LA VENGEANCE
Lu tentative de suicide.
M"' s de Mondrigo étaient grandes et belles; elles comptaient de nombreux adorateurs. L’aînée avait de beaux cheveux et de beaux yeux noirs, qui faisaient encore ressortir la blancheur de son teint mat; elle était svelte et gracieuse; toute sa personne respirait une tendre mélancolie.
Eugénie, la cadette, était plus attrayante encore que sa sœur; elle avait le teint plus coloré, la carnation plus transparente, la gorge plus mouvante et plus développée. Mais ce qui la différenciait surtout, c’était son admirable chevelure dorée, si abondante, si soyeuse, si luisante, si rare en Es-
pagne et que tout le monde admirait. Ses beaux yeux bleus, d’une douceur et d’une langueur captivantes, lui donnaient aussi une grande puissance de charme et de séduction.
Parmi les admirateurs les plus assidus de ces deux charmantes demoiselles, on remarquait surtout le duc d’Al...
Ce jeune seigneur était admis dans l’intimité des demoiselles de Mondrigo et leur faisait une cour assidue.
Il assistait à toutes leurs fêtes, à toutes leurs soirées, à leurs réunions intimes, à leurs promenades; il était partout leur cavalier servant. M" 1 * la comtesse lui faisait toujours le meilleur accueil, et ses demoiselles lui prodiguaient, toutes les deux les plus aimables préférences.
Le jeune duc exprimait aux deux sœurs uue égale tendresse. Il eut été difficile à l’observateur le plus clairvoyant de distinguer dans ses prévenances la moindre préférence pour l’une de ces belles personnes, tant il mettait de soin et d’étude à leur témoigner, à chacune, la même affection et le même empressement en public. Il en était de même en particulier, chaque fois qu’il avait le plaisij* de voir seule une des deux sœurs, et cette faveur lui était souvent accordée; il était avec elle pressant et passionné; il lui jurait qu’il n’aimait qu’elle seule, qu’elle possédait son cœur sans partage, qu’elle avait tout son amour et qu'il n’aurait jamais qu’elle
pour femme; il lui disait aussi que les attentions et les soins qu’il témoignait en public à sa sœur n’étaient qu'un moyen ingénieux et adroit de dissimuler les sentiments secrets qu’il avait pour elle, de cacher leur bonheur, et que c’était en outre une sauvegarde pour la réputation de sa bien-aimée, une garantie pour son honneur. Confiantes et croyantes, comme on l’est à leur âge, les demoiselles Mondrigo se laissaient facilement persuader par leur galant; et chacune d’elles, cédant à l'entraînement de son cœur et à l’enivrement de ses sens, lui accordait tour à tour, dans les plus intimes tète-à-tète, les faveurs les plus précieuses. L’heureux duc jouissait ainsi du bonheur le plus complet par la possession des charmes de ses deux belles maîtresses. Cette double liaison mystérieuse flattait en outre considérablement sa vanité et son amour-propre; il jouissait en secret d’avoir su conquérir le cœur de ses deux belles, et il admirait l’habileté avec laquelle il conduisait cette double intrigue.
M“* la comtesse de Mondrigo, elle-même, était trompée par ce jeu adroit. Elle ne soupçonnait pas jusqu’à quel point allait l’intimité de ses deux enfants avec le jeune duc. Mais, comme ce quelle désirait avant tout c’était un mari pour l’une de ses demoiselles, elle était très-contrariée de la manière d’agir de leur galant; elle résolut de le forcer à s’expliquer et de brusquer le dénoùment. Elle lui
écrivit donc, sans en informer ses demoiselles, et elle lui donna un rendez-vous, en lui annonçant quelle avait une communication importante et toute confidentielle à lui faire.
M” e de Mondrigo avait à son service une jeune gitana nommée Margarita, adroite et intelligente, à laquelle n’échappait aucune démarche de sa maîtresse. Avant de faire porter la lettre au duc, elle jugea utile à ses intérêts ou à une mission secrète, dont elle était sans doute chargée, de prendre communication de la missive mystérieuse. A l’aide d’un courant de vapeur d’eau chaude, elle l’ouvrit facilement et elle prit copio de son contenu; après quoi, elle la recacheta très-proprement et posa sur la cire le sceau de sa maîtresse qu elle avait à sa disposition. Cette besogne terminée, elle envoya par un domestique la lettre au duc et en expédia la copie, qu’elle en avait prise, à Zingarita par un messager particulier sur la discrétion duquel elle pouvait compter.
Le soir, à dix heures, le duc d’Al.., fut exact au rendez-vous qui lui avait été donné. Margarita l’introduisit immédiatement auprès de sa maîtresse, qui l’attendait dans un petit salon situé entre la salle à manger et la chambre à coucher de M” e la comtesse. Et, sans perdre de temps, la perfide soubrette conduisit séparément chacune des demoiselles Mondrigo dans l’une des deux pièces communiquant avec le salon de réception, en leur recom-
mandant, à chacune en particulier, d’écouter la conversation qui avait lieu dans ce moment à leur sujet entre M. le duc et leur mère.
Les deux jeunes demoiselles, entraînées par leur passion et par la curiosité, ne se firent pas répéter ce conseil. Chacune d’elles alla immédiatement, dans la chambre qui lui avait été désignée, coller son oreille contre la porte donnant dans le salon où étaient sa mère et le duc ; aussi ne perdit-elle pas un mot de leur conversation.
M m ' la comtesse reçut son invité avec une politesse exquise, mais cependant un peu plus froide que d’habitude.
— Veuillez prendre place près de moi, monseigneur, lui dit-elle, car j’ai à causer avec vous de choses sérieuses, très-sérieuses même; j’ai jusqu’à aujourd’hui différé cet entretien, car je croyais toujours que vous l’auriez prévenu, que vous lui seriez venu au-devant, que vous m’auriez fait les premières ouvertures... car, enfin, permettez-moi de vous le dire, Monsieur le duc, votre conduite me surprend beaucoup; elle me paraît même trèsextraordinaire. Voici plusieurs mois que vous honorez mes deux demoiselles de vos assiduités les plus empressées et surtout les plus également tendres et passionnées.
J’ai vainement cherché moi-même quelle était celle d’entre elles qui avait eu l’heureux privilège d’être préférée de vous; eh bien, je vous avoue
franchement que je n’ai pu la découvrir. Je crois même que mes deux demoiselles ne sont pas plus avancées que moi dans cette circonstance; que toutes deux croient également avoir obtenu votre tendresse ou tout au moins quelles ignorent quelle est celle que vous préférez. Vous devez comprendre, monsieur le duc, tout ce que cette situation a d’anormal, do faux, de dangereux, et à quels inconvénients, à quels malheurs elle expose mes enfants. Ce sont toutes ces raisons sérieuses, tous ces motifs graves qui m’ont déterminée à faire auprès de vous la démarche que je tente en ce moment, et à vous prier de vous prononcer aujourd’hui même et de me déclarer franchement quelle est celle de mes demoiselles que vous préférez, quelle est celle que vous honorez de votre recherche et que vous êtes décidé à prendre un jour pour femme. Je ne suppose pas, non plus, que vous ayez jamais eu pour mes enfants d’autres sentiments que ceux que je viens de vous exprimer, et je suis persuadée que vous ne m’avez jamais crue capable d’en tolérer d’autres. Aussi, monsieur, si je m’étais trompée dans la bonne opinion que j’ai de vous, je me verrais, bien à regret, obligée de vous prier de cesser vos visites et vos assiduités auprès de mes demoiselles.
A cette brusque et péremptoire sommation, le galant fut tout d’abord déconcerté ; mais il se remit bientôt, quand il vit que M mc de Mondrigo était
loin de soupçonner toute la vérité. Il avait craint d’abord que la comtesse eût connaissance de ses relations intimes avec ses deux demoiselles et que cette découverte, en la rendant furieuse, ne lui amenât une explication aussi désagréable qu’inutile; car il lui eut été très-difficile de donner une satisfaction honorable à cette mère courroucée, à moins que d’épouser ses deux demoiselles à la fois, ce qui n’est pas permis par la loi.
D’un autre côté, quoique ayant un caprice égal pour ses deux jeunes maîtresses, il avait cependant une préférence marquée pour l’aînée, dès qu’il s’agissait de choisir une compagne. Eugénie lui paraissait légère, inconstante et sensuelle, et par trop disposée à se laisser entraîner par la fougue des passions brûlantes de sa nature espagnole; il redoutait les ardeurs inextinguibles de la lave méridionale qui coulait dans ses veines. Sa soeur aînée, plus alfectueuse, plus aimante, moins turbulente, moins capricieuse, lui plaisait davantage; il croyait qu’il était plus prudent de la prendre pour épouse que sa sœur; et quand il était venu au rendez-vous, que lui avait donné la comtesse, sa résolution était déjà prise. Il redoutait bien cependant la déception et la colère que sa détermination allait infailliblement produire chez la violente Eugénie; mais que faire?... Comment les éviter?...
Il savait que, pourvu qu’il épousât une de ses
demoiselles, M“* de Mondrigo lui pardonnerait facilement ses relations avec l’autre, à la. condition toutefois qu’elles restassent secrètes. Aussi, il se remit bientôt de son premier trouble, et, prenant résolûment son parti, il répondit à la comtesse :
— Madame, mon choix est fait depuis longtemps, et si, jusqu’à ce jour, je ne me suis pas déclaré, c’est qu’une occasion favorable ne s’était pas présentée; si j’ai toujours témoigné les mêmes soins et les mêmes égards à vos deux demoiselles, c’est quelles y ont également droit, par leur jeunesse, leur grâce, leur beauté ; j’avais espéré que le sentiment d’exquise délicatesse qui avait dicté ma conduite aurait été mieux apprécié par madame la comtesse; je la prie de vouloir bien exaucer le plus cher de mes vœux et de mettre le comble à mon bonheur en m’accordant la main de sa fille aînée.
M me la comtesse, dont cette demande comblait, un des vœux les plus chers, souscrivit immédiatement à la demande du duc.
On devine facilement quelles furent les appréhensions, les craintes et les anxiétés des deux demoiselles de Mondrigo pendant cette conversation.
Aux premiers mots de leur amant, une même espérance entra dans leur cœur; chacune d’elles, en particulier, se croyant être préférée, espéra être choisie; chacune d’elles admira l’adresse avec la-
quelle son amant avait su dissimuler sa préférence sous les apparences du sentiment d’exquise délicatesse dont il parlait, et chacune d’elles rit en elle-même de l’aveuglement de sa mère et de l’ignorance naïve de sa sœur qui, pensait-elle, ne s’étaient jamais doutées de ses amours avec le duc.
— Comme Eugénie va être surprise tout à l’heure, quand mon tendre ami m’aura choisie pour épouse, se dit à elle-même l’aînée des demoiselles Mondrigo.
— Ma sœur va tout de même être bien étonnée quand M. le duc va demander ma main à maman, pensa Eugénie. Je suis sûre qu’elle sera un peu jalouse, un peu vexée, cette bonne sœur, et franchement il y a de quoi ; car elle est mon aînée et, après tout, il eut été de toute justice qu’elle se mariât avant moi. A sa place, je serais furieuse, je comprends cela; mais, enfin, je n’y puis rien; ce n’est pas de ma faute si le duc m’a préférée, s’il m’aime; et, maintenant que je suis à lui, il est de toute justice qu’il m’épouse. Je vais donc être M m<! la duchesse d’Al...; on me dira madame la duchesse. Quel bonheur!
Et peu s’en fallut que dans sa joie anticipée la jeune coquette ne fît du bruit en frappant dans ses mains et ne révéla sa présence derrière la porte.
Mais, hélas ! son bonheur fut de comte durée ; à peine achevait-elle son monologue qu’elle enten-
dit la demande de la main de sa sœur faite par le due.
Alors toutes ses espérances, ses plus douces illusions s’évanouirent comme un songe trompeur; tout son bonheur s’envola; il ne lui resta plus que l’affreuse et triste réalité : son amour perdu, son cœur brisé !
Elle comprit alors que le duc était aussi l'amant de sa sœur; qu’il les avait séduites toutes les deux; toute la conduite astucieuse et hypocrite de l’infidèle lui fut alors révélée. Cette découverte désolante et inattendue la navra; elle sentit un trait aigu lui entrer dans le cœur et le briser ; un nuage épais lui voila la vue ; sa tête se troubla ; une grande faiblesse l’envahit ; elle sentit ses forces l’abandonner et le vertige la saisir. Elle n’eut que le temps de s’asseoir sur un canapé, et elle s’évanouit.
Pendant ce temps, au contraire, sa sœur aînée était, en proie à la plus vive allégresse, au plus grand bonheur; son cœur battait de joie et de plaisir jusqu’à se rompre.
— Je vais donc enfin devenir duchesse d’Al..., se disait-elle; quelle heureuse perspective; quel avenir de félicité, de fortune et d’honneur! Je vais être la femme, l’épouse adorée, heureuse, enviée de celui que j’aime. Mon cœur déborde d’émotions!...
Et peu s’en fallut que, comme sa sœur, elle ne s’évanouît, mais de bonheur.
Quand la malheureuse Eugénie reprit connaissance, elle resta longtemps plongée dans une profonde torpeur.
Peu à peu l'affreux de sa situation lui revint à l'esprit; elle se vit. dès lors délaissée, humiliée, trahie, méprisée. Elle fut condamnée dans son malheur à subir le supplice de haïr maintenant dans sa sœur, autrefois adorée, une rivale détestée !
Son courage et sa force ne résistèrent pas à cette navrante perspective; elle résolut de mourir.
Accablée de fatigue et désespérée, elle se leva chancelante, et elle regagna sa chambre avec la plus grande peine. Elle prit dans un tiroir la correspondance de son infidèle amant ; elle parcourut quelques-unes des phrases d’amour éternël, de serments de fidélité qu’il lui prodiguait.
— - Il en écrivait autant à ma sœur, pensa-t-elle. Voyons, du courage, pas de faiblesses, brûlons ces lettres. Et, en disant ces mots, elle les alluma à la flamme d’une bougie, et bientôt il ne resta plus, des serments d’amour qui lui avaient été prodigués, qu’un peu de fumée et quelques cendres.
Elle prit ensuite un petit flacon hermétiquement fermé et se coucha. Son regard étrange illuminait sa figure altérée par ses angoisses; ses yeux bleus, grands ouverts, étaientd’une profondeur effrayau te ; on y voyait briller et s’y refléter tout un océan de larmes, de douleurs et d’amertume; les lueurs sinis-
très du désespoir scintillaient sous ses paupières; les plis profonds de son front indiquaient une résolution affreuse, inébranlable. On voyait que la fatalité inexorable l’avait marquée de son sceau, qu’un malheur épouvantable s’était abattu sur elle pour en faire sa proie. Après une dernière pensée à sa sœur, un dernier regret à la vie, à ses printemps, jusqu’alors si beaux et si parfumés ; après un amer souvenir à son amant, à son amour, elle poussa un profond soupir, déboucha son flacon de poison et en avala le contenu.
Sa sœur, au contraire, pendant le même temps, leste et joyeuse, regagnait sa chambre, tremblante, elle aussi, mais de bonheur et de douce émotion; sa poitrine se dilatait à la pensée de toute une vie de joie et de félicité. Son anxiété était si grande quelle ne pouvait dormir, tant il est vrai que notre faible cœur supporte aussi difficilement les jouissances et le bonheur que les souffrances et les „ douleurs.
Dans son impatience, elle ne put résister plus longtemps au désir quelle avait de communiquer sa joie à sa sœur. Elle prit sa bougie d’une main tremblante, qu’agitaient les plus douces émotions, et se dirigea d’un pas furtif, comme pour un rendez-vous galant, vers la chambre de sa sœur. Arrivée près de la porte, elle s’arrêta un moment pour reprendre sa respiration suspendue par l’émotion profonde qui l’agitait.
Elle frappa doucement avec l’une de ses petites mains et attendit un instant; pas de réponse. Elle frappa de nouveau;... même silence.
- — Ma bonne sœur, pensa-t-elle, dort du sommeil de l’innocence ; à notre âge, on dort si bien, quand le cruel dieu d'amour ne nous a pas mordu au cœur. Voyons, puisque notre belle dormeu.se ne veut pas nous ouvrir, entrons doucement.
Elle poussa la porte avec précaution et s’avança dans la chambre sur la pointe des pieds. Elle était enveloppée dans un grand peignoir blanc ; ses longs cheveux tombaient sur ses épaules divines; son doux visage brillait de bonheur et d’espérance ; un bouquet de roses blanches attaché à son corsage parfumait sa gorge arrondie ; elle se pencha sur sa sœur et la contempla avec amour. À la pâle lueur de la bougie qu’elle avait déposée sur une console, on l’aurait prise pour la bienfaisante divinité du sommeil versant ses pavots sur la belle endormie et semant son chevet de doux songes.
Tout à coup elle fit un mouvement de douloureux étonnement ; elle venait d’apercevoir le visage immobile d’Eugénie, son front plissé, ses sourcils froncés, ses lèvres crispées, son teint d’une pâleur mortelle, son immobilité; elle crut tout d’abord que sa sœur était plongée dans un sommeil léthargique. Elle l’appela plusieurs fois, mais sans obtenir de réponse ; elle lui secoua le bras à plusieurs
reprises sans pouvoir l’éveiller ; elle lui posa alors la main sur le cœur; ce dernier ne battait plus, sa poitrine était glacée. Elle vit alors, en regardant plus attentivement, le fatal flacon que sa sœur tenait toujours dans sa main crispée.
A cette vue, cette jeune femme, tout à l’heure si gaie, fut tout à coup prise d’une frayeur terrible, d’une grande terreur. Elle agita alors convulsivement la sonnette pendue au chevet du lit et cria de toutes ses forces au secours.
M 01 ' de Mondrigo et ses gens accoururent bientôt. La vue du flacon et celle d’Eugénie pâle, froide, inanimée, expliqua tout. On crut de suite à un empoisonnement. Un médecin fut mandé en toute hâte ; il confirma cette supposition et administra immédiatement un contre-poison à la malade. Grâce à la promptitude des soins qu’on lui prodigua et à sa jeunesse, on ramena Eugénie à la vie; mais elle fut très-dangereusement malade. Elle eut un délire effrayant, dans lequel elle trahit la cause de sa tentative de suicide.
— Malheureuse que je suis, disait-elle dans les accès de la fièvre, ma sœur est ma rivale préférée, et moi je suis délaissée, abandonnée, déshonorée. # Lo lâche, le perfide, le misérable, ajoutait-elle en parlant de son amant, il a trahi ma confiance, mon amour, ses serments. Je veux mourir !
Elle retombait alors dans un profond abattement.
D’autres fois, elle voulait tuer son amant ; elle agitait sa main comme si elle eut été armée d’un poignard, ou bien encore elle accusait sa sœur, elle la traitait de perfide, elle disait quelle lui avait volé toute sa joie, tout son bonheur dans ce monde.
Ces accès durèrent plusieurs semaines ; ensuite sa fièvre baissa un peu ; elle devint plus calme et enfin, après plusieurs mois de cruelle maladie, le médecin déclara quelle était sauvée ; mais sa convalescence fut encore bien longue. Et depuis il lui est toujours resté un tremblement nerveux qui contracte ses paupières ; elle a conservé une agitation fébrile dans tous les membres, qui la reprend toujours à la moindre contrariété et des accès de noire mélancolie, auxquels elle est encore sujette aujourd’hui.
Le lendemain de la tentative d’empoisonnement d’Eugénie, M 1 "' la comtesse, sa mère, reçut un petit, billet parfumé sur lequel elle lut : « Première vengeance de Zingarita. »
M rnr de Mondrigo et sa fille aînée ont été parfaitement instruites pendant la maladie d’Eugénie de la cause qui a poussé celle-ci à son acte de désespoir. Eh bien, malgré cela, l’ambitieuse comtesse de Mondrigo n’hésita pas un seul instant à donner au duc d’Al... sa fille aînée en mariage. Depuis, cette dernière entrevit toujours entre elle et son niari sa malheureuse soeur pâle, inanimée et froide,
telle quelle était dans la nuit fatale de son empoisonnement.
C’est ce souvenir qui a conduit, jeune encore, la duchesse d’Al... au tombeau.
Et Eugénie a gardé au cœur la blessure profonde d’un premier amour indignement trahi et la douleur amère d’avoir, involontairement, il est vrai, empoisonné l’existence d’une sœur adorée, dont, plus tard, elle eut encore à se reprocher la mort prématurée. Aussi, depuis cette époque néfaste, M lic Eugénie de Mondrigo a conservé dans toute sa personne un air d’indifférence, un cachet de désillusion et de désenchantement qui n’ont jamais disparu depuis et qui nuisent beaucoup à sa beauté. Elle a cherché dans les aventures galantes, dans des scènes romantiques ou tragiques, dans des passions violentes ou excentriques, dans des projets d’ambition et de grandeur, des distractions à l’ennui qui la ronge, aux ardeurs qui la dévorent et l’oubli d’un premier amour qui la poursuit partout.
Parmi les nombreux amants qui eurent alors le bonheur de lui prodiguer des consolations, des princes français : les jeunes ducs d’Orl..., d’Aum...
et de Joi se firent surtout remarquer. La belle
Eugénie faisait souvent avec eux de charmantes promenades à cheval dans les environs de Madrid ou des visites dans les musées et les palais de cette
capitale. Le général de N , qui jouissait déjà,
comme nous l’avons dit, des faveurs de M rat la
comtesse, obtint aussi celle» de sa plus jeune demoiselle. Enfin la vie scandaleuse de notre héroïne n’eut d’égale que celle de sa mère.
Pour laisser plus de liberté à ces dames, le général de N avait envoyé le comte de Mondrigo en
garnison dans une ville de province, où il mourut peu de temps après.
Le m>| et l’a mon r.
Quelque temps après les scènes que nous venons de raconter, le célèbre toréador Miguel taurisait devant la cour.
La loge royale du cirque de la Puer la del Sol , à Madrid, était occupée par ses illustres hôtes. S. M. la Reine, dans un costume resplendissant, brillait au milieu de sa cour ; on remarquait dans son entourage M m ' la comtesse de Mondrigo et ses deux demoiselles ; depuis la scène de violence que nous avons racontée et dont Zingarita avait été victime, ces sénora avaient été nommées : la première dame d’honneur et les deux secondes camérières
de Sa Majesté, grâce à la haute protection du général N..., alors tout-puissant, et qui avait ainsi tenu la parole qu’il avait donnée à M mc la comtesse.
L’ex-épicière de Malaga était encore belle, malgré ses vingt-cinq ans de mariage : elle avait su conserver cette fraîcheur qui résiste longtemps chez les fortes natures, et que l’art, embellissait encore chez elle. Sa fille aînée était d’une grande beauté; sa pâleur mate l’aurait fait prendre facilement pour une statue grecque ou pour une madone de cire; une profonde mélancolie était répandue sur toute sa personne. Sa sœur cadette, Eugénie, formait avec elle un contraste frappant ; nature ardente, elle était toute vie, toute émotion, tout mouvement.
On l’apercevait dans la loge royale, costumée en gracieuse Andalouse ; sa taille fine, souple, élancée, était serrée dans un brillant corsage, richement brodé, qui en dessinait toute l’élégance et en faisait ressortir toute la beauté ; sur sa gorge adorable et arrondie, deux globes mouvants, gonflés d’émotion, palpitaient d’amour; ses épaules divines, plus blanches que l’albâtre, séduisaient le regard ; sa peau, plus fine que le satin le plus soyeux, laissait apercevoir les tons chauds de sa carnation méridionale ; le galbe de son cou de cygne était d’une délicatesse et d’une grâce inimitables ; l’ovale parfait de son visage avait un dessin merveilleux ; une délicieuse fossette ornait son menton rond;
sa bouche, plus fraîche qu’un bouton de rose, s’entr’ouvrait juste assez pour montrer ses petites dents blanches, régulières et brillantes, et pour laisser voir un séduisant sourire, qui errait amoureusement sur ses lèvres humides et voluptueuses ; son nez, d’une grande pureté de lignes, s’enflait légèrement d’émotion ; ses narines mobiles dénotaient la passion ; son teint frais brillait de jeunesse et de beauté; ses doux yeux bleus se noyaient dans le plaisir et l’extase sous ses longs cils soyeux qui les voilaient pudiquement ; son front était plein de grâce et de pureté ; sa tête entière rayonnait, entourée d’une auréole ou plutôt couronnée d’un diadème par les torsades épaisses de sa chevelure dorée, entremêlée de perles et de fleurs; sa main fine et potelée tenait une cravache au lieu d’éventail, car la belle Eugénie venait ordinairement au cirque montée sur un fringant coursier arabe et ayant un poignard effilé suspendu à la ceinture de sa jupe courte, laquelle laissait admirer la finesse de sa jambe et la beauté de son mollet andalous ; elle emprisonnait ses pieds mignons dans de charmantes petites bottines de satin rose; toute sa personne, pleine d’attraits, respirait la séduction, le charme et la grâce et inspirait l’admiration et l’amour.
Cette séduisante beauté attendait ainsi, impatiente et anxieuse, que le combat commençât.
L’immense amphithéâtre .contenait trente ou
quarante mille spectateurs assis sur ses degrés. Un brûlant soleil d’Espagne inondait l’arène de ses rayons et dardait des feux capables de donner le vertige. Le cirque flamboyait et ressemblait à une ardente fournaise aux jets des flammes, aux millions d’étincelles, au milieu de laquelle s’agitait, comme un grouillement de démons et de damnés, la multitude immense des spectateurs de tout rang, de tout âge et des deux sexes ; les uns en haillons, les autres brillamment endimanchés, vêtus d’étoffes de soie, couverts de broderies, de dentelles, de paillettes, enveloppés de cachemires ou parés d’écharpes brillantes. Tous résistaient courageusement à la chaleur tropicale qui les brûlait. Les femmes, aussi braves que les hommes, semblaient ne pas se préoccuper de l’atmosphère étouffante dans laquelle elles étaient plongées; elles causaient avec vivacité et mêlaient leurs gracieux sourires et les feux de leurs prunelles au rayonnement universel, tout en agitant leurs éventails ou leurs mouchoirs et en se garantissant du soleil avec leurs ombrelles ou leurs parasols, afin de préserver leur peau fine et leur teint délicat.
Quant aux hommes, ils semblaient ne pas s’apercevoir des ardeurs de la journée ; ils causaient avec les dames ; ils échangeaient des œillades et des sourires. Tout le monde attendait avec impatience l’ouverture du tauril.
Devant la porte derrière laquelle mugissait le
taureau, se tenait, tout empanaché de rubans, le garçon du cirque qui devait ouvrir la loge de l’animal furieux ; à droite et à -gaucho de la porte étaient rangés les picadores, la lance en arrêt, montés sur de beaux chevaux espagnols qui piaffaient d’impatience et frappaient l’aire de leurs durs sabots ; on aurait pris ces cavaliers silencieux pour d’anciens chevaliers des tournois du moyen-âge. Les chulos, les banderilleros étaient dispersés dans le cirque comme les pions d’un damier ou les pièces d’un échiquier. Le toréro se tenait immobile et seul en face du tauril.
Le taureau qui devait combattre était un animal sauvage et féroce amené tout exprès de l’Amérique du Sud par des Gauchos, qui l’avaient pris au lasso dans les pâturages solitaires des Pampas, s’étendant depuis le Rio de la Plata jusqu’aux pieds des Andes. Ce terrible ruminant, qui n’avait pas vu dix fois des hommes dans toute sa vie, avait eu les yeux bandés pendant la longue traversée. Il était enfermé seul dans le tauril, où on l’avait laissé dans l’obscurité pendant douze heures sans manger , afin d’augmenter encore son humeur farouche et d’exciter sa fureur ; au moment où la porte de sa loge devait s’ouvrir et où il allait se précipiter dans l’arène, un picadore, pour mettre le comble à sa rage, lui avait enfoncé dans l’épaule un dard acéré en forme d’hameçon, auquel était attaché une touffe de rubans aux couleurs bril-
lantes. Depuis que l’animal indompté avait senti la pointe d’acier s’enfoncer dans ses chairs et lui causer une vive douleur, il poussait des rugissements affreux et frappait avec fracas, de la tète et des cornes, contre la porte de sa prison ; on s’attendait à chaque instant à voir voler celle-là en éclats sous ses coups redoublés. L’alguazil remit enfin la clef du tauril au garçon du cirque, qui ouvrit rapidement la porte en se cachant derrière. Le taureau fou de rage et de douleur, se précipita d’un bond formidable dans l’arène, ses cornes terribles relevées d’une façon menaçante, le museau couvert d’écume, les narines irritées, lançant des jets de sa brûlante haleine, battant ses larges lianes de sa queue musculeuse, le poitrail gonflé, heurtant avec force le sol de ses durs sabots, faisant jaillir tout autour de lui un tourbillion de poussière ; sa robe noire et luisante était perlée de gouttes de sang qui s’échappaient de sa blessure : ses yeux injectés lançaient des flammes et ressemblaient à deux charbons ardents. Un immense applaudissement accueillit l’apparition du formidable animal, des milliers de tètes et de mains s’agitèrent.
La séduisante Espagnole à la chevelure d’or, qui étalait ses grâces dans la loge royale, était tout yeux ; elle ne perdait pas un mouvement de l’animal qui venait d’entrer en scène; ce dernier était ébloui par les rayons du soleil éclatant qui inondait le cirque et par le miroitement des étoffes brillan-
tes, des toilettes élégantes, des fleurs, des écharpes, des rubans et des broderies dont la multitude était parée. Le malheureux taureau avait le vertige; tous les regards étaient fixés sur lui. Il respirait haletant toutes les âcres senteurs que répandait cette foule compacte; il ne pouvait s’expliquer la présence de cette multitude anxieuse et agitée. Il parcourut, comme pour mieux voir, toute la circonférence de l’arène et vint s’arrêter au centre. Après être restés longtemps voilés et dans l’obscurité, ses yeux s’habituèrent peu à peu aux rayons éblouissants du jour.
Il aperçut alors les picadores sur leurs cheveux, immobiles comme des statues équestres, la lance en arrêt. Impétueux et mugissant, il s’élança sur le plus rapproché de lui; son impassible et intrépide adversaire l’attendit sans sourciller et, se penchant légèrement sur ses étriers, il lui enfonça son arme entre les deux cornes; le fer angulaire rencontra l’os frontal, et la lance se brisa, comme une allumette, sous le choc du terrible animal ; ce dernier, malgré sa douleur et sa blessure, franchit dans son élan ce premier obstacle et planta ses deux cornes formidables dans le poitrail du malheureux cheval, qu’il souleva comme une plume ; le picadore, voyant sa monture perdre pied et battre l’air de ses quatre jambes, chercha à l’abandonner en sautant à terre, mais avant qu’il eût le temps de le faire, le taureau, d’un brusque mou-
vement de sa terrible tète et de son cou musculeux, renversa le cheval sur le cavalier. A ce spectacle émouvant, un cri immense retentit dans tout l'amphithéâtre; on crut le picadore perdu. M u * de Mondrigo, palpitante d’émotion, penchée hors de sa loge, le cou tendu, suivait curieusement cette première lutte.
Le pauvre cheval agonisant lit deux x>u trois efforts inutiles pour se relever ; le sang sortait à gros bouillons des deux trous faits à son poitrail. Le taureau, que la vue et rôdeur du sang excitaient encore davantage, se précipita de nouveau sur lui avec un redoublement de fureur ; il l’éventra et le piétina avec frénésie, cherchant, avec ses cornes, sous le cheval l’homme enfoui, qui ne donnait pas plus signe de vie que ce dernier. Bientôt coursier et cavalier disparurent dans un tourbillon de poussière et de sang; on ne distinguait plus qu’une masse informe, autour de laquelle tournoyait le taureau.
Le second picadore, voulant sauver sou malheureux collègue, s’il en était temps encore, piqua son cheval, dont les yeux étaient bandés pour lui dérober la vue du danger qu’il allait affronter, et le dirigea sur l’animal furieux. Mais le coursier, flairant l’odeur du sang et prévenu par son instinct de la mort, presque certaine, qu’il allait affronter, se cabra plusieurs fois en refusant d’avancer. Il obéit, cependant à la fin, excité par la voix et l’épe-
ron de son cavalier. Quand le taureau vit ce nouvel ennemi se diriger sur lui, il releva fièrement sa tète menaçante, s’arc-bouta sur ses jarrets puissants, poussa un formidable rugissement et se précipita comme une avalanche sur son téméraire adversaire; celui-ci arrêta sa monture, se mit en garde et attendit, aussi sans sourciller, son ennemi; comme cela avait déjà eu lieu, le taureau s’enferra, mais cette fois la hampe résista, et le choc fut si violent que le picadore, appuyé de toutes ses forces sur sa lance, fut enlevé de dessus sa selle et jeté dans la poussière, où il tomba étendu tout de son long; le malheureux cheval, sans guide et les yeux bandés, fut renversé avec fracas et éventré presque instantanément sur son cavalier.
On entendit un effrayant craquemeut d’os, un broiement de chairs ; une mare de sang chaud et fumant tacha le sol; un frisson électrique parcourut la foule; mais l’enthousiasme pour cette seconde prouesse de l’indigène des Pampas l’emportant sur la pitié et la crainte qu’avaient tout d’abord inspirés les deux hommes terrassés, maintenant à la merci du monstre, un immense applaudissement se fit entendre, et plus de trente mille voix crièrent: Bravo toro! Bravo loro! Eugénie, transportée d’enthousiasme, criait plus fort que les autres en battant des mains avec frénésie.
L’animal f iroce, comme s’il eut été sensible à cette ovation, releva orgueilleusement la tète dar-
dant les rayons brillants de ses yeux incandescents sur cette foule passionnée, balançant majestueusement sa têto noire comme les ténèbres, armée de cornes terribles et couronnée d’une auréole de pourpre faite du sang de ses victimes, qui ruisselait jusque dans ses mâchoires et snr son mufle vermillonné, tombant en rouge écume sur son poitrail puissant.
A cette effrayante pantomime, les battements de mains et les cris de Bravo! Bravo toro! redoublèrent. Eugénie éclatait en bruyants transports. L’animal vindicatif, ayant assez savouré son succès d’applaudissements, retourna à sa vengeance et s’élança de nouveau sur ses adversaires pantelants, labourant de sa corne les entrailles des chevaux morts.
Comme ce spectacle ne pouvait se continuer plus longtemps, sans que les cavaliers évanouis sous leurs montures ne fussent à leur tour mutilés et mis en pièces, le toréro fit un signe, et toute la troupe des chulos, des banderilleros enveloppa le taureau en agitant ses capes, ses écharpes, de manière à distraire le furieux animal de son affreuse besogne et à attirer sa fureur sur elle.
Un jeune toréador qui ne devait pas lauriser dans ce moment, entxaîné par son ardeur et peutêtre par la présence d’une belle sénora devant laquello il était désireux de faire preuve d’adresse et de courage, sc mêla à la foule des assaillants.
quoique pour lui ce fût déroger. Soit parce qu’il était le plus près de l’animal, soit parce que ce dernier le jugea plus digne de sa colère que de simples chulos ou banderilleros, il se précipita sur hii avec la rapidité de la foudre ; mais le jeune toréro pirouetta sur ses talons avec toute la grâce et la souplesse d’un danseur d’opéra ; il évita ainsi son terrible antagoniste, qui, furieux de l’avoir manqué, poursuivit les chulos qui fuyaient en agitant leurs capes devant lui. Ces derniers arrivèrent heureusement à la barrière, au-dessus de laquelle ils disparurent comme une volée d’oiseaux; le dernier d’entre eux avait déjà le mufle de son ennemi sur les épaules ; il sentait son haleine brûlante sur son cou et sa bave dans ses cheveux quand il franchit l’obstacle protecteur. Il était alors plus pâle qu’un mort. Le taureau, lancé à fond de train, se heurta avec fracas contre la cloison; il enfonça ses deux cornesdans les planches et produisit un énorme craquement ; on crut un instant quelles allaient se briser. Il resta une minute ou deux cloué contre la barrière, étourdi par le choc ; les gardiens en profitèrent pour lui jeter sur la tète une grande écharpe rouge qui lui couvrit les yeux. Ayant dégagé ses cornes, il porta alors toute sa fureur contre ce voile de pourpre qui s’était entortillé autour de son front. Pris de vertige, dans sa rage impuissante il se mit à tourbillonner sur lui-même avec une grande rapidité, comme s’il eut voulu attraper et mordre
sa queue. Il parvint ainsi à se débarrasser de l’écharpe, qu’il foula aux pieds et déchira en mille morceaux.
Pendant ce temps-là, plusieurs hommes dégageaient le second picadore de dessous son cheval, comme ils avaient déjà fait du premier ; ils étaient même parvenus à le mettre debout et à. l’emmener. Le malheureux, tout pâle et crachant du sang, pouvait à peine se tenir droit avec leur aide ; il n’avait encore fait que quelques pas, soutenu sous les bras par ses conducteurs, quand le taureau, qui scrutait l’arène d’un sombre et cruel regard, aperçut son adversaire prêt à lui échapper ; son instinct de haine farouche s’empara de nouveau de lui; on aurait dit qu’il avait résolu d’exterminer tous ses adversaires. Il contempla à peine quelques secondes ce groupe qui fuyait lentement ; il gratta le sol avec fureur de ses deux pieds de devant et lit jaillir au loin le gravier; il abaissa son museau au niveau de la terre; il poussa un beuglement sinistre, et s’élança rapide sur le malheureux qui fuyait. Un troisième picadore jusque-là était resté immobile sur son cheval, comme s’il eut été pétrifié do terreur à la vue du sort funeste de ses deux compagnons; il mit sa lance en arrêt, piqua sa monture et vint, à son tour, affronter la rage du terrible adversaire. Il se plaça, avec intrépidité, sur son passage; le taureau fondit sur lui, fit ployer sa lance comme un roseau et donna en passant un formidable coup de
corne à son cheval, qui pirouetta sur lui-même et tomba; l’agile picadore sauta adroitement par terre sans se faire du mal et s’en fut enfourcher une autre monture. Le taureau, après avoir ainsi écarté ce nouvel obstacle, recommença sa poursuite contre le picadore blessé. Quand les deux gardiens qui conduisaient le malade virent l’animal terrible fondre de nouveau sur eux, ils abandonnèrent le blessé et se sauvèrent; ce dernier, apercevant le danger imminent qui le menaçait, chercha à surmonter sa douleur, et, réunissant toutes ses forces pour continuer sa fuite, il fit encore deux ou trois pas ; il étendit et agita inutilement les deux bras dans le vide; personne n’était là pour l’assister et le secourir ; il tomba alors tout de son long avant d’avoir atteint la barrière.
Tout le monde le crut perdu ; la foule poussa un grand cri d’angoisse, quand tout à coup le jeune toréador, que nous avons déjà vu à l’œuvre, se plaça entre lui et son ennemi, lui faisant ainsi un rempart de son corps; le taureau, reconnaissant Diégo, poussa un sourd grognement et s’élança sur lui pour le broyer; mais l’adroit et agile toréro s’effaça d’un pas seulement, jeta son manteau sur les cornes de l’animal, qui, de nouveau aveuglé, s’arrêta court en secouant sa tête avec colère; au bout d’un moment, il se débarrassa du léger obstacle qui avait interrompu sa poursuite.
On était parvenu à la fin à emporter le picadore
HS -
blessé, et les chulos et les banderilleros étaient redescendus dans le cirque et agitaient leurs écharpeB et leurs capes autour de l’animal ; mais ce dernier, sans prendre garde à leur jeu, chercha du regard le jeune toréador qui l’avait déjà bravé deux fois. Quand il l’aperçut, son regard s’injecta de sang, son poil se hérissa, une blanche écume couvrit ses lèvres; il était effrayant et sinistre; un frisson glacé parcourut l’auditoire; des milliers de voix crièrent : Arrière, Diégo! Arrière, Diégo!
M lle Eugénie de Mondrigo était alors plus pâle qu’une morte.
Les chulos, les banderilleros et jusqu’aux matadores criaient aussi : Sauve-toi, Diégo ! Sauvetoi, Diégo! Car ils savaient par expérience que, quand un taureau regarde quelqu’un comme celuici regardait le jeune toréador, il y avait gros à parier que c’était un homme mort.
L’intrépide jeune homme sourit dédaigneusement à ces conseils de prudence et attendit de pied ferme son ennemi mortel. Ce dernier se rua sur lui avec frénésie ; on aurait dit qu’il jouissait d’avance du plaisir de verser le sang de sa victime, que son choc terrible devait broyer.
Diégo, sans armes, était calme et dédaigneux ; il attendit sans sourciller, et, au moment où le front de l’animal baissé ras de terre allait se relever tout à coup pour le frapper, il posa, rapide comme l’éclair, son petit pied entre les deux cornes san-
glantes du monstre rugissant et sauta comme un daim par-dessus sa tète.
A cette voltige habile et heureuse, un immense hourra accueillit Diégo; des applaudissements frénétiques le récompensèrent de son sangfroid, de son adresse et de son agilité; une pluie de fleurs et de bouquets tomba sur lui. Les cris de : Bravo, bravissimo, Diégo ! ne cessaient plus.
La charmante Eugénie de Mondrigo avait repris ses belles couleurs dès qu’elle avait vu l’agile lutteur sauvé ; rouge de bonheur, debout dans la loge royale, elle applaudissait à outrance, et, au moment où le jeune toréador regardait de son côté, elle lui jeta son bouquet ; Diégo la remercia d’un gracieux sourire et courut ramasser les précieuses fleurs.
Ni les cris, ni les applaudissements n’avaient pu distraire la hôte furieuse et vindicative de son désir de vengeance. Après la manœuvre habile de Diégo, surprise de voir encore sa proie lui échapper, elle s’était arrêtée court un instant ; mais au moment où l’imprudent et aimable jeune homme, distrait de la lutte par la galanterie de M l,e Eugénie, portait son bouquet «à ses lèvres en saluant gracieusement la belle enthousiaste, le taureau courut de nouveau sur lui, et, cette fois, l’atteignant d’un formidable coup de tête, il le lança h vingt ou trente pieds en l’air.
A cette vue, un immense cri de terreur sortit de
quarante mille poitrines à la fois, et retentit dans toute l’arène.
Au milieu de cette immense clameur, on avait pu distinguer une exclamation encore plus déchirante que les autres : c’était M lle de Mondrigo qui venait de la pousser au moment où le jeune toréro avait volé dans les airs. On aurait dit que le cœur de la belle s’était déchiré et que son àme s’échappait: ses traits étaient contractés, son visage d’une grande pâleur, ses lèvres livides, ses yeux voilés, ses mains crispées ; penchée en avant, elle suivait avec une angoisse mortelle les péripéties terribles de cette lutte affreuse. La terreur et le trouble étaient peints dans toute sa personne.
Elle voyait le jeune Diégo pirouetter plusieurs fois en l’air, avec sa jolie petite veste rose brodée d’argent et pailletée d’or, son gilet bleu, son écharpe de pourpre, ses larges pantalons blancs, ses cheveux au vent, tenant toujours son précieux bouquet à la main ; puis elle aperçut le charmant toréador retombant bientôt dans le cirque, à quelques pas de son ennemi, qui l’attendait les cornes en avant pour le broyer.
Les spectateurs ne criaient plus. Toutes les respirations étaient suspendues; on croyait l’homme mort ou, s'il était encore vivant, on tremblait pour lui à la vue de l’animal féroce prêt à le tuer. Or. attendait en frémissant d’épouvante le dénoûment de ce drame affreux.
.Mais au même instant le picadorc, qui était monté sur un cheval frais, attaqua le taureau et lui enfonça sa lance dans l’épaule droite ; l’animal blessé rugit et se précipita sur ce nouvel ennemi ; celui-ci l’évita rapidement en fuyant au galop. Le taureau le poursuivit un instant, puis alla s’acculer dans un coin de l’arène pour se remettre de su blessure.
Pendant ce temps, Diégo, que tout le monde avait cru mort, sc releva prestement, tenant toujours dans sa main le précieux et fatal bouquet qui avait failli lui coûter la vie. Les cornes de son redoutable ennemi étaient heureusement passées de chaque côté de sa fine taille sans la toucher, et, chose extraordinaire, il ne s’était fait aucun mal en tombant.
Les transes des spectateurs s’étaient évanouies; M"' Eugénie, qui avait eu si peur, reprit sa séi'énité. Quand elle vit que le beau toréador était sain et sauf, elle se passionna de plus en plus ; son bonheur fut poussé au paroxysme; son enthousiasme n’eut plus de bornes. Debout sur son banc, elle agita son mouchoir en battant des mains; scs beaux yeux bleus s’animèrent du plus vif éclat et brillèrent d’une lueur étrange; son sein gontlé battit avec force ; sa poitrine se dilata ; sa bouche se contracta; ses lèvres frémissantes rougirent et pâlirent tour à tour. 1 ouïe sa personne respira la joie, le bonheur, l’espérance et l’amour.
Pendant que la belle était ainsi en extase, tous les combattants se rangèrent sur deux rangs et s'avancèrent vers la loge royale en’ marchant en mesure, ayant en tète les deux matamores Miguel et Diego, sans s’inquiéter du taureau, qui les regardait d’un air stupide; arrivés sous la loge de la reine, ils mirent tous un genou en terre. Diégo tenait toujours à la main les fleurs que la belle à la chevelure dorée lui avait jetées et qui avaient failli lui coûter la vie. Quand il fut tout près de cette demoiselle et qu’il vit qu’elle le regardait, il porta amoureusement ses fleurs à ses lèvres. Eugénie, qui s’aperçut de cette manœuvre, l’en remercia par un doux regard et un tendre sourire. L’heureux toréador, ivre de joie, pressa amoureusement son bouquet sur son cœur et se releva, en saluant, avec toute la quadrille.
Pour exciter de nouveau le taureau, les chulos se mirent à pirouetter autour de lui en agitant leur capes par-dessus leurs tètes; bientôt l’animal irrité s’élança à leur poursuite, mais ses agiles persécuteurs disparurent aussitôt en bondissant par-dessus la barrière comme s’ils eussent eu des ailes.
Les quatre banderilleros vinrent ensuite, tenant des banderilles à chaque main (1), pour les enfoncer dans les épaules du taureau et mettre sa fureur
(I) Les banderilles sont des mouds de rubans attachés à un trait garni d’une pointe d’acier.
à son comble. L’un des adroits jouteurs lui planta ses deux dards enrubannés dans les épaules; un autre de ses compagnons, jaloux sans doute de son succès, voulant braver la fureur du taureau et doubler la difficulté de ce jeu cruel, se fit apporter un siège au milieu du cirque et vint s’asseoir en face de la monstrueuse bête, qui beuglait de douleur et trépignait de rage sous les pointes acérées qui lui entraient dans les chairs. Le taureau mesura du regard le dernier ennemi qui venait le braver et fondit sur lui; le banderillero l’attendit à trois pas, puis il se leva rapidement, lui lança ses dards garnis de rubans et disparut en pirouettant lestement. Le taureau, blessé de nouveau, poussa un rugissement formidable; les deux pointes d’acier s’étaient logées dans son corps à côté des autres, et une volée de petits oiseaux dissimulés au milieu des rubans des banderilles s’en échappèrent dans toutes les directions ; plusieurs furent pris par les spectateurs, qui les poursuivirent dans le cirque. Les autres banderilleros imitèrent l’exemple de leurs collègues et enfoncèrent leurs dards dans le cou de l’animal, dont le poitrail s’empourprait de plus en plus de sang. Le taureau poursuivait tour à tour tous ses ennemis, à mesure qu'ils l’excitaient, se laissant alternativement distraire do l’un par l’autre. Il dépensait ainsi ses forces et son énergie en poursuites inutiles. Cependant, au moment où un chulos lui présentait sa cape, il se précipita sur lui avec tant.
to.
de rapidité et de précision qu’à l’instant où son antagoniste s’effaçait, il le toucha de sa corne au haut du bras; la manche blanche de ce malheureux se teignit de sang, et à peine eut-il le temps de franchir la barrière que son redoutable adversaire fondit une seconde fois sur lui. Le chulos, dès qu’il fut arrivé de l’autre côté, perdit connaissance. Le taureau furieux parcourut ensuite l’enceinte du cirque dans une course effrénée, cherchant de nouveaux ennemis. Trois chevaux morts jonchaient l’arène; deux autres étaient blessés; un picadorc, un chulos étaient hors de combat, et le jeune toréador Diego n’avait échappé à la mort que par le plus grand des hasards. C’était assez de désastres causés par un seul animal; la trompette sonna sa mort.
Alors le matamore Miguel, un des plus renommés de l’Espagne, fut chargé d’exécuter cette sentence capitale ; il s’avança seul dans l’arène, tenant à la main mie épée cachée par sa muleta, morceau de drap rouge emmanché dans un petit bâton et servant à exciter le taureau.
Mais avant de commencer le dernier acte de ce drame sanglant, Miguel alla, ainsi que c’est l’usage en pareille circonstance, vers la loge royale; il se découvrit, mit une seconde fois un genou en terre et demanda à la souveraine spectatrice l’autorisation de tuer le taureau ; elle la lui accorda par un gracieux signe de tête et un charmant sourire. Le toréador se leva alors radieux et jeta loin de lui
son coquet petit chapeau avec le geste majestueux de l’homme qui va braver la mort.
Sur un signe de Miguel, toute la quadrille rentra dans le cirque et se mit à voltiger autour de lui.
Afin que la cour pût se repaître tout à son aise du sang qui allait couler, le matamore choisit pour lieu du sacrifice la place située au-dessous de la loge royale.
Les chulos mirent en jeu mille coquetteries, mille rases, mille manœuvres adroites, pour amener le taureau à l’endroit où l’attendait son ennemi chargé de lui donner la mort. Us lui firent faire un grand détour; ils le conduisirent du tauril à la loge de l’alcade et dans toutes les parties du cirque, en l’excitant et en se faisant poursuivre par lui, et, quand ils l’eurent ainsi bien promené et montré à tous les spectateurs, ils le firent venir juste à l’endroit désigné en face de son ennemi.
Toute la quadrille s’écarta aloi’s. Les deux athlètes se trouvèrent face à face; ils échangèrent un regard de provocation et se mesurèrent des yeux ; chacun d’eux semblait se recueillir avant d’engager la lutte suprême; on aurait dit que l’animal avait l’instinct de ce qui allait se passer et qu’il hésitait d’engager la lutte avec cet adversaire pourtant encore ii^connu de lui.
L’homme était cependant bien peu de chose devant ce monstre formidable armé de ses terribles cornes et doué d’une force si puissante. Le torero
ISO —
ü’avait à lui opposer que sa mince et fragile épée, flexible comme un roseau, et sa muleta inoffensive.
Mais, en compensation, l’éclair de l’intelligence illuminait l’œil du premier des êtres, tandis que la flamme de la férocité stupide luisait seule dans les yeux de la brute sauvage ; on pressentait que dans cette lutte de l’intelligence contre la force, de l’esprit contre la matière, du génie contre l’instinct, la victoire n’était pas douteuse, et que c’était à l’être privilégié quelle devait rester.
Le matamore agita sa muleta en signe de défi à son adversaire. L’animal, que la flamme rouge mit de nouveau en fureur, prit son élan et se lança sur son ennemi, battant de sa queue ses larges flancs écumeux, rasant le sol de son mufle mugissant et de ses cornes terribles.
Miguel, pour l’éviter, se contenta de tourner sur son talon ; la corne droite do l'animal ne passa pas à un millimètre de la poitrine de l’homme, quelle effleura.
Tout le cirque accueillit cette passe savante et héroïque par un immense applaudissement.
Le taureau, furieux d’avoir manqué son adversaire, revint sur lui une seconde fois.
Le toréro l’attendit l’épée haute ; quand l’animal fut à un pas de lui, il abaissa lentement son arme et la lui enfonça dans l’épaule ; mais, malheureusement, elle rencontra l’os; elle ploya comme un
ressort et s’échappa en sifflant des mains du courageux combattant, allant tomber à dix pas de lui.
Peu s’en fallut que la foule ne hua le malheureux toréador, qui resta désarmé devant son adversaire, devenu fou de rage par la douleur que lui causait sa dernière blessure.
Les chulos et les picadores s’avancèrent alors au secours de Miguel, qu’ils croyaient en danger de mort ; mais celui-ci leur lit signe de rester en place.
11 agita de nouveau sa muleta, se contentant d’éviter le taureau par des voltes et des pirouettes admirables de précision, de hardiesse et de sangfroid ; plus de dix fois, l’animal courroucé, écumant de rage, couvert de poussière et de sueur, fondit sur lui, l’effleura de ses cornes sans jamais pouvoir l’atteindre, et pourtant l’homme n’avait pas pirouetté dans un cercle de plus d’un mètre de diamètre.
Ce tour de force était admirable ; des tonnerres d’applaudissements accueillaient le courageux et intrépide itoréro chaque fois qu’il apparaissait debout et calme dans un toui-billon de poussière.
Après chaque course du taureau, on criait de toute part à l’imprudent : Assez ! assez ! dans la crainte qu’une fausse manœuvre ou un faux pas ne le livrât à son ennemi dangereux; mais l’intrépide champion semblait jouer avec la mort.
Enfin, sur un signe suppliant que lui fit la reine,
il se décida à ramasser son épée; puis, mettant un genou en terre, il attendit son ennemi.
Ce dernier, à la vue de cet homme dans cette nouvelle posture, sembla hésiter un instant; on aurait dit qu’il craignait un piège; puis, se ravisant sans doute, il courut sur lui comme un ouragan, en poussant un mugissement effroyable.
On vit alors la fine lame d’acier chercher le défaut de l’épaule de l’animal sauvage, en sifflant comme une couleuve, et y entrer tout au long ; elle arriva ainsi jusqu’au cœur quelle traversa. Le monstre s’arrêta court sous le froid de l’acier; il tomba, comme s'il avait été foudroyé, aux pieds de son vainqueur, qui se releva triomphant en saluant de la rouge lame de son glaive.
Un tonnerre d’applaudissements et de bravos accueillit la victoire de Miguel, qui sortit glorieux de l’arène sous une grêle de fleurs et de bouquets, au son d’une fanfare célébrant son succès et la mort de son ennemi.
Alors quatre belles mules, disparaissant sous de magnifiques apparejos, tout bouffetés de soie, de rubans, tout couverts de grelots, entrèrent traînant une ‘espèce de palonnier, auquel on attacha successivement les trois chevaux morts et le taureau, qui furent tous conduits, les uns après les autres, hors du cirque. Puis, quatre valets vinrent avec des rateaux effacer les quatre voies sanglantes tracées par les cadavres des animaux
morts. Ils firent de même disparaître toutes les traces de sang. En quelques minutes, l’arène fut propre ; on ne voyait plus de vestiges du combat qui venait d’avoir lieu.
Miguel et Diégo apparurent ensuite, suivis de toute la troupe des chulos, des picadores et des banderilleros ; ils firent le tour de l’amphithéâtre aux applaudissements de tous les spectateurs et vinrent saluer devant la loge royale, où les acclamations redoublèrent. Deux gros bouquets tombèrent alors à leurs pieds; l’un, venant de la souveraine, fut ramassé par Miguel; l’autre, jeté par M u * de Mondrigo, le fut par Diégo.
Ce dernier, apercevant un petit billet armorié au milieu des fleurs parfumées, le glissa furtivement dans sa poche.
Plusieurs autres combats eurent encore lieu successivement, avec les mêmes péripéties et les mêmes dangers. Vingt ou trente chevaux furent éventrés, une dizaine de taureaux tués, une demidouzaine d’hommes blessés, dont un mortellement. Mais Miguel et Diégo n’eurent aucun mal. Eugénie de Mondrigo, qui assista à toutes les courses, eut le plaisir de voir le jeune toréador, pour lequel elle ressentait de si tendres sentiments, tauriser plusieurs fois devant elle avec un grand courage, une grande habileté et un beau succès; il fit mordre la poussière à deux de ses terribles adversaires.
Quand, par un coup d’une adresse et d’une audace inouïes, l’invincible lutteur fit rouler son dernier ennemi dans la poussière, la belle Espagnole, à la chevelure d’or, cédant à l’entraînement de la passion violente qui la débordait, lança son écharpe au vainqueur, qui, enivré de son succès, la pressa sur son cœur en remerciant la belle sénora qui la lui avait donnée.
ni
Lu loge mystérieuse.
Pendant que ces scènes sanglantes et ces pantomimes amoureuses avaient lieu, si nos lecteurs avaient pu pénétrer dans une loge grillée faisant face à celle de la cour, ils auraient vu là une belle - jeune femme, aux cheveux aussi noirs que sa robe de moire antique, au regard profond lançant des éclairs, au sourire sibyllin, au front nuageux et songeur , ayant une rivière de diamants scintillant autour de son cou de cire et un diadème de rubis resplendissant sur sa tête. Elle était nonchalamment renversée sur un sofa de velours rouge, sur lequel se dessinait sa taille élancée, ses mains blanches
aux doigts effilés, à l’un desquels brillait une précieuse topaze, et ses petits pieds chaussés d’escarpins brodés d’or et de perles. Il y avait à côté de celte belle personne un charmant jeune homme, Olympio Aguado: son regard était franc et ouvert ; ses yeux noirs et brillants illuminaient son beau visage frais et rose comme celui d’un adolescent, et une jolie petite moustache brune, comme ses cheveux, se dessinait sur sa lèvre supérieure, dont elle ombrageait le carmin.
Il semblait plongé dans une profonde méditation ; son front élevé et poli se plissait légèrement, et une teinte de mélancolie était répandue sur toute sa personne.
— Eh bien, mon cher Olympio, doutez-vous encore de la trahison de votre fiancée?
— Peut-être, car enfin, Zingarita, qui me prouve qu’elle aime ce toréador? Elle lui a jeté deux bouquets , c’est vrai ; elle lui a donné son écharpe, c’est vrai encore. Mais qu’est-ce que cela prouve? Combien de belles sénoras en ont fait autant pour récompenser les courageux lutteurs de nos cirques qui bravent la mort, sous leurs yeux, avec tant de sang-froid et d’adresse? La reine, ellemême, n’a-t-elle pas jeté un bouquet à Miguel; est-ce donc une raison pour supposer?...
— Je ne suppose rien; j’affirme qu’Eugénie brûle d’une violente passion pour Diégo.
— Mais enfin quelle certitude avez-vous de cela?
— IN” avez-vous donc pas remarqué que dans le second bouquet il y avait un billet?
— Non, je ne m’en suis pas aperçu.
— Eh bien, au centre des fleurs, sous un beau camélia rose, il y avait un poulet d’amour, dans lequel votre blonde amie donnait un rendez-vous à son beau matamore.
— Comment pouvez-vous savoir cela, répondit Olympio d’une voix tremblante ?
— C’est là mon secret. Ne vous ai-je pas dit que je suis sorcière ? Mais, comme je ne veux pas que vous aimiez plus longtemps cette femme et surtout que vous l’épousiez, venez ce soir, à onze heures, dans la rue de Tolède, devant l’hôtel de M" e la comtesse de Mondrigo, et je vous donnerai la preuve do ce que j’avance.
— Je serai fidèle à votre rendez-vous, Zingarita ; mais souvenez-vous que, si vous avez calomnié Eugénie, vous n’aurez jamais que mon mépris.
— Et si j’ai dit vrai ?
— Comptez alors sur ma reconnaissance.
— Ou sur votre haine ?
— Pourquoi sur ma haine?
— Parce qu’un amoureux ne pardonne jamais à qui a détruit ses premières illusions.
— Zingarita, si vous me prouvez la trahison de M lle de Mondrigo, vous m’aurez rendu un trop grand service pour que je l’oublie jamais.
— Nous verrons cela, monsieur; je sais parfaite-
ment qu’un service n’est jamais perdu pour celui qui le reçoit.
— Et pour celui qui le rend?
— Il n’en est pas de même, croyez-moi.
Zingarita avait à peine prononcé ces dernières paroles qu’on frappa discrètement à la porte de sa loge, et presque au même instant un beau cavalier entra en saluant profondément.
— C’est bien aimable à vous, monsieur le marquis, de venir enfin me voir, dit Zingarita, d’un ton de doux reproche.
— Pardon, sénora, de ne pas être venu plus tôt; mais je n’ai pas assisté aux combats do ce jour; j’arrive à l’instant de la campagne, et ma première visite est pour vous.
— Aussi vous en suis-je très-reconnaissante.
— Mademoiselle, dit Olympio en saluant, permettez-moi de prendre congé de vous. Cher d’Alcanirez, ajouta-t-il en se tournant vers le nouveau venu, prenez garde de ne pas vous laisser ensorceler par notre belle Zingarita ; je vous préviens qu’elle est très-dangereuse et qu’on n’est jamais sûr quand on entre ici de ne pas y laisser son cœur.
— Bienheureux sont ceux qui le laissent auprès de notre belle amie ; j’envie leur bonne fortune, dit d’Alcanirez.
— Je vous crois facilement, mon ami.
— Et moi je pense, ajouta Zingarita, que ce prétendu bonheur n’a qu’un seul avantage.
— Lequel, dirent les deux jeunes gens?
— Celui de prouver qu’ils ont un cœur, ce qui est tissez rare de nos jours.
— Vous êtes toujours méchante et sceptique, dit d’Aleanirez.
— Non, je suis juste.
— Adieu donc, chère Zingarita ; j’espère que d’Aleanirez vous prouvera qu’il est pourvu de l’avantage dont vous avez parlé. Adieu, mes amis.
A ces mots, Olympio sortit soucieux.
— Eh bien, monsieur le marquis, dit Zingarita quand elle fut seule avec, d’Aleanirez, êtes-vous venu pour me prouver que vous avez un cœur?
— J’espère, mademoiselle, que vous n’en avez jamais douté.
- — C’est suivant.
— Comment cela? Est-ce que par hasard vous m’auriez cru incapable d’aimer? Vous devez pourtant savoir, Zingarita, quelle impression profonde vous fîtes sur moi le premier jour où je vous ai vue, et que si depuis je ne vous ai plus parlé de mon amour, c’est parce que vous me l’avez défendu, en me menaçant de ne plus me permettre de venir vous voir si je vous en entretenais de nouveau. Vous m’avez dit : « Restons amis, car je ne puis vous accorder d’autre sentiment pour le moment; contentez-vous de celui-là ou renoncez à me voir, à me parler. » J’ai accepté cette condition étrange faite par une jeune femme à un homme de mon âge.
Mais croyez que, malgré cela, il y a des moments où je suis prêt à risquer de perdre votre amitié en vous demandant votre amour, en tombant à vos pieds, en vous disant : Zingarita, je t’aime !
D’Alcanirez allait joindre l’action à la parole, quand la belle Gilana le retint d’un geste impérieux.
— Ce n’est pas, monsieur, par une déclaration d’amour que vous prouverez, à une femme comme moi, que vous avez du cœur, mais bien en punissant le rival heureux qui ce soir jouira des faveurs de votre maîtresse.
— Que dites-vous là?
— Je dis que, si j’étais un homme et que j’eusse une maîtresse qui me trompât, je l’abandonnerais, je la mépriserais et je châtierais mon rival préféré.
— Est-ce que par hasard ma maîtresse me tromperait ?
— Certainement. Et votre naïveté me fait pitié.
— Fournissez-moi la preuve de ce que vous avancez, et je vous montrerai que j’ai du cœur en suivant votre conseil.
— Même si la femme qui vous trompe était la comtesse de Mondrigo, et si votre heureux rival était' le général N , favori de la reine, aujour-
d’hui tout-puissant?
— Oui, même s’il s’agissait de ces deux personnes, je ferai ce que je vous ai promis, si vous m’en fournissez l’occasion.
— Comment ! vous saviez que c’est à la protection du général de N que MM me * de Mondrigo
devaient leur haute position à la Cour, et vous n’aviez pas deviné à quel prix cette faveur avait été obtenue?
— J’avais entendu dire que la comtesse avait favorisé les amours du général avec une de ses amies, et que c’était à cette liaison que la première avait dû sa place à la Cour.
— Il y a quelque chose de vrai dans ce que vous dites-là; seulement cette prétendue amie de la comtesse était une jeunq, camarade do pension de ses deux demoiselles, et ce qu’on appelle complaisamment une liaison est un viol affreux accompli,
sur cette innocente jeune fille, par l’infàme N ,
grâce à la complicité de M mc de Mondrigo, dit Zingarita d’une voix tremblante et saccadée en pâlissant.
— Comment, bonne Zingarita, vous croyez à de semblables calomnies, répandues par la malveillance ?
— Non-seulement je crois à ce crime, mais encore j’en certifie la réalité.
— On dirait à vous entendre que vous l’avez vu commettre.
— Peut-être, ajouta Zingarita, encore plus pâle.
— Mais alors cette comtesse, ce général, sont deux infâmes.
— Certainement, et malheureusement il y en a beaucoup comme eux dans le grand monde.
— Je crois que vous exagérez; mais revenons à ce qui me concerne plus particulièrement. Quand me fournirez-vous la preuve de ce que vous m’avez dit sur la liaison de la comtesse et du général ?
— Je vous donne rendez-vous ce soir, à onze heures, à la porte de l’hôtel de M m ' la comtesse de Mondrigo, pour vous prouver ce que je vous’ ai avancé.
— A ce soir donc, à onze heures.
— A ce soir.
Zingarita se leva alors et sortit; le marquis d’Alcanirez l’accompagna jusqu’à sa voiture, dans laquelle elle monta seule, et qui disparut, en brûlant le pavé, au moment où tous les spectateurs sortaient du cirque.
Une vengeance éclatante.
Il est onze heures du soir. Deux beaux cavaliers ' viennent d’arriver dans la rue de Tolède. Ils ont à peine fait quelques pas qu’un jeune homme se détache de la muraille dans l’ombre de laquelle il se cachait. A sa figure imberbe, à son teint frais, à sa peau blanche et fine, à sa tournure gracieuse, à sa taille mince et svelte, à ses petites mains et à ses petits pieds, à certaines proéminences un peu trop accentuées, on le prendrait pour une femme. Il s’avance résolûment au-devant des nouveaux venus.
— Bonsoir, monsieur le marquis d’Alcanirez;
bonsoir, monsieur le vicomte d’Aguado ; vous êtes exacts au rendez-vous, dit le jeune inconnu; je vous félicite de votre ponctualité; voici le dernier coup d’onze heures qui sonne.
— Comment! c’est vous, dirent les deux nouveaux venus en reconnaissant Zingarita sous les habits d’homme dont elle est vêtue; ce déguisement vous va à ravir, et, si vous ne nous aviez pas parlé, jamais nous ne vous aurions reconnue.
— J’ai pris ce costume, parce qu’il est plus con-
venable pour ce que nous avons à faire cette nuit. Mais comme il n’est pas prudent de causer au milieu de cette rue, que nous pourrions exciter des soupçons ou être rencontrés par quelque patrouille, veuillez me suivre. •
Zingarita conduisit ses deux compagnons dans une petite ruelle qui serpentait derrière l’hôtel de M m ' la comtesse de Mondrigo, devant lequel ils se trouvaient, et, arrivée près d’une petite porte de derrière donnant dans le jardin, elle frappa trois coups mystérieux d’une façon particulière; au bout d’un moment, un petit judas s’ouvrit doucement; Zingarita s’étant approchée du guichet et ayant échangé quelques mots de reconnaissance avec la personne qui était de l’autre côté de la porte, cet'e dernière s’ouvrit, et la belle déguisée et ses deux compagnons entrèrent dans le jardin.
Après avoir refermé la porte avec précaution,
Zingarita fit signe an personnage mystérieux qui lui avait ouvert de la suivre, et elle conduisit ses deux amis dans le même boudoir rouge, situé à l’extrémité de l’orangerie, duquel nous avons déjà parlé au lecteur dans la première partie de notre récit. Les volets de ce lieu solitaire étaient soigneusement clos ; la lampe d’albàtre suspendue au plafond répandait une faible clarté. Zingarita adressa alors la parole au personnage qui lui avait ouvert la porte et par lequel elle s’était fait suivre.
— Zampa, lui dit-elle, nos amis sont-ils ici?
— Oui, sénora, répondit son introducteur.
— M. le général N et Diégo sont-ils déjà
venus ?
— Non, ils ne viennent ordinairement qu’à onze heures et demie ou minuit.
• — Quand tu entendras venir ces messieurs, tu nous avertiras ; ils doivent entrer par la même porto que nous; nous pourrons donc les voir passer.
— Oui, sénora.
— Tiens-toi prêt avec tes hommes à tout événement, et, si j’ai besoin de votre aide, je vous appellerai avec ce sifflet, dit Zingarita en montrant, un petit joujou d’ivoire, incrusté d’or, qu’elle portait suspendu au cou. Maintenant je te recommande la prudence et le plus profond silence.
Zampa s'inclina et disparut comme une ombre derrière une tenture.
— Ma chère Zingarita, dit M. le marquis d’Alcanirez dès que Zampa fut sorti, vous nous préparez, je crois, une aventure digne de la chevalerie errante, ou des contes des Mille el une Nuits; vous nous introduisez, à onze heures du soir, chez M mc la comtesse, sans même nous faire annoncer ; les portes s’ouvrent devant vous comme par enchantement; vous n’avez qu’à commander pour être obéie, même chez les autres, et, tout à l’heure, vous allez sans doute nous transformer en justiciers du crime et de la trahison; tout cela est merveilleux.
— Ne vous ai-je pas dit que j’étais sorcière ?
— Oui, mais vous m’avez promis aussi, dit Olympio Aguado, que vous me fournirez la preuve de l’amour d’Eugénie de Mondrigo pour Diégo ?
— Et à moi celle des relations de M“ f la comtesse avec le général N , dit M. le marquis
d’Alcanirez ?
— Certainement, messieurs, et je tiendrai ma parole ; un peu de patience, il n’est pas encore minuit. Êtes-vous armés?
r— Oui, nous avons chacun un poignard, dit le marquis.
— • Ces armes sont suffisantes. Écoutez-moi bien, je vais vous faire assister aux tète-à-tète do M mf ef
de M ,,r de Mondrigo avec le général N
et le toréador Diégo, mais à quatre conditions :
La première, que vous ne vous montrerez pas jusqu’à ce que je vous y autorise et que. vous ne ferez usage de vos armes qu’à vos corps défendant ; la seconde, que vous châtierez M mf la comtesse et sa fille; la troisième, que vous me laisserez le soin de punir le général, car moi aussi j’ai un compte à régler avec lui, et enfin la quatrième, que vous ne ferez aucun mal à Diégo.
Mais, Zingarita, vous comprenez cependant
que...
' — Ne perdons pas un temps précieux en discussions inutiles ; acceptez-vous mes conditions, oui ou non?
— Nous les acceptons, puisqu'il le faut.
— Très-bien. Maintenant Zampa va vous faire conduire dans deux cabinets secrets qui communiquent l’un avec la chambre à coucher de la comtesse, l’autre avec celle de sa fille Eugénie. Une fois là, vous pourrez, chacun de votre côté, tout entendre et tout voir par une petite ouverture pratiquée dans la cloison. Mais, je vous le répète, restez immobiles: ne faites aucun bruit jusqu’à ce que je vienne vous avertir. Me le promettez-vous ?
- - Nous vous le promettons.
— C’est bien, j’ai vos paroles.
Elle appuya alors légèrement sur un timbre, et son dévoué serviteur entra aussitôt.
— Zampa, lui dit-elle, fais conduire M. le marquis dans le cabinet secret attenant à la chambre à coucher de M ,nc la comtesse, et M. le vicomte dans celui de la chambre de M 11 ' Eugénié ; recommande les plus grandes précautions, afin de ne faire aucun bruit et de n’éveiller aucun soupçon, et viens m’avertir dès que ces messieurs seront installés et que le général et Diégo seront près de MM raes Mondrigo.
Un quart d’heure après, le fidèle Zampa venait annoncer à sa maîtresse qu’il s’était acquitté heureusement de sa mission, et que les deux galants étaient auprès de leurs belles.
Zingarita prit alors un poignard, qu’elle plaça dans une de ses poches, puis une petite cravache noire garnie de fines et courtes pointes d’acier assez semblables à la barbe d’une mauve sauvage, ou aux épines d’un chardon ; ainsi armée, elle se dirigea, suivie de Zampa, qui ne devait pas la quitter, vers la chambre à coucher de la comtesse ; comme elle connaissait parfaitement l’hôtel, elle ouvrit la porte, dont elle avait la clef, d’un petit escalier dérobé conduisant à l’appartement de M"' de Mondrigo: elle en gravit, avec précaution
et sans faire lo moindre bruit, les marches recouvertes d’un épais tapis. Le fidèle Zampa était derrière elle ; quand elle fut au haut do l’escalier, elle poussa un bouton qui ouvrit une petite ouverture par laquelle elle put voir tout ce qui se passait et entendre tout ce qui se disait dans la chambre à coucher de la comtesse.
Cette dernière, encore belle malgré les trentecinq ans qu’elle accusait et les quarante ans sonnés qu’elle avait, était étendue négligemment sur un riche et moelleux canapé, la tète appuyée sur les coussins ; sa chevelure noire tombait en flots d’ébène sur ses blanches épaules satinées encore très-belles; ses bras nus et potelés sortaient gracieusement des larges manches de son peignoir blanc, en mousseline garnie de dentelles; un cordon pourpre avec des glands d’or le serrait légèrement autour de sa taille encore souple ; sa gorge se dessinait voluptueusement sous la gaze légère qui la couvrait ; des bas à jour laissaient voir la peau rosepâle de ses petits pieds jouant capricieusement dans de délicates babouches rouges brodées d’or; ses joues étaient colorées et brillaient de l’éclat de la jeunesse, grâce â la clarté des bougies et à un savant maquillage qui produisait la plus agréable illusion; ses yeux étaient pleins d’éclat et, le cosmétique aidant, ses cils et ses sourcils ne laissaient rien à désirer.
M. le général de .N était assis près d’elle,
amoureusement penché de son côté; il la conteni- ♦ plait avec extase.
— Vous êtes toujours plus belle, lui disait-il; je «•rois même que vous rajeunissez.
— Ne plaisantez pas, monseigneur , quand on a de grandes filles comme moi, on n’est plus jeune ; s’il me reste encore quelques charmes, je les dois à ma robuste constitution et aux soins que je prends de ma santé. Malheureusement aujourd’hui l’avenir d’Eugénie me tourmente beaucoup, me cause de grandes inquiétudes. Grâce à votre haute protection, la voilà bien placée à la Cour, mais ce n’est pas assez ; comme à sa sœur, il me faut lui trouver un mari.
— Je croyais quelle devait épouser le jeune Olympio Aguado.
— En effet , ce mariage devait avoir lieu :
Olympio aime beaucoup Eugénie; il m’a demandé sa main. Mais, malheureusement, il a un frère aîné, beaucoup plus âgé que lui, qui est son tuteur; quand je suis allée trouver ce dernier pour lui communiquer la demande qu’ Olympio m’avait faite, il m’a reçue de la manière la plus hautaine et la moins polie, en me disant : que jamais il no consentirait au mariage de son frère avec une fille comme la mienne.
— Et alors ce mariage est rompu ?
— Tout espoir n’est peut-être pas perdu.
- Ul
car le jeune Aguado aime Eugénie; il n'a pas renoncé à l’espoir de l’épouser. Mais il me faudrait une haute influence, la vôtre, monseigneur, par exemple, ou celle de Sa Majesté, pour décider l’orgueilleux comte de Las Marismas, frère d’Olympio, à consentir à ce mariage.
— Je songerai à cela; voyons, ne vous attristez pas; chassez ces sombres soucis qui plissent votre beau front et qui ternissent vos beaux yeux, dit le général en déposant un tendre baiser sur les lèvres de sa maltresse.
Au même moment, Ziugarita entra dans la chambre sans faire de bruit; laissant Zampa au haut de l’escalier dérobé, elle se dirigea rapidement vers le cabinet où était caché le marquis d’Alcanirez, dont elle ouvrit la porte en disant :
— Venez donc, monsieur le marquis, féliciter M me la comtesse, votre tendre amie, de la fidélité qu’elle vous garde ; c’est vraiment une femme précieuse, et c’est avec un merveilleux talent quelle fait plusieurs heureux à la fois.
Tout ceci avait été fait et dit si rapidement que la comtesse et le général étaient encore plongés dans la stupéfaction au moment où M. d’Alcanirez faisait son apparition. Le général se leva furieux.
— Quels sont ces hommes, dit-il ; que veulent-ils?
— Je suis venu, ditM. d’Alcanirez, pour dire k madame la comtesse que je ne serai pas plus long-
temps sa dupe et qu’elle n’est qu’une courtisane intrigante.
— Comment, général, dit cette dernière, vous souffrez qu’on m’insulte devant vous? Jetez donc ces insolents à la porte.
— Tout beau, chaste épouse, fidèle amie, honnête mère de famille; avant de sortir d’ici, j’ai un petit compte à régler avec vous et avec ce misérable, dit Zingarita en désignant le général.
Ce dernier, furieux, s’avança vers Zingarita, qu'il prenait pour un homme, afin de la souffleter; mais celle-ci se reculant d’un pas l’évita et lui siugla la figure de deux coups de sa petite cravache, qui tracèrent sur ses joues deux rouges sillons perlés de petites gouttes de sang. Le général, rugissant de douleur, écumant de rage, se précipita une seconde fois sur Zingarita ; mais Zampa sortit alors de sa cachette et, de son poignet vigoureux, saisissant lo général au collet, il le cloua à sa place, en lui disant :
— Vous ne toucherez pas à ce jeune homme, qui est venu ici se venger et vous châtier d’un crime horrible dont vous vous êtes rendu coupable.
— Oui, misérable, je suis venu ici te punir de ton forfait. Te souviens-tu de cette jeune fille dont tu as abusé, il y a quelques mois, dans cet hôtel, grâce à la complicité de cette misérable femme, ta mai-
tresse, dit Zingarita en désignant la comtesse. Eh bien, cette jeune fille, c’est ma sœur, comprends-tu maintenant pourquoi je suis venu?
Le général fit alors un grand effort pour se dégager, mais la main de fer qui le tenait le serra plus fort encore ; il était pris comme dans un étau.
— Maintenant à nous deux, belle comtesse, dit Zingarita en souffletant M mc de Mondrigo.
Elle la saisit ensuite par le bras et l’entraîna vers la chambre à coucher d’Eugénie. Au même moment, cette dernière, effrayée par le bruit quelle entendait, accourait dans un déshabillé des plus légers.
— Qu’y a-t-il donc, maman, s’écria-t-elle?
— Il y a, ma charmante demoiselle, qu’on a vu entrer un homme dans votre chambre et que votre, maman et moi nous venons à votre secours, dit Zingarita, toujours, comme nous l’avons dit, costumée en homme.
— Vous vous trompez, monsieur, dit Eugénie; il n’y a personne dans ma chambre.
— Voyons un peu, répondit Zingarita en poussant M mc de Mondrigo dans la chambre de sa fille et en entrant avec elle, suiviedeM. d’Alcanirez et d’Eugénie.
Aussitôt arrivée dans la chambre, elle se dirigea vers un cabinet mystérieux dont elle ouvrit la porte.
— Venez donc aussi nous aider, mon cher Olympio, dit-elle; nous cherchons ici un homme
qui doit y être caché ; ne pourriez-vous pas le découvrir?
Le jeune Aguado, pâle de colère et d’émotion, désigna du doigt une armoire fermée; Zingarita l’ouvrit, et le beau toréador Diégo, très-peu vêtu, en sortit.
— Veuillez compléter votre toilette et vous en aller d’ici, monsieur, lui dit Zingarita ; je suis, pomma part, désolée d’avoir troublé votre bonheur, et j’espère qu’en galant homme vous réparerez ce scandale en épousant votre charmante maîtresse, car je crois que M. lo vicomte Olympio, fiancé de M 11 ' Eugénie, est décidé à rompre avec elle.
— On romprait à moins, dit Aguado ; je ne veux plus entendre parler de cette fille éhontée.
Quant au pauvre toréador, il ne savait quelle contenance tenir. 11 se hâta de sortir au plus têt. Au moment où il allait franchir la porte, Zingarita prit un magnifique manteau pourpre broché d’or, qui était sur le lit, et elle le remit à Diégo en lui disant :
— Sénor toréro, vous oubliez là ce beau manteau que votre aimable maîtresse a brodé de ses blanches mains et dont elle vous a fait cadeau; veuillez emporter ce précieux souvenir.
Le toréador prit le manteau et disparut.
Pendant ce temps-là, M” 1 ” et M"' de Mondrigo s’étaient jetées sur des sofas, simulant des attaques de nerfs. Le général, que Zampa avait
laissé libre, était, aecouni avec ce dernier et plusieurs domestiques qui regardaient furtivement, ce qui se passait dans cette chambre, par l’ouverture de la porte entre-bâillée.
Zingarita triomphait; ses yeux lançaient des éclairs de satisfaction; elle se plaça devant M raf la comtesse de Mondrigo et, la toisant avec un mépris écrasant, elle lui dit d’une voix vibrante :
— Fille ambitieuse et débauchée de l’épicier Kirk-Patrick, épouse adultère du vicomte de Séba, maîtresse infidèle de M. d’Alcanirez, du général de
N de lord C et de tant d’autres, mère
impudique, entremetteuse spéculant sur la beauté de tes filles, pourvoyeuse des amours des grands personnages, vile proxénète, qui a livré ma pauvre sœur à la lubricité du favori de la reine, le général de
N , tu le vois, ta digne fille Eugénie marche
sur tes traces, jalouse d’imiter tes nobles exemples. Mais écoute, il me reste encore une bonne nouvelle à t’apprendre : ton amant favori, le jeune Romain Grazioli, que tu tenais en charte privée depuis que tu l’avais dépouillé des quelques milliers de réaux qu’il possédait, vient de se sauver pour se soustraire à ton amour de tigresse, dont il était las. Mais, comme tu ne lui avais pas même laissé assez d’argent pour pouvoir partir, il a emprunté tes diamants, qu’il a mis en gage chez un usurier, afin de payer son voyage.
— Ce que vous dites-là est impossible, dit M" le de
Mondrigo, eu se levant mue comme par un ressort; elle courut vers sou secrétaire, prit la cassette dans laquelle elle enfermait ses diamants et elle l’ouvrit avec précipitation. Ce petit meuble était vide. La comtesse poussa alors un rugissement de désespoir.
— Ah ! mon Dieu, dit-elle, que vais-je devenir? On m’a pris mes diamants. Au voleur! au voleur!
— Il est inutile de crier, madame, lui dit Zingarita ; je vous ai dit quel était votre voleur; il a fui depuis longtemps, et il est maintenant hors de votre ai teinte.
de Mondrigo retomba alors anéantie dans un fauteuil. Chose étrange et qui peint bien cette femme méprisable, elle avait supporté avec une certaine résignation la divulgation de sa conduite scandaleuse et du déshonneur de sa fille, ainsi que la rupture définitive du mariage de cette dernière avec Olympio Aguado; mais quand elle apprit la fuite de son amant de cœur et la perte de ses diamants, elle poussa des rugissements de rage. Cette femme était toute sensualité, luxure, amour du lucre, égoïsme.
Zingarita savourait le désespoir de son ennemie.
— Demain, madame, lui dit-elle encore, tout Madrid connaîtra vos aventures scandaleuses et vos infamies. La reine en sera informée la première à son lever. Vous le voyez, ma haine n’a rien ou-
blié. Mais souvenez-vous encore quelle n’est pas satisfaite et que, toujours et partout, vous rencontrerez sur votre chemin la vengeance de Zingarita.
Après cette scène, tous les spectateurs étrangers sortirent terrifiés de l’hôtel ; M me et M lle de Mondrigo restèrent seules avec leur honte, leur déshonneur et leur désespoir.
Le lendemain, la reine chassait honteusement de sa Cour M mr la comtesse de Mondrigo et sa fille Eu génie, qui peu de temps après quittèrent l’Espagne
FIN r»K LA DKl'XIÈMK PARTIR.