‹ Le mariage de Jeanne d'AlbretChapitre 23 sur 66 · Rapport de Descurra · texte numérisé non relu

Rapport de Descurra

Quint. Guillaume se rendait compte de la portée de cet acte, et, sans se faire illusion sur la clémence impériale, il travaillait à se créer des amis à la diète. L'Allemagne était alors déchirée par les deux grands partis, les catholiques et les luthériens. Convaincu que l'unité de l'empire pouvait sombrer au miUeu de ces querelles, l'empereur avait résolu, malgré l'opposition du pape, de réunir en une sorte de Concile national, sous le nom de diète, les tenants des deux opinions, de provoquer une profession de foi générale, si l'on pouvait se mettre d'accord, et de l'imposer, les armes à la main, à toute l'Allemagne; la même assemblée, transformée en cour de justice, devait trancher quelques affaires litigieuses, notamment celle de la souveraineté du duché de Gueldres. Une réunion préparatoire, tenue à Haguenau en 1 540, essaya de délimiter le programme des matières à discuter, mais les docteurs ne purent se mettre d'accord, même sur la nomenclature des points contestés; ils se transportèrent à Smalkade, puis à Spire. Enfin la conférence s'ouvrit solennellement à Worms le 28 octobre 1540, sous la présidence du chancelier Perrenot de Granvelle. L'illustre Melanchton d'un côté, et Jean Eckius de l'autre, y remplirent le rôle principal. Dès les premières séances les théologiens dissidents s'égarèrent dans des arguties sans bonne foi et sans fin ; certaines questions d'ambition personnelle, des rivalités inavouées entre les princes compliquèrent la dispute; il parut bientôt évident que la diète de Worms n'amènerait aucun résultat. Le duc de Clèves, qui ne s'inquiétait que de politique, s'appUqua par d'habiles concessions à ménager les deux partis. Dans les questions les plus épineuses, celle du mariage des prêtres et

celle de la communion sous les deux espèces, il prit une position intermédiaire. Nous renonçons à exposer par quelles subtilités théologiques ses ambassadeurs justifiaient leur système. Le- crédit du roi de France, dont le duc semblait être le porte-voix, donnait de l'autorité à ses représentants. De la cour de France, la reine Marguerite, toujours passionnée pour la controverse religieuse, suivait les conférences; elle écrivait à son futur gendre des lettres empreintes d'un tel mysticisme que Gruser conseilla de les traduire en latin et de les communiquer aux princes protestants, afin de les convaincre de son attachement à leur cause. Ces petites habiletés réussirent assez bien au duc de Clèves. Plusieurs réformateurs entrèrent en correspondance avec la reine de Navarre. L'influence de cette princesse servit à son gendre; les protestants s'habituèrent à le considérer conmie leur médiateur auprès du roi. Les relations de voisinage et de parenté achevèrent de les lier à la cause du jeune prince ; et Granvelle put informer secrètement son maître que le duc Guillaume serait soutenu par la majorité de la diète, même contre l'empereur*. Ces tendances reconnues, Charles-Quint sentit qu'il ne pourrait tirer aucun parti de l'assemblée de Worms. Au conmiencement de janvier il lui ordonna de se dissoudre ; il convoqua les princes à une nouvelle diète à Ratisbonne, sous sa présidence, pour le printemps suivant. Le duc reçut une citation menaçante :

1. Lettre de Vergerius à la reine de Navarre du 18 décembre 1540 ; lettre de Gruser au duc de Clèves du 15 janvier 1541 ; lettre du cardinal de Tournon au duc du 15 janvier 1541 ; lettre de Barnabe de Vore à la reine de Navarre du 25 janvier 1541 (Archives de Dusseldorf, Julich-Berg, n* 17, f. 168, 174, 176, 180).

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Vous savez comme et par quelz indheuz et inexcusables moyens avez injustement occuppé et détenez de vostre auctorité privée, contre toute raison et équicté, et les constitutions, droits et loix du Saint Empire et au contempnement de la supériorité et preheminence dUcelluy, et à nostre trop grand et intoUérable préjudice les duchés de Gueidres et comtés de

Zutphen Et combien que vostre debvoir vous oblige d*estre

à ladicte diète, à laquelle avez esté expressément mandé, néantmoins dabondant vous ordonnons de comparoir personnellement pour cestuy particulier affaire en dedans quarante jours pour terme peremptoire^.

Les États du duché de Gueidres et du comté de Zutphen furent également convoqués à la diète de Ratisbonne c pour nous accepter, écrit Charles-Quint, € tenir et recevoir pour vostre vraydroicturier et legi- € time seigneur, tel que fiimes et devons estre*. >

Les États et le duc envoyèrent, chacun de leur côté, une députation à la diète^; Guillaume même faisait grand bruit de ses préparatifs pour s'y rendre en personne et laissait croire aux impériaux qu'il comparaîtrait à la barre en accusé, prêt à se soumettre à l'arrêt de ses juges. Tout à coup, le 11 avril, le docteur Olisleger, chef de son conseil, se présenta à l'improviste à la chambre des États de Dusseldorf et donna lecture d'une déclaration inattendue : le

1. Lettres de l'empereur au duc de Glèves (Arch. de Bruxelles, Correspondance de Charles-Quint avec Marie de Hongrie, f. 3, copie authentiquée). Ces lettres sont imprimées aux Pièces justifia catives,

2. Lettre de l'empereur aux États du duché de Gueidres et comté de Zutphen (ihid., f. 7, copie authentiquée).

3. Acte de nomination des députés du duc de Clèves (Lacomblet, Urhundenbuch fur die Geschichte des Niederrheins, t. IV, 2« partie, p. 669).

duc, malheureusement assuré, dit-il, de n'obtenir en mariage la nièce de l'empereur, Christine de Milan, qu'au prix de la renonciation au duché de Gueldres, informait l'assemblée qu'il avait signé des conventions matrimoniales avec la princesse de Navarre sous le bon plaisir du roi de France et qu'il se rendait à la cour pour l'épousera Le même jour il part de Dusseldorf, où était sa mère, prend la route de France en poste, déguisé, suivi seulement de trois seigneurs, Jean de Ryfferscheidt, François de Manderscheidt, Wyrich de Oberstein*. Le 20 il arrive à Paris et se loge secrètement à l'abbaye Saint-Germain, qui appartenait au cardinal de Tournon. Sa maison, qui l'avait suivi en désordre, ne le rejoignit qu'au bout de quelques jours ; elle se composait de seigneurs, d'écuyers et de pages, formant une suite de 70 chevaux.

Le duc déjouait par ce hardi voyage l'attente des estaffiers impériaux postés sur sa route. Il s'était fait précéder de lettres à Cruser et au roi de France; il avait envoyé un messager au roi et à la reine de Navarre ; chacun lui souhaita la bienvenue. François P' lui envoya de Ghenonceaux, pour lui faire honneur, le duc de Nevers, capitaine des cent gentilshonunes de sa maison, et le Bossut de LonguevaP. Le roi et la reine

1. Mémoire daté du 11 avril 1541 (Arch. de Dusseldorf, Julich- Berg, no 16, pièce 15).

2. Zeitschrift des Bergischen Geschichtsvereins, t. I, p. 1. M. le docteur Hariess, archiviste d'état à Dusseldorf, a publié dans ce recueil une chronique du voyage du duc Guillaume en France, rédigée par le docteur Olisleger.

3. Lettres des conseillers du duc, du duc de Glèves, du roi, du duc de Nevers, du roi de Navarre, du cardinal de Tournon et autres, écrites du 10 au 25 avril 1541 (Arch. de Dusseldorf,

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de Navarre n'étaient pas encore arrivés à la cour. Le duc s'excusa de les avoir précédés. Quelques jours se passèrent en fêtes de réception; Guillaume visita le château de Fontainebleau. Marguerite le félicita de sa prochaine entrevue avec le roi < dont je suis mer- « veilleusement ayse, écrit-elle, tant pour la joye que « je crois que vous aurés de voir le dist seigneur que « pour celle que je say qu'il aura de vous voir pour c la bonne afecsion qu'il vous a toursjours portée. > Elle était malade et se ménageait peut-être de nouveaux subterfuges, mais elle les exprimait dans des termes d'une affection si vive que le duc ne pouvait s'en offenser : < Et quant à ma maladie, elle ne € sauroit estre si grande quelle seust passer le désir c que jay destre le plus toust quil me sera possible € devers le Roy ou j'espère de vous voir*. > Le duc ' recevait comme il convient ces chaleureux messages, mais il attendait avec impatience le retour des gentilshonmies expédiés en Béarn à la fin de mars par le roi. Enfin arriva la réponse de Henri d'Albret.

Le roi de Navarre avait quitté la cour mécontent du roi*; sa réponse était la conséquence de son dépit. Fidèle à son système d'atermoiement, il disait que sa fille était trop jeune pour se marier, qu'elle était maigre

JuUch-Berg, n* 17, f. 218, 438, 220, 439, 455, 458, 221, 222, 223, 224, 227 et 249).

1. Lettre à Ghogreff sans date ni signature; lettre de la reine de Navarre au duc, sans date (Arch. de Dusseldorf, Julich-Berg, n® 17, f. 227 et 459). Cette dernière lettre est imprimée aux Pièces justificatives,

2. Lettre du s. de Vaux à la reine de Hongrie du 8 avril 1541 (Arch. de Bruxelles , Correspondance de Charles-Quint avec Marie de Hongrie, f. 34, copie authentiquée).

et faible et qu'avant deux ans il ne consentirait pas à la donner à un époux*. Marguerite trouvait de nouveaux prétextes; elle écrivait que Henri d'Albret avait fait une chute grave et qu'il allait se rendre, au mois de mai, aux eaux de Gauterets < où il se fait tous les

< jours des cures merveilleuses. > Elle-même se disposait à l'y rejoindre c pour le garder d'ennuyer et

< faire pour luy ses affaires; car, tant que l'on est

< aux baings, il faut vivre corne ung enfant. > Elle cherchait à détourner l'attention du roi par de nouveaux projets et lui parlait, conmie d'un vœu des Espagnols, du mariage de la princesse Marguerite avec l'infant, fils de Charles-Quint*. Elle était malade et ne pouvait se mettre en route. < Il mest tombé ung

< caterre sur la mytié du cors, écrit-elle au duc, quy € me contraint demeurer au list; mes jespere par « layde du grant médecin que jen eschaperé, combien

< que jusques ycy ny vois gueres damendemant

< Au mieux que les médecins me prommettent, c'est c que, après avoir pris les baings naturelz,qui sont en

< ce païs, ilz espèrent que je gueriray, y sera la fin de

< may 3 > Le duc, qui ne se laissait pas distraire de

1. f El principe respondio que su hija era de tierna edad para casar tau presto y que de aqui a dos annos se podria casar y nos autes porque en muguna manera se sufria poder dormir ella con hombre por estar muy flaca y debilitada. » (Rapport de Descurra.)

2. Lettres de Marguerite d'Angoulême, édit. de la Soc, de î'hist. de France, t. II, p. 188. Il est plusieurs fols question de ce mariage dans les Mémoires de Ribier, dans les Papiers d'État de GraU" velle, et dans les lettres inédites de Bonvalot que nous avons déjà analysées.

3. Lettre de Marguerite au duc de Glèves (Arch. de Dusseldorf,

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son but par les délices de la cour de Fontainebleau, écrivait des lettres pleines de doléances sur la maladie du roi et de la reine de Navarre, mais où perçait, au milieu des compliments, le vif désir d'atteindre enfin le but de son voyage. Marguerite parut piquée; elle se plaignit < de Testrangetté, dit-elle, que depuis le moys de c février j'ay trouvé en votre embassadeur; car, au c lieu de guaigner le Roy de Navarre a trouver bon € ce maryage, il a fait tout le contraire, comme sy c par force vous pretandiés davoir notre fille sans € chercher notre amytié ny aliénée. > Cruser avait dit que son maître n'avait nul souci des parents de la princesse puisqu'il ne tenait sa femme que du roi. Le duc, informé de ces propos, se hâta de faire amende honorable par une lettre solennelle datée de Fontainebleau, du 30 avril*.

Ces lenteurs, ces prétextes ressemblaient à une fin de non-recevoir. Guillaume rappela au roi ses engagements*. François P% piqué dans son honneur de gentilhomme, envoya un nouveau message au roi de Navarre pour presser son arrivée à la cour. Le prince trouva de nouvelles occasions de délai dans l'appui de

Julich-Bergh, n» 17, f. 432). Cette lettre est imprimée aux Pièces jtistificatives,

1. Lettres du duc au roi de Navarre, au roi de France, au cardinal de Tournon, à la reine de Navarre et réponse de Marguerite écrites du 25 au 30 avril 1541 (Archives de Dusseldorf, Julich- Berg, n« il, f. 225, 247, 248, 432, 431). La lettre de Marguerite est imprimée aux Pièces jmtificatives.

2. f El duque de Gleves envio a decir al rey que el era venido con confianza de casar con su sobrina como el le ténia ofrecido, y le suplicaba que en ello no hubiese falta porque sobre su palabra y seguro habia venido. » (Rapport de Descurra.)

ses sujets. Les États de Béarn étaient rassemblés ; il leur soumit les propositions du roi de France. Les États protestèrent, et Henri d'Albret répondit à François P' que ses sujets verraient avec plaisir Théritière du Béarn, leur reine future, épouser un des fils de France, mais qu'ils s'opposaient, au nom de leurs privilèges, au mariage arrêté pour elle avec un prince allemand. Un gentilhomme navarrais, le sire de Beda, porta à Amboise, avec la lettre de son maître, la protestation des trois États. Cette pièce, conservée aux archives du département des Basses-Pyrénées, mérite une attention particulière en ce qu'elle jette un jour nouveau sur les relations réciproques des rois de Navarre et de leurs sujets.

Les États remercient le roi de se soumettre aux anciennes coutumes, celle de les consulter sur le mariage des princes destinés à porter la couronne de Béarn ; ils reconnaissent la grandeur du duc de Clèves, ses droits éventuels au trône impérial, mais ils rappellent que le plus grand des biens pour eux < est < davoyr leur roy, prince et seigneur près d'eulx >, que, plus le duc de Clèves sera grand et puissant en Allemagne, moins il pourra résider en Béarn ; ils ont besoin d'appui et d'alliance et ne peuvent attendre ni alliance ni appui d'un prince du nord de l'Allemagne, séparé de la Navarre par la largeur du royaume de France. Par ces motifs les États conseillent de nouvelles alliances avec la maison de France, à l'exclusion des princes étrangers. Ici la remontrance contient ces belles déclarations, qui donnent une grande idée du peuple qui les signe et de la maison royale à qui elles sont adressées : < Et s'il vous plaist. Sire, suivre ceste

c Yoye, prenés de noz biens tout ce qu'il vous plaira, € car vos dictz subjects se sont sy bien trouvés, € ayant, vous et vos dicts prédécesseurs, alliance en € France, que, pour Tentretenyr, ils n'y vouldroient € espargner leurs personnes et biens*. >

Le roi reçut fort mal la requête du sire de Beda. Il dit que le duc de Clèves était un grand et noble prince^, que Jeanne lui était promise, que les anciens privilèges du Béarn étaient sans valeur dans les questions particulières aux membres de la famille royale, qu'il n'avait jamais consulté ses sujets sur le mariage de ses enfants et que Henri d'Albret jouissait de la même indépendance. < Vous direz au roi de Navarre, mon € frère, qu'il a déjà promis au duc de Clèves la main € de sa fille; ce qui est promis doit se tenir; s'il s'y € refusait, le duc de Clèves, qui est homme de bien, € aurait le droit de l'exiger; et, s'il m'y force, moi- € même je marierai sa fille, non conmie princesse de € Navarre, mais conmie fille de la maison d'Albret^. > Le sire de Beda revint à Pau avec ces paroles menaçantes. Le roi de France était tout-puissant. Suzerain du Béarn, capable de tout sacrifier aux convenances de sa politique, il pouvait disposer de la princesse

1. Nous publions aux Pièces justificatives la remontrance des États de Béarn, d'après une copie du temps conservée aux Archives de Pau (E. 572).

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