes. S'il venait à disparaître, le duc de Bourbon se trouvait exposé à perdre un pouvoir auquel il était chaque jour plus attaché et à n'être plus que le sujet de son rival.
La pensée de l'avènement du duc d'Orléans au trône agitait surtout l'esprit du premier ministre depuis que l'héritier présomptif de la couronne avait pris le parti de se marier et de recherclier la fille de la margrave régente de Bade. Tant que le fils du régent avait paru vouloir rester célibataire, comme il était d'une santé très délicate et d'ailleurs fils unique, il n'avait pas semblé pour le duc de Bourbon, successeur en seconde ligne de Louis XV, un concurrent très redoutable et destiné, s'il montait sur le trône, à l'occuper bien longtemps. Mais le duc d'Orléans, une fois en mesure d'avoir des enfants, devenait un obstacle insurmontable aux pré-
lenlions de son cousin. D'après les conseils de la duchesse douairière d'Orléans, un grand mystère avait d'ailleurs entouré les négociations matrimoniales, et le premier ministre était très froissé de ce que l'on n'avait, en cette grave circonstance, sollicité ni son autorisation ni même son avis.
Le mariage venait d'être déclaré publiquement le 20 iriars : la jeune princesse de Bade était pupille de l'empereur, et l'on soupçonnait les d'Orléans de vouloir, par cette alliance, se rapprocher tout à la fois de l'Angleterre et de l'Allemagne. M. de Tessé, qui connaissait et ( herchait à flatter les sentiments du duc de Bourbon, avait lui-même écrit de Madrid : « L'abdication du roi Philippe a fortifié les partisans de la maison d'Autriche, .le ne puis pas m'abslenir de vous dire que le mariage de M. le duc d'Orléans fortifie, en Espagne, cette cabale de Vienne, et je sais, comme un et un font deux, ce que M. Slanhope a répondu à un de ses confidents, qui lui demandait ce qu'il croyait de ce mariage : Il n'csl pas si sot que l'on croit, et je ne doute pas qu'il ne l'ait fait de concert avec le roi d'Angleterre; par celle alliance, M. le duc d'Orléans se fait une protection contre M. le duc, en cas que le roi de France vînt à manquer'. >
1. Voy. Archives des affaires étrangères, Espagne, l. CCCXXXIV.
On accusait enfin le duc d'Orléans de profiter de rélévalion récente de sa sœur, pour chercher à gagner l'appui dévoué du gouvernement espagnol.
Madame de Prie avait soin d'entretenir le duc de Bourbon dans ces inquiétudes; elle se plaisait à exagérer le péril de la situation et à mettre en relief tous les avantages qui, suivant elle, devaient résulter du prompt mariage du roi pour M. le duc et pour la France. D'avance, elle savourait le plaisir de frapper ses ennemis dans leur plus chère espérance et de se venger de leurs orgueilleux dénigrements.
Mais une décision d'une si grande importance ne pouvait être prise brusquement, et la légèreté même du premier ministre n'allait pas jusqu'à l'empêcher de voir que la rupture des engagements relatifs à l'infante blesserait vivement un peuple extrêmement délicat sur le point d'honneur et pourrait avoir les conséquences les plus graves. Après avoir hésité longtemps, il ne se sentit pas le courage d'assumer seul la responsabilité d'une pareille détermination et résolut de soumettre la question du renvoi de la princesse espagnole à un examen approfondi.
Nous trouvons d'abord, àla date des 20 et 30 avril 1724, deux mémoires ou consultations, rédigés, à la
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demande du duc de Bourbon, par l'un de ses confidents, le comte de la Marck, fils de la comtesse de Furslenberg cl gendre du duc de Rohan'. C'était, nous dit Lémonley, un esprit fin, laborieux, appliqué et qui connaissait à fond les bommes et les mystères dos diverses cours de l'Europe. Il avait rempli les fonctions d'ambassadeur en Suède, d'où il était revenu en 1718, après avoir tenu dans ses bras le corps de Charles Xll expirant, et s'était acquitté avec succès de plusieurs missions en Allemagne.
Dans le premier mémoire, le comte de la Marck fait ressortir les avantages que doit présenter le prompt mariage du roi pour le bien de l'Ktat et pour l'intérêt du premier ministre; mais il insiste en même temps sur la nécessité d'éviter une brouille avec l'Espagne. Il conseille de gagner le PèreBermudez, pour qu'il fasse naître dans Tesprit du timide et dévot Philippe Y des scrupules sur les dangers pour Louis XY d'un célibat prolongé et la nécessité de mettre promplement les mœurs du jeune souverain sous la protection du mariage, et qu'il inspire ainsi lui-môme au Roi Catholique Pidée de rappeler sa fille.
Le deuxième mémoire est consacré à l'examen