SCÈNE V
Les MÊMES, ANTOINE et VANDERKE, rentrant par le jardin.
ANTOINE
Eh bien, on se boude! (a Vanderkc.) Je vous le disais bien, monsieur, qu’ils ne s’entendraient pas.
VANDERKE
En vérité ? Voyons, mes enfants, nous voici pour tâcher de vous mettre d’accord.
Oh! monsieur Vanderke, nous sommes bien d’accord, nous ne pouvons pas nous marier ensemble, voilà tout.
ANTOINE, grondeur.
Ah! voyez- vous cela ! c’est du nouveau!
Nous ne nous disputons pas ; nous ne sommes pas ennemis pour cela. Il n’a rien à me reprocher, je ne lui en veux pas du tout. Il est franc, moi aussi, voilà ce que c’est.
ANTOINE
Mais, morbleu ! qu’y a-t-il donc? Vous expliquerez-vous, Fulgence?
FULGENCE
Monsieur Antoine, cela m est fort pénible devant M. Vanderke.
. VANDERKE, avec douceur.
S’il le faut, je m’en vais.
VICTORINE, le retenant.
Nbn, monsieur, non! vous êtes le chef, le juge, le père, le maître à tout le monde ici. Je veux qu’il dise devant vous ce qu’il m’a dit... car je le dirais, moi!
FULGENCE
Vous avez raison, mademoiselle, et, puisqu’il n’y a plus d’espoir... (a Vanderke. avec fermeté.)- Monsieur, je n’ai pas l’intention de rester attaché à votre service si j’épouse mademoiselle Victorine.
Vous l’entendez? Il veut quitter, il voudrait me faire quitter mon pays, ma famille, votre maison où je suis née, où j’ai été élevée, où je me crois chez moi, tant je m’y trouve heureuse. Il voudrait m’emmener bien loin, bien loin do vous, de mon père, de madame... de Sophie!... Enfin, il voudrait me faire mourir de chagrin, et ce n’est pas ce qui avait été convenu avec mon père, ce n’est pas ce qui avait été accepté... Il le reconnaît, et, par conséquent, notre mariage est rompu.
ANTOINE, qui a observé Fulgence et Victorine, et qui est devenu
sombre.
Doucement, ma fille, pas si vite ! Votre mariage n’est pas rompu comme cela. Il est écrit que la femme quittera son père et sa mère pour suivre son mari, et vous suivrez le vôtre, si c’est la volonté du vôtre!
Quittera famille, la maison de M. Vanderke?... vous quitter, mon père? Oh! vous ne le voudriez pas! '
ANTOINE
Vous ne me quitterez pas pour cela... Je vous suivrai.
VICTORINE, s’attachant au bras de Vanderke.
Vous quitteriez M. Vanderke? — Oh! monsieur, monsieur, mon père ne peut pas vous quitter 1 vous ne pourriez pas vous passer de mon prèe!
VANDERKE, qui est devenu aussi fort attentif k la contenance • de Fulgence et d'Antoine.
Monsieur Fulgence... voulez-vous avoir la sincérité de me dire pourquoi vous désirez quitter ma maison, et jusqu’au pays que j’habite, comme si vous aviez horreur de l’amitié que je vous témoigne et des services que je puis vous rendre? Expliquez-vous bien, et ne craignez pas que je m offense de vos raisons, si elles sont bonnes.
FULGENCE
Monsieur, si j’eusse dû rester garçon, nulle part je ne me fusse trouvé mieux que chez vous. Je rends hommage à votre caractère; mais manquerai-je au respect que je vous dois si je garde mes raisons pour moi seul ?
‘ Certes, vous en avez le droit! mais je fais appel à votre confiance... Antoine, Victorine, laissez-moi seul avec lui. Ne vous éloignez pas cependant, j’aurai peut-être à vous parler tout à l’heure.
ANTOINE
Oui, monsieur, et, moi, je veux aussi parler à cette demoiselle!
U prend le bras de Victorine sous le sien un peu brusquement, et sort avec elle par le jardin. Victorine jette un regard de détresse sur Vanderke.