‹ Le mariage en droit canoniqueChapitre 50 sur 224 · Sent,, lib. IV, D. XXVIU, A, B · texte numérisé non relu

Sent,, lib. IV, D. XXVIU, A, B

l'évolution de la théorie 124

l'Église, ce qui exigeait que, par la copula^ les époux fussent devenus une seule et même chair. Pierre Lombard adopte bien la première proposition, mais il repousse la seconde : il élève à la dignité du sacrement le mariage consenti, mais non consommé. Il reconnaît une double union entre le Christ et TEglise. L'une existe par la volonté et la charité, et consiste en ce que rÉglise veut ce que veut le Christ ; l'autre existe dans la nature même, et consiste en ce que le Christarevêtu la nature humaine pour s'unir à FÉglise. Le mariage consommé peut seul représenter cette seconde union; mais le mariage simplement consenti représente exactement la première, et cela suffit pour qu'il soit également saint, pour qu'il soit un sacrement. Le mariage consenti et non consommé est déjà un mariage parfait ; le mariage de saint Joseph et de la Vierge n'a jamais été autre, et il serait impie de dire qu'il n'existait pas ou n'élait pas parfait ' .

Restent les textes contradictoires qui désignent et traitent les fiancés tantôt comme des époux et tantôt autrement. Pierre Lombard résout leur antinomie en distinguant deux sortes Aesponsalia^.W y a, suivant lui, une i^remievedesponsatio qui

i. Sent.f lib. IV, D. XXVI, C, D : « Ut enim iDtercoDJuges coDJunclio est secundum coosensum animorum et secundum permixtiouem corporuiu, sic Ecclesia Christo copulatur vûluutate et natura, quœ idem vult cum eo, et ipse formam sumpsit de Datura bomiûis. CoUata est ergo sponsa spouso spiritualiter et corporaliter, id est, charitate ac conforuiitate naturœ. Hujus utriusque copula figura est in coDjugio. ConseDsas eiiim conjugum copulam spiritaaiem Christi et Ecclesiœ, quœ fit per charitatem, significat. Commixtio vero sexuum illam sigoificat, quœ fit per uaturse couforuiitatem... luter Mariam et Josepli noa fuisse conjuglum vel doq fuisse perfcctum... ncfas est sentire... InteUigeodum est doq quia pertiaeat inuiicr illa ad matrimonium cum qua non est permixtio sexaum, sed non pertiuet ad matrimouium» quod expressam et plenam teuet figuram coDjunctionis Christi et Ecclesis. Figurât enim illam unionem Christi et Ecclcsiui quie est ia charitate, sed non illam quœ est in naturœ conformitate. Est ergo et iu illo matrimonio typus coDJuQctiouis Christi et Ëcclesiœ^ sed illius tantum qua Ecclesia Christo caritate unitar ; non illius , qua per susceptionem carnis membra capiti uniuntur. Nec ideo tamen minus sanctum est coujugium. »

2. Sent,, lib. !V, D. XXVII, I, L : a Fit aliquando desponsatio ubi est compromisBio viri et mulieris de contrahendo matrimonio, non est autem ibi consensus de prsesenti. Est et desponsatio habens consensum. »>

contient un consentement acluel des parties de se prendre pour mari et pour femme, un coîisensus de prœsenti : celle-là c'est le contrat de mariage proprement dit, paclio conjugalis ; c'est le mariage lui-même. Il y a aussi une autre desponsatio qui contient simplement la promesse de contracter mariage, qui se rapporte à Tavenir, non au présent : celle-là constitue de simples fiançailles, non le mariage*. L'une et Tautre portent indifféremment le nom de desponsatio ou sponsaliay mais elles diffèrent profondément en réalité *. Le mérite d'avoir inventé cette distinction ne paraît pas d'ailleurs revenir à Pierre Lombard. On a montré récemment qu'elle se trouvait déjà dans Hugues de Saint-Victor^; elle était nettement contenue dans le droit romain classique, et le pape Innocent II l'affirme dans une décrétale de la première moitié du xii* siècle \ Mais c'est bien Lombard qui Ta mise en pleine lumière, et qui en a

i. Sent., lib. IV, D. XXVII, / : « Fit aliquando desponsatio, ubi est compromissio viri et iniilieris de contrahendo matrimoiiio : non est ibi consensus de pra>senti. Est et desponsatio habens consensum de prœsenti, id est pactioncra conjugalem, quo* sola facit conjugium. In illa ergo desponsatione ubi est pollicitatio contrahendi matrimonium , sponsi tantum et sponsje (iun^, non coujuges... In eavero desponsatione ubi est consensus de prœsenti coMjugium contrahitur; ab illius despoosatioiiis prima fide veri conjuges appcllautur. »

2. Sent., iib. IV, D. XXVII, L : « Sunt euim quœdam nuptialia pacta de futuro, ex quibus sponsi et sponsœ vocanturnec exinde conjuges sunt, et est paclio quœdam conjugalis de prœsenti quœ sponsam et sponsam etiam conjuges facit. Et utraque desponsatio vel spousalia interdum vocantur, proprie tnineu spousalia dicuntur quœdam solenoia pacta nuptialia. »

A. Schliug, Die Unterscheidung der Verlôbnisse im kanonischen Recht, 1887, § 1:2, p. 60 et suiv. Voici deux passages topiques d'Hugues de Saint-Victor. Quxstiones in Ep. I ad Corinth,, qu. 56 (Migue, tome CLXXV, p. 524) : « Causa cfficieus est consensus materialis per verba de prœsenti expressus » ; et De sacram, II, H, c. v (Mignc, tome CLXXVI, p. 486) : « Longe aliud est promittore atque aliud facere. Qui promittit nondum facit... Qui ergo se promisit uxorem duclurum, uoudum tamen uxorem duxit, ucc conjugium adhuc fuit, sed futurum esse debuit. »

4. Compii. /, De spons.j IV, 1 : « Super co quod iuterrogasti de sacramento coujugii breviter respondeo, iilam quam dixisti a pâtre conjugi traditam, et ab eo, cui tradita fuit, patri commendatam, douée statula die in domum suam traduceret, dico quod, legitimo consensu intervenieute, ex eo statim coujux sit, quo spontanea concessione sese conjugem esse asserit. Non enim futurum promittebatur, sed prœsous Ilruiabatur. Quaproptcr quidquid cum alia

l'évolution de la théorie 123

tiré toutes les conséquences importantes. Il répartit soigneusement entre les deux espèces de sponsalia les effets divers et contradictoires attribués à la desponsatio par les textes anciens, et rétablit entre eux Tharmonie. Il établit ainsi :

1* Que, seuls, les sponsiper verba de futuro peuvent entrer en religion sans le consentement de Tautre fiancé \

2® Que si le sponsus per verba de futuro contracte mariage avec une autre personne que sa fiancée, ce mariage tient'; si. au contraire, le sponsus per verba de prœsenti prend une autre femme, ce second mariage est nul, alors même qu'il aurait été consommé '.

3** Que, tous les textes oii Ton voit un sponsus prenant un autre conjoint, du vivant de l'autre sponsus^ doivent s'entendre de sponsi de futuro.

4* Que, seule, la sponsa de prœsenti a la qualité de veuve après la mort du sponsus \

5* Que, seule, la desponsatio de prœsenti produit l'alliance ^

Quant à la séparation du mariage pour impuissance du mari,

postmodum factum est in coitu sive in generatione prolis, tauto reprehensibilius est secundum quanto venus est primuui. » — Les Pétri exceptioneSy VI, 44 (éd. Savigny) contiennent un passage où Ton trouve uae distinction non pas identique, mais analogue : « Si quis ita jurât alicui mulieri : Ducam te uxorem, nondum est uxor. Sed si jurât ita : Habebo te uxorem, uxor deinceps est nec aliani, ea vivente, ducere potest, nisi juste matrimonium separetur ». Il y a peut-ôtre là un argument nouveau en faveur de Torigine française de Petrus, ou de la collection à laquelle il a emprunté ce passage. l.Sen^,lib. IVy D. XXVii, / : « In illa ergo desponsatione, est ubi est poUicitatio contrahendi matrimonium, sponsi tanCum et sponsœ sunt non conjuges, et talibus sponsis licet sine communi con sensu continentiaro profiteri et mouasterium eligere. »

2. Sent.^ lib. iV, D. XXVlil, A : h Ideo dico quod conjugium tune non fuit sed futurum promittitur. Si vero ille post uxorem duxit et illa marito nupsit, conjugium utrinque fuit et non potest dissoivi. »

3. Sent, y lib. IV, D. XXVII, : « Non est ergo ambigendum quin solus de prœsenti consensus conjugium efficiat et exinde veri coujuges appellentur. Ideo post talem consensum si quis alii se copulaverit, etiamsi commixtio illic sequatur, ad priorem copalam revocandus est. »

4. Sent,, lib. IV, D. XXVII, AC : « Et est sciendum quod illa sponsa, quse tantum in futuro pacta est, mortuo sponso, non remanet vidua, quia non fuerant vir et uxor. »

. Sent.^ lib. IV, D. XXVII, K : « Aliquando enim sponsam vocant, quœ ta-

Pierre Lombard Tadmet, à condition que la femme ait ignoré rimpuissance lorsqu'elle contractait; mais cela n'implique pas, pour lui, que la copula carnalis soit un élément essentiel pour la formation du mariage parfait et indissoluble. Il regarde seulement l'homme impuissant comme frappé d'une incapacité de contracter mariage, comme une jr?er.çona non légitima *. Enfin, il considère la bénédiction nuptiale comme indifférente quant à la formation du mariage".

Les deux théories, représentées, l'une par Gratien, l'autre par Pierre Lombard, se disputèrent pendant un certain temps la chrétienté. L'une dominait en Italie, l'autre était suivie par l'Église gallicane. Un certain nombre de témoignages établissent le fait d'une manière certaine; et c'est particulièrement sur le point indiqué plus haut, un mariage simplement consenti, suivi d'un autre mariage consommé^ qu'ils relèvent l'antinomie.

Voici ce qu'on lit dans la Siimma coloniensis: « Apparet

em habiierunt despoasationem, ubi fuitpactio conjugalis de prœsenti et illoe versB conjuges suDt. Uade Gregorius : Si quis uxorem desponsaverit vel subornaveritquamdain,postinodaiu.prœveDieate die niortis ejus, nequiverit eam ducere io uxorem, tamen nuUi de cousanguiuîtate ejus licet eam accipere lu uxorem. »

1. Senl.y lib. IV, D. XXXI V, A : Penitus vero illegitiraae (personœ) sunt per votum, per ordinem, per cogiiationem, per dii^parem cultum. Media» vero suiit nec plcae legitimœ uec omiiino illegitim.'p, per frigiditatem, per conditionem. Si enim talcs junguntur ignoranter, commanere possunt quibusdam accedentibus causis, et eisdcm deficieutibus dividi. »

2. Se«^., lib. IV, D. XXVllI, B : <* Uocautem uon Ita iutelligcudum est, tanquam sine enumeratia non possit esse legitimura conjugium; sed quia siue iiiis non habet decorem et houestatem debitam. lu hujus eiiim sacramenti celebratione, sicut in aliis, quœdaui sunt pertineutia ad substantiam sacramenti, ut consensus de prœsenti, qui solus sufficit ad contrahendum matrimonium ; queedam vero pertineutia ad decorem et solemnitatem sacramenti, ut pareutum traditio, saccrdotum beuediclio et hujusmodi, sine quibus légitime fit conjugium, quantum ad virtutem, non quantum ad houestatem sacramenti. »

Page 1