LES AVENTURIÈRES
Le« inconvénients de In publicité.
Quelques mois après l’exécution de M 1 ”' de Mondrigo et de sa fille Eugénie, que nous avons racontée, il y avait des groupes nombreux de promeneurs et de spectateurs sur un des plus charmants boulevards de la capitale de la Belgique. De brillants équipages roulaient sur le macadam ; de fringants écuyers, de gracieuses amazones pas - 1 saient rapides sur leurs légers coursiers ; de belles dames, de charmantes jeunes filles étalaient leurs grâces et leurs toilettes éblouissantes comme des paons leur plumage vert et azur ; de beaux officiers, par leurs uniformes éclatants, augmentaient encore
le charme et la variété de ce tableau ravissant et animé. De nombreux spectateurs, assis à l’ombre des beaux arbres du boulevard, admiraient les équipages, les cavaliers, les écuyères, les chevaux et les promeneurs. De vieilles mamans se prélassaient à côté de leurs filles; de jeunes femmes, nonchalamment renversées sur leurs chaises, se garantissaient avec leurs ombrelles contre les rares rayons de soleil qui parvenaient à percer le feuillage; elles prenaient les poses les plus séduisantes, faisaient les mines les plus coquettes, lançaient les œillades les plus assassines, laissaient éclore sur leurs lèvres les sourires les plus enchanteurs ou dessinaient les moues mutines les plus capricieuses. Dans ces essaims de beautés diverses, on pouvait admirer les chevelures les plus belles et les plus variées , depuis les tresses noires des brunes piquantes jusqu’aux mille nuances des bandeaux des femmes du Nord ; un peintre aurait pu trouver là toutes les variations infinies des blondes Flamandes, des belles Anglaises et des gracieuses Brabançonnes. Et un observateur sérieux aurait bientôt deviné, en voyant toutes ces dames, qu’il y avait parmi elles plusieurs types, plusieurs races, dont les mélanges n’avaient pas détruit les individualités. Ainsi on voyait , à côté d’une blonde Wallonne, aux yeux bleus, ayant conservé tous les caractères de son origine gauloise, une fraîche Flamande, dont le teint bruni, les grands yeux et les cheveux noirs
trahissaient le sang castillan que les conquérants espagnols avaient infiltré dans ses veines ; et quelquefois, à côté de cette beauté aux teintes méridionales, on en voyait une autre, sa sœur peut-être, ayant une belle chevelure dorée, dont on rencontre une si grande variété dans les rues de Londres; il était facile d’en conclure que c’était au sang anglosaxon ou normand qu’il fallait attribuer cette nuance ardente. Eh bien ! toutes ces variétés, toutes ces différences de tons, de teintes et de couleurs, produisaient la plus délicieuse harmonie; on se serait cru dans un parterre, où des multitudes de fleurs étalaient les couleurs les plus variées et les plus brillantes; chaque nuance avait un charme, une séduction, un attrait; on aurait inutilement demandé quelle était la plus belle? Toutes! aurait répondu le véritable connaisseur, l’appréciateur intelligent; car la beauté, comme l’harmonie, naît de la diversité. Et que de tailles fines, de gorges arrondies, de potites mains, de pieds cambrés, de visages gracieux, de profils délicieux, d’épaules éblouissantes n’eùt-il pas admirés dans cette exposition .de jolies femmes! Les hommes semblaient ne pas mettre moins de coquetterie que les dames dans l’exhibition de leurs personnes; leur mise était soignée ; beaucoup l’avaient irréprochable. Tout en admirant, ils n’étaient pas fâchés d’être remarqués. Qui sait jusqu’où peut aller l’impression d’un coup d’œil ; qui peut deviner toutes les bonnes
fortunes que peuvent valoir à leurs heureux propriétaires une coupe d’habit élégante et bien réussie, un nœud de cravate artistemeut. fait, un pantalon dessinant bien un mollet ou mettant en relief les agréments d’une cuisse bien sculptée ou d’une jambe élégante; tous ces détails, qui peuvent paraître futiles aux yeux du philosophe, jouent un grand rôle dans la destinée des individus.
Combien d’hommes ne doivent leur succès dans le monde qu’à leur coiffure , à la forme de leur paletot, à l’élégance de leur chapeau, à la grâce de leur gilet, ou au talent de leur coiffeur? Combien de femmes aussi sont redevables de leur fortune à une robe gracieusement découpée, à un chapeau coquet, à un corsage bien échancré, à une jupe voluptueuse ou à une bottine élégante? Les destinées tiennent à si peu de chose ; le caprice ou le hasard jouent un si grand rôle dans l’humanité et chez les individus, qu’on se demande s’il vaut la peine de s’occuper de l’avenir, et si, en laissant faire tout aux circonstances et au sort capricieux, on n’obtiendrait pas un meilleur résultat.
Par exemple, moi-même, j’ai dù à la coiffure grecque, que je portais d’habitude, d’être aimée par un illustre romancier, et je citerai plus loin une impératrice qui ne doit qu’à sa chevelure fauve l’avantage immense de s’asseoir sur un des plus beaux trônes du monde. Aussi, bien sorcier serait celui qui devinerait les hautes destinées qui atten-
dent les possesseurs des agréments physiques que nous admirions tout à l’heure.
Parmi les nombreux équipages qui sillonnaient ce jour-là les boulevards, un surtout attirait l’attention des spectateurs. Il était attelé de deux beaux chevaux bai-brun; dans l’intérieur se prélassaient deux dames et deux messieurs. La plus jeune des deux premières attirait surtout les regards des promeneurs et des spectateurs, car elle était d’une grande beauté; son profil charmant, ses joues blanches et xoses, son teint frais, ses veux bleus étaient pleins de grâce et de douceur; sa pose, à la fois voluptueuse et coquette, captivait et séduisait: sa chevelure, à l’Adrienne de Cardoville, tombait en boucles soyeuses de chaque côté de son joli visage et sur son cou d’ivoire. L’autre dame, plus âgée, belle encore, mais d’une beauté différente, était brune; elle avait des teintes chaudes sur la peau, des yeux et des cheveux noirs. Ses lèvres rouge-pourpre, fortement dessinées, annonçaient la sensualité ; ses narines mobiles respiraient avec délices les parfums d’un gros bouquet quelle tenait à la main. Elle parlait avec animation avec le plus âgé des deux messieurs assis près d’elle; c’était un homme d’un certain âge, mais affichant, par sa mise et par ses attitudes, les prétentions séductrices d’un jeune homme; on voyait qu’il mettait tout en œuvre pour plaire à la dame avec laquelle il causait, pendant que son jeune compagnon échangeait
de doux regards et de tendres sourires avec la belle demoiselle aux cheveux dorés.
Ce dernier était un jeune et charmant cavalier à la figure intelligente et sympathique; malgré la fraîcheur de son teint, on reconnaissait en lui une nature méridionale ; il avait de grands beaux yeux noirs veloutés, de longs cils, d’épais sourcils, une chevelure noire abondante et naturellement frisée ; ses petites moustaches étaient légèrement retroussées en accroche-cœurs, sa peau avait des teintes chaudes, ses lèvres étaient rouges, ses dents blanches ; il y avait dans sa physionomie quelque chose de l’air méditatif de l’Arabe, du sérieux élégant du Maure d’Espagne et de l’éclat brillant de l’Andalous ou du Castillan.
Tous les spectateurs admiraient la grâce, l’élégance et la beauté de ce jeune homme.
— Quelle est donc cette belle personne à la blonde chevelure qui se promène dans cette élégante calèche et que le jeune cavalier, qui lui fait vis-à-vis, contemple avec extase, disait un bel officier belge à un de ses amis?
— Je ne la connais pas, mais j’ai entendu parler d’elle au ministère des affaires étrangères ; on disait que c’était une Espagnole nouvellement arrivée dans notre ville avec sa mère.
— Et ce beau jeune homme qui lui fait sa cour, le connais-tu?
— Oui! c’est son cousin, dit-on, le duc d’Ozuna
de l’Infantado de Bénavente, attaché d’ambassade.
— Il a l'air bien épris de sa charmante cousine, et je crois que Notre Saint-Père fera bien d’accorder des dispenses à ces deux jeunes amoureux, s’il veut que les choses se passent d’une façon orthodoxe.
— Je le pense aussi, mais la maman, que tu vois assise à côté de sa fille, est, dit-on, une femme expérimentée, qui prendra ses précautions.
— Et le monsieur âgé qui accompagne ces dames, est-ce le papa de la belle?
— Non, c’est le chevalier servant de la maman, un poète du nouveau Bas-Empire, M. B...
— Alors la dame avec laquelle il cause est sa muse?
— C’est du moins ce qu’assurent les mauvaises langues.
— Ces dames sont riches sans doute?
— On l’ignore ; elles mènent grand train et font beaucoup de dépenses ; on les rencontre partout, au théâtre, elles ont une loge à la Monnaie, dans les bals, les concerts, les courses, à la promenade, au parc, sur les boulevards, à Boitsfort.
— Sont-elles de bonne famille; les reçoit-on dans le grand monde ?
— On les dit comtesses de Mondrigo, je crois, et dames d’honneur de S. M. la reine Isabelle. C’est à l’ambassade d’Espagne que je l’ai appris. Mais, chose extraordinaire, malgré leur titre, malgré leurs avances, elles n’ont encore pu se faire ouvrir
un seul salon de la bonne société ; on dirait quelles subissent une quarantaine.
— Cela est extraordinaire ; leurs titres ne sont peut-être que des châteaux en Espagne.
— Ce serait dommage, car ces dames me font l’effet d’être charmantes.
— Tu es toujours naïf, mon cher; à supposer quelles ne fussent ni comtesses, ni grandes dames et qu’elles n’aient d’autre fortune que d’immenses châteaux en Espagne, leurs doux yeux et leurs beaux cheveux, en seraient-elles moins belles, moins aimables pour cela?
— C’est vrai, tu as raison; mais tu le sais, je suis un esprit moins positif que toi; je cherche toujours à me bercer d’illusions.
— Tu as tort, car je crois qu’ici ce n’est pas le cas.
— Alors tu penses que nos belles comtesses sont plus aimables que riches et que de haute origine ?
— Je le crois en effet, car j’ai eu déjà le plaisir de les i'encontrer souvent, et elles m’ont paru manquer tout à fait de cette élégante distinction, de cette noble simplicité, de ce bon goût modeste, de ce ton exquis, de cette réserve convenable qui sont le cachet distinctif des personnes bien élevées et appartenant à la bonne société. M me la comtesse surtout manque complètement de tenue, de convenance et de réserve. 11 y a quelques jours, je la
rencontrai dans le Parc près du grand bassin ; elle était au bras du monsieur qui l’accompagne aujourd’hui, et sa demoiselle à celui de son jeune duc. Arrivée près de la Vénus aux colombes qui orne le rond-point, elle s’écria, en s’adressant à sa fdle, et assez haut pour être entendue des pi’omeneurs : « Tiens, Eugénie, regarde donc cette Vénus; vois comme elle est belle ; seulement elle est trop nue, sa feuille est tombée ; est-ce que nous sommes déjà en automne? — Non, maman, répondit sa demoiselle sans même rougir; elle n’est peut-être pas encore poussée ou bien l’amour, ce dieu malin, l’a croquée. » Et ces dames continuèrent leur promenade et leurs observations, sans se préoccuper le moins du monde des sourires et des chuchotements du public.
— 11 est de fait que la réponse de la demoiselle valait la demande de la maman, et que ni l’une ni l’autre ne dénotaient un bien grand sentiment des convenances.
— Cela n’est rien encore ; c’est surtout au théâtre que ces dames affichent publiquement toutes leurs excentricités. Elles ont toujours le soin d’arriver et de faire leur entrée quand la pièce est commencée, au moment, par exemple, où la prima dona chante son grand morceau, et, pour produire plus d’effet et une plus grande sensation, elles se font ordinairement accompagner d’une demidouzaine de messieurs, leurs admirateurs ou leurs
adorateurs. Quand elles arrivent, la porte de leur loge s’ouvre avec fracas ; elles se placent au premier rang en faisant le plus de bruit possible, en agitant leurs mouchoirs ou leurs éventails, pendant que leurs suivants entrent en causant et en gesticulant. A peine à leur place, les deux dames prennent leurs jumelles, se penchent en dehors de leur loge, lorgnent de tous les côtés d’une façon provocante, de manière à attirer sur elles les regards de toute la salle et les quolibets grossiers des voyous des galeries supérieures. Souvent le spectacle est interrompu par l’arrivée de ces deux dames et de leur suite. Si elles ont eu la bonne fortune de conduire avec elles quelque célébrité politique, littéraire, artistique ou financière, elles ont bien soin de l’afficher le plus possible. Le malheureux personnage célèbre est placé auprès d’elles, bien en vue, au premier rang, afin que personne n’en ignore, comme dirait un officier ministériel. Elles ne laissent à leur victime ni paix ni trêve pendant tout le temps quelles doivent rester au spectacle. Le trop confiant personnage est obligé de répondre à toutes leurs questions, de regarder tout ce qu’elles regardent, d'admirer tout ce qu’elles admirent et d’applaudir à tout ce qu’elles applaudissent. Aussi, quand, une fois, il parvient à leur échapper, comme le corbeau de la fable, il jure, mais un peu tard,
« Qu'on ne l’y prendra plus. »
Après une longue promenade sur les boulevards et à l’ Allée- Verte , nos deux héroïnes et leurs cavaliers regagnèrent l’hôtel de Belle-Vue, où ils étaient descendus.
Après le souper, le poète B.... et le duc d’Ozuna allèrent passer la soirée dans un cercle politique avec plusieurs de leurs amis. M me de Mondrigo et sa demoiselle restèrent dans les beaux salons de l’hôtel, où elles avaient l’habitude de passer la soirée lorsqu’elles n’allaient pas au spectacle. Ce soir-là, elles firent la partie d’un vieil amiral, sir Hudson, et d’iln jeune gentleman, M. Amilton, tous deux Anglais, qui leur témoignaient beaucoup de sympathies. Elles avaient déjà joué avec eux deux ou trois parties de whist, quand entra dans le salon une jeune femme très-brune, accompagnée d’un monsieur au teint bronzé. Nos joueuses, absorbées par leurs cartes , ne prirent d’abord pas garde aux deux nouveaux venus. Dans les diverses parties du salon, des groupes se formèrent, de nombreuses conversations s’engagèrent, pendant que plusieurs personnes lisaient les journaux.
— Q l’y a-t-il de nouveau en Espagne, mon ami, disait la nouvelle venue à son compagnon qui paraissait parcourir avec le plus grand intérêt une feuille périodique.
— Rien, sénora; on parle d’agitation dans les provinces, de la prochaine convocation des Cortès,
de réformes libérales, etc. Quand je dis qu'il n’y a rien de nouveau, j’ai tort : voilà une nouvelle de la Cour qui est, sinon très-importante, du moins très-curieuse.
— De quoi s’agit-il donc, demanda la belle étrangère?
— De personnes que vous connaissez beaucoup.
Tenez , voyez plutôt, dit le monsieur en montrant le journal à la dame qui l’interrogeait.
— C’est vrai; lisez-moi donc cela.
Alors le personnage qui tenait le journal lut assez haut pour être entendu des personnes qui l’entouraient :
« 11 y a environ quinzo jours, la Cour madrilène, ordinairement si calme et si monotone, a été mise en émoi par un événement en lui-même de peu d’importance, mais cependant assez piquant à cause de la position qu'occupaient les personnes qu’il concerne. Voici de quoi il s’agit : S. M. la reine Isabelle avait, sur la présentation du général de N , accepté pour dame d’honneur M n,( ' la com-
tesse de Mondrigo et pour camérière M llc Eugénie sa lille. » — Le lecteur s’interrompit alors un instant pour regarder quel effet il avait produit dans l’auditoire, il vit les deux joueuses de whist, qui jusqu’alors n’avaient prêté aucune attention à sa conversation, se regarder en pâlissant et le contempler, lui et sa compagne, d’un air effrayé; peu s’en fallut que M mc la comtesse et sa lille ne laissassent
tomber leurs cartes sur le tapis. Le lecteur paraissant satisfait de la sensation qu’il avait produite, continua ainsi sa lecture : — « Sa Majesté fut informée quelque temps après que M mc la comtesse accordait, sans doute par reconnaissance pour la faveur qu’elle avait obtenue, les plus tendres complaisances et les plus intimes rendez-vous au général de N , son illustre protecteur. Leux qui
connaissent les relations existant entre ce haut personnage et la reine Isabelle, comprendront facilement quelles furent la jalousie et la colère que cette révélation excita chez Sa Majesté très-chrétienne. Mais ce n’est, pas tout ; la chronique scandaleuse nous a appris que, pendant que la maman prenait de doux ébats avec l’illustre général, sa demoiselle, Eugénie, la blonde ardente, suivant l’exemple maternel, s’oubliait dans les bras d’un charmant toréador. On assure même qu’un jaloux et le fiancé de M llc de Mondrigo ont surpris les deux coupables en flagrant délit.
» Ajoutons encore qu’un jeune Romain, qui avait à toute heure du jour et de la nuit ses libres entrées chez la comtesse par la porte dérobée de son boudoir, en a profité pour emprunter, sans les demander, les diamants de cette dame. Le compatriote de Rémus, de Romolus, de Mgr Antonelli, du Passatore et de tant d’autres illustrations du même genre, est parti pour la terre pontificale, en oubliant de restituer les pierres précieuses. M mc la comtesse a
porté plainte contre le voleur , mais, vérification faite, la police a découvert que le larron était un amant < infidèle qui, dépouillé par la dame de ses pensées, avait jugé utile et profitable d’opérer une restitution à son profit et sans prendre congé de sa belle.
» A la suite de ces scandales, Sa Majesté a fait prévenir M mc la comtesse et son intéressante demoiselle qu’elles étaient remerciées de leurs services et qu’ elles eussent à quitter au plus tôt l’Espagne.
» On assure qu’à la suite de ce renvoi et de cet ordre d’exil ces deux dames sont parties pour la Belgique et quelles sont actuellement à Bruxelles, à l’hôtel de Belle-Vue, où elles sont descendues. »
Quand cette lecture fut terminée, la malheureuse Eugénie, atterrée, laissa tomber ses cartes sur le plancher et s’évanouit. M me la comtesse se leva, sonna les domestiques en appelant au secours.
— Oh, yes! dit le vieux marin anglais, miss Eugénie est bien malade.
— Ce sera la chaleur qui aura indisposé cette chère enfant, dit M“* de Mondrigo, qui avait conservé tout son sang-froid.
— Madame a raison, répondit la jeune femme qui avait demandé la lecture de l’article malencontreux ; il fait bien chaud ici, et je crois que made-
moiselle est nerveuse et que la lecture des anecdotes scandaleuses ne lui convient pas. Je regrette beaucoup d’avoir contribué, sans le vouloir, à son indisposition. Je prie madame de m’excuser; puis, se penchant à l’oreille de la comtesse, elle ajouta: Me reconnais-tu, misérable? Je suis Zingarita; souviens-toi que ma vengeance te suivra partout.
M me de Mondrigo, glacée d’épouvante, fit un effort surhumain pour cacher sa frayeur et disparut bientôt avec sa fille, qu’emportèrent plusieurs domestiques.
Telle uière (elle fille.
Spa esl une charmante petite ville, propre, simple et riante, située dans la province de Liège, dans une jolie vallée solitaire, au pied d’une colline schisteuse nommée le Spaloumont; elle est entourée de tous les côtés de forêts et de bruyères ; quatre ruisseaux la baignent : le Weay, la Picherotte, le Vieux Spa et l’Eau llouge. Elle doit à ses eaux ferrugineuses sa fortune et sa réputation européenne. Ajoutons aussi qu’à côté de tous ses agréments et de tous ses avantages, Spa a une plaie honteuse, non pas qui la ronge et qui la dévore, mais dont elle vit, dont elle s’engraisse, dont elle
prospère. Cette honte, c’est le jeu. A côté des sources d’eau minérale où les malades vont chercher la santé, des spéculateurs véreux ont placé, avec la permission d’un monseigneur, d’un princeévèque, des coupe-bourses, où l’on dépouille légalement les imprudents qui hasardent leur or sur la rouge ou sur la noire ou au trente et quarante, et, si on comptait bien, on trouverait certainement beaucoup plus de malheuroux ruinés, déshonorés, réduits au désespoir, poussés au suicide par le tripot de la Redoute, que de malades guéris et rendus à la vie par les sources du Pouhon, de la Géronslère, de la Sauvenière et du Groesbeck. Là où la nature a placé ses bienfaits, les princes prélats ont mis des maux. Car c’est, comme nous l’avons dit, à un prince-évêque do Liège, Jean- Théodore de Bavière, que Spa est redevable du honteux privilège de la fondation et de l’exploitation des jeux, qui lui fut accordé en 1762. Aujourd’hui, le gouvernement, dit libéral, de la Belgique, malgré les protestations de l’opinion publique, ne rougit pas de spéculer sur les jeux, et de porter au budget des voies et moyens les forts subsides que lui paie le tripot de la Redoute, son associé, auprès duquel il a l’impudeur d’entretenir un commissaire extraordinaire pour représenter et défendre ses intérêts.
Si les lecteurs veulent bien entrer avec nous dans les splendides salons de la Redoute, ils y ren-
contreront M mo la comtesse de Mondrigo, sa demoiselle, M. B , le duc d’Ozuna et les deux
Anglais dont nous avons parlé au chapitre précédent.
On n’y reçoit, du reste, que la meilleure campagnie; c’est du moins ce que M. Jules Janin nous affirme dans un de ses livres, et nous devons croire cet illustre critique, aussi spirituel que moral, quand il nous dit : « On n’y reçoit que les honnêtes femmes; plus d’un miracle de beauté fraîchement débarqué de Paris ou de Londres, tout chargé des modes les plus nouvelles, se voit poliment refuser ses portes hospitalières. Vous êtes élégante et jolie, vos yeux sont les plus brillants du monde, et vous dansez comme dansait M 11 ' Taglioni, c’est très-bien fait, mais vous n’entrerez pas dans ce salon ; portez plus loin vos feux et vos flammes. Ce n’est pas nous qui vous renvoyons à vos conquêtes; ce sont nos usages un peu champêtres; c’est la loi qui a été faite par le dernier cardinal-évêque de Liège, le même évêque pourtant qui a fait placer dans ce bal les statues de Vénus et des Grâces, de Psvché et de l’Amour »
Ainsi, comme l’affirme M. Jules Janin, on ne reçoit dans les salons du tripot mauvais lieu de Spa que les honnêtes femmes; c’est la morale facile de ce temple de la débauche, de l’orgie et du jeu, et l’ordonnance du dernier prince-évêque de Liège qui le veulent ainsi ; nous ne nous étonnerons donc
pas d’y rencontrer nos deux vertueuses héroïnes ; elles étaient là à leur place, dans la « meilleure compagnie. »
« Quatre ou cinq royaumes y sont représentés par de très-jeunes et jolies personnes, — toujours d’après le même auteur, — qui dansent avec toute l’ignorance de leur âge. — Oh, candeur de Tartufle !
« chez les âmes bien nées,
« La vertu n’attend pas le nombre des années. »
» Les grandes coquettes y sont tolérées, mais il faut quelles soient parfaitement coquettes. Le salon est éblouissant de lumières et de parures; l’orchestre est dansant que c’est un plaisir.
» Dans un coin modeste et s’effaçant pour faire place à toutes ces joies, se trouve le jeu, un petit jeu qui ne fait pas de bruit, très-modeste, trèssimple, comme il en faut aux honnêtes joueurs. »
Vous avez pu voir, par les ruines et les suicides que les journaux constatent chaque jour, les beaux résultats de ce petit jeu « simple et modeste, humble et qui ne fait pas de bruit, » comme le qualifient les honnêtes gens de la nuance de M. Jules Janin.
Le bal n’est pas encore commencé; MM“ es de Mondrigo, élégamment et gracieusement costumées, sont resplendissantes dans leurs belles robes
de mousseline rose, décolletéesjusqu’au milieu de la gorge, laissant à nu leurs blanches épaules, leurs gorges satinées, leurs bras potelés et dessinant leurs formes de la façon la plus voluptueuse ; leurs coiffures sont artistement exécutées et à la dernière mode ; Eugénie a su tirer le plus grand avantage de sa chevelure magnifique, quelle a semée de perles fines et de pierres précieuses ; sa mère ruisselle de diamants. Avant de quitter Madrid, elle a pu, grâce
à la générosité du général N , retirer ses bijoux
({lie son volage Romain avait mis en gage chez un usurier pour 25 mille francs.
MM. B.... . et Hudson sont rangés autour du tapis vert et tentent les faveurs de la fortune avec des chances diverses.
MM m, ‘ de Mondrigo, le duc d’Ozuna et le jeune liamilton s’abandonnent à tous les charmes délirants de la danse ; ces deux cavaliers se disputent avec une rivalité jalouse la faveur de danser avec la belle Eugénie, qui déploie mille grâces et mille séductions dans les ondulations des quadrilles ou dans les tourbillons de la valse. Les salons sont remplis de cette foule joyeuse et parée, élégante et frivole, qui constitue ce qu’on est convenu d’appeler la bonne compagnie.
Si quelque observateur pénétrant avait pu percer les mystères qui enveloppaient toutes ces existences de luxe et de clinquant, voir dans l’intérieur de toutes ces consciences véreuses, de tous ces cœurs
égoïstes, de toutes ces âmes vénales, de toutes ces natures corrompues, de tout ce beau monde couvert de soie, cousu d’or, constellé de diamants, quels vices honteux, quels chancres rongeurs, quel égoïsme, quelle vénalité, quelle bassesse, quelle honte et quelle prostitution des corps et des caractères n’aurait-il pas découverts !
M me de Mondrigo raffinait la rouerie et M 1|E Eugénie la coquetterie. Tout était étudié chez elles. Elles avaient un ^remerciaient pour le moindre compliment, un sourire pour toutes les déclarations et un tendre regard d’encouragement pour chacun de leurs admirateurs. Aussi tous espéraient. C’était autour d’elles un papillonnement, un bourdonnement amoureux. Tous les hommes les admiraient et toutes les femmes les enviaient. Elles étaient heureuses et fièrcs. M mc la comtesse formait mille rêves ambitieux ; elle voyait déjà sa fille duchesse ou princesse, et elle-même, malgré ses quarante-cinq ans sonnés, espérait encore las plus brillantes conquêtes.
Leurs nuits s’écoulaient rapides dans la volupté, le plaisir et l’espérance.
Leurs jours n’étaient ni moins gais, ni moins charmants. Le matin, elles allaient, accompagnées de leurs amants, faire le tour des fontaines, déjeûner au Café de la Sauvenière, après avoir savouré deux ou trois verres d’absinthe. Et suivant la belle avenue de bouleaux qui traverse le bois des
Minières, ces dames rendaient une visite à la fontaine de la Géronstère, qui jaillit sous une petite niche de marbre, en forme cylindrique, surmontée d’un dôme en pierres de taille soutenu par quatre piliers en marbre rouge. La comtesse et sa demoiselle préféraient avec raison les glaces, la limonade, l’orgeat et l’eau de Seltz au liquide ferrugineux des fontaines ; aussi n’allaient-elles pas une seule fois h la Géronstère sans rendre une visite au restaurant voisin. Les belles promeneuses revenaient après à Spa par la promenade des Artistes, une des plus agréables, tracée avec goût dans un petit ravin ombragé, au fond duquel serpente le ruisseau la Picherotte, en faisant de nombreuses petites cascades sur des blocs de rochers.
Après un excellent dîner à l’hôtel de Flandre (1) ou au café-restaurant de la Redoute, nos voyageuses allaient à la montagne d’Annette et Lubin, i'i l’avenue du Marteau, ou à la promenade Forestière, visiter les ruines de Franchimont ou la grotte de Remouchamps et le château des quatre fils Aymon; ou bien encore, après avoir savouré le moka, pris de bonnes glaces au Café de Paris, sur la Place Royale, elles allaient à la promenade de
(1) O» lisait dans les registres de cet hôtel, rue du Waux-Hall, à la date du 28 juin 1830, liste numéro 7 : « Sont descendus : t“ M mf la comtesse de Mondrigo, rentière à Madrid, avec la vicomtesse Séha, sa demoiselle; 2" Mgr le duc d’Ozuna de l’Inlantado de Bénaventc. »
Sept-Heures étaler leurs belles toilettes et entendre l'excellente musique qui s’y faisait tous les jours. Cette promenade magnifique, qui s’étend jusqu’au pied de la montagne d’Annette et Lubin, a été plantée, en 1750, de beaux arbres aujourd’hui séculaires. C’est sous ses. verts ombrages que toutes les belles touristes viennent montrer leurs toilettes élégantes. Les robes roses, blanches, bleues, vertes, de mousseline, de soie, de moire, garnies de malines, de Valenciennes, les écharpes, les châles en crêpe de Chine, les Marie- Antoinette en dentelles, les chapeaux frais, gracieux, coquets, aux beaux rubans, aux fleurs délicates, les bracelets splendides, les riches celliers, les broches diamantées, les perles et les pierres fines, parent , ornent et décorent toutes les coquettes promeneuses, au milieu desquelles brille M lle de Mondrigo et sa mère ; une foule d’adorateurs empressés papillonnent autour d’elles.
Quand ces dames préfèrent sortir en voiture ou à cheval, de brillants équipages ou de fringants coursiers les attendent; elles vont alors sur le Marteau, autre belle promenade ayant trois avenues : une pour les piétons, une pour les cavaliers et une pour les voitures. Là encore, Eugénie brille dans un beau coupé ou montée sur un pursang, car elle excelle à conduire un équipage, et elle est aussi bonne écuyère que belle amazone.
Le soir, le jardin du Waux-Hall et celui de la
salle Levos offrent d’épais ombrages à nos belles, d’agréables distractions et de nombreuses occasions de nouer des intrigues galantes. Spa était pour elles le paradis terrestre; elles voyaient éclore sous leurs pas l’amour et les plaisirs.
Eugénie faisait de , nombreuses et de longues courses dans les environs avec son beau cousin, le duc d’Ozuna. Elle mettait en œuvre toutes les ruses et les coquetteries les plus provoquantes, afin de séduire le cœur de son jeune parent et de se faire épouser. Sa mère lui avait dit de déployer avec lui tout son art d’enchanteresse pour l’enchaîner à jamais ; elle lui avait surtout recommandé de lui résister prudemment, de ne pas céder à ses désirs amoureux, de les exciter adroitement sans les satisfaire, afin de le décider à demander sa main. La jeune Espagnole avait promis de suivre ponctuellement le sage conseil et les précieux avis de sa mère expérimentée. Les langoureux épanchements, les tendres tête-à-tête, les doux ébats, les rendez-vous d’amour se multipliaient chaque jour entre les deux futurs fiancés.
Souvent, le matin, ils allaient assister au lever du soleil et admirer les splendeurs de la nature aux sommets des montagnes qui environnent la ville, ou bien, le soir, après souper, ils allaient se promener au vallon du Chaurion. Quand l’astre du jour presque à l’horizon dorait encore la montagne d’Annette et Lubin, qui domine Spa, on
pouvait alors voir, dans la vallée déserte, se glissant mystérieusement dans l’ombre, un beau cavalier ayant, penchée sur son bras, une jeune boauté svelte, à la taille élancée, aux blanches épaules, aux doux yeux bleus, à la chevelure dorée. Ce couple charmant semblait rechercher l’ombre et l’isolement. Les bras des deux promeneurs craintifs s’enlaçaient amoureusement; leurs regards languissants se cherchaient avec tendresse ; leurs bouches frémissantes s’effleuraient rapidement; on aurait pu alors entendre le bruit léger des baisers qui troublait le silence de la solitude et se répercutait dans les échos.
11 était facile de comprendre, en les voyant passer, pensifs et rêveurs, absorbés dans leur contemplation profonde, dans leur muette extase et dans leur secret bonheur, qu’un tendre sentiment et qu’un doux lien les unissaient.
Ils s’arrêtaient régulièrement sous les grands bois de haute futaie qui garnissent les deux versants du vallon; ils s’asseyaient sur un tertre couvert de mousse épaisœ et tendre. On pouvait les distinguer dans la pénombre, à la pâle clarté de la lune qui se levait lentement au sommet de la colline opposée et qui déchirait de ses rayons indiscrets le voile d’ombre qui les enveloppait. Ils semblaient oublier le monde entier dans leur solitaire bonheur, et il est certain que M 11 * de Mondrigo ne se souvenait pas de la promesse qu’elle
avait faite à sa mère de réserver pour l’époux des faveurs qui ne devaient pas être accordées à l’amant. Après de doux ébats, le groupe charmant sortait de la forêt obscure ; deux ombres légères et furtives fuyaient dans les sentiers déserts do la vallée et se dirigeaient hâtivement vers la ville; les promeneurs indiscrets et curieux, qui les rencontraient, souriaient malicieusement en les reconnaissant et dévoilaient bientôt le mystère de leur rendez-vous; souvent aussi la toilette chiffonnée d’Eugénie trahissait scs tendres faiblesses et le bonheur de son cousin. Ce dernier, en rentrant à la Redoute sa belle amie au bras, laissait deviner son bonheur en rougissant timidement sous les regards railleurs des curieux et confirmait ainsi les soupçons que le désordre de la mise de sa compagne avait fait naître. Mais on excusait facilement des faveurs que le mariage devait bientôt légitimer.
Souvent aussi, les deux amants partaient pour quelque lointain pélérinagc.
Un jour, Eugénie et le duc d’Ozuna résolurent d’aller voir la cascade de Coo, située à quatre lieues environ de Spa.
Nos deux amoureux partirent de grand matin, montés sur des chevaux solides et dociles, habitués aux longues courses dans les montagnes. Eugénie emporta derrière sa selle des habillements de rechange, afin de quitter son amazone, quand elle
le jugerait utile. Ils prirent tous les deux le chemin si pittoresque qui passe à la Géronstère, au hameau de Cour, aux Neuf-Moulins et à la fontaine du Loup.
Quand ils partirent, le soleil n’était pas encore levé, la nuit était splendide, les étoiles brillaient limpides «à la voûte d’azur que pas un seul nuage n’obscurcissait : l’atmosphère était claire et fraîche ; un silence profond régnait dans la campagne; la nature entière dormait ; on aurait pu entendre le bruit de la gravitation des astres à des millions de lieues s’ils ne se fussent pas mus dans le vide. Eugénie frissonnait de froid et d’émotion pendant le rayonnement nocturne de la chaleur terrestre vers les espaces infinis. Au moment où elle entrait dans le bois de la Géronstère, une fraîche brise agitait les cimes des arbres jusque-là immobiles; on aurait dit que la terre avait eu un frisson; la belle écuyère, d’abord effrayée de ce bruit inattendu, rapprocha vivement' sa monture de celle de son compagnon .
— Quel bruissement étrange, lui dit-elle; on dirait que quelque oiseau immense effleure de ses ailes les sommets des arbres de cette forêt, ou que quelque énorme géant les agite de son souffle puissant.
— N’aie nulle crainte, chère amie; la cause mystérieuse du phénomène que tu remarques n’est autre qu’un vent d’est qui précède ordinaire-
ment en l’annonçant le lever de l’aurore. Écoute, n’entends-tu pas dans le fourré
u Le ('liant plaintif et lent u De la grive abritée se reposant. «
Cet oiseau matinal est le premier des hôtes ailés de ces parages qui annonce l’arrivée prochaine du jour. Quand tout sommeille encore, il siffle déjà; voici le merle noir qui l’accompagne ; regarde dans ce buisson touffu, sur cette branche flexible, qui se balance, vois ce charmant petit oiseau au rouge plastron, qui nous regarde, avec ses grands yeux intelligents, d’un air surpris et étonné de nous voir si matin troubler sa solitude ; c’est un gai et vif rouge-gorge qui vient de se lever; tiens, voilà qu’il fuit en jetant un cri aigu ; nous l’avons effrayé.
— Comme ces premières palpitations de la nature à l’approche du jour sont pleines de fraîches émotions de grâce et de mélancolie, dit Eugénie.
— C’est vrai, ma belle; mais écoute encore, entends-tu un murmure lointain, un chuchotement souterrain?
— Oui !
— Nous voici sortis de la forêt, arrivés au haut de la montagne, à l’entrée de la région des bruyères fleuries: ou a d’ici un magnifique panorama : arrêtons nos chevaux un instant pour assister au
lever de l’astre du jour; regarde à l’horizon de l’orient ; tu vois ces pâles clartés qui commencent à l’envahir, ce sont les premières lueurs de l’aurore. Vois comme elles grandissent, comme elles se colorent. Écoute, entends-tu sous la mousse un bruissement?
— Oui, mon ami !
— Écoute encore, ce sont des myriades d’insectes qui se réveillent et qui font leur toilette avant de se présenter devant le grand vivificateur do la terre. Tu vas les voir apparaître tout à l’heure, frais et coquets, dispos et légers, lustrés et ailés, sautillant et volant de brin d’herbe en brin d’herbe, de gazon en gazon, de fleur en fleur, diaprés, dorés, vermillonés, azurés, argentés, marbrés, noirs, bruns, jaunes, verts, violets, etc. , etc., chantant, criant, faisant un concert aux millions de notes aiguës et discordantes.
— Oh ! que ce sera donc gentil !
— Écoute encore, mon Eugénie, ajouta le jeune duc en pressant, tendrement la main de sa compagne, car au-dessus de ce concert , donné sur la mousse et dans la bruyère, nous allons en avoir un beaucoup plus harmonieux dans la feuillée. Tous les oiseaux qui, dans ce moment encore, ont leurs jolies têtes cachées sous leurs ailes, vont se réveiller bientôt, et leur premier acte sera une invocation à l’aurore, un hymne à la lumière, à la vie; depuis le petit roitelet jusqu’au rossignol, depuis
le hoehe-queue courant dans le sillon, jusqu’à l’alouette perdue dans l’azur du ciel, tous vont chanter leur grand morceau à la nature.
— Quel bonheur! que ce sera beau, dit Eugénie, dont les yeux bleus brillaient comme deux étoiles.
— Vois, l’horizon s’illumine; déjà on aperçoit un faible quartier d’un globe de feu ; mais il grandit à vue d’œil! Déjà on en voit la moitié; puis il surgit presque tout entier; il ne touche plus à la ligne de l’horizon que par un point tangent à l’autre hémisphère ; il se détache ; le voilà échappé ; il s’élance splendide dans l’espace; il scintille; il lance des gerbes de lumières, des millions d’étincelles ; il éblouit ; chaque goutte de rosée est devenue un monde de lumière et brille des feux du diamant. La nature entière est un prodige d’incandescence et d’harmonie. Écoute, regarde, vois, entends, les trois concerts sont commencés; la bruyère, la feuillée et l’air sont peuplés de musiciens ailés; tout chante. L’harmonie universelle des êtres salue l’harmonie universelle de l’univers.
— Que tout cela est sublime, mon ami !
— Continuons notre route; maintenant nous ne risquons plus d’interrompre ce concert mélodieux.
Les deux beaux promeneurs piquèrent alors leurs coursiers et traversèrent rapidement la
bruyère fleurie. Ils arrivèrent bientôt au hameau de Cour, où ils déjeunèrent avec des œufs frais chez un paysan, pendant que leurs chevaux prenaient l’avoine. Eugénie se dora les lèvres avec le jaune d’œuf, ce qui fournit une excellente occasion au duc le les essuyer avec sa bouche, pendant que la paysanne allait leur chercher du vin à la cave. Leur léger repas terminé, ils remontèrent à cheval et continuèrent leur route. Ils descendirent bientôt par une pente boisée, d’où on a une vue magnifique , au moulin de lluy, dans lequel M l,e Eugénie de Mondrigo et M. d’Ozuna burent d’excellent lait. Arrivés ensuite près du confluent du ruisseau le Rounay et de l’Emblève, ils découvrirent un paysage de plus en plus pittoresque. Ils traversèrent des chemins couverts, des sentiers charmants, où la blanche aubépine et le troène mêlaient leur âcres parfums à celui des églantiers fleuris. Le jeune duc cueillait en passant des fleurs et des branches parfumées et il les offrait à sa belle compagne.
— Tiens, mon ange, lui disait-il, mets ces fleurs délicates à ton corsage ; elles sont moins blanches et moins tendres que ta gorge d’albâtre. Place dans tes cheveux cette églanline rose, moins parfumée qu’eux; admire ces rouges coquelicots, qui envieraient le carmin et le vermillon de tes lèvres.
— Que cette nature est belle; le gazon est tendre et moelleux, émaillé de pâquerettes comme le ciel
l’était d’étoiles cette nuit; les timides violettes semblent se cacher sous les feuilles pour s’aimer, et leur senteur trahit seule leur présence; et je crois les entendre nous dire : Aimez-vous; les roses entrouvertes sur leurs tiges, comme ta bouche, ô mon adorée ! appellent le baiser; les myosotis disent : Plus je te vois, plus je t’aime ! Les insectes invisibles qui murmurent sous les herbes fleuries; les folâtres papillons qui s’embrassent sur les tendres corolles; les beaux oiseaux du bocage qui gazouillent amoureusement; les tendres roucoulements des colombes plaintives; les chants d’amour du rossignol, les ruissellements des notes suaves et pures de son invocation sublime ; la cascade mélodieuse qui coule à flots de son gosier d’artiste ; tout nous dit : Aimez-vous ! Descendons de nos coursiers; laissons-leur paître l’herbe fleurie qui borde le chemin ; attaehons-les à un arbre ; entrons tous deux dans ce fourré solitaire, sous ces épais bocages, sous l’ombre des grands arbres et des vers bosquets. Viens, ô ma bien-aimée! sur cette tendre mousse; viens, nous serons heureux loin des regards indiscrets.
Et tous deux disparurent dans le bois touffu.
La légère et trop aimante Eugénie oublia alors de nouveau les prudentes recommandations de sa mère; elle ne refusa rien à son amant.
Quand ils revinrent rejoindre leurs chevaux, la jupe d’Eugénie était ch i donnée j et on aurait pu
remarquer des feuilles, des brins d’herbe et de mousse dans sa chevelure.
Les deux amants se mirent en route, et , après avoir dépassé la fontaine au Loup, dans un ravin profond, ils côtoyèrent la rive droite de l'Emblève et arrivèrent bientôt à la cascade de Coo. Là, un magnifique spectacle s’offrit à leurs yeux. L’Emblève est contrainte par une montagne à faire un long détour et à revenir presque au même point ; une partie de ses eaux se précipite du haut des rochers, se brise en écume et forme ainsi une jolie cascade. Comme nos deux amoureux avaient gagné bon appétit dans leur longue course, ils dînèrent bien dans un des restaurants du petit Coo, près de la chute de l’Emblève, et firent de charmantes promenades sur les rives de cette jolie rivière. Ils revinrent sentimentalement à Spa, le soir, au clair de la lune, par le chemin pittoresque et solitaire qui passe à laGleize, à la chapelle Sainte-Anne, à Stoumont, à la croix des bruyères et à Winamplnnche. Ils s’égarèrent souvent dans des taillis épais, sous do grands arbres. Ils passèrent de doux moments dans l’herbe fleurie, ou perdus dans le flot des rouges bruyères, au milieu desquelles ils disparaissaient. Il était très-tard quand ils arrivèrent à l’hôtel de Flandre. Eugénie était fatiguée, un peu pâle et défaite; son compagnon de voyage semblait aussi avoir grand besoin de repos après cette longue journée de courses et de bonheur.
Pendant ce temps-là, M rac la comtesse partageait ses loisirs et ses faveurs entre M. B et sir Hud-
son; en gens bien élevés, ces deux rivaux vivaient en bonne intelligence, se disputant galamment la faveur d’accompagner M mc de Mondrigo aux fontaines, à la promenade, au bal ou au spectacle. Ils consacraient le reste de leur temps à la roulette, et passaient ainsi leur vie entre le jeu et l’amour.
Le jeune Anglais Hamilton faisait une cour dis- • crête et réservée à M lle de Mondrigo; mais en public, et surtout devant le duc d’Ozuna, il ne dépassait jamais les limites de la plus extrême convenance. Il avait pour elle toutes les attentions délicates, toutes les prévenances aimables qu’un gentleman doit toujours avoir pour une jeune et jolie femme, mais on n’aurait jamais pu surprendre dans ses égards charmants rien qui ressemblât à de l’amour.
Eugénie lui faisait l’accueil bienveillant que l’on doit à un ami de fraîche date, elle le remerciait toujours avec affabilité de ses soins; mais elle mettait aussi une réserve extrême dans ses rapports avec lui.
Un soir que le duc d’Ozuna rentrait tard de la Redoute où il était resté à jouer une partie de la nuit, il lui sembla, en passant, entendre causer devant la porte de la chambre de sa maîtresse; il écouta et il entendit alors une voix qu’il reconnut immédiatement pour être celle du jeune Anglais