‹ Le mariage d'une EspagnoleChapitre 6 sur 9 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Une héroïne de lodging-hoiise.

Après tous les scandales que nous avons racontés, M me et M lle de Mondrigo quittèrent Spa en toute hâte, sans même attendre que les derniers devoirs fussent rendus au malheureux Hudson; elles partirent pour Paris, sans repasser à Bruxelles, par la ligne de Namur, Charleroi, Mons, Valenciennes, etc., etc.

Le trajet fut triste au commencement; vainement le poète B , qui accompagnait ces dames,

chercha à l’égayer. La comtesse de Mondrigo était

plongée dans les plus sombres réflexions. En femme positive, elle comprenait tout ce que sa position et celle de sa fille avaient de fâcheux et de précaire. Elle regrettait dans sir Hudson le millionnaire qui l’entretenait somptueusement, dont la générosité allait jusqu’à la prodigalité; elle avait aussi su apprécier, comme ils le méritaient, son humeur facile, son caractère complaisant, son savoir-vivre d’homme de bonne société, qui faisaient que jamais il ne lui témoignait ni jalousie, ni mauvaise humeur, pour les nombreuses liaisons quelle entretenait à côté de lui.

Le vieil amiral, très-vaniteux, fier de son immense fortune, prenait un grand plaisir à montrer sa maîtresse; ce qu’il recherchait, surtout dans une femme, c’était l’éclat et le luxe insolent qu’étalait M”* de Mondrigo; il se plaisait à l’afficher, à la montrer, elle et sa fille, afin qu’on les admirât, et que l’on fut jaloux de leur opulence. Peu lui importaient les infidélités de sa maitresse, pourvu quelle fut toujours brillante et recherchée; il tirait vanité de ses succès, qui rehaussaient encore son mérite à ses yeux. Maintenant qu’il était mort, M m ' de Mondrigo comprenait tout ce qu’uu pareil entreteneur avait de précieux, et elle se demandait où elle pourrait en trouver un semblable. Elle n’était pas sans inquiétude à cet égard; car, enfin, elle n’avait plus vingt ans.

L’avenir d’Eugénie la tourmentait aussi l>eau-

coup; clic voyait avec une peine profonde que tous les galants, sur lesquels elle comptait pour en faire des maris à sa fille, lui échappaient juste au moment où elle croyait les tenir irrévocablement enchaînés aux charmes de la belle Eugénie.

Elle regrettait surtout le duc. d’Ozuna; c’était un parti magnifique ; elle n’espérait pas en retrouver jamais un pareil, malgré les prédictions extraordinaires de la nécromancienne.

La perte de sir Hamilton lui était bien moins sensible; ce jeune Anglais ne lui avait pas paru assez épris d’Eugénie, ni assez généreux et surtout assez complaisant pour pouvoir en faire le inari de sa demoiselle. Elle n’avait toléré ses assiduités auprès de cette dernière que pour ne pas déplaire à sir Hudson, son amant en titre, et parce qu’elle espérait quelles resteraient secrètes. Aussi, la mort de l’infortuné Hamilton l’ avait-elle trouvée très-indifférente. Jamais un remords n’était venu, du reste, troubler ses calculs d’ambition. M mp la comtesse en était arrivée à ce degré de perfection que l’on ne rencontre que chez les personnages placés dans les sphères les plus élevées, et dont les malfaiteurs vulgaires sont ordinairement dépourvus. Sa conscience était aussi muette que celle d’un prince souverain, d’un héritier présomptif du trône ou d’un prétendant à la couronne. Causer la mort d’un homme, si cela ne lui nuisait pas, lui importait bien moins qu’une tresse mal faite ou qu’un pli

disgracieux dans sa robe. Elle avait de bonne heure inculqué ses qualités éminentes à sa fille. Aussi, Eugénie ne s’était-elle nullement préoccupée de la double catastrophe qui avait précédé son départ. Sauf quelques exclamations, qu’elle avait cru convenable de pousser quand on lui avait appris la mort de MM. Hamilton et Hudson, elle ne leur avait pas même donné un regret. Elle était d’une nature légère et insouciante, que sa mère avait encore, par ses conseils, exagérée jusqu’à l’indifférence et l’insensibilité les plus absolues.

Depuis la cruelle déception quelle avait éprouvée lors du mariage de sa sœur, elle ne se passionnait plus que pour le plaisir; les individus lui étaient fort indifférents. Peu lui importait la perte ou la mort d’un amant, elle comptait sur sa beauté

pour en retrouver dix. Et, depuis que M. B

lui avait promis, ainsi qu’à sa mère, de les présenter toutes deux à la cour impériale, elle ne rêvait plus que trône et empii'e. Elle songeait sans cesse à la haute destinée que la vieille Gitana lui avait prédite.

A Valenciennes, M. B rencontra un jeune

touriste de ses amis, le prince Camérata, qui, en revenant des eaux d’Allemagne, avait visité les bords de la Meuse. Le poète présenta ce voyageur solitaire à M mc et M l,e de Mondrigo, qui lui firent l’accueil le plus bienveillant, et, comme le jeune prince allait aussi à Paris, il fut bientôt convenu

qu’il ferait route avec ces dames, et ces dernières en parurent enchantées. Dès lors, la monotonie du voyage fut rompue ; l’entrain et la gaieté revinrent. Le prince fut aimable, empressé et galant; Eugénie gracieuse, séduisante et coquette ; sa maman, comme toujours, complaisante, adroite et intrigante.

M m ' de Mondrigo et sa demoiselle se firent expliquer toutes les beautés, toutes les joies et tous les plaisirs de la capitale par leurs compagnons de voyage.

Eugénie adressa surtout de nombreuses questions sur la cour, auxquelles le prince répondit avec la plus aimable verve et le plus grand laisser aller ; car, quoique un des habitués des régions du pouvoir, il avait conservé son franc-parler. D’autres

fois, Eugénie s’adressait à M. B , mais ce dernier

était plus réservé dans ses réponses.

— Votre souverain est un prince d’un grand mérite, lui demandait-elle?

— Oui, mademoiselle, répondait le poète ; il a un talent fort prisé, surtout aujourd’hui.

— Lequel, monsieur?

— Celui de réussir.

— Comment cela?

— En ayant su escalader le trône.

— Est-ce qu’il n’était pas l’héritier direct, légitime do la couronne; est-ce qu’il n’a pas succédé à son auguste père?

— Non, mademoiselle, répondit M. B , en

dissimulant mal un sourire que l’ignorance naïve d’Eugénie faisait naître sur ses lèvres. Sa Majesté était simplement le neveu de son oncle ; elle était proscrite, errant à l’étranger depuis trente-cinq ans, quand ses fidèles et dévoués sujets, qui avaient conservé une passion profonde pour l’illustre fondateur de sa dynastie, se sont mis un beau jour à voter pour lui et à le placer à leur tète, au nom de la souveraineté du peuple.

— Alors- Sa Majesté n’est pas un souverain légitime, par la grâce de Dieu; c’est un usurpateur, un révolutionnaire élu par le peuple.

— Non, mademoiselle, dit M. B , visible-

ment contrarié de l’ignorance de M lle Eugénie; comme je vous l’ai dit, Sa Majesté est un grand, un illustre souverain, un monarque légitime que le peuple a replacé par ses votes et ses acclamations sur le trône de son oncle, le plus grand homme des temps passés, présents et futurs.

— Pardon, monsieur, mais il me semblait avoir entendu dire souvent à la cour de Sa Majesté Isabelle, et surtout par la reine mère, que votre héros étaitun affreux tyran; qu’il avait persécuté et détrôné nos souverains bicn-aimés, qu’il avait mis notre pays à feu et à sang, qu’il l’avait pillé et plongé dans les plus grands malheurs, pour s’emparer du trône et faire proclamer son frère roi d’Espagne. 11 me souvient aussi que sœur I’atrocinio disait qu’il

était un brigand, un impie, un sacrilège, un profanateur, qui n’avait pas craint de renverser des souverains légitimes, et qui avait poussé l’infamie jusqu’à faire arrêter Notre Saint-Père pour le faire conduire par ses gendarmes dans un de ses palais, où il l’a accablé d’outrages et de mauvais traitements. Est-ce que votre grand homme ne serait pas le même que celui dont m’a parlé sœur Patrocinio?

— Si, mademoiselle, mais on vous a induite en erreur; sœur Patrocinio est une bigote, qui ne sait pas ce quelle dit. Demandez plutôt à Camérata.

— La sœur Patrocinio n’a peut-être pas tout à fait tort, mais notre ex-souverain n’en était pas moins un grand homme, dit Camérata.

— Comment, monsieur, vous osez soutenir que celui qui s’est rendu coupable de tous les forfaits que je vous ai cités était un grand homme. Oh! mon Dieu, avoir arrêté Notre Saint-Père le Pape, quelle abomination ! Comme disait le révérend père Enriqucz, mon confesseur, mieux vaudrait avoir assassiné tous les rois de la terre. N’est-ce pas vrai , maman ?

— Eugénie, vous exagérez ; vous avez tort de vous occuper de politique ; vous ne pouvez être bon juge dans de pareilles questions, qui ne regardent pas les femmes. Les mœurs et les idées politiques sont en France dilférentes de celles d’Espagne.

— Vous avez raison, chère maman, la politique ne me regarde pas; j’ai, du reste, la plus grande aversion pour elle. Je prie ces messieurs de vouloir bien excuser mon ignorance sur un sujet auquel les demoiselles de mon pays sont peu initiées. Mais, au moins, dites-moi si notre nouveau souverain est aimable, galant et beau?

— Je vais être sincère, mademoiselle, dit Camérata; il est aimable et galant, notre monarque, mais il n’est pas beau; il est même disgracieux, laid et affreux.

— Je crois que vous vous trompez, répondit

M. B ; Sa Majesté n’est pas aussi laide que

vous le prétendez. Moi, je trouve quelle n’est pas mal du tout.

— Vous en jugerez, mademoiselle, reprit Camérata en riant; figurez-vous un petit homme aux jambes courtes, comme celles d’un basset; au tronc assez long ; ayant une figure patibulaire, des cheveux plats, une raie à l’anglaise, un toupet ramené sur la tempe, un front assez grand, un peu fuyant; des yeux voilés par de grosses paupières tombantes, qui leur donnent quelque chose de louche et de faux; des joues flasques, pâles et creuses ; un nez de cacatois, d’une proéminence ridicule; d’énormes moustaches rousses, cachant une bouche disgracieuse ; une figure dévastée par les passions et les excès; un air gauche, une contenance embarrassée. Tel est le portrait physique de notre sou-

verain. Il a, en outre, un accent étranger désagréable, la parole lente, la conversation lourde. Vous verrez, mademoiselle, qu’il n’a rien de ce qu’il faut pour séduire, et, si j’étais femme, il no ferait pas mon caprice.

— Je suis de votre avis, monsieur, dit Eugénie, si le portrait que vous venez de faire est ressemblant.

— Tu oublies, sans doute, ma fille, dit M mr de Mondrigo, qu’un aussi auguste personnage ne peut jamais être laid.

— Pardon, maman, est-ce que l’empereur Soulouque, par exemple, est beau?

— La citation que tu fais, chère amie, 11e prouve rien; Soulouque est un nègre, et pour moi, comme pour tous les gens comme il faut, les nègres ne sont pas des hommes. Si sir Hamilton n’était pas mort, il t’aurait expliqué cela, lui qui a gagné beaucoup d’argent en faisant la traite de ces misérables. Cependant, pour une négresse, l’empereur Soulouque doit être un idéal de beauté.

— Et le souverain, dont je vous ai fait tout à l’heure le portrait, sera alors pour une blanche un Apollon, un Adonis, dit Camérata en riant.

— Monsieur, répondit la comtesse, la beauté, comme la morale, la justice, la religion et tout au monde, en un mot, sont choses relatives et conventionnelles. Un empereur, un roi, une reine,

Et si monsieur voulait bien nous raconter, avec les ménagements que comporte le sujet, l'histoire de cette intéressante miss, il nous ferait bien plaisir.

— Très-volontiers, madame, je vais le faire, puisque vous m’y autorisez, mais en abrégeant beaucoup, car l'histoire de cette chère miss est aussi longue que curieuse.

— Nous vous écoutons avec intérêt, dit Eugénie.

— Miss Howard est née au Wapping. Un appelle ainsi un quartier des plus misérables et des plus mal famés de Londres, situé entre Sainte- Katharine Docks et le tunnel de la Tamise. Il est presque entièrement rempli de public-hauses, de laver ns, de coffée-sh ops-h ornes , aux fenêtres desquels on lit cet écriteau significatif : beds ou bed-rooms. ou de lodging-houses, souterrains (1).

Tous ces établissements sont peuplés de filous, de pick-pockets, de voleurs, d’assassins, de filles publiques, et fréquentés par les matelots, qui, à leur débarquement à Londres, ne manquent presque jamais de venir se faire dévaliser, de l’argent qu’ils ont gagné dans une longue traversée, dans

(1) Public-house, maison, etablissement public où l’on vend du porter, de l’ale, du gin, etc. — Bed-room, coflee-shop-house, maison où l’on vend du café, des côtelettes, des biftecks, etc. — Bcd-room, lit ou chambre à lit. — Lodging-house, maison, logis, situé ordinairement dans les caves des quartiers hantés par les malfaiteurs.

ces repaires du vice, de la débauche et du crime. Les établissements publics dont nous venons de parler ne sont jamais sûrs, pas même le jourj il serait très-imprudent de s’v hasarder, surtout avec une mise convenable et quelques objets de valeur, tout minimes qu’ils soient. On ne tarderait pas à être volé, dépouillé même de son paletot et de ses bottes, et on devrait s’estimer très-heureux si on n’était pas étranglé ou asphyxié par immersion : car, à la moindre résistance, les brigands de la Tamise, qui sont les plus redoutables du monde, plongent la tète de leurs victimes dans un seau d’eau, en les tenant verticalement les jambes en l’air jusqu’à ce que mort s’en suive, et Yalderman , en constatant la mort, quand on aura repêché le cadavre dans la Tamise, où les assassins l’auront jeté, écrira dans son procès-verbal, en manière d’oraison funèbre : Mort par la grâce de Dieu. Et tout sera dit. Tant pis pour ceux qui se hasardent dans ces bouges, où la police elle-même ose à peine pénétrer.

Voilà le milieu moral où a été élevée la belle miss.

Les prêtresses de ces asiles de la débauche et du crime sont en parfaite harmonie avec les autres habitués.

Quand arrive un matelot nouvellement débarqué, un étranger ou un inconnu qu’elles supposent avoir quelque argent, ou dont les vêtements leur

semblent bons à être volés, elles lui font les plus gentilles avances ; elles le prient de leur payer un verre de gin, de porter ou d’ale, et, pendant qu’une de leurs complices distrait l’imprudent, elles glissent adroitement une dose d’opium ou de laudanum dans le verre de l’invité, qui ne tarde pas, après quelques libations, à céder au soporifique; alors on le conduit dans un bed-room de l’établissement, et on le dévalise ; on lui prend jusqu’à ses pantalons, et le lendemain, quand il se réveille et réclame ses effets et son argent au publkan, celui-ci lui répond qu’il ne les a pas vus, que la fille avec laquelle il a passé la nuit, et qu’il ne connaît pas, les a sans doute emportés. Alors, si le volé se fâche, s’il menace d’appeler la police, deux ou trois des bandits, associés au maître du lieu et qui l’ont dépouillé de compte à demi avec lui, interviennent, et signifient, laconiquement et péremptoirement, au volé qu’il doit s’estimer très-heureux d’être encore en vie, et que, s’il ne se dépêche pas à partir sans rien dire, il va lui arriver malheur. Alors l’imprudent, trop heureux d’en être quitte à si bon marché, s'empresse de disparaître, souvent dans un costume des plus primitifs. Il est peu de marins qui aient débarqué à Londres, sans avoir été pris au moins une fois à ce piège.

On rencontre, dans les bouges du Wapping, non seulement une grande quantité de femmes de tout âge, mais encore des enfants, des jeunes filles,

même jusqu’au-dessous de sept ans, qui sont dressées par leurs parents à ces infâmes manœuvres.

C’est à cette école que miss Howard a fait ses premières armes chez un certain Jack-Jung-Fitz- Roi, propriétaire d’un des bouges les plus infects de ce refuge de la canaille de Londres.

Ce que je viens de vous esquisser à grands traits se passe à la surface du sol et n’est encore rien auprès de ce qui a lieu sous terre, dans les lodginghouses, où la belle miss, aujourd’hui favorite du prince, a passé les premières années de sa jeunesse ; mais je n’oserai jamais vous narrer toutes les horreurs de ces lieux infâmes.

— Oh! racontez-nous aussi les mœurs des lodging-houses ; cela doit être curieux et nous intéressera beaucoup, dit Eugénie.

— Nous vous en prions, ajouta M'“ e de Mondrigo.

— Je céderais volontiers à vos instances, mesdames, si, moi-même, j’avais visité ces bouges, mais je ne les ai jamais vus et je ne pourrais vous

en parler que par ouï dire, tandis que M. B

leur a fait plusieurs visites lorsqu’il habitait Londres avec son ami, alors proscrit, aujourd’hui sur le trône; c’est dans ces repaires du vice et du crime qu’ils ont rencontré pour la première fois miss Howard. Veuillez demander à M. B de

vous raconter une de ses excursions dans les caves du Wapping, et votre curiosité sera satisfaite.

— Comment! Monsieur B , vous avez été

dans les lodging-houses, et vous ne nous en avez jamais parlé; cela est très-mal à vous, dit Eugénie, en faisant une moue charmante ; voyons, pour vous faire pardonner, racontez-nous une de vos excursions dans ces lieux inconnus de nous.

— Mais réellement, ma chère Eugénie, dit le poète, je ne saurai accéder à votre désir, car c’est un sujet trop peu convenable.

— Voyons, mon ami, dit M m ' la comtesse, cède au désir d’Eugénie, car moi aussi je voudrais bien connaître ces antres mystérieux du vieux Londres.

— Puisque vous m’y forcez, je cède à vos instances, et je vais vous faire le récit d’une visite que je fis avec mon souverain, alors réfugié à Londres, dans un de ces odieux logis. Depuis longtemps, le prince désirait visiter un lodging-house, le plus renommé par les brigands fameux qui le hantaient, mais nous n’osions pas nous y aventurer seuls. i\ous nous fîmes accompagner par deux olliciers de la police secrète de Londres. Suivant la recommandation de ces messieurs, nous nous étions costumés de la façon la plus modeste, n’ayant pris que fort peu d’argent sur nous et laissé tous nos bijoux à notre hôtel; le prince seul avait conservé sa montre, malgré mes observations; nous étions tous les deux armés de pistolets et de poignards, ainsi que

nos guides, et nous avions soigneusement boutonné nos paletots râpés, afin de préserver de l’atteinte despick-pockets leurs poches intérieures et celles de nos gilets, dans lesquelles se trouvaient nos armes et notre argent.

Il était environ dix heures du soir quand nous arrivâmes dans le Wapping, après avoir suivi assez longtemps la grande artère qui longe London Docks, dans laquelle nous rencontrâmes devant les publichouses et sous les becs de gaz, ainsi que cela est habituel le soir dans toutes les iues de Londres, un nombre considérable de femmes de tout âge, dont quelques-unes, belles et fraîches, attendent les chalands; nos guides nous firent prendre à droite une petite ruelle, sombre et étroite, qui conduisait à la Tamise. Un des policemen qui nous accompagnaient se plaça derrière nous, et l’autre marcha devant, en nous recommandant de faire silence et de tenir le milieu de la ruelle. Nous commençâmes à être peu rassurés et à regretter d'ètre venus nous exposer dans ces affreux quartiers, mais, par amour-propre, nous n’osâmes pas reculer. Arrivés presque au fond de la ruelle tortueuse, nos compagnons s’arrêtèrent; chacun d’eux donna la main à l’un de nous, en nous disant de nous laisser guider. Us nous introduisirent alors dans un couloir humide, fangeux et sombre, au fond duquel on apercevait une lueur blafarde; le brouillard intense de la Tamise, au milieu duquel elle luisait à peine,

nous la faisait paraître à une distance considérable. Cependant, au bout d’une trentaine de pas, nos guides s’arrêtèrent de nouveau, poussèrent une porte qui roula sans bruit sur ses gonds, et nos deux compagnons nous dirent de nous baisser et de continuer à les suivre en descendant avec eux un escalier tournant et obscur; après avoir compté une vingtaine de marches environ, nous ai*rivâmes sur un palier obscur ; un de nos deux compagnons ouvrit une nouvelle porte et nous dit d’entrer. Nous étions dans le premier cercle de cet enfer de la misère et du crime, qui, comme celui du Dante, en a plusieurs, ainsi que nous l’apprîmes bientôt.

Après le trajet de huit ou dix minutes que nous venions de faire dans l’obscurité, nous fûmes éblouis par la lueur des becs de gaz, placés devant des réflecteurs, qui éclairaient la salle dans laquelle nous venions d’entrer. Nous ne distinguâmes pas d’abord tout ce qui nous environnait. Mais bientôt nos yeux se firent à ce nouveau milieu, et nous aperçûmes, tout auprès de nous, un grand nombre d’hommes à figures sinistres; les uns debout autour d’un comptoir d’étain; les autres assis sur des bancs autour de tables épaisses scellées dans le plancher, ainsi que les sièges. Il y avait sur ces tables des assiettes, des cuillers et des fourchettes d’étain; mais, ce qui nous parut extraordinaire, c’est que tous ces objets, ainsi que les vases de même métal qui, sur le comptoir, servaient de verres aux bu-

veurs, étaient attachés, avec des chaînes en fer, aux meubles sur lesquels ils étaient placés.

Ayant demandé à nos introducteurs les motifs de ces précautions, ils nous dirent que, si on n’attachait pas ainsi les ustensiles, il n’en resterait bientôt plus, tous les habitués du lieu étant des voleurs. Pendant que nous prenions une pinte de stout, je considérai plus attentivement les habitués du lieu, et je remarquai que tous avaient l’air d’être forts, robustes et bien portants; le vice, l’orgie et la débauche étaient peints sur leurs traits beaucoup plus que la misère. J’en fis l’observation à un de nos policemen.

— Ces gens-là, me dit-il, sont la fine fleur des brigands de Londres ; ce sont les aristocrates de la haute pègre; tous vivent très-bien; il ne leur manque jamais rien. Ils viennent ici chaque soir; c’est leur Bourse à eux, leur Royal Exchange, et tel, que vous voyez là tout dépenaillé, est un capitaliste du vol, un riche actionnaire, directeur d’une puissante association industrielle, qui a pour objet le vol à main armée et souvent l’assassinat.

— Vous plaisantez sans doute, dis-je à mou narrateur, étonné de son langage.

— Non, monsieur, me dit-il, je parle trèssérieusement; les malfaiteurs ont établi entre eux des sociétés en commandite qui ont le vol* pour objet; ils ont émis des actions au porteur qui ont cours, non seulement parmi eux, mais encore qui

sont acceptées par certains industriels de Whitechapel et même, il faut l'avouer, dans certaines maisons de la Cité.

— Cela n’est pas possible.

— Si, monsieur, cela est très-possible et existe. Quand la bande associée a fait un bon coup, les actions haussent; si, au contraire, elle a échoué dans une de ses entreprises, dites industrielles, si quelques-uns de ses plus adroits filous, de ses pick-pockcts en renom et de ses plus redoutés chefs sont arrêtés, les valeurs baissent.

— Mais alors, puisque ces faits sont connus, pourquoi l’autorité ne sévit-elle pas, pourquoi tolère-t-elle des refuges de bandits comme celui où nous sommes, demandai-je à mon guide?

— Que voulez-vous que la police dise et fasse;, me répondit-il ; quand elle ne voit commettre aucun délit, quand elle n’a la preuve d’aucun crime, elle n’a rien à faire, sinon à surveiller; c’est ce qu’elle fait; mais cela n’empêche pas un grand nombre de méfaits de se commettre. Dans une heure, tous ces gens, que vous voyez ici, partiront pour se livrer à leurs quotidiennes tentatives criminelles. Et, pendant ce temps-là, une autre population les remplacera, celle de malheureux sans asile, qui viendront ici pour faire leur souper et pour coucher. Vous voyez cette grande marmite dans l’âtre? Elle est pleine d’eau chaude. Chaque individu qui vient ici a le droit pour

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tiL'o pence (20 centimes) de passer la nuit couché dans un coin ou assis à une de ces tables ; il peut eu outre faire cuire, dans l’eau bouillante de la marmite ou devant le feu de houille, tel aliment qui lui convient et se servir des ustensiles d’étain enchaînés aux meubles qui sont à sa disposition. En outre, il trouve ici aux prix ordinaires la consommation habituelle des public-bouses.

Le prince ayant remarqué derrière le comptoir une très-jolie fille de quinze ans au plus, exprima son étonnement de ce qu’on avait dans un pareil lieu une jeune personne aussi belle.

— C’est Élisa, lui répondit l’homme de police, la demoiselle de comptoir de l'établissement ; elle remplace le maître du lodging-house quand il sort ou quand il est, comme dans ce moment-ci, retenu en bas. Elle est digne de sa confiance, et elle remplit toutes ses fonctions avec succès. Cette jeune fille est aussi adroite qu’intelligente, et les plus redoutés brigands du Wapping n’oseraient lui faire le moindre mal. — - Vous apercevez là-bas, dans ce coin, ce colosse aux cheveux crépus, à la peau olivâtre, aux dents blanches, qui la dévore des yeux; c’est un métis, moitié nègre moitié indien, le marin Sampaïo, l’amant, de la jeune fille du comptoir; il est chargé de veiller sur elle et sur le maître du lieu, et malheur à celui qui oserait les toucher; il le broyerait dans ses deux poignets de fer.

Nous témoignâmes notre surprise de ce qu’une aussi jeune et aussi jolie fille fut la maîtresse de ce grossier personnage. Notre cicérone ajouta :

— Comme je vous l’ai dit, Elisa est une fille précoce ; non seulement elle a le marin Sampaïo pour amant, mais encore, toutes les fois qu’un joli garçon lui plaît, elle n’est pas cruelle avec lui, et, quand un visiteur du lodging-house veut y mettre le prix, il peut user avec elle de toutes les privautés. Sampaïo grogne un peu, mais elle a bientôt calmé cette brute avec quelques verres de gin ou de wiskey.

Nous fûmes toujours de plus en plus surpris, de plus en plus stupéfaits de tout ce que nous entendîmes. Le prince, depuis les dernières explications de notre guide, regardait la jeune Élisa avec un redoublement d’attention.

Nous descendîmes ensuite dans l’étage inférieur, à quelques marches plus bas; là un spectacle encore plus triste s’offrit à nos yeux ; une multitude do malheureux étaient assis autour des tables; d’autres accroupis dans des coins, les uns buvaient ou fumaient, les autres dormaient. Nos conducteurs nous recommandèrent de redoubler de précautions et de bien surveiller nos poches, mais cette nouvelle recommandation venait un peu tard; le prince et moi nous n’avions déjà plus de foulards ; des mains invisibles nous les avaient soustraits.

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