Papiers d'État du card. Granvelle, t. II, p
attendre aucune hardiesse. Le Conseil s'exagéra à distance les difficultés de Tévasion de la princesse et trouva exorbitante la restitution de la Navarre. Il ne croyait pas à la discrétion du prince d'Albret vis-à-vis de Marguerite, et à celle de Marguerite vis-à-vis du roi; il voyait donc des embûches dans toutes les propositions. Bonvalot montrait plus d'intelligence des intérêts de l'Espagne en insistant sur la bonne foi du Béarnaise Avant tout désireux de ne pas se compromettre, le Conseil opina pour qu'aucune résolution ne fût prise avant le retour de Charles-Quint à Madrid. En attendant, l'ambassadeur devait répondre que l'empereur ne voulait pas porter atteinte à l'alliance française, et autres défaites dont le roi de Navarre connaissait la valeur*.
La négociation traîna pendant quelques mois. Les lettres se succédaient en vain. L'empereur acceptait en principe le mariage de Jeanne avec son fils, mais il n'avait pas même envoyé à son représentant en France d'instruction pour discuter les conditions proposées par Descurra. Dans un second projet de traité remis à Bonvalot le 27 décembre 1540, le prince renouvela ses demandes ; la plus importante, celle sur laquelle il n'admettait aucun accommodement, était la restitution de la Navarre en entier, avec toutes ses places fortes, et l'indenmité pour la dépossession qu'il subissait depuis 1512. Cette clause était aussi celle qui déplaisait le plus au petit-fils de Ferdinand le CathoUque. Rendre
1. Lettres de Bonvalot à l'empereur du 21 août, des 4 et 5 septembre 1540 (Arch. nat., K. 1485, n«» 20, 21 et"22).
2. Lettre de Gharles-Quint à Bonvalot, sans datetautomne 1540) (Arch. nat., K. 1485, no 8).
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la Navarre, c*était avouer qu*on avait eu tort de la prendre, et, si le prince d'Albret s'entendait avec le roi de France, c'était introduire Tennemi au cœur de l'Espagne. Il y avait un point accessoire que Descurra débattait avec un zèle ardent, la rétrocession de Tévêché de Pampelune et de Tabbaye d'Irach; à son ardeur Fambassadeur croyait reconnaître que Tespion s'attribuait ces bénéfices à lui-même ^
Au mois de février l'empereur imagina de nouveaux subterfuges pour excuser sa lenteur. Descurra était à Fontainebleau. Bonvalot le fit venir à Melun et lui confia que l'empereur s'était engagé avec le roi à ne traiter du mariage de l'infant qu'après le 21 mai \ 541 , époque où il devait accomplir sa quatorzième année. Descurra prit cette ouverture pour une nouvelle défaite ; Bonvalot écrit qu'il le vit « très-fort estonné et changer « de visage et qu'il se ressentoit extrêmement de ceste c réponse de dilation, disant que ledict seigneur € d'Albret avoit tousjours bien preveu que l'intention € de Vostre Magesté estoit de gagner temps et riens € conclurre. > La cour était à Blois. Descurra partit en toute hâte et revint à Melun le 1 5 février. Le prince d'Albret consentait à ce dernier ajournement. « Il € désire singulièrement, écrit Bonvalot, l'effect de ce € mariage et délibère de mener Madame sa fille jusques € à Angolesmes, ne faisant doubte la tirer de ce € royaulme quand il sera besoing*. > Le roi de France, après son voyage en Normandie,
i. Mémoire de Bonvalot à Fempereur, sans date (février 1541) (Arch. nat., K. 1485, no 27).
2. Lettre de Bonvalot à l'empereur du 16 février 1541 (Arch. nat., K. 1485, n* 28). Cette lettre est en français.
était venu passer Tautomne à Fontainebleau avec le roi, la reine et la princesse de Navarre, Le 8 septembre, par une déclaration particulière, il concéda aux enfants à venir du duc de Clèves et de Jeanne d'Albret, bien que princes étrangers, le droit de recueillir et de posséder des terres en France. Le 1 il signa le traité d'alliance. Il reçut bientôt de graves nouvelles. Le bruit se répandait en Italie que l'empereur, au lieu de remettre le Milanais au roi de France, en avait disposé par acte en faveur de son fils , conmie pour s'interdire à luimême toute condescendance vis-à-vis des prétentions de son rival. Cette donation était une bravade ou une réponse aux excitations de la politique fi'ançaise en Allemagne ; longtemps la cour refusa d'y croire. Cependant des rapports certains confirmèrent le bruit public ; l'acte de donation lui-même fut signé le 10 octobre ^ Le roi, prévenu d'avance, l'accueillit sans émotion; il ne publia ni protestation ni réserve; mais les actes remplacèrent les paroles. Le comte Christophe d'Oldenbourg reçut des ordres et des sonmies d'argent pour étendre ses levées d'hommes dans le duché de Clèves et dans l'Allemagne rhénane ; il s'acquitta si ouvertement de sa mission, il rassembla, il arma tant de troupes que le duc de Clèves, qui voulait attendre au moins jusqu'à la fin de l'hiver pour entrer en campagne, fut obligé de demander au roi de désavouer ce plénipotentiaire trop zélé ; le sire de Serain, ambassadeur de France à Dusseldorf, enrôla au nom du roi le
i. L'original de cet acte de donation est conservé aux archives royales d'Espagne, à Simancas. Il porte un sceau d'or (Gachard, Correspondance de Philippe II, t. I, p. 33, note).
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comte de Redburg, capitaine célèbre dans les années du nord; François P' ouvrit des négociations avec les rois de Suède, de Danemarck, les électeurs de Hesse et de Saxe, l'électeur de Cologne, le duc de Wurtembei^, l'évêque de Munster S avec tous les princes protestants et même avec le Grand-Turc. « Ne luy chaut avec qui il € s'allie, > écrit le sire de Vaux, représentant, auprès de la cour de France, de la reine de Hongrie, gouver^ nante des Pays-Bas*.
On apprit bientôt à la cour par un secrétaire d'État, nonuné Ramon, la nouvelle de la prochaine invasion de la Hongrie par Soliman . Le sultan s'avançait avec une armée formidable et menaçait de pousser sa marche jusqu'au cœur de l'Allemagne. Il allait publier un manifeste où il déclarait que ce n'était pas la chrétienté qu'il voulait combattre, mais seulement la maison d'Autriche. Il pressait le roi de commencer la guerre et lui ofiâ:*ait 2,000,000 d'or pour entrer en campagne. Instruit de sa préférence pour le duc d'Orléans, son troisième fils, il promettait à ce jeune prince la couronne de Hongrie, quand elle serait conquise, et s'en-
i. Déclaration du 8 et du iO septembre 1540 ; lettre de Gruser à Ghogreff , du 9 octobre ; de l'évêque de Montpellier à la reine de Navarre, du 12 décembre; du cardinal de Tournon au duc, du 15 janvier 1541; de Barnabe de Vore à la reine de Navarre, du 25 janvier 1541; du roi au s. de Serain; du duc à Ghogreff, du 18 février; des conseillers du duc à Wachtendouck et à Olisleger et à Ghogreff, du 25 février; de Gruser à Ghogreff, du 25 mars et du 30 mars; d'Olisleger à Ghogreff, du 11 mars (Arch. deDusseldorf, Julich-Berg, n* 17, fol. 123, 161, 165, 170, 176, 180, 469, 470, 181, 190, 200, 209, 211, 214; — Ibid., n^ 16 1/2, pièce 1).
2. Lettre du s. de Yaùx du 8 avril 1541 (Arch. de Bruxelles, Correspond, de Gharles-Quint avec Marie de Hongrie, f. 34).
gageait à obtenir l'assentiment des magnats ^ Le roi, craignant une attaque des impériaux en Italie, répondit qu'il voulait demeurer fidèle à la trêve de Nice. Ainsi les deux grands rivaux, chacun de leur côté, protestaient de leurs intentions pacifiques.
Les événements invitaient François P' et le duc de Clèves à resserrer leur alliance. Le 1 6 janvier, le secrétaire Frotté, au nom de la reine Marguerite, invita le duc à venir à Fontainebleau. Le duc n'avait pas espéré recueillir si promptement le fruit de son alliance. Use hâta d'envoyer deux messagers, Jean Dorinck et Antoine*, et se disposa à les suivre. Le 18 février, ses conseillers écrivent à l'ambassadeur Cruser que leur maître partira la semaine prochaine, et qu'il apportera les présents promis aux principaux courtisans. Le duc mettait sa confiance en la reine de Navarre et se laissait guider par ses conseils. Il touchait au comble de ses vœux; tout semblait préparé pour la célébration du mariage. Mais à ce point de la négociation, on voit poindre un peu d'hésitation dans les cor^ respondances; les agents français font allusion à certaines réserves, sans doute celles qu'imposait le jeune âge de la princesse ; le duc de son côté se plaint de malentendus. A la fin de février, il reçoit de Cruser une communication embarrassée qui conclut à un ajournement du voyage ^. En même temps le roi quittait Fon-
1 . Lettre de révoque de Montpellier, ambassadeur à Venise, à la reine Marguerite, du 12 décembre 1540; lettre de Cruser à Ghogreff (Arch. de Dusseldorf; Julich-Berg, no 17, f. 170 et 209).
2. Ce personnage n'est pas autrement nommé dans la lettre de créance du duc de Clèves, datée du 18 février (Arch. de Dusseldorf, Julich-Berg, n© 17, fol. 181).
3. Lettre de Frotté au duc du 16 janv. 1541, du duc à Ghogreff
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taînebleau pour aller à Blois ; Jeanne de Navarre rentrait au château de Plessis-les-Tours , et le prince d*Albret, accompagné de Marguerite d'Angoulême, prenait le chemin du Béam. Ils partirent de Tours le 21 mars. Descurrales accompagna jusqu*à Ghàtellerault et revint à Amboise auprès de l'ambassadeur d'Espagne *. Ces nouvelles arrivées coup sur coup firent craindre au duc un changement dans les dispositions du roi. Son dépit fut très-vif. Il envoya à la cour deux nouveaux messagers, Alexandre de Drimbom et Pierre de Aldenhowe, chargés de transmettre ses plaintes. Mais le mariage n'était qu'ajourné. Jeanne était tombée malade. Dorinck revint à Arnheim et donna au duc Guillaume des explications satisfaisantes. Une lettre des ambassadeurs clévois au maréchal de Wachtendouck et au chancelier Olisleger dissipa les derniers nuages. Le roi, toujours bienveillant pour le duc de Clèves, le convoquait à Amboise pour les fêtes de Pâques ; la présence de la reine de Navarre à la cour, à l'époque de l'arrivée de son gendre, était au moins incertaine, mais son absence ne devait rien modifier aux engagements signés à Anet. Cette réponse fut soumise à l'électeur de Saxe, comme au conseiller naturel du duc de Clèves *.
du iS février 1541, deGhogreffà Olisleger du 22 février 1541, des conseillers du duc à Olisleger, s. d., autre lettre à Ghogreff du 23 février 1541 (Arch. de Dusseldorf, Julich-Berg, n* 17, f. 177, 181, 187, 190, 195).
1. A la suite du mariage de Jeanne d'Albret avec le duc de Clèves, Descurra adressa à Tempereur un mémoire détaillé où les moindres circonstances sont rapportées. C'est ce mémoire qui nous a servi de guide dans le récit qui va suivre. Il est écrit en espagnol. Il est conservé aux Archives nationales, K. 1492, n» 14.
2. Lettre des conseillers du duc à Ghogreff du 25 février 1541,
La correspondance échangée entre les deux cours pendant le mois de mars fiit extrêmement amicale. Un des capitaines allemands engagés par le roi, le comte d'Oldenburg, continuait à enrôler des lansquenets dans le duché de Gueldre. Cette levée prématurée compromettait le duc vis-à-vis de la diète; Gruser obtint du roi le désaveu du comte. L'invitation au duc de venir à Âmboise, au temps de Pâques, afin de faire sa cour au roi, fiit réitérée. Le roi et la reine de Navarre devaient arriver immédiatement après lui. François P' s'engagea < sur l'honneur > avec Gruser à lever tous les obstacles qui s'opposeraient au mariage ; il montrait même plus d'empressement que le duc, au moins sur les dates. Il envoya à Âmheim le Bossut de Longueval, son valet de chambre, favori de la duchesse d'Estampes, un des agents secrets qu'il employait dans les missions délicates. Il fit étudier la route la plus sûre et conseilla au duc celle de Trêves et de Metz de préférence à toutes les autres ^ Â la fin de mars on attendait le duc de Glèvesàlacour*. Le roi envoya deux gentilshommes au roi de Navarre pour lui annoncer l'arrivée prochaine du duc et lui réclamer l'exécution des promesses souscrites à Anet^.
Le contrat de mariage signé à Ânet équivalait pour le duc de Glèves à une déclaration de guerre à Gharles-
et à Olisleger du 27 février (Arch. de Dusseldorf, Julich-Berg, no 17, f. 200 et 205).
1. Lettres d'Olisleger à Ghogreff du 11 mars 1541 (Arch. de Dusseldorf, Julich-Berg, n» 16, f. 1). Lettres de Gruser à Ghogreff du 25 mars et du 30 mars (Ibid., n* 17, f. 209, 216, 214 et 211).