Rapports d'espions (Arch. nat., K. 1485, no
2. Nouvelles de France adressées à Los Govos (Arch. nat., K. 1483, n- 100).
DE jbànnb d*albret. 207
mal choisies. Le comte de Castro avait réussi à acheter une dame Âdria qui remphssait vers cette époque un rôle prépondérant à la cour de Pau ; leur correspondance, mêlée de déclarations amoureuses et de révélations militaires, semble prouver que la dame, à l'instar de la duchesse d'Estampes, jouait un jeu double aussi bien en amour qu'en politique. Ses lettresS signées peut-être d'un nom supposé, Adria, ne per^ mettent pas de deviner son vrai nom, et les historiens contemporains ont passé sous silence ces mystères.
La rupture du mariage du duc de Glèves et de Jeanne d'Âlbret allait donner lieu à de nouvelles négociations.
À la nouvelle de l'union du duc et de la princesse de Navarre, en 1541, Gharles-Quint avait éprouvé un vif dépit. Peu confiant dans les protestations et les réserves, il avait renoncé aux intrigues si péniblement ourdies par Descurra. D'ailleurs l'infant Philippe, né le %\ mai 1 527, n'avait que quatorze ans, et pour un futur roi d'Espagne, destiné à régner sur les deux mondes, les grandes aUiances ne pouvaient manquer. L'ambassadeur d'Espagne en Portugal, don Luis Sarmiento, fut chargé de demander une des filles de Jean III, cousine germaine du prince. Au mois de novembre 154SI, les deux infants furent fiancés; le 1 S! novembre 1 543 ils se marièrent à Salamanque.
Aussitôt que Jeanne d'Albret eut recouvré sa liberté, le roi de Navarre reprit ses négociations avec l'Espagne. Il offiît d'abord sa fille au second fils de Ferdinand, à la condition que l'empereur lui rendrait
i. Arch. nat., K. 1487, passim.
208 LE BiÀRIAOE
la Navarre ou un équivalent. Il envoya un premier message à l'empereur au mois de mai, puis un second au mois de juillet. Mais ce mariage n'ofi&^ait aucun avantage à la politique de Charles- Quint, et Saint- Mauris eut l'ordre d'éconduire le prince; l'ambassadeur prétexta, comme précédenmient, du désir de son maître de n'engager aucune négociation à l'insu du roi de France ^ Pendant ces pourparlers, le 8 juillet 1 545, l'infante d'Espagne, Marie de Portugal, mourut en donnant le jour à un fils, l'infant don Carlos. Trois mois après, le 1 2 octobre, un bref du pape Paul III libérait Jeanne d'Albret de tout engagement vis-à-vis du duc de Clèves. L'infant d'Espagne et la princesse de Navarre se retrouvaient donc affi^nchis de tout lien. Le roi de Navarre était à la cour. A la nouvelle de la mort de Marie de Portugal, il demanda une entrevue à Saint-Mauris et lui parla de nouveau du mariage de sa fille avec Philippe d'Espagne, aux conditions qui avaient été tant de fois débattues ; il désirait seulement que la proposition vînt de l'empereur : < Je luy dis
< pour mon avis, écrit Saint-Mauris, qu'il ne devoit
< aulcunement encheminer ceste praticque sans en
< advertir le roy de France pour non s'altérer, et € que bien difficilement la pourroit-il conduire sans € sa volunté, en quoy il ne scayt comme s'en démesler, « s'en tenant à demi asseuré que, s'il en fait ouver- € ture, qu'elle sera plainement déboutée*. » Les négociations continuèrent; d'autres mariages furent
1. Mémoires de Saint-Mauris à Los Govos, datés du 7 mai et du 29 juillet 1545 (Arch. nat., K. 1485, no» 85 et 95).
2. Lettres de Saint-Mauris d'octobre 1545 (Arch. nat., K. 1485, no» 75 et 106).
mis en avant; le cardinal de Tournon et l'amiral d'Annebaut proposèrent la fille du roi, Marguerite, à Philibert de Savoie, et Antoine de Bourbon, duc de Vendôme, à la fille de Ferdinand; d'autres proposèrent Marguerite au duc de Saxe et Jeaime d'Albret au prince de Piémont. La reine de Navarre, dont l'ambition maternelle était réveillée par la rupture du mariage de Ghatellerault, s'associait aux démarches du prince d'Albret; on remarqua à la cour qu'elle était fort assidue auprès de la reine, sœur de Charles- Quint; on en concluait qu'elle négociait le mariage de sa fille. Elle essaya même d'enlever la jeune princesse à la suite d'un scandale qui fit beaucoup de bruit à la cour. La veuve de l'amiral de Brion était courtisée par Jacques de Peyrusse, seigneur d'Escars ; elle devint grosse et simula une maladie pour cacher sa grossesse. L'aventure fut divulguée et les deux amants s'excusèrent sur un mariage clandestin. Le roi, fort indulgent d'ordinaire, montra une vive irritation, peut-être parce qu'il avait précédenmient distingué l'amirale. La reine Marguerite, qui était à la veille de retourner en Béarn, saisit ce prétexte ; elle déclara qu'elle voulait soustraire sa fille aux mauvais exemples de la cour, et l'emmener avec elle en Béarn ; mais François P' s'y refusa. Un jour il eut une altercation très-vive avec Henri d'Albret; il craignait toujours le mariage de l'héritière de la Navarre avec l'infant d'Espagne et ne cachait plus ses soupçons; le prince répondit avec vivacité que s'il avait voulu déserter l'alliance du roi de France, il en aurait cent fois trouvé l'occasion. Malgré toutes les protestations, François P' décida que Jeanne resterait à Plessis-lès-Tours pendant l'absence de sa
mère. Marguerite était gravement malade; le bruit courait qu'elle était hydropique. Cependant elle partit de la cour avec le roi de Navarre au commencement de février 1546, Mai^erite plus découragée, le prince plus mécontent que jamais ^
Le retour inattendu en Béam du prince d'Albret, gouverneur de la Guyenne, mit en éveil les agents impériaux. Le marquis de Mondejar, vice-roidelaNavarre, écrivit à l'infant don Philippe, à Madrid, que le prince réunissait des troupes, des armes et des vivres . La vérité est qu'il passait l'inspection des compagnies réunies dans son gouvernement. Saint-Mauris se porta garant de sa bonne volonté vis-à-vis de l'empereur. Mais la prolongation de son séjour à Pau affolait de terreur les Espagnols. Au mois de juillet , Saint-Mauris fit interroger la dame d'Estampes par un agent secret, désigné conune secrétaire de Jeanne d'Albret ; il en obtint l'assurance que le prince ne s'occupait que des embellissements de sa capitale'. Cependant il se ménageait des intelligences dans les villes de son ancien royaume. A la fin de 1 546, il vint à la cour et soumit au roi le plan d'un coup de main sur Pampelune. Le projet paraissait habilement combiné et Burie reçut l'ordre d'armer; mais le secret fut éventé et les précautions des agents espagnols firent ajourner l'entreprise'^.
1. Lettres de Saint-Mauris écrites à la fin de 1545 ou au commencement de 1546 (Arch. nat., K. 1485, n«« 75, 110, K. 1486, no» 14, 16, 17, 20, 27).
2. Lettres de Saint-Mauris et du prince d'Espagne (Arch. nat., K. 1486, noM7, 37, 50, 52).
3. Nouvelles de France transmises par Descurra ou Saint-Mauris (Arch. nat., K. 1487, n«» 31 bis et 41).
DB JEANNE d'aLBRET. 2tl
Le cercle des prétendants à la main de Jeanne
d'Âlbret se rétrécissait chaque jour. Le duc de Glèves
était définitivement évincé. Une maladie rapide enleva
le fils préféré du roi, le duc d'Orléans, le prince que
la reine Marguerite souhaitait particulièrement pour
beau-fils depuis que le dauphin François était mort à
Tournon. En 1 545 le duc avait vingt-trois ans, Jeanne
dix-sept; les deux princes étaient cousins germains,
élevés dans la même cour, rapprochés par la même
politique ; leur mariage semblait naturellement indiqué.
Il est vrai que le roi avait une autre ambition pour
son fils ; il le destinait à une fille de l'empereur à la
condition que l'empereur lui donnât le Milanais;
l'échec répété de cette combinaison n'en avait pas
dégoûté François P'. En juillet 1545 Saint-Mauris
écrivait encore : < Le roy de France et le duc d'Or-
€ leans font diUgence pour parvenir à épouser notre
€ princesse affin d'obtenir le duché de Milan ^ »
Mais on prévoyait à la cour que le mariage de Jeanne
et du duc d'Orléans serait décidé le jour où le roi,
ouvrant enfin les yeux, s'apercevrait que l'empereur
ne voulait pas se dessaisir du Milanais.
Le duc d'Orléans, blond, bien fait, élégant de manières, l'image de son père, était un jeune homme fougueux et sans mesure dans ses jeux. Ses folies, ses actes d'audace avaient attiré auprès de lui une troupe de jeunes seigneurs que n'arrêtait aucune considération de prudence. Brantôme raconte < qu'il estoit prompt, c bouillant et aimant à faire toujours quelque petit
1 . Lettre de Saint-Mauris au commandeur de Léon, du 27 juillet 1545, déchiffrement (Arch. nat., K. 1485, n^ 91).
€ mal tout bouillant de guerre. • . .
< bravant, piaffant, oi^eilleux, trop esveillé. » Un jour, à Âmboise, il voulut < rosser > des valets qui battaient le pauvre peuple sur le pont. Il les c chaîne c de cul et de teste ». Le combat s'échauffîi et le prince faillit recevoir un coup d'épée; un gentilhomme gascon, Gastelnau, se jeta au-devant de lui et fut tué'.
Le duc d'Orléans tomba malade à Forestmontiers, abbaye près d'Âbbeville, dans les denuers jours d'août 4545. Voici une lettre où l'ambassadeur d'Espagne rend compte à son maître, avec l'autorité d'un témoin oculaire, des derniers moments de ce jeune prince. Aucun récit ne saurait remplacer ce tableau grave et saisissant.
Sire, par dessus les lettres communes de Monsieur de Noîrthon et je à vostre Majesté, je n'ay voulsu délaisser pour mon debvoir advertir vostredicte Majesté et Finformer particulièrement de la maladie de Monsieur d'Orléans et progrès d'icelle jusques à maintenant.
Peu auparavant, Sire, que le mal le print, ilz se esbatirent assez longuement, monsieur le Daulphin et luy, allans, passans et retoumans aux chambres d'aulcungs gentilhommes du Roy, et, comme il se dict, le dict sieur d'Orléans, faisant telz esjouyssemens, s'eschauffa grandement et beut quasi en même instant deux grandz trectz d'eau pure, ce que Ton dict onques il n'avoit faict. Laquelle eaue beue, tost après il sentit quelque froideur. Et depuis s'en ensuivit la fièbvre, que luy ftit si véhémante et rude, qui conçut opinion que il eust la peste; en quoy il s'arrestoit d'austant plus par ce qui sentoit soubz le bras une tumeur, qui luy faisoit douleur extrême, de manière qui conunencea à
i. CEuvres de Brantôme, édit. de la Soc, de VHist. de France, t. m, p. 179.
dire quil cstoit mort, déclairant quMl avoit la peste. Et le dit premièrement au baîUy de Dijon, lequel luy respondit que ce n'estoit peste, car il n'avoit esté en aulcung lieu suspect, et moings converser avec gens infectez; mais, quant bien ce seroit peste, si estoit-ce qui n'en mourroit, s'il plaisoit à Dieu; bien entendu que peu de gens de sa qualité en mouroient, par ce que Ton les secouroit promptement. Et avec ces remoustrances le consola le mieulx qui peust, non pas que par cela il le sceust divertir de sa fantaisie qu'il eut la peste ; en quoy la plupart des médecins inclinoient assez, allégans que tous pré* saiges de peste apparissoient au dict sieur d'Orléans, car il avoit souffert vomissements, tremblement de jambes, et si ne désiroit, sinon de dormir. Et pour remédier audict mal ainsi apparant, les dictz médecins donnarent pour conseil que l'on ne le laissa aulcunement dormir, jugeans que aultrement et indubitablement il en mourroit. Suyvant quoy sept ou huit gentilhommes, et de ceux dudict sieur d'Orléans, emprindrent de l'exécuter; et de fait ilz le agassarent tellement et avec tant de façons qui ne sceut oncques dormir, lûy donnant quelque fois un baston entre les mains pour frapper ceulx qui le irritoient; sur lesquelx il touchoit quelque fois, mais par cela il rompoit tant plus son sommeil. Et fUt ainsi mené, luy estant couché en son lict, l'espace de huit heures continues. Et auparavant. Sire, il avoit esté saigné avec extraction de grande quantité de sang tout corrompu.
En ses entrefaites. Sire, l'on advertit le Roy et monsieur le Daulphin dudict inconvéniant, dont tous deux furent incrédiblement espouventez, car, les jours précédans, ledict sieur d'Orléans avoit hanté avec eulx continuellement. Et fut ledict sieur Roy ung jour entier, et pendant que l'on doubtoit si c'estoit peste ou non, il délaissoit de parler aux serviteurs dudict sieur d'Orléans; desquelx ung seul ne l'habandonna onques, mais entroient franchement en sa chambre comme ilz souloient auparavant; en quoy l'on a descouvert la sincérité de leur affection envers leur maistre. Mais après que la flebvre fut ung petit remise, les médicins commencearent de donner espoir que ce n'estoit peste, ains seulement ung pleurésie, accompaigné d'une fièbvre pestilenciale, en façon que le Roy se remit ung
petit; que fût le second jour de ladicte maladie. Allant à la chasse, il manda dire audict sieur d'Orléans que, au retour d*icelle, il le visiteroit, comme il Ot. Mais ledit sieur d'Orléans, pour le divertir, luy envoya le bailly de Dijon luy dire qu'il avoit prins médecine, et qui le supplioit très humblement de non soy donner tant de peine que de le venir veoir, laquelle chose ledit sieur Roy rebouta plainement, et le fiit treuver menant avec luy monsieur le Daulpbin ; auquel auparavant Ton avoit reifusé l'entrée de la chambre dudict sieur d'Orléans par huit fois, où il vouloit entrer pour le veoir, voulsissent ou non ceulx qui en avoient la charge, avec une incrédible démonstration de sentiment de ladicte maladie. Et de laquelle il fit incon-tinant advertir Madame la daulphine; mais on l'a teu à Madame Marguerite jusques ad ce que joinctement l'on luy déclara la convalescence. Et estant ledit Roy celle part, il flt descouvrir par les médicins le mal dudict sieur d'Orléans et la source d'icelluy, que lesditz médicins dirent avoir esté causé par quel* ques excès précédant : selon quoy ledict sieur Roy admonesta Messieurs ses enfants de avoir meilleur regard à l'advenir, et de donner frein et loy à leur jeunesse, puisque par icelle il en pouvoit succéder si grande altération. Et auparavant et en temps que l'on disoit que c'estoit peste, ledict sieur Roy ftit bien longuement plourant avec grandes exclamations, qui faisoit de la perte dudict sieur d'Orléans; mais depuys qui se treuva mieulx, il dit que Dieu n'avoit pas voulsu sa mort pour nous remettre la Ghrestienté en plus grande affliction et division que auparavant, car il espéroit certainement que ledict sieur d'Orléans donneroit an à toutes guerres, querelles et prétentions.
Et maintenant. Sire, ledit sieur d^Orléans dit que, si peult estre sus pied, il se vengera bien de ceulx qui le vespérizarent si rudement, qu'est par forme de jeu qu'il le dit. Et pour ce que sa maladie et santé survindrent quasi en même temps, et que l'ung fût premier publié que l'autre, le Roy Ot incontinant despescher lettres par tout pour advertir de sa meilleure disposition, afiin que son peuple en demeure tant plus à repos.
Toutes fois. Sire, pour le présent, ledit sieur d'Orléans n'est encores du tout hors de sa fiebvre, laquelle ne l'habandonne point, par où les médecins ont crainte de sa personne et que
n'osent Fasseurer; laquelle chose ilz ont foit entendre au Roy, allégans que ledict sieur d'Orléans soit foible et de bien petite complexion, et qui soit de présent du tout débiUté par médicines quUl a prinses, de manière quUlz doibvent consulter entre eulx et en présence dudict sieur Roy le moyen pour le remettre sus.
Et en actendant que ladicte consulte se flst, la fiebvre cependant s'accreût, laquelle causa aultre inconvéniant audict sieur d^Orléâns, qu^est qu^elle empeschoit de alainner, par où les ditz médicins le jugearent d'aultant plus malade, considérans que si n'expulsoit avec toux son appostème, que indubitablement il mourroit.
Et ainsi advînt-il le V jour de son dict mal, que ftit environ les trois heures après le midy. Et fUt ladicte mort si souldaînne que à peine luy sceut-on donner l'extrême unction , laquelle toutesfois il reçeut. Auquel acte flit présent Monseigneur le daulphin, qui longuement auparavant avoit esté auprès de luy, le sollicitant et donnant le meilleur couraige qui pouvoit, pour le bon espoir de sa santé. Et comme l'on le vit décliner à la mort, les médicins en firent advertir le Roy, qui lors estoit à la chasse, lequel manda en poste avant luy monsieur l'admirai et peu après y survint, et, pensant parler audict sieur d'Orléans, il le treuva mort. De laquelle mort ledict sire Roy flit tellement troublé et scandalizé que de plain sault il se trouva fort affaibli, de manière que l'on courut au vinaigre, et le fit-on retourner à luy. Lors il joignit les mains contre le ciel, y addonnant aussi son regard, et dit avec bien grande exclamation : « Mon Dieu, « que t'ay-je fait, en quoy t'ay-je despieu de m'avoir osté celluy « par lequel la chrestienté pouvoit demeurer en perpétuel repos « et quiétude, celluy qui eust nourri la paix et tranquillité « entre les princes : Maintenant voîs-je que je suys du tout sur « compte de mon expectation, et que tout à une fois tu as « anéanti tout ce que en toute ma vie j'avoye procuré, et où « j'avoyes tascher pour le seul respect du bien de l'universelle « crestienté I »
Et avec telz et semblables propoz il fût longuement soy complaignant, cryant haultement et gectant larmes en bien grande quantité. Le même dœuil faisoit toute la cour; parespécial
plooroient et se lamentoient jusques au boult les Italiens. Et combien que lors la nuict approucba, si est-ce que ledict sieur Roy sortit du lieu où il estoit et alla coucher à trois lieues de là, tirant contre Amyens; et donna ordre que le corps dudict feu sire d'Orléans fût ensepvely pour estre mené à Sainct Denys à Paris. Et pense Ton que les obsèques se feront sitost que la peste sera cessée audict Paris, et que la court il pourra estre, laqueUe, Sire, comme Ton dit, va de présent à Ville-Coulteray et contre Goussy^
Le Foi était inconsolable; la fougue de son fils lui rappelait les belles années de sa jeunesse, le temps où il n'était encore que duc d'Orléans et où il étonnait la cour du sage Louis XII par ses folies aventureuses. L'infortuné père se reprochait à lui-même ses débordements, qui justifiaient la colère céleste : t et
€ disoit avec grande exclamacion que Dieu punissoit € son péché par luy oster ses enfans, et qu'il estoit c tant enfoncé audit péché et en une maleure vie, € qui ne s'en pouvoit retirer, qui failoit bien qui c fîist esté nez soubz une planète malheureuse, selon « laquelle il chemine tousjours conrnie il a de cous- « tume*. >
Charles-Quint adressa une lettre de condoléance à son allié. François P' y répondit de sa propre main. Sa lettre se termine par ces nobles paroles, éloquentes parce qu'elles sont inspirées par un sentiment vrai : « priant Dieu vous donner grâce de n'avoir jamès
1. Lettre de Saint-Mauris, ambassadeur, à Gharles-Quint, datée d'Amiens du 15 septembre 1545 (Arch. nat., K. 1485, n® 103).
2. Lettre de Saint-Mauris à l'empereur, sans date, déchiffrement (Arch. nat., K. 1485, no 75).
DE JEANNE d'aLBRET. 217
< besoin d'être consolé en tel endroict ny de sentir
< quelle douleur cest de la perte d'un filz^ >
Six mois après, une autre catastrophe plongea la cour dans un nouveau deuil. Le 18 février 1546, le dauphin et quelques gentilshommes se trouvaient au château de la Roche- Guyon; il faisait très-froid; le prince et les seigneurs se battirent à coups de boules de neige; deux partis s'organisèrent, l'un pour défendre, l'autre pour prendre le château; le premier, conunandé par le dauphin, l'autre par François de Bourbon-Vendôme, comte d'Enghien. Pendant le combat, François d'Enghien, harassé de fatigue, s'arrêta au pied d'un bastion. Dans ce même moment, un des défenseurs du château jetait d'une fenêtre un coffre plein de linge. Le prince fut frappé à la tête et tomba; on le crut mort. Cependant les chirurgiens assuraient que sa blessure n'était pas mortelle; il n'avait pas de lésion grave apparente; mais bientôt la fièvre le prit; il expira le 23 février. La douleur du roi fut aussi grande que s'il avait perdu son troisième fils; suivant l'ambassadeur d'Espagne, il disait : € J'ay donc bien offensé Dieu pour qu'il m'ait enlevé € deux de mes fils et après eux quelcun que j'aimois « conmie mon enfant*. > La présence du dauphin dans ces jeux imprudents donnait lieu à d'infâmes calomnies. Le comte d'Enghien, à peine âgé de 27 ans, était le héros des guerres d'Italie ; il avait remporté la victoire de Gerisoles; on accusait le dauphin d'être jaloux de sa
1. Lettre autographe de François l*"^ à Gharles-Quint, sans date (A.rch. de Bruxelles, Négociations de France, t. I).
2. Lettre de Saint-Mauris (à l'empereur ?) sans date , déchiffrement (Arch. nat., K. i486, n* 23).
gloire; le coffre avait été jeté par Comelio Bentivoglio, aventurier italien, favori du fils de François P'. La méchanceté des courtisans attribua l'accident à un crime et le crime au prince. L'histoire a fait justice de ces accusations. Mais si la mémoire de Henri II avait besoin d'être défendue, Saint-Mauris, narrateur impartial et toujours bien informé, fournirait son témoignage. Dans trois lettres consécutives il insiste sur le hasard involontaire qui a causé l'accident*.
Le roi avait d'autres motifs de tristesse. La cour était divisée en deux camps, celui de la duchesse d'Estampes, dont la faveur ne faisait que croître à mesure que le roi avançait en âge, et celui de Diane de Poitiers, la maîtresse du dauphin. Pas de courtisan qui n'appartint à l'un ou à l'autre parti, celui du présent ou celui de l'avenir. Les favoris de la duchesse, le cardinal de Tournon et l'amiral Annebaut, dirigeaient les affaires à l'exclusion des amis de Diane, et le dauphin, de parti pris, blâmait leur politique. En 1545, après la mort du duc d'Orléans, le roi voulut donner à son fils la présidence du conseil privé ; c'était le meilleur moyen de l'initier aux affaires du royaume. Voici dans quels termes l'ambassadeur d'Espagne raconte cet incident de cour : c Ledict roy « de France avoit naguieres consenti que ledict daul- € fin fiist appelé au conseil privé pour y estre le chief € et aifin qu'il entendist les affaires de ce roy, laquelle
1. Lettres de Saint-Mauris à l'empereur, au prince d'Espagne et au commandeur de Léon (Arch. nat., K. 1486, n«»23, 8 et 20). Nous avons pris dans ces lettres les éléments de notre récit de la mort du prince d'Enghien, qui diffère par quelques points secondaires des récits des historiens contemporains.
DE JEANNE d'aLBRET. 219
« chose toutesfois ledit daulfin a refusé, estant très
< content que ceulx qui administrent en ceste saison
< ayent le bon et le mauvais, considérant en cecy
< que, conmie tout vad mal aujourd'huy, que l'on € gecteroit après cy toute la faulte sur luy*. > Pendant les dernières années de François I^, le dauphin n'avait qu'une ambition, après celle de plaire à la belle Diane, l'ambition de ramener le connétable à la cour. Par moment le roi se laissait ébranler et se montrait favorable à son ancien compagnon d'armes ; il prenait plaisir à entendre louer son expérience et ses services; la dame d'Estampes, elle-même, dit un jour qu'elle le reverrait avec plaisir ; elle appuya le cardinal de Lorraine qui s'était chargé, à la prière du dauphin, de demander son rappel au roi. Le bruit se répandit que le roi allait céder aux instances de son fils. Mais le cardinal de Toumon et l'amiral surent empêcher le retour d'un rival si redouté et le roi ne voulut plus en entendre parler*. Le dauphin mécontent s'éloigna de plus en plus du roi; il quitta même la cour pendant quelque temps ; il voulait rester étranger à la direction des affaires. La reine Marguerite seule aurait eu assez de dextérité pour apaiser la rivalité du père et du fils, mais elle était en Béarn. Le roi prit l'habitude de ne plus convoquer le dauphin au conseil^. Le jeune prince se consolait de son isolement avec ses
1. Lettre de Saint-Mauris à Los Govos, commandeur de Léon, déchiffrement sans date (Arch. nat., K. 1485, n» 75).
2. Lettres de Saint-Mauris de 1546 (Arch. nat.,K. i486, n<»14, 17, 79).
3. Nouvelles de France transmises en Espagne par Descurra, original sans date (Arch. nat., K. 1487, n« 31 bis).
favoris, les Guise et Diane de Poitiers, en supputant le temps qui lui restait avant d'arriver au pouvoir.
La santé du roi déclinait tous les jours. Sa vie licencieuse et les excès auxquels il se livrait sans relâche avaient miné son tempérament robuste. Déjà en i 535 il avait eu de forts accès de fièvre et les médecins avaient prédit que son mal serait long à guérir*. Trois ans après il eut la fièvre quarte*. En 1540 il était atteint d'une fistule au périnée et ne pouvait monter à cheval. Yandenesse constate que pendant le voyage de Charles-Quint en France, le roi suivait son hôte en litière'. La maladie empira peu à peu. Voici dans quels termes Saint-Mauris signale à son maître l'état du roi de France au mois de juillet 1 545 : « Le roi de France a une veine rompue c et pourrie dessous les parties basses, par où les « médecins désespèrent de sa longue vie...., disant « être celle de laquelle dépend la vie de l'homme et « que, si elle se rompt, qu'elle le suffoquera^. > Le mal s'aggrava à la fin de l'année, et, au commencement de 1546, Saint-Mauris adressait à son maître des informations complètes.
En premier lieu, Ton donne aduertissement qu'il y a jà assez longuement que le Roy très chrestien s'est treuvé malade^ et
i. Lettre de Martin Vallès, agent impérial en France, au commandeur de Molina, chambellan de l'impératrice, du 29 novembre 1535 (Arch. nat., K. 1485, n» 30).
2. Lettre de l'ambassadeur d'Espagne à Charles -Quint, du U novembre 1538 (Arch. nat., K. 1484, n» 100).
3. Journal de Vandenesse (Bibl. nat., coll. Dupuy, vol. 560, anno 1540).
4. Lettre de Saint-Mauris à Los Ck)vos du 27 juillet 1545, déchiffrement original (Arch. nat., K. 1485, n« 91).
DE JEANNE d'aLBRET. 221
fiit ce commencement de son indisposition par une fiebure lante qui le print, laquelle Ta tenu par plusieurs fois, et sans qu'elle heust jour ny heure certainne, sinon qu^elle fût une fois continué cinq jours. Oultre laquelle flebvre, se descouvroit après ung apostume soubz les parties inférieures, par lequel ledict Roy a esté grandement molesté et tellement afiToibli qui ne se pouYoit soubstenir sur ses piedz; par où il fUt oontrainct de tenir le lict ou demeurer en chayère. Pour la guérison duquel apostume Ton manda incontinant les plus expers médicins et cirurgiens de Paris, lesquelx, après avoir purgé ledict seigneur Roy, luy appliquarent certain cautère sur ledict apostume, afïin de le foire tant plus tost meurir et percer; ayans réitéré ledict cautère jusqu'à ce que ledit apostume se rompit. Mais, où Ton espéroit que ce seroît en ung lieu seullement, ce a esté en trois, et en places bien dangereuses, tellement que Ton ne sçait jusques au présent quelle seurté y peut avoir sa personne. Et mesme qui luy advint naguères ung évanouissement et foiblese, combien qui soit toujours esté et soit encores en son bon sens et entendement. Et procède ceste maladie de celle qui luy fut quasi semblable lorsque l'Empereur passa d'Espaigne par France. Et depuis, selon le succès de ladicte maladie, pour ce que l'évacuation ne se faisoit comme il appartenoit^ l'on a appliqué trois nouveaulx cautères audict sire Roy, par le moyen desquelx luy sont esté feîz trois pertuys, par lesquelx est deffluée Fumeur pourrye en grande habondance. Et finablement, pour mieulx résouldre ladicte maladie, ledict sire Roy a commencer de faire la diette, laquelle il doit continuer par vingt jours, qu'a esté par le conseil de ses médicins, lesquels demeurent tous d'opinion que ceste maladie procède du mal françois, à l'expulsion duquel ladicte diette pourra grandement servir. Si est-ce que l'on se craint qu'il n'y ait ulcère en la vésique, réceptacle de l'urine ^
1. Nouvelles transmises par l'ambassadeur d'Espagne à l'empereur, février 1545 (1546), déchiffrement original (Arch. nat., K. 1485, no 77). Consultez aussi la lettre de Saint-Mauris à Los Govos, du 28 février 1545 (1546) (Ibid., n» 79).
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Un mois s'écoula; le roi était plus souffirant. c L'aposc tume » avait cinq c perfaiis >. Le roi, se sentant affidblir graduellement, exigea la cautérisation de quatre c pertuis >. Dans cet état, les médecins estimaient qu'un homme sain pouvait vivre encore, mais ils n'osaient se prononcer sur le compte d'un homme c fort pourri dedans le cors^ >.
L'automne apporta une petite amélioration dans l'état du malheureux roi, mais au mois de janvier 1 547 il retomba c en son mal accoustumé de l'apostume >, et certains accidents prirent des proportions inquiétantes. Saint-Mauris notait sans regret la décadence du rival de Charles-Quint : c Si le jeu dure, écrit-il, il y € pourroit bien laisser le jeu*. > Les médecins rouvrirent sa plaie c de laquelle il sortit une grande infection c dont il eut grand soulagement ». Cependant il n'avait pas encore perdu ses forces au point d'inter^ rompre ses habitudes, c II prent tous les jours son < desduit à la chasse, écrit Saint-Mauris, allant en
€ litière > Et dans une autre lettre : c Le roy est
€ toujours amoureux 3. >
Henri VIII mourut le 28 janvier 1547. Sa mort frappa d'autant plus le roi de FVance que, dans ses der^ niers jours,le monarque anglais lui avait rappelé c qu'ils
i. Lettre de Saint-Mauris à Los Govos, du 31 mars 1545 (1546), déchiffrement original (Arch. nat., K. 1485, n» 82).
2. Lettre de Saint-Mauris à Los Govos du 29 janvier 1546 (1547), déchiffrement original (Arch. nat., K. 1486, n» 25).
3. Lettre de Saint-Mauris au prince d'Espagne du 16 février 1546 (1547), déchiffrement original (Arch. nat., K. 1486, n» 28). Une lettre du cardinal d'Armagnac, datée du 31 janvier 1546 (1547), confirme le récit de Saint-Mauris (Lettres de Marguerite d'Angouléme, t. II, p. 473).
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c estoient tous deux mortels* >. Ala fin de février François P' se trouva de passage à Rambouillet, c L'aposthume > s'enflamma et la fièvre le reprit. Le 210 mars il commença à être en danger. Prévoyant sa fin, il se confessa et conmiunia; il adressa des recommandations au dauphin sur le maintien de la religion catholique et le gouvernement de son peuple. Le 21 mars, les médecins désespéraient de la vie du roi*. La tumeur fiit percée, et le malade éprouva un certain soulagement. La princesse Marguerite, sa fille, vint le voir, mais il s'attendrit et ne put lui adresser la parole. Son état empira d'heure en heure pendant la semaine. Le 29 mars, il reçut l'extrême-onction. Dans la journée il demanda son fils et voulut lui remettre son testament, mais on ne retrouva pas cet acte. Il en fit dresser un autre à la hâte et y fit inscrire des legs au nom de quelques-uns de ses serviteurs. Il tint au dauphin « de bien longs et afifectionnés propos > en faveur de la reine, avouant qu'il l'avait mal traitée, et de la princesse Marguerite, qui n'était pas encore mariée». Un peu avant minuit il ressentit un grand tremblement. Il prit une croix et ne la quitta plus. Le mercredi, il recouvra un peu de force, fit entrer une partie de ses serviteurs dans sa chambre et demanda pardon à Dieu à haute voix des scandales qu'il avait causés. La journée et la nuit se passèrent dans une alternative de calme et de délire. Le lendemain, il entendit une messe dite au
1. Lettre de Saint-Mauris à Granvelle, du 21 mars 1547 (Arch. nat., K. 1487, n» 51).