‹ Le Mariage de L'AdolescentChapitre 3 sur 5 · X1VIII · texte numérisé non relu

X1VIII

PRÉFACE

que ver* la jouissance. On a une grande paix à agir sans but personnel et è accepter les sacrifices ; rien ne peut plus vous atteindre quand on s’est imprégné de cette conviction. J’ai l'air de vous prêcher ou de vous débiter des lieux communs. Sur le papier, les mots n'ont plus de valeur. Mais voyez-vous, dans cette dernière épreuve, j'ai trouvé mon chemin de Damas ; et je vous dis cela comme jo l'éprouve, pour voua faire voir la même lumière, voua sur qui je vais reporter mon intérêt de famille. J'ai eu la force, lu nuit dernière, de terminer un travail, entre doux heures d'insomnies où cello malheureuse qui ae plaignait, était un peu soulagée par les compresses chaudes que je lui appliquais. K... ne veut pas la soulager, car le remède serait pis que le mal ; et on ne la soulagora que lorsqu'il n'y aura plus que cela à faire. •

(13 soûl 1917).

M mt Marfaing succomba le 1S octobre...

Ainsi qu'il arrive au lendemain de ces tragiques secousses, les nerfs crispés se dé-

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tendent , l'énergie s'écroule. (Test la dépression qui suit le sursaut de volonté.

c J’entre dan* la phase redoutée ou, perdant le souvenir des heures affreuses do sa maladie, je n’ai plus que l’étonnement douloureux de no plus l'uvoir auprès do moi et j’en souffro terriblement, surtout à l'approche de la nuit.

Un aveu vous dépeindra mon étal : jo ne poux plus travailler, comme avant, et jo mo fiche de mon travail à un point qui m'inquiète. Tout cela mo devient très indifférent depuis quelle n'y est plus associéo, ut s'il n'y avait pas la question d’argent qui m'obbga à me procurer l'indispensable par ma plume, jo n'aurais mémo pas le courage d’écrire uno ligne. A présent, jo travaille avec un dégoût et une lenteur oxtrémes, et je pousso un soupir de soulagoment quand c'est fini. Vous me dites gentiment que vous seriez content de voir un conte do moi dans lo Journal : je sais que L... en a Tait mettre un sur le marbre : paraîtra-t-il ? Si vous saviez ce que cela me laisse froide 1 Je me demande comment 'ai pu mo passionner à ces choses : c’est que

PBÊFXCE

ma passion était partagée. Je n'ai pas eu le courage de mettre les pieds au journal.

« Je reste dans mon lit et je me suggestionne jusqu'à ce que je ine la figure, comine avaut. Mais quelle nuit, une fois endormie ! Pardonnesmoi, mon cher ami, de vous écrire ceci mais vous êtes le seul — pour bien des motif* — à qui je puisse me confier ; et ça me soulage. »

(I janvier

Jeanne Marais ne m remit pas de ce bouleversement... On la crut, elle se crut guérie... Mais la blessure n était pas cicatrisée et, au moindre choc, elle saignait.

Toute contrariété, toute déception (et ces accidents abondent dans la vie littéraire) désespéraient la jeune artiste... Pourtant, elle eut encore des joies.. .La publication par Les Annales, de La Nièce de l’Oncle Sam, le succès de cette œuvre souriante et pathétique, lui rendirent le courage. (Test à cette occasion que je la connus. Ce roman ni avait plu à première lecture. Je demandai

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à l'auteur si elle consentait à modifier certains passages. Elle accepta mes avis avec une bonne grâce et opéra ces modifications avec un empressement qui me touchèrent.

Je fus frappé de ce qu'il y avait en elle d'un peu fébrile, de tourmenté et de juiss ion né . Elle ne s’attachait pus, ne se dévouait pas à demi. Bien quelle ne dut aucune gratitude an journal qui, en accueillant ce joli livre, ne s'était préoccupé que de plaire à ses lecteurs, elle se montrait envers lui reconnaissante. Elle se prit à aimer ta maison et, bientôt, y fut indispensable. Elle accepta de sc charger de l'examen des manuscrits . /I cette ingrate besogne . elle apporta un zèle, une patience, une bienveillance qui lui valurent notre admiration et la conjiance de ses innombrables correspondants, tous devenus des amis. Elle continuait néanmoins de composer des volumes. Elle en avait plusieurs sur le chantier, entre antres le

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Trio d'Amour, qui ne devait paraître quaprès sa mort. Elle se plaignait de la répugnance quelle éprouvait à écrire.

Iï intermittentes lassitudes accablaient l'intrépide travailleuse. Elle doutait de son talent, alors quelle bouillonnait de projets et d'idées. Nous nous élevions contre cet absurde pessimisme. Nous réussissions momentanément à la convaincre. Elle sortait, vaillante et forte, de ces accès d'abattement,puis y retombait. Il semblait qu'un mal intérieur la minât, empoisonndt par avance le bonheur que les dieux s'apprêtaient a lui donner. Comment imaginer que cet état maladif pût s’allier à tant de raison , de bon sens, à une sensibilité si saine, a un équilibre mental si parfait!...

Toutes ces qualités, nous les retrouvons à un degré éminent dans Le Mariage de 1*Adolescent... Cest, en cent pages, un chef-d’œuvre de vérité psychologique, de sagesse, de compréhension émue des temps

rRCFACI

nouveaux,de sympathie humaine , de large et généreuse philosophie... L'âme et le cœur de Jeanne Marais y palpitent : âme très flère, cœur brûlant , inassouvi et irréelgné...

VlK»LTIIE UlIlSSON.

LE

J'aiino.

Je suis éperdu de joie et de crainte.

Je sens que je viens de renoncer à la quiétude de mon enfance.

Ne dites pas que je suis trop jeune pour reconnaître ma passion. Je souris toujours aux propos des gens âgés qui prétendent régler les mouvements de notre cœur au nom de l'expérience.

O vieillards! Le cœur est une horloge

qu’on ne remonte pas avec une clé rouillée.

Discourez sur les dangers de la galanterie, du libertinage, de la débauche:

c’est là le domaine où votre sagesse nous est précieuse. Mais les années n’ont pu vous instruire dans la science qui ne s’apprend pas.

Ne parlez point de l’amour: vous êtes trop savants. Pour le pénétrer, il faut avoir l’instinct de l’ignorance, l’enthousiasme d’une Ame neuve, le feu d'un sang pur...

L’amour est le fruit de la jeunesse, il meurt avec elle. El c’est l'arbre desséché qui crie au bouton de rose: « Tu ne sais pas fleurir ! »

Dérision.

LE M 4 AI AGI DE l'ADOLEftCKST

.le veux aimer, parce que l’amour est le salut de notre race.

.le suis le fils d’uno époque qui nous enseigna la haine de la guerre pour Unir dans l'horreur d'une boucherie mondiale.

Jadis, les enfants élevés dans l'odeur du sang, aux échos du canon, rêvaient de grandir pour combattre h leur tour.

L'éducation moderne m’a formé h l’idéal d’une gloire plus élevée; et le drame auquel assista mon adolescence impuissante ne m’a pas donné le goilt du meurlrc.

Au lendemain du cauchemar, je me réveille — non point i\ec le but de tuer

'adolescent

lorsque j’aurai vingt ans — mais avec l'ambition de contribuer à la renaissance du monde. Mon cœur ne peut aspirer à la destruction, alors que l'avenir nous fait signe de repeupler la cité déserte...

Quand le devoir des pères fut de semer In mort, la tâche des lils est de créer In vie.

A peine ai-je vu cette jeune fille, que je me suis senti lié h elle comme par une chaîne invisible.

Je l'ai croisée dans la campagne, sur la route de Saint-Menoux, au sortir de tiourbon-l’Archambault. J’ai éprouvé une commotion singulière en l’apercevant : elle était belle de santé, de jeunesse

LE MARIAGE DE L'aDOLBCKMT

et de vivacité d’étre. Sa fraîcheur s’épanouissait sous la luminosité du ciel ardent. Sa physionomie rayonnait d'intelligence.

Autour de nous, le printemps épandnit sa vie intense ; les arhres chargés de feuillage, la terre chaude, les herbes hautes étalaient leur surabondance comme avides de produire encore. Des cris aigus d’oiseaux dominaient le cricri continuel des insectes. Des désirs, des appels, des joies vibraient dans l'air tiède...

J’ai cru défaillir, les nerfs trépidants, le sang bouillonnant: ivre de cette sève nouvelle qui débordait de la nature et de la femme.

Elle était accompagnée par une dame Agée, sa mère sans doute, qui marchait

péniblement en maudissant tout haut le soleil de midi.

J’ai imité nos paysans: je les ai saluées au passage ; et ces deux étrangères ont répondu à mon geste en inclinant la tête, uvee un étonnement visible.

Un homme rencontre une femme. A l'émotion indéfinissable <|ui le possède, il a l’intuition soudaine de sa destinée; le trouble «|ui l'a envahi est plus violent qu'une admiration passagère. Son regard éloquent traduit ces sentiments ; et l’inconnue comprend : car. dès qu'elle a lixé ses yeux sur lui, elle les détourne avec embarras.

Ainsi, le voilà qui s'est déclaré silen-

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cieusement. Elle est si près de lui qu'il respire son parfum et pourrait la toucher ; il lui suffirait rnèine de parler à voix basse pour être entendu d’elle...

Et cependant, deux êtres ne seront jamais plus loin l'un de l’autre que ces amants d’une minute dont les gestes et les pensées se frôlent.

S'il se découvre seulement devant elle, il excite la surprise que cause une manifestation inusitée.

Elle disparaît déjà, emportant la moitié de lui-même; sans qu’il ose retenir ce hasard qui fuit...

Ce sont deux passants anonymes qui ne se reverront plus.

ls î.vniAGS de i 'adolescent

Bien que j’aie l’âge de le goûter, mes rêveries n’ont point coutume de paraphraser Musset.

J’étais étonné par mes pensées mêmes en égrenant ces réflexions mélancoliques, tandis que les deux promeneuses s’éloignaient.

Je n'ai pu m’empêcher de rebrousser chemin, nfin de les suivre.

On éprouve un plaisir tout particulier à marcher derrière une inconnue attirante, sans savoir où elle vous conduit. J’avais l'impression de renoncer il ma personnalité pour m'identifier il la sienne ; j'eusse été incapable de tourner à droite où à gauche, de mon propre mouvement ; mais je posais docilement les pieds sur les traces que ses pas avaient laissées, en savourant la volupté

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d’être devenu une chose sans impulsion.

Si les ombres avaient une Ame, je pourrais dire que je passais par toutes les sensations de l'ombre immobile ou mouvante dont l'inertie double chaque forme.

Lus doux dames se sont arrêtées devant la grille d'une propriété qui appartient A mon père et qu'il loue A l’année. Tandis que la mère fouillait dans son sac, cherchant scs clés, la jeune tille s’est retournée par hasard de mon cAté, rn’a vu, m’a reconnu, a deviné que je l'avais suivie : j'ai compris tout cela, devant sa contenance troublée. Elle a mis trop de précipitation A considérer ostensiblement quelque chose dans une direction opposée A la mienne ; et c’est A cet instant où elle me dérobait ses

LK MARI4G8 DE l’aDOLKSCEST

yeux que j'ai senli son regard m examiner.

Rentré chez moi, j’ai demandé fi mon père quelles sont ses nouvelles locataires.

Nos curiosités provinciales s’attachent h tous les étrangers : il m’a dit aussitôt ce qu’il savait d’elles avec la satisfaction d’un homme avisé qui ne prêterait pas sa maison sans se renseigner.

M** Renaud est une parisienne, veuve, de santé débile et de fortune moyenne.

Elle est venue habiter Bourbon depuis un mois, pour s’y soigner ; et mène une vie retirée, plus compatible avec ses ressources pécuniaires que l’existence dispendieuse de Paris. Ces dames sont cor-

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rectes, convenables, réservées ; elles ont une bonne réputation.

Mais mon père ne m’a guère parlé de la jeune fille, et je suis sûr qu'il ignore son prénom : ce sont là des choses qui n’intéressent point les propriétaires.

Au milieu de la vie ordinaire, passe l'ouragan.

Dix peuples vont s'entr’égorger ; les villes s'effondrent, les cathédrales flambent ; un souffle de dévastation enveloppe la terre : la mort tombe du ciel, surgit de l’océan, monte des champs ravagés où les cadavres exhalent leurs miasmes putrides, coule avec l'eau des fleuves et pique avec l'aiguillon des insectes.

Les vieillards, les femmes, les enfants épouvantés se rassemblent, cherchant le

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coin de l'univers échappé au fléau où l’on puisse se réfugier sans heurter des cercueils. Les conventions s’abolissent :

le civilisé cesse de jouer son r6le de singe policé ; mais chacun se rapproche de son voisin, sans avoir besoin de le connaître, car les êtres humains éprouvent le désir de se serrer les uns contre les autres ainsi que les survivants d’un naufrage. 11 n'est plus d'ordre social pour séparer ces malheureux.

J’ai vu cela ; j’ai cru que le spectacle de la mort nous enseignait la science de vivre.

Mais rouragan8'apaisc...et lesinœurg reprennent comme par le passé.

La force même du souvenir ne peut lutter contre les vieilles coutumes. Où est le temps où il suflisait d'être compa-

LE MAHIA6Ï DK L ADOLESCENT

triotes pour s’aborder sur les places publiques?

Les naufragés d'hier ont desserré leur étreinte dès que le ciel se fut éclairci.

Les barrières se sont doucement refermées. De nouveau, les frères se donnent l’apparence d’élre étrangers les uns aux autres.

Je suis un jeune homme de bonne naissance ; notre famille est une des plus anciennes du pays; et grâce aux honnêtes gens qui l’ont successivement porté,mon nom semble l’étiquette de la probité.

Pourtant, il ne me suffirait pas de dire:

« Je m’appelle Philippe de Laval » pour être admis dans la société de mes sem-

LE MABUGB DE l'.ADOLESCENT

blables. [I faudrait que j’y fusse introduit par un tiers qui répondit de moi et fût connu d’eux.

Or, mon bonheur se trouve peut-être entre les mains d'un être unique, parmi les millions d’êtres qui m’entourent. A le poursuivre librement, je rencontrerais déjà les difficultés du plongeur qui cherche une coupe d’or dans le gouffre de Charybde. Mois ce n’est pas assez : nos préjugés absurdes ont pris soin de compliquer encore l’entreprise en inventant ces bornes artificielles qui divisent le inonde en plusieurs classes et chaque classe en grou|>es dissidents, sans qu'une des créatures parquées au hasard ait la possibilité de choisir scs compagnons.

Si cet inconnu qui passe a les qualités

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d’un ami d'élection, je suis condamné à l’ignorer.

Ainsi notre cœur avide d’aimer est réduit ii tourner indéliniment dans le môme cercle pour se créer l’illusion de découvrir l’univers: et ce sort d’écureuil captif est le résultat de In morale humaine.

.le me désole, ii l’idée de vivre plusieurs mois auprès d’elle sans rencontrer une occasion convenable d’entrer en relations.

Qui pourrait inc présenter ? Klles ne fréquentent personne et sont étrangères.

Je me suis informé, un peu partout.

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