f gran y valerosa persona... » (Rapport de Descurra
3. f Y vos le direis al rey de Navarra, mi hermano, que el y a tiene prometido al duque de Gleves de casar su hija con el y lo prometido ha de cumplir. Y cuando el no lo quisiese hacer, el duque estan hombre de bien que se lo demandara; y si mucho me hace yo casare a su hija no como à a la princesse de Navarra, sino como hija de Albret. » (Rapport de Descurra.)
sans l'aveu de son père; les coutumes féodales autorisaient cette dérogation aux lois de l'autorité paternelle. Le prince répondit noblement à ce message ; il rappela au roi les services qu'il avait rendus à la couronne de France, son emprisonnement à Pavie et les périlleuses aventures au prix desquelles il avait reconquis sa liberté; malgré ces preuves de dévouement, il avait été sacrifié dans tous les traités signés avec l'Espagne ; il comparait son alliance, d'autant plus méconnue qu'elle était plus fidèle, à celle du duc de Clèves, qui n'avait encore rien fait pour mériter les faveurs du roi. Quant au contrat, le roi connaissait bien la valeur de ces stipulations que la politique noue et dénoue à son gré ; que, si le duc de Clèves voulait prendre l'engagement au sérieux, le roi de Navarre offrait de payer les 50,000 livres ; moyennant ce dédit, il était libre de reprendre sa parole.
Les représentations de Henri d'Albret ne touchèrent pas François P^ Soliman allait entrer en campagne; le roi croyait à la ruine prochaine de son rival; il sacrifiait tout à l'alliance d'un prince allemand qu'il se flattait d'opposer aux partisans de la maison d'Autriche. Il répondit qu'il ne voulait pas manquer de parole au duc de Clèves, qu'il marierait la princesse Jeanne malgré l'opposition de son père, etc. Le roi de Navarre céda enfin ; pour mieux cacher sa rancune il résolut de ne point aller à la cour et d'y envoyer la reine seule. Marguerite, pendant la durée de ces négociations, ne cessait de verser des larmes. La dure insistance de son frère, la crainte de perdre sa fille affaiblirent sa santé; elle retomba malade. Sa douleur et sa faiblesse s'aggravaient des reproches de Henri
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d'Âlbret. < Ne pleurez pas. Madame, lui disait-il, car c vous êtes la cause de ces malheurs; sans vous je
< me serais arrangé de telle façon que les choses ne c seraient pas arrivées à ce point ^ > Marguerite avouait que le prince avait raison, que sa condescendance pour les désirs de François P' avait causé les maux de la maison d'Âlbret; mais pourquoi récriminer? Le passé était sans remède ; il fallait en trouver un pour l'avenir; elle inventa de faire faire devant témoins à la jeune princesse une protestation ainsi conçue : c Je proteste dès à présent devant vous que
< je ne veux pas, que je n'ai pas la volonté de me « marier avec le duc de Clèves et je jure dès à pré- € sent de n'être jamais sa femme. Et si par hazard je € promettais d'être son épouse et sa femme, ce sera c parce que je crains que le roi ne fasse du mal au € roi, mon père. Je fais cette protestation devant vous € pour que vous soyez témoins ; je signe cette écriture c et protestation et je vous prie de la signer comme € témoins'. > Cette idée plut au prince, mais il dit à sa fenome : < A quoi sert cet acte? Vous avertirez le € roi comme vous en avez l'habitude'. > Il se méfiait
1. f No lloreis, senora, que vos sois causa de todos estos maies; sino fuera por vos yo me remediaria antes que en esto vimeran las cosas. » (Rapport de Descurra.)
2. Proteste desde ahora ante vos otros que no quiero ni tengo voluntad de casarme con el duque de Gleves y juro desde ahora de no ser muger suya. Y si por caso prometiese yo de ser su esposa y muger, sera por el temor que tengo que el rey al rey, my padre, le hara mal. Y esta protestacion hago ante vos otros para que seais testigos ; y firme esta escritura y protestacion y ruego à vos otros que lo firmeis por testigos. t (Rapport de Descurra.)
3. c Que aprovedia que se haga eso y despues vos avisareis como habeis acostumbrado. » (Rapport de Descurra.)
de Mai^erite et de sa grande faiblesse : c Sire, dit^ c elle, je vous jure de ne jamais le révéler au roi ni à € personne du monde; je vous donne cette parole et c cette assurance; et je vous supplie de faire dresser c la protestation. Je m'arrangerai avec le roi et avec c le duc de Glèves de façon à ne célébrer que les fîan- € cailles. Gela fait, nous pourrons marier notre fille
< dans trois ou quatre ans avec le duc d'Orléans. En
< attendant, aussitôt qu'elle sera fiancée, je la ramè- € nerai en Béam. J'arrangerai ce voyage avec le duc € lui-même et je me servirai de lui pour obtenir du
< roi l'autorisation de la conduire au milieu de ses € futurs sujets*. > Ces paroles pouvaient rassurer le roi de Navarre. Cependant il dit à la reine : € Qu'il
< soit ainsi fait puisque vous le voulez ; mais apprenez € que si le roi en a connaissance, je m'en prendrai à € vous, et je vous réserve en ce cas une aussi mau-
< vaise vieillesse que nulle femme l'aura jamais eue'. > Avant de se rendre à la cour, Marguerite envoya un agent secret au château de Plessis-les-Tours. La protestation fut dressée en présence de la princesse, de la
1. f Senor, yo os prometo mi fe que yo jamas lo diga al rey ni a persona del mundo; y os doy tal palaJbra y seguridad. Y os suplico que se haga la protestacion. Y yo hare con el rey y el duque que no haya con su mano de matrimonio sino solo despo^ sar. Y hecha esta diligencia, la padremos casar con el duque de Orliens de aqui à très o cuatro anos. Y ahora luego que fuere disposada yo hare que mi hija venga a Bearne. Y esto negociare con el mismo duque que hable al rey para que venga nuestra hija a ver a nuestros subditos. » (Rapport de Descurra.)
2. € Sea asi puesque asi quereis ; mas sabed que si de esto hiciere sentimiento el rey^ yo la tomo sobre vos ; y os prometo que sera en tan mala veyez para vos como nunca fue para muger. » (Rapport de Descurra.)
dame Aymée de Lafayette, sa gouvernante, de la vicomtesse de Lavedan, fille de la dame de Lafayette, et du vicomte de Lavedan, son gendre^
Au moment où la reine Marguerite allait quitter Pau, arriva un gentilhomme du duc de Qèves, chargé d'une mission nouvelle. Le duc écrivait qu'il connaissait la violence que le roi de France imposait à sa sœur, qu'il ne voulait pas épouser la princesse malgré son père et sa mère. Quant à lui, il reprendrait sans regret le chemin de ses Ëtats, pourvu que le roi de Navarre jurât de lui donner sa fille dans deux ans. Cette proposition faisait entrer les négociations dans une phase nouvelle. Henri aurait pu promettre, sauf à ne pas tenir, manière d'agir fort usitée en tout temps, mais surtout au xvi* siècle. Il aima mieux répondre avec franchise. Il écrivit qu'en refusant Jeanne au duc de Glèves, il agissait en ami du duché de Gueldres aussi bien que du Béarn. Dans l'état de rivalité où vivaient Charles-Quint et François P% il était dangereux pour deux petits princes de nouer par un mariage une alliance indissoluble; les deux souverains de France et d'Espagne pouvaient se réconcilier, et, en ce cas, quelle pouvait être la destinée du duché de Gueldres et du Béarn? moyennant une compensation quelconque, en Italie par exemple, François P' livrerait sans scrupule ses alliés à l'Empereur. La guerre était proche; le roi de France s'y préparait sans relâche;
1. Cette première protestation ne nous est connue que par le rapport de Descurra ; elle ne doit pas être confondue avec celles que Jeanne signa plus tard ; mais le premier acte d'opposition qui soit arrivé jusqu'à nous, daté de la veille des fiançailles, mentionne des protestations antérieures. Voyez plus loin, p. 114.
il aurait besoin d'alliés; il paierait alors bien cher le concours des petites puissances, mais ni le Béam ni la Gueldre n'obtiendraient rien de lui s'il les trouvait déjà liés au sort de la France. Il importait donc à chaque prince de réserver l'avenir et de ne pas immobiliser sa politique. Enfin Henri d'Albret offrait au duc de Clèves les 50,000 livres stipulées dans le contrat à titre de dédit. Ainsi il refusait d'engager, même par un serment, le sort de sa fille; il voulait garder sa liberté et laisser aux circonstances le soin de le conseiller. Suivant Descurra il dit à Marguerite qu'il ne voulait pas promettre ce qu'il ne pensait pas tenir*. On aime à retrouver cette droiture dans la conduite du grandpère de Henri IV.
Le mariage de Jeanne trouvait peu d'approbateurs en Béarn. Cependant, tel était le dévouement des sujets de la maison d'Albret, que plusieurs assemblées provinciales votèrent des dons en faveur de la princesse. La vicomte de Lomagne donna 1 ,000 écus; la vicomte de BruUois, 800 écus; Lectoure, 1,000; le comté d'Armagnac, 1,000 écus d'or; le comté de Fezensac, 2,000; Auvillars, 200; les quatre vallées d'Aure, de Magnoac, de Nestes et de Barousse, seigneuries de la Bigorre, 1 ,000 livres tournois*. Les fiefs patrimoniaux de la reine Marguerite, beaucoup plus riches, se montrèrent très-généreux. Les États du comté de Rodez se réunirent au mois de mai et
1. c Mas ao quiso el principe jurar que casaria su hija cou ei. Dijo a su muger que no queria prometer cosa que no ténia voluntad de cumplir. » (Rapport de Descurra.)
2. Archives de Pau, £. 572. Tous ces dons sont du mois d'avril ou de mai 1541.
votèrent une forte subvention*. Le tiers-état de Berry offrit à lui seul 40,000 livres tournois. Les dépenses eurent bientôt absorbé cette sonune ; un marchand de drap de Lyon, Claude Regnault, reçut à lui seul un mandat de 15,300 livres sur la donation des États du Berry'. Les États du Béam, qui s'étaient opposés au mariage, attendirent qu'il (ùt célébré. Le 27 janvier 1541 (1542), ils votèrent, c pour comport du € mariage de Madame la princesse, la sonune de « 12,000 écus, payables la moitié pour la fête de « Saint -Jean -Baptiste, l'autre moitié à la fête de « Pâques^. >
Après un séjour de quelques jours à Paris et à Fontainebleau, le duc de Clèves partit pour Amboise; le S!9 avril, il s'arrêta à Melun; le 30 à Fontainebleau; le 1 *^ mai à Étampes ; le 3 à Orléans. Sa marche était celle d'un prince du sang ; les villes et les seigneurs lui faisaient une réception triomphante. A Orléans, il coucha dans l'hôtel de Saint -Aignan, que Charles- Quint avait habité l'année précédente, et goûta comme lui aux fruits et au vin du pays. Il toucha la sonune de 4,981 livres, en vertu du traité du 1 septembre 1 540, pour l'entretien d'une compagnie de 50 honunes d'armes destinés au service du roi de France ^ Le
1. Lettres de commission du roi de Navarre du 21 avril 1541 (Bibl. nat., coU. Doat, vol. 235, f. 53).
2. Registres de Jean de Frotté, trésorier de la reine de Navarre, cités par M. le comte de Laferrière dans son livre Margue" rite d'Angouléme, p. 24.
3. Archives de Pau, G. 681 ; tome III des Établissements de Béam, f. 184, v*.
4. Mémoire de M. le docteur Harless dans le tome I de ZeitS" chrift des Bergischen Geschichtsvereins.
4 mai, il descendit la Loire jusqu'à Blois, et le 5 il arriva à Âmboise avec le duc de Nevers et Longueval. Le roi, accompagné du dauphin et du duc d'Orléans, des cardinaux et des seigneurs , le reçut avec solennité dans une des salles du château. Les fêtes commencèrent le jour même; le 6, le 7, le 8 furent marqués par des bals, des banquets, des tournois, des jeux, destinés à frapper l'esprit des seigneurs allemands et à leur laisser le souvenir de la brillante cour des Valois ^
Le 9 mai, la cour se transporta par eau à Tours. Dans l'après-midi, François P^ conduisit le prince au château de Plessis-les-Tours, auprès de Jeanne d'Albret, mais il jugea prudent d'avertir la princesse et de s'assurer par lui-même de ses dispositions. Après le dîner, le roi conseilla au duc de visiter la ville de Tours, qui passait alors, comme aujourd'hui, pour une des plus belles villes de France. De son côté, il se rendit au château et annonça à Jeanne d'Albret l'arrivée du duc de Clèves ; il lui dicta ce qu'elle aurait à répondre et loua beaucoup le duc et sa valeur.
La princesse était malade;, elle écouta paisiblement son oncle et répondit avec finesse qu'elle savait bien que le roi aimait trop sa nièce pour la donner au duc de Clèves, que pour elle, elle aimait trop le roi pour accepter la main d'un prince étranger, parce qu'elle perdrait ainsi toute occasion de voir le roi*.
d . Chronique du docteur Olisleger dans le 1. 1 de Zeitschrift des Bergischen Geschichtsvereins,
2. c La princessa entendido lo que el rey le dijo, respondio que besaba las manos de su Senoria por la merced que le habia hecho de venir à verla y que ella siempre habia conocido muy
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Jamais peut-être courtisan ne sut cacher un refus sous un prétexte plus flatteur. Jeanne avait déjà signé une protestation ; on lui avait aussi inspiré ses réponses; et le roi, qui venait au château de Plessis-les-Tours avec l'intention de lui c faire le bec, > avait été prévenu par de plus diligents que lui. Les sentiments exprimés par la princesse ne pouvaient étonner persomie. Dans la famille de Marguerite d'Angoulème, François P^ n'était pas seulement un fi*ère aimé, c'était un dieu. Sa mère, Louise de Savoie, avait passé sa vie dans l'adoration de son fils; elle avait inspiré ce culte à sa fille Marguerite. Ses lettres, ses écrits sont pleins de flatteries, de déclarations de dévouement, recouvertes des hyperboles les plus outrées. Il paraissait donc tout naturel à la cour de placer son idéal dans la vue du roi, comme dans la vue de Dieu^
entera voluntad de su senoria que no casase con el duque de Gleves por que si con el casaba nuncale veria mas ellaâ el, y que pues tanto le queria no consintiese que ella fuese tan lejos del rey de Francia. » (Rapport de Descurra.)
1 . La malheureuse Marguerite ne prévoyait pas les conséquences qu'on tirerait, un jour de cette petite faiblesse. On a imaginé de nos jours que cette noble princesse avait eu des relations coupables avec son frère. Cette calomnie traînait dans des romans en quête de scandales quand M. Génin, éditeur des lettres de Marguerite, lui donna l'autorité de son nom. Après avoir soutenu dans la préface du premier volume que rien n'était plus pur que la mémoire de la reine de Navarre, il a essayé de prouver dans la préface du second qu'elle était coupable. Ce n'est pas le lieu de réfuter cet odieux paradoxe. Il faut lire la démonstration de M. Génin pour mesurer à quelles erreurs le désir de faire du bruit peut entraîner un homme distingué. Yingt écrivains, doués de sens critique à défaut môme d'érudition, ont défendu la reine de Navarre. Mais la calomnie est-elle bien morte? Un mot, disait
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Le roi ne parut pas étonné de la passion de sa nièce pour lui; elle lui semblait toute naturelle. Il répondit qu'elle et le duc de Clèves ne quitteraient jamais la cour de France. Puis vinrent de nouveaux éloges du duc. Jeanne d'Albret accorda que le duc possédait toutes les perfections; mais elle déclara qu'elle ne voulait pas l'épouser. Alors s'engagea le dialogue suivant que nous traduisons de l'espagnol et que nous rapportons sans aucun changement :
Le Roi : c Vous m'avez dit à Fontainebleau, devant € votre mère, que vous étiez contente de vous marier € avec le duc de Clèves. Pourquoi refusez-vous main- € tenant? Qui vous a conseillé de refuser? >
Jeanne d'Albret : € Quand je répondis à Votre Majesté € à Fontainebleau que je l'épouserais avec plaisir, je c ne prévoyais pas tous les dommages qui pourraient € arriver à mon père. Si Votre Majesté veut me
Augustin Thierry, peut engendrer une erreur; il faut un volume pour la détruire.
Nous ne citerons que les principaux parmi les contemporains, ceux qui ont eu pour principal objectif la personne de la reine Marguerite, car il serait trop long d'énumérer les historiens qui ont traité ce sujet accessoirement et réduit, en passant, à leur juste valeur les affirmations de M. Genin. Yoyez Le Semeur, journal protestant, 1842 (articles attribués à M. Gh". Louandre); M. Genin essaya de répondre à la démonstration de ce journal, mais battu par la logique de son adversaire, il recula prudemment et écrivit au Semeur qu'il n'avait voulu que c protéger sa mémoire f (de Marguerite) contre Fart des futurs commentateurs. » La Remie Chrétienne, mars, avril et mai 1861; Is, Retme des Deux^Mondes , 1» août 1862 (article de M. de Lomenie); la Revue Moderne, 1" août 1866 (article de M. Franck); Leroux de Lincy, introduction de son édition de VHeptamsron; Dargaud, Histoire de la liberté religieuse; comte de Laferrière, Marguerite d'Àngouléms; etc,, etc.
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c marier, mariez-moi en France. Plutôt que d'^ouser € le duc de Clèves, j'entrerai au couvent. >
Le Roi : c Je vois bien que vous êtes avisée de ce € que vous devez dire. Qui vous a raconté ce dom- € mage qui advient à votre père? >
Jeanne d'Àlbret : c C'est un gentilhomme envoyé « à Votre Majesté par les sujets de mon père. »
Le Roi : c Vous ferez, ma fille, ce que le roi et la € reine, vos parents, vous ordonneront; et, ce que c vous avez promis, vous le tiendrez. »
Jeanne d'Albret : c Sire, le roi, mon père, ne m*opc donnera d'épouser le duc de Clèves que pour obéir c à Votre Majesté. >
Le Roi : c Oui, ils le feront, et ce mariage se fera c malgré qui que ce soit, et, si vous ne voulez pas c épouser le duc, je ne vous parlerai plus. »
La princesse se mit à pleurer et s'écria à haute voix, au grand efi^i de tous ceux qui étaient dans sa chambre : c Je me jetterai dans un puits plutôt que c de me marier avec le duc de Clèves. >
A ces mots le roi se leva furieux et dit à Aymée de Lafayette, gouvernante de la princesse : c Ah! c Madame, Madame, je vous reconnais bien. Vous c avez bien instruit ma nièce, mais vos efforts ne c réussiront pas. >
La dame de Lafayette, terrifiée, répondit : c Je ne € sais pas pourquoi Votre Majesté est en colère contre c moi. »
Le Roi éclata : c Assez ! Assez ! Je jure Dieu que j'en c ferai couper des tètes. »
La dame de Lafayette : c Je supplie Votre Majesté € de me dire pourquoi elle est si irritée contre moi. »
Le Roi : c Parce que vous avez conseillé à ma nièce € de refuser d*épouser le duc de Clèves. >
La dame de Lafayette : c Jamais de la vie je n'ai dit € cela. Ce que je lui ai conseillé, c'est d'obéir à tous € les désirs de Votre Majesté, du roi, son père, et de
< la reine, sa mère. Je supplie Votre Majesté de lui
< demander si je lui ai donné d'autres conseils. > Le Roi : c Ça lui convient et ça se fera. >
Puis s'adressant au vicomte de Lavedan, gendre de la dame de Lafayette, il ajouta : c Monsieur le vicomte,
< je jure Dieu de vous faire punir. >
c Je n'ai fait aucune offense à Votre Majesté,
< répondit le vicomte de Lavedan, j'ai plutôt été un € bon sujet et un bon serviteur et si quelqu'un veut
< déposer autre chose contre moi, je répondrai comme € il convient avec la permission de Votre Majesté. >
c Allez, allez, dit le roi, je connais bien votre cui- € rasse. >
Le roi faisait allusion aux protecteurs ordinaires du sire de Lavedan. Ce gentilhomme descendait de Charles de Bourbon, fils naturel de Jean II, sixième duc de Bourbon, connétable de France, et avait toujours trouvé un appui dans cette maison ^
Après cette scène violente, pleine de menaces, le roi se retira dans une chambre qui lui était réservée pen-
1. Le vicomte de Lavedan était seigneur de la vicbmté de Lavedan et usufruitier des quatre vallées en Bigorre (article de M. Bascle de Lagreze dans la Revue de Gascogne, t. XI, 209). Après le mariage de Jeanne d'Albret avec le duc de Vendôme il passa dans la maison de la reine Marguerite et devint chambellan de son conseil aux gages de 400 livres tournois par an. (État de la maison de la reine de Navarre pour l'année 1849, Archives de Pau, B. 5.)
dant ses visites au château. Le duc de Glèves entra et fit une visite d'un quart d'heure. Notre aniialiste, si prodigue de détails sur l'entrevue du roi et de la princesse, ne nous fait rien coionaitre ni de l'attitude du duc de Glèves ni de l'eflFet produit sur Jeanne d'Albret. Pendant ce temps le roi monta en litière et se dirigea vers le château de la Bourdaisière, situé à quatre lieues de là. Deux heures après, le duc de Glèves était auprès de lui.
Après le départ du roi, le cardinal de Toumon entra chez la princesse afin de la sermonner iln peu. Il parla à la dame de Lafayette et au vicomte de Lavedan et leur défendit, au nom du roi, de ne rien révéler de ce qui venait de se passer à Henri d'Albret et à Marguerite, c Et il vous promet, Madame, dit-il à € Jeanne , que si vous révélez ce qu'il vous a dit il € vous fera enfermer dans une tour. Et pour vous € autres, dit-il en s'adressant à la gouvernante et au € vicomte, la peine de mort*. > La princesse répondit avec fermeté qu'elle était prête à suivre tous les ordres du roi, mais qu'elle aimerait mieux mourir que d'épouser le duc de Glèves*. La gouvernante reprocha au cardinal sa servilité et son égoïsme : c Monsieur le
1. c Despues que el rey partio, vino el cardenal de Tornone, y dijo a la princesa y a su aya y al vizconde de Labedan que el rey les mandaba que no diesen noticia de ninguna cosa de lo que se les dijo, al rey de Navarra y a la reina : y é, vos dice, Madama, dijo à la princesa, si decis ninguna cosa de lo que el rey dijo, os mandara meter dentro de una torre, y a vos otros, dijo a la aya y al vizconde, pena de muerte. » (Rapport de Descurra.)
2. c La princesa le dijo que haria todo lo que su Senoria le enviaba à mandar, mas mayor merced le haria en quitarle la vida que no casarla con el duque de Cleves. » (Rapport de Descurra.)
c cardinal, le roi et la reine de Navarre vous ont placé c dans l'état où vous êtes et Votre Seigneurie a quelque c influence sur le roi. Dans de telles nécessités on c connaît les bons serviteurs et les bons amis. Je supc plie Votre Seigneurie de conseiUer au roi de ne point c marier, pour plaire à un duc d'Allemagne, cette c enfant malgré son père et sa mère. > Le cardinal répondit sèchement : c Je suis serviteur du roi et de la € reine de Navarre dans les choses qui ne déplaisent c point au roi. Mais, ne vous abusez pas. Le roi est c déterminé à marier la princesse avec le duc de € Clèves et il le fera. >
Le lendemain matin le maréchal Ânnebaut vint au château de Plessis-les-Tours. Claude d'Annebaut était le favori du roi; il avait de la sagesse, de la prudence et jouissait d'une grande considération à la cour ; ce n'en était pas moins un singulier porteur de représentations, car, suivant Brantôme, il était bègue. Il demanda à la princesse si elle avait changé d'idée depuis la veille. Jeanne répondit que, si dans l'origine elle avait paru médiocrement disposée à épouser le duc de Clèves, maintenant elle haïssait ce mariage et qu'on la tuerait plutôt que d'obtenir son consentements Annebaut ne fit aucun effort pour modifier sa résolution, mais il dit à la dame de Lafayette et au vicomte de Lavedan :
1. c Al otro dia de manana vino el maréchal Enebaut; y dijo a la princesa que el rey le enviaba à mandar que le hiciese saber si se habia mudado del pensamiento que ténia el dia antes despues que vio al duque de Gleves. Hespondio ella que si antes no le agradaba de casar con el duque de Gleves, que entonces lo aborrecia, y que dijese a su senoria que antes que se casase con el se mataria. » (Rapport de Descurra.)
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c Je suis votre ami et je regretterais qu'il vous € arrivât quelque malheur; je veux donc vousaverc tir : Si vous ne faites pas que la princesse accepte c la main du duc de Glèves, je vous assure, moi, que c le roi vous fera du mal. » La gouvernante répondit : « Le roi peut faire de nous tout ce qu'il voudra, mais c ce n'est pas notre faute si la princesse, notre mal- € tresse, a dit au roi qu'elle ne voulait pas se marier, c Nous ne lui avons pas conseillé. Nous lui avons tou- € jours entendu dire qu'elle ne voulait pas se marier c avec le duc de Glèves, qu'elle ne l'épouserait jamais. » Telle fut la réponse qu'obtint l'amiral.
La dame de Lafayette et le vicomte de Lavedan n'étaient pas sans inquiétude sur les eflFets de la colère du roi. Malgré les ordres du cardinal de Tournon, le vicomte de Lavedan prit la poste et se rendit en Béarn, afin de raconter au roi et à la reine de Navarre la visite, les propositions et les menaces de François P'. Ce fut probablement dans cette circonstance que la jeune princesse, qui montrait déjà la fermeté et la finesse d'une grande reine, écrivit à François Olivier, chancelier d'Alençon, plus tard chancelier de France, un des conseillers les plus écoutés de Marguerite d'Angoulême, cette lettre charmante où elle fait un appel suprême à son influence* :
Mon compère, j'ay esté bien marrie de ne vous avoir point veu, come pourrez cognoistre en voyant les lettres que je vous
i. Bibl. nat., f. fr., vol. 3189, f. 2. Lettre autographe. Elle n'est point datée. Elle porte pour suscription A mon compère monsieur le chancelier d'Alençon. Cette lettre est imprimée dans le recueil que M. le marquis de Rochambeau a publié pour la Société de l'Histoire de France.
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escry par Gaulcberi. Et si j^eusse parlé à vous j'eusse esté très ajse de vous dire de bouche ce que je ne vos puis escripre, corne à celluy en qui je me fie du tout. Mon cousin, le vicomte de Lavedan, vous dira Thonneur et bonne chère qu'il a pieu au Roy me foire. Et ne vous ferés plus longue lettre, fors vous prier me fidre entendre de vos nouvelles et de celles de ma coumere et de vos enfens, corne à celle qui ne scera jamais sactîsfete jusque à ce que le moyen ce soit offert de vous povoir reconnoistre la bonne volunté que jay congnue et de plus en plus congnois qu'avés envers moy, ce que je vous asseure, mon compère, que toute ma vie seray d'ausy bon cueur que je me recomande bien fort à vous, priant Dieu vous donner sa grâce. La toute votre bonne commère et amye,
Jehanne de Nayareb.
Deux jours avant la visite du roi au château de Ples8is-Ie&-Tours, l'ambassadeur d'Espagne avait reçu une lettre de Tempereur au sujet du mariage de Jeanne. Henri d'Albret était à Pau ; Descurra fut désigné pour la lui apporter. Avant de se mettre en route il airèta, de concert avec Bonvalot, la forme de la protestation que la princesse devait signer si le roi exigeait absolument qu'elle épousât le duc. Cet acte devait être dressé après les fiançailles.
Descurra rencontra près de Bordeaux Henri d'Albret, déjà en route pour Amboise, et lui remit la lettre de Gharles-Quint. Malheureusement elle n'était pas plus concluante que les précédentes. Le roi de Navarre se plaignit de ces hésitations; depuis huit mois il attendait de jour en jour; encore, après de tels délais, l'empereur ne donnait-il pas de réponse définitive. Descurra palliait de son mieux les tergiversations de son maître; l'attaque de Soliman, la diète impériale, la sourde opposition des princes allemands lui fournis-
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saient toujours des aliments. L'insistance du roi de France auprès de sa nièce justifiait les lenteurs de la politique impériale; l'alliance des deux maisons d'Espagne et de Navarre deviendrait impossible si le duc de Clèves épousait la princesse d'Albret. L'attitude de François V^ était pleine de menaces. N'oserait-il pas, en apprenant l'accord de l'empereur et du roi de Navarre, envahir le Béam sans que l'Espagne pût le secourir? Sans doute l'enlèvement de la princesse et sa retraite à Navarreins la mettrait à l'abri des obsessions du roi de France; mais cet enlèvement était difficile. Par ces motifs le conseil d'Espagne était d'avis d'attendre; si le prince d'Albret pouvait empêcher le mariage de sa fille et la mettre hors de la portée du roi, on lui offrirait, quand le moment serait venu, un accord tellement avantageux que toute son ambition en serait satisfaite. Henri d'Albret répondit qu'il aurait préféré des propositions formelles à des offres aussi vagues. Si l'empereur lui avait promis tel ou tel avantage à son retour en Espagne, il aurait pu prendre patience; mais on ne paraissait occupé que d'entretenir ses illusions. Il se plaignait des agents impériaux et de Descurra lui-même. Notre annaliste traite négligemment les imputations portées contre les autres, mais il réfute avec énergie celles qui sont dirigées contre lui, de crainte sans doute de les voir admises par les ministres d'Espagne. Il parle aussi du mécontentement de Henri d'Albret vis-à-vis de Granvelle et accole sans fausse honte son nom obscur au nom de l'illustre chancelier.
Pendant ces entretiens le vicomte de Lavedan arriva. On tint un nouveau conseil près de Bordeaux. Les
graves nouvelles apportées de Plessis- les -Tours ne laissaient plus au roi et à la reine de Navarre un instant à perdre. Le prince désirait empêcher le mariage ou au moins ramener sa fille à Pau après la cérémonie religieuse afin de procéder juridiquement à une protestation publique. Il envoya Descurra en Espagne et lui donna des instructions pour discuter la négociation; il demandait que Fempereur désignât à son tour un procureur fondé, par exemple le vice-roi de la Navarre. Le prince et son plénipotentiaire se séparèrent le 13 mai à Saint-André, près de Bordeaux.
Le lendemain arriva à Saint- André M* Victor de Brodeau^ chancelier de Navarre; il venait de la cour et apportait des nouvelles inattendues. Le dessein du roi de marier Jeanne avec le duc de Clèves trouvait peu d'approbateurs. Le cardinal de Lorraine blâmait
1. Vers les années 1540 et 1541 il y eut deux Brodeau au service de la maison d'Albret. Le premier, Victor de Brodeau, seigneur de la Ghassetière, valet de chambre et secrétaire de PVançois !•', puis de la reine Marguerite, était de Tours. Il est qualifié de chancelier dans le rapport de Descurra et dans une lettre de Henri d'Albret (Lettres de Marguerite d'Angoulême, édit. de la Soc. de l'Hist, de France, t. I, p. 300, note). Brodeau était Tami de Marot qui lui a souvent dédié des vers; il en faisait aussi. On a de lui les Louanges de Jésus-^hrist, poème en vers de dix syllabes. Il mourut, d'après des documents cités par M. le comte de La Perrière, dans le cours de Tannée 1540 (Marguerite d'Angoulême, p. 26, note).
Le second, Victor de Brodeau, n'est qualifié que de secrétaire aux gages de 100 livres tournois dans un état de la maison de Marguerite de 1549 (ibid., p. 177). Enfin Nicolas de Bordenave dans son Histoire de Béarn et Navarre, sous la date de 1559, lui donne le titre de secrétaire d'État d'Antoine de Bourbon devenu roi de Navarre (édit. de la Soc, de VHist, de France, p. 64).
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ce projet, c C'est une imprudence, disait-il; si le duc, c devenu roi de Navarre, s'allie un jour à Tempereur, c le roi de France sera entouré d'ennemis d'autant c plus redoutables qu'ils occuperont les principales « entrées du royaume au nord et au sud; c'est aussi € un acte blâmable, car il n'est pas permis de marier « une fille sans l'autorisation de son père et de sa € mère. > La duchesse d'Estampes et l'amiral Annebaut partageaient l'avis du cardinal. Le roi tenait à son idée : c Je suis obligé, disait-il, de marier le € duc avec ma fille ou avec la princesse de Navarre, c parce que ce ne serait pas bien que de congédier € le duc mécontent. > Les trois conseillers lui répondaient qu'il valait mieux donner à ce prince Marguerite de France, sa propre fille, alors âgée de dix-sept ans, qu'une enfant de douze ans. Il fallait réserver Jeanne d'Albret pour un des fils du roi, pour le dauphin, si Catherine de Médicis venait à mourir, ou pour le duc d'Orléans. Peut>-étre la volonté de François P"", contrariée par celle de ses favoris, allait-elle changer. Le roi et la reine de Navarre partirent dans cette illusion. Ici malheureusement se termine le récit de Descurra ; les sources auxquelles nous allons puiser ne sont pas moins authentiques, mais elles sont beaucoup moins abondantes.
Le roi et la reine de Navarre avaient conçu de fausses espérances ; François P' tenait au duc de Clèves avec l'obstination d'un enfant gâté. A mesure qu'ils approchaient de la cour, Henri et Marguerite étaient plus exactement informés des dispositions du roi. Ils ne pouvaient rien gagner à heurter de front les résolutions d'un prince absolu, doué d'une volonté impérieuse et
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que la contradiction irritait jusqu'à la violence ; il était plus habile de paraître résigné à lui obéir. Rien n'était compromis par cette condescendance ; lé contrat stipulait que le mariage ne serait pas consommé, et^ dans ce cas, d'après Tavis des canonistes et de l'abbé de Saint-Vincent, ambassadeur d'Espagne, une protestation dé la princesse suffirait à annuler le lien matrimonial ^ Cette résolution prise, le ton des cor^ respondances se modifie légèrement. Le duc complimente Henri d'Âlbret et Marguerite sur le rétablissement de leur santé ; Mai^erite le félicite de l'heureux succès de son voyage et lui fait part de ses étapes; des messagers de confiance, chargés d'une négociation mystérieuse, vont et viennent d'une cour à l'autre ; le duc accepte toutes les réserves qu'on lui demande et le roi de Navarre le comble de promesses ; le pkis parfait accord règne en apparence entre les parties*. Marguerite se fait précéder d'une lettre, où elle se déclare, elle et son mari, les plus obéissants serviteurs du roi. Elle blâme la résistance de Jeanne d'Âlbret; elle en demande pardon au roi, < saichant, dit-elle, que € vostre coustume est plus d'escuzer les faultes que € de les pugnir, principalement où le sens deffault, c comme il l'a fait à ma pauvre fille. » En même temps elle flatte François P"" et revient sur la prétendue adoration de Jeanne pour son oncle : < elle s'escuze envers € nous qu'elle est plus privée de vous que de nous-