‹ Le mariage de Jeanne d'AlbretChapitre 5 sur 66 · Œuvres de Marot, 1700, t. II, p · texte numérisé non relu

Œuvres de Marot, 1700, t. II, p

L'héritage de la Navarre donnait au mariage de Jeanne d'Âlbretun grand intérêt politique. La Navarre n'était qu'un petit royaume sans richesses, sans places fortes, mais sa position lui donnait une grande importance; entre les mains du roi d'Espagne, elle ouvrait les voies à l'invasion de la Guyenne ; entre les mains du roi de France, elle formait un poste avancé qui dominait la Castille. Elle comprenait, au conmiencement du xvi* siècle, le Béam, la Biscaye et une partie de la province de Guipuscoa. La partie méridionale avait toujours excité la convoitise des rois d'Espagne. En 1 SI SI, pendant la querelle de Louis XII et du pape Jules II S Ferdinand le Catholique déclara la guerre à la France et demanda à Jean d'Albret, roi de Navarre, l'autorisation de traverser ses États avec son armée. Jean d'Âlbret était un allié fidèle de la France; il reAisa. Le duc d'Albe mit alors le siège devant Pampelune et prit la ville après trois jours d'attaque. Jean se retira au delà des Pyrénées. Sa fuite livrait le pays à l'ennemi. Le duc d'Albe n'eut aucune peine à faire reconnaître la domination de Ferdinand le Catholique. Le 30 juillet 1512, l'Espagnol victorieux déclare solennellement qu'il prend la Navarre pour la faire servir à l'usage de la sainte ligue dirigée contre le roi de France et qu'il la gardera, dit-il, c tout le temps que nous le € jugerons convenable au succès de nostre sainte en-

i. En 1492, un concile schismatique, tenu à Pise, sous les auspices du roi de France et de l'empereur Maximilien, avait suspendu Jules II; le pape avait riposté en excommuniant Louis XII et en mettant son royaume en interdit. Le roi d*Espagne, Ferdinand, celui-là môme qui reçut le surnom de Catholique, était rallié du pape.

DE JEANNE d'aLBRBT. 13

€ treprise, nous réservant exclusivement de décider € à quelle époque et de quelle manière nous devrons € plus tard faire la restitution dudit royaume à ses € premiers maîtres ^ >

Gharles-Quint hérita de la Navarre conmie des autres provinces d'Espagne, mais il n'en jouit pas sans remords. C'était un bien mal acquis, et tous les sophismes de la politique n'étouffaient pas ce souvenir dans la conscience du grand empereur. Pour pallier l'injustice de cette conquête vis-à-vis de peuples que la maison de Gastille élevait dans le respect du droit divin, ses agents invoquaient une prétendue bulle du pape Jules II; mais cette bulle est apocryphe* : Gharles- Quint le savait mieux que personne. D'ailleurs, quelles que fiissent les idées du temps sur l'infaillibilité du pape, un bref pontifical qui aurait dépossédé le roi de Navarre n'aurait pu créer un droit en faveur du roi d'Espagne. Pour concilier ses devoirs et ses intérêts, Charles-Quint s'était résolu à l'un de ces deux partis : ou obtenir, moyennant une compensation, le désistement de Henri d'Albret, fils et successeur du roi Jean, ou restituer la Navarre.

« Quant à ce qui concerne le royaume de Navarre, bien que le roi catholique, don Ferdinand, mon ayeul, Tait gagné et

1. Papiers d*Élat de Granvelle, 1. 1, p. 80, dans la Collection des doc. inédits.

2. Une copie de cette bulle apocryphe existe à la Bibliothèque nationale, dans la coll. Dupuy, vol. 526, et une autre dans la coll. Fontanieu, vol. !27. Plus tard, Gharles-Quint invoqua de prétendus actes de donation du quinzième siècle. Ces questions féodales sont compendieusement exposées dans les Mémoires pour VHist. de Navarre, de Galand, in-fol.

14 LE MARIAGP

conquis, bien quMl soit très-probable, comme nous le croyons nous-même, que ce fut pour de justes motifs, la droiture de ce prince, la délicatesse de sa conscience et Thabitude qu'il a eue constamment de justifier toutes ses démarches, ne permettant guères d'en douter ; bien que, après avoir conquis ledit royaume, il Tait conservé et possédé plusieurs années, le laissant après sa mort à la reine, ma dame (ma mère) et à moi, comme souverains de Gastille; bien que nous l'ayons dès lors jusqu'à ce moment considéré nous-même nôtre et possédé de bonne foi*, néanmoins, pour plus grande sécurité de notre conscience, nous recommandons et ordonnons au S. prince don Philippe, notre fils et successeur dans tous nos royaumes et domaines, de faire* examiner et vérifier le plus tôt possible, avec droiture et sincérité, si, en raison et justice, il est obligé de restituer ledit royaume, ou pour tout autre manière fournir dédommagement et compensation à qui que ce puisse ètre^ »

Les circonstances lui oflEraient un troisième moyen d'éteindre cette injustice. Henri d'Albret n'avait qu'une fille et Charles-Quint qu'un fils ; l'infant d'Espagne, plus tard Philippe II, né le 21 mai 1 527, pouvait épouser la princesse Jeanne, née le 7 janvier 1528. Par cette alliance l'empereur réunissait sur la tête de son fils les deux couronnes d'Espagne et de Béarn et confondait dans une seule main leurs droits sur la Navarre. Ces desseins se trouvent consignés dans une note du 5 novembre 1 539 ; après avoir examiné divers projets de mariage pour son fils, le grand empereur ajoute :

« Aussy nous a semblé, comme encoires fait, que Fal-

liance avec la fille unique d'AUebrecht seroit plus à son propoz (du prince Philippe) quant audit eaige, et pour pacisfier et

1, Papiers d'État de Granvelle, t. IV, p. 500. Codicille de Gharles-Quint, sans date, ajouté à un testament du 13 juin 1550. L'original est en espagnol, la traduction est de l'éditeur, M. Weiss.

extaindre la querelle de Navarre, pour assheurance de nosdita royaulmes de pardeçà et leur oster Foccasion de guerre et despence grande et continuelle, et avec ce mestre en repoz de conscience nous et nostre dit fllz et successeur de ladite querelle. Et soit que ledit mariaige se traite ou non, est nostre intencion et désir d'esclaircir et vuyder ladite querelle de Navarre comme nous treuverons estre de équité et raison; et si Dieu nous appeloit premier, recommandons à notre dit ûlz de s'en mectre en debvoir, soit par ledit mariaige ou aultrement^ »

Depuis le commencement de la guerre entre Charles- Quint et François P', le roi de Navarre avait toujours été rallié du roi de France, mais la maison de Valois n'avait reconnu que par des actes d'ingratitude le dévouement des princes béarnais. En 1 51 2, Talliance de la France avait coûté la province de Pampelune à Jean d'Albret; Louis XII n'avait fait que des efforts dérisoires pour la reconquérir. En 1 524, Henri d'Âlbret avait suivi François I*' en Italie. Les aventures extraordinaires qu'il trouva dans cette terre classique des romans demandent à être racontées. Fait prisonnier à la bataille de Pavie, il avait été enfermé dans une tour, au château de la ville, et d'autant plus étroitement surveillé qu'il importait davantage à l'empereur de le retenir loin de ses sujets*; il savait qu'il n'obtiendrait sa liberté qu'au prix d'une renonciation formelle à ses droits sur la Navarre.

Heureusement une dame qu'il aimait se dévoua pour favoriser sa fijdte. Elle avait obtenu la liberté de péné-

1. Instruction de Gharles-Quint à Philippe II, du 5 nov. 1539 {Papiers d'État de Granvelle, t. II, p. 556).

2. Lettre de L. de Praet, ambassadeur en Angleterre, 14 nov. 1525 (Leglay, Négociations entre la France et l'Autriche, t. H, p. 631, dans la Coll, des doc, inédits).

trer dans sa prison. Aidée par le bafon François d'Arros, gentilhomme béarnais, elle c pratiqua > les deux capitaines chargés de sa garde, Tun espagnol, nonrnié Coimbres, l'autre italien, originaire du duché de Mantoue, celui même auquel le roi de Navarre avait rendu son épée à la fin de la bataille de Pavie. Un soir elle apporta, cachée sous ses vêtements, une échelle de corde. Pendant la nuit de Noël* les amis du prince attachèrent solidement l'échelle à la fenêtre de sa chambre. Coimbres descendit le premier; le roi le suivit; à la vue de l'abîme, il hésita, mais son valet de chambre, Francisco, lui représenta tous les engagements que la chancellerie espagnole exigerait de lui, outre sa rançon; Henri se mit à descendre. Malheureusement la corde était trop courte. Le roi, arrivé au dernier échelon, mesura du regard la distance qui le séparait encore du fossé et se laissa tomber dans la vase. 11 s'enfonça si profondément que le baron d'Arros et le capitaine mantouan, qui l'attendaient^sur la bergç, eurent de la peine à le dégager. Des chevaux, des guides sûrs avaient été préparés par la généreuse amie du prince. Henri d'Albret prit la faite à toute bride et arriva sain et sauf à la frontière de France et quelques jours après à Lyon*.

1. Le jour de la fuite du roi de Navarre est fixé par une lettre qu'il écrivit à un de ses serviteurs quelque temps après (Genin, Lettres de Marguerite d'Angoulêrm, t. I, p. 438). M. G^nin a cru qu'il s'agissait du jour de Pâques. — Voyez l'édition des Comment taires de Monluc publiée pour la Société de l'Histoire de France, 1. 1, p. 72, note 3.

2. Lettre au cardinal Wolsey, 3 janvier 1526 (GhampoUion- Figeac, Captivité de François I^^^, 459). Brantôme raconte un peu

DE JBANNE d'aLBRBT. 17

Un page, à peu près de son âge et de sa taille, François de Rochefort, seigneur de Viviers, du comté de Foix, avait pris place dans son lit. Lorsque le capitaine du château, responsable de la garde du prince, se présenta le matin pour s'assurer de sa présence, un valet de chambre l'avertit tout bas qu'il était un peu indisposé et qu'il venait de s'endormir. En même temps il souleva les rideaux et montra le lit occupé. Le gardien se retira discrètement. Ainsi t il l'entretint € jusques après midi ^ > On ne s'aperçut de l'évasion du prisonnier qu'au bout de plusieurs heures; on lança alors quelques cavaliers à sa poursuite, mais il avait trop d'avance pour être atteint. Par la fuite de Henri d'Albret Charles-Quint perdait le gage c bien asseuré € du royaume de Navarre. > Au grand honneur des Espagnols c le page ni le valet de chambre ne receu- € rent autre dommage qu'une grande louange d'avoir € constanmient bazardé leur vie pour le service de € leurmaistre*. >

Malgré ces dangers courus, ces preuves de dévouement, la cause du roi de Navarre avait été abandonnée dans le traité de Madrid. François P^ s'était même engagé à lui demander le désistement de ses droits, et, en cas de refus, c à ne luy bailler, directement ou c indirectement, aide, faveur ou assistance contre c ledit seigneur empereur ^. >

autrement révasion de ce prince (t. I, p. 226, édit. de la Société de l'Hist, de France),

Page 1