CHAPITRE XVII
De la séparation de eerps ea particaller.
La séparation de , corps n'est qu'un demi-remède au mal des mauvais ménages. Elle est déjà une détermination trop gi^ave pour qu'elle puisse être prise légèrement ou par des raisons qui permettent d'espérer une union tolérable à l'avenir.
Le seul avantage qu'elle semble donc avoir sur le divorce, — la faculté de faire cesser une vie commune devenue insupportable, mais aussi de porter à l'amendement et de disposer ainsi à reprendre des liens qui n'étaient que relâchés, déposés, mais non brisés, — n'est qu'une illusion. Quand on. se sépare pour de bonnes raisons, c'est généralement sans retour. Le
rétablissement de la vie commune serait une légèreté qui n'aurait d'excuse que comme moyen d'en corriger une autre. Or, la séparation ne peut être admise, suivant la loi française, que pour des faits d'une telle gravité, qu'il serait très imprudent de la faire cesser quand on a jugé nécessaire de la demander. Le retour à la vie commune ne s'expliquerait guère qu'autant que la séparation pourrait avoir lieu par consentement mutuel. Ce qui n'est pas.
En réalité, la séparation de corps n'est qu'un état violent et contradictoire, ime demi-justice, ou plutôt un déni de justice imaginé par un respect superstitieux pour un lien qui ne lie plus rien, et qui a tous les inconvénients du divorce et du célibat sans en avoir les avantages. Elle n'a de raisons d'être que pour deux conjoints qui sont également persuadés Vun et Vautre que le mariage est absolument indissoluble, et qui s'en font une affaire de conscience.
Si le divorce était facultatif, y aurait-il autant de suicides (4) chez les femmes par suite de chagrins domestiques? On ne pourrait le soutenir sans affirmer deux choses aussi fausses l'une que l'autre, à savoir, que la séparation de corps est aussi avantageuse à la
(1) Les considérations qui suivent, jusqu'à la fin du chapitre, sont détacliées d*un travail plus considérable sur le suicide. On ne 8*étonnera donc pas que la statistique en soit faite à ce point de vue.
femme que le divorce, et qu'elle se tuerait toujours plutôt que de songer a la possibilité de se créer un autre intérieur.
Quant au désespoir, suite de mauvais ménages sans dissolution possible, sans remède, il n'est malheureusement que trop prouvé par les statistiques officielles. Ces statistiques se trouvent d'ailleurs confirmées par celles des séparations de corps, dont le nonûbre s'élève généralement d'année en année (1).
Les cinq sixièmes au moins des demandes en séparation sont basées sur des sévices ou injures graves. Il est beaucoup plus rare, cela se conçoit, qu'un mari vienne demander aux tribunaux justice des mauvais traitements que sa femme lui aurait fait endurer, ou de ce qu'elle aurait fait tomber sur lui un torrent de paroles outrageantes. Le fait s'est cependant présenté cent six fois en trois ans.
Les demandes en séparation se forment surtout dans les ménages où iL n'y a point d'enfant, où les considérations du résultat fâcheux de semblables démarches sur l'avenir d'une jeune famille sont nulles. En effet, sur 4,343 demandes, il y en a eu 1,790 formées pour séparer des existences dont l'union était demeurée stérile (2).
Si l'on recherche de quelle façon les demandes en séparation de corps se répartissent entre les diverses
(1) V. les tableaux des §§ Il et IIl du chapitre précédent.
(9) On comprend quUl en soit ainsi^ malgré Tapparence contraire, si on réOAchit que les mariages stériles sont en petit nombre à proportion des mariages féconds.
provinces de la France, on constatera, sous ce rapport, les inégalités les plus frappantes. Au seul département de la Seine revient le dixième à peu près du total ; en quatre ans il en a offert 502. Après le département de la Seine viennent ceux qui l'entou- . rent : la Seine-Inférieure, 190 en quatre ans ; le Calvados, 162 ; l'Eure, etc. A Textrémité tout opposée de la liste sont quelques départements du centre et ceux des régions pyrénéennes. L'Indre, l'Ariége, les Landes, les Hautes-Alpes, la Corse ne présentent d'ordinaire qu'une seule requête du genre qui nous occupe ; quelquefois même il n'y en a pas un seul exemple. Quatre ou cinq de ces départements, avec une population réunie égale à celle de la Seine, n'arrivent ainsi qu'à six ou sept séparations, tandis que le chiffre de Paris s'élève au-delà de 200, approche même 250. La statistique démontre ainsi combien les habitudes de la vie dans une capitale sont funestes à la paix des ménages.
Le ministère de la justice a fait constater pour plus de 6,000 demandes de séparation la profession du mari. 11 résulte de cet examen que la classe au-dessus du besoin, celle où l'instruction est répandue, sont celles qui réclament le plus souvent la rupture de nœuds devenus trop lourds. En effet, durant la période de sept années (1837 à 1843), 2,440 demandes émanaient de propriétaires, de rentiers, de personne^ exerçantdes professions libérales ; 1,605 avaient été formées par des commerçants; des cultivateurs et des ouvriers se partageaient les 2,000 autres. Qu'on
songe à Fimmense supériorité de nombre qu'offirent les classes laborieuses, et la disproportion deviendra énorme.
Remarquons surtout les faits suivants :
1° Ces demandes ne sont pas en général l'eflet du caprice, mais de la difficulté réelle de vivre ensemble, difficulté qui, dans la plupart des cas, augmente avec les années de. mariage, surtout lorsque les unions n'ont pas donné d'enfants, ou que les enfants sont sortis de la famille pour leur éducation, ou après l'éducation faite. Ce résultat est d'autant plus frappant, que plus les unions ont duré, plus le nombre en a été diminué déjà par la mort.
2® Les séparations suivent généralement la même loi géographique, intellectuelle, morale et religieuse que le suicide. Ainsi, c'est d'abord le département de la Seine, ensuite les circonvoisins , ceux du nord, où les plus peuplés présentent le plus d'unions mal assorties. Il y a plus de séparations parmi les populations instruites que chez les plus ignorantes ; plus où les mœurs sociales sont meilleures que dans les pays où elles sont moins bonnes ; plus encore où les sentiments religieux sont relâchés que dans les départements où ils le sont moins; plus parmi les classes bourgeoises et aisées que parmi les classes ouvrières, y compris celles de la campagne.
Telles étaient les remarques qui m'étaient suggérées par les faits de 1846.
Elles ont le même à-propos pour les sept années (1844-1850) qui ont suivi celles dont nous venons de nous occuper.
De 1844 à 1850, on trouve donc aussi une progression, mais avec un écart en moins pour 1848. Dans les deux années suivantes, le chiffre se relève rapidement. La moyenne de ces sept années est de 1,084, tandis qu'elle n'était, de 1837 à 1843, que de 884. Différence en plus par année pour la seconde période, 200; chiffre inexplicable par l'accroissement de la population. Et comme le luxe et le dérèglement des mœurs n'ont fait que s'accroître de 1850 à 1866, époque où j'écris ces lignes, j'oserais parier que la statistique de ces seize dernières années n'aurait rien de plus flatteur pour notre moralité que les précédentes (1).
Nous lisons néanmoins dans la statistique officielle de 1857 pour 1855, que « le nombre des demandes en séparation de corps, après avoir sensiblement augmenté en 1852 et en 1853 sous l'influence de la loi du 22 juillet 1851 relative à l'assistance judiciaire, tend à décroître. » Ce qui n'empêche pas qu'en 1854 le nombre des demandes n'ait été de 1,681, et en 1855 de 1573 ; ce qui fait pour la première de ces années, comparée à celle de 1845, ime différence en plus de 554, et pour la seconde, de 446.
Les dix départements qui en présentent le plus grand nombre absolument, sont : La Seine, 275; la Seine-Inférieure, 80; le Calvados, 64; la Gironde, 44; Eure, 37; Seine-et-Oise, 35; Meuse, 34 ; Manche, 34;
(1) Cest^ en effet, ce que conRnneot les tableaux des §§ II et m du chapitre précédent, tableaux qui ont été dressés depuis que ceci a été écrit.
Nord, 32; Pas-de-Calais, 31; Loire-Inférieure, 31. Tous, excepté la Gironde, appartiennent à la région septentrionale de la France. Les douze départements qui en présentent le moins , sont : Les Basses- Alpes, 1 ; la Lozère, 1 ; les Landes, 1 ; les Hautes- Alpes, 2; FAriége, 2; Tlndre, 3; la Corrèze, 4; la Haute-Vienne, 4. Tous ces départements font partie de la région méridionale.
La séparation de corps, outre qu'elle est difficile â obtenir pour les pauvres, qui ne peuvent pas la payer, ne rompt pas la chaîne. Aussi les pauvres se tuent, ou empoisonnent et assassinent leurs conjoints, plutôt que de la demander (1).
Pauvres et riches recourent d'autant plus volontiers à ces derniers moyens, qu'ils ne peuvent se remarier qu'autant que leur conjoint n'existe plus. Sous ce rapport, la séparation de corps est non seulement insuffisante, elle est encore dangereuse et immorale, puisqu'elle n'est qu'un demi moyen auquel on ne veut pas recourir parce qu'il est coûteux et inefficace.
Que serait-ce si l'on comptait toutes les misères, toutes les angoisses auxquelles succombent à la longue de malheureuses femmes, indissolublement unies
(I] Lea empoisonnements elles assassiiiaUontUenaussiy assez fréquemment même, entre les concabinaires; la seule jalousie est capable de ces extrémités; mais est-elle moins fréquente et moins justifiée dans les mariages? la colère et le désespoir font le reste. Gela n'affaiblit donc en rien notre assertion, que le désespoir doit porter plus souvent à cette violence criminelle. Lorsque la mort seule de l'un des conjoints peut rompre le lien conjugal, on tuera ou Ton se tuera pour en finir, quand on n'aurait souvent fait ni l'un ni l'autre si la porte du divorce eût été ouverte.
à des maris brutaux, ou d'infortunés maris à jamais rivés à des femînes capricieuse, folles de plsdsirs extravagants et ruineux, légères peut-être jusqu'au libertinage le plus éhonté, en même temps qu'elles sont pétries de fausseté et de perfidie ? Qu'un futur mari déclare qu'il se propose de maltraiter, de tyranniser sa femme, au lieu de lui promettre de l'aimer, de la protéger; qu'une fiancée dise qu'elle n'aspire au mariage que pour être plus libre de se livrer à ses mauvais penchants, et l'on verra combien de mariages se formeront sous de pareilles conditions! Et Ton prétendrait que parce qu'un mari fait tout le contraire de ce qu'il a promis, parce qu'il est parjure, parce qu'il ne remplit point les engagements du contrat, parce qu'il a surpris la bonne foi de sa femme, il faut que celle-ci lui reste éternellement attachée ! à lui qu'elle aurait repoussé avec une trop juste horreur, s'il l'avait menacée des traitements qu'il lui fait endurer, ou s'il lui en avait fait seulement entrevoir la possibilité \ Qu'un poursuivant qui se complaît dans la pensée qu'il va s'associer une compagne selon son cœur, ait l'assurance que la noirceur, la trahison et la ruine entreront dans sa maison avec l'épouse de son choix , et l'on verra si sa passion va jusqu'à la folie. Et l'on soutiendrait encore que le mariage n'est pas essentiellement conditionnel! Qu'est-ce donc qu'une justice où l'absurde le dispute à l'odieux?
Et cependant que propose-t-on pour remédier au désespoir de faibles femmes opprimées par ceux en qui elles avaient placé tout l'appui de leur existence ?
Non seulement on repousse le divorce, on va même jusqu'à regretter que les tribunaux accueillent avec autant de facilité les demandes en séparation ! Et cela sans doute pour 1^ plus grand avantage de celui des époux qui est outragé ou maltraité! Et cela, sans doute encore, dans l'intérêt de l'éducation des enfants que de pareilles scènes domestiques, renouvelées chaque jour, sont si propres à moraliser !
La séparation de corps est loin de sembler irréprochable au point de vue moral, non seulement parce que des enfants sont donnés injustement à un père qui bien souvent n'est point le leur, parce que des frères utérins seulement prennent part dans des biens qui ne devraient appartenir qu'à leurs aînés du côté- maternel, mais encore (et c'est ici le côté purement moral), parce que les injustices légales mettent ou aggravent la division entre les membres d'une même famille.Nous convenons cependant que si la présomption de paternité de la part du mari n'eût pas été admise dans le cas de séparation de corps, on eût péché contre la logique, puisqu'alors le mariage n'est pas dissous; mais la logique y aurait retrouvé son compte d'un autre côté, puisque cette paternité n'est pas alors moralement présumable. De plus, la femme eût sans doute été moins disposée à demander la séparation; mais aussi le mari l'eût été davantage.
La séparation de corps est une occasion prochaine d'immoraUté, en ce qu'elle force en quelque sorte à vivre dans le libertinage ceux qui ne peuvent passer le reste de leur vie dans la continence.
i cette autre conséquence morale que, n'éun demi remède au mal , elle dispose médio- : les époux à en user; alors ils préfèrent acun à sa manière. C'est ce que font les gens roient bien élevés.
est peu morale, enfin, en ce qu'elle devient asion de dissipations, de ruines , de folies, de ;e conduite , et par conséquent de mauvais îs pour les enfants qu'on peut avoir, 'épond-on à tout cela? Rien; on allègue un al compris de l'Evangile, avec lequel le droit )ord rien à voir, et qui ne serait tout au plus onseil de perfection morale dans l'hypothèse onduite personnelle des intéressés. Que les lui auraient de justes raisons de se séparer it, s'ils le veulent, par des considérations de h , vivre dans cet état de souffrance et d'op- 1, ils sont assurément très libres de le faire, >raliste pourra plus d'une fois leur en donner (il avec quelque raison; mais que le législateur înne forcément dans cet état, ou ne leur laisse perspective d'échanger leur fausse position le autre qui n'est qu'arbitraire de sa part, qu'il ne doit pas faire, ce qui est même absocontraire à sa mission de justice.
, ajoute-t-on , si vous laissez aux époux la îtive du mariage après la séparation de corps, récipiteront dans le divorce , et cela sous tous textes. — En vérité, si ce danger était aussi [u'on le dit , notre société serait bien malade ;
et il faut convenir qu'avec cette humeur de convoler, humeur qui n'est alors empêchée que par les lois civiles, on ne gagne guère autre chose à cette compression que l'adultère. Cette société si profondément gangrenée n'aurait donc de sain que les apparences! Est-ce bien la peine d'y tenir si fort, et ne vaudrait-il pas mieux que le mal se montrât sous son vrai jour, afm qu'on pût songer utilement au véritable remède ?
Mais ne calomnie-t-on pas nos mœurs domestiques ? Nous le croyons , à moins que le régime répressif sous lequel nous vivons ne nous ait rendus pires que les peuples qui ne le connaissent point. Mais alors ne serait-ce point le cas de s'en affranchir? Toutefois, nous sommes persuadé que les divorces ne seraient pas aussi fréquents qu'on veut bien le dire, et qu'en tous cas ils vaudraient mieux mille fois que les mauvais ménages qui subsistent maintenant d'une manière extérieiu^e et factice. Nous sommes persuadé que les nouvelles unions qui auraient lieu seraient moins immorales que les secrets commerces adultérins que recouvre hypocritement le manteau conjugal, et qu'il en résulterait beaucoup moins de crimes. Pourquoi empoisonnerait-on un mari, pourquoi étranglerait-on une femme dans l'espoir de se remarier, quand il serait possible d'arriver à ses fins sans mettre ainsi en jeu sa propre vie? Pourquoi, si la perspective de l'isolement et de la misère n'était pas la seule qui restât à une femme séparée de corps, recourrait-elle si souvent au suicide? Y aurait-il
ins de mal moral , moins de préjudice pour , à se tuer qu'à changer de mari pour des 'op légitimes? Dira-t-on que des raisons qui u désespoir, à la mort , ne sont pas suffi- >ur faire dissoudre à tout jamais l'infernale i les a fait naître? Belle et respectable monirable économie politique vraiment, qui de pareilles monstruosités !
vorce était possible, ajoute-t-on , les jeunes feraient aucun effort pour s'accommoder l'un , et les mariages seraient presque aussitôt [jue formés. — Il est présumable , au conl'à cause môme de cette facilité , un grand jeraient plus préoccupés de se faire aimer.
t moins sur un lien tout extérieur, ils complavantage sur celui du cœur, et feraient plus )our conserver l'estime et l'affection de leurs
l pas présumable encore que les unions s faciles à dissoudre quand elles n'ont pas 3 les sentiments qui en garantissent tout à moralité et la durée, seraient faites avec rconspection, et qu'au moins ceux qui pren- 3t plutôt que la femme se donneraient plus pour conserver ce qu'ils auraient acquis ?
rand mal y aurait-il à ce que ces mariages, uvent se transformer en ime véritable union , se brisassent au nom d'une affection qui itre mieux placée, après avoir été formée au i, cupidité ?
On suppose d'ailleurs à tort que ce sont les jeunes mariages qui se dissolvent le plus aisément : Fexpérience prouve le contraire (1). Et si les séparations de corps les plus fréquentes ont lieu après dix et vingt ans de mariage ; si l'on en compte onze fois plus, et davantage même, après vingt ans d'imion que pendant la première année ; si dans le nombre des séparations et des mauvais ménages qui les engendrent, la stérilité joue le principal rôle, n'est-il pas évident que la séparation n'a pas pour principale raison, dans nos mœurs, un penchant au libertinage , mais la fin naturelle de l'union de l'homme et de la femme, fin qui se trouve trompée par ime législation qui proscrit les secondes noces du vivant de l'un des deux membres d'une précédente union;, que ces nouvelles unions souvent n'auraient pas Ueu de la part d'époux qui se séparent après avoir vécu longtemps de la vie commune ; enfin, qu'il vaudrait mieux encore qu'il y eût alliance nouvelle que concubinage compliqué d'adultère.
A qui donc fera-t-on croire que le grand nombre de ceux qui se séparent de corps vivent dans une continence scrupuleuse? Qu'est-ce qui les empêcherait, d'ailleurs, de suivre en cela leurs principes , si ces principes étaient en effet les leurs?
Concluons de tout ce qui vient d'être dit :
1*> Que refuser la séparation de corps à des époux mal assortis, c'est conmiettre à leur égard im déni de
(i) V. § I du chapitre qui précède.
justice naturelle qui peut les porter au crime ou au désespoir.
^ Mais que ce remède est, comme tout le reste de la justice civile, trop cher pour les pauvres ; ce qui les empêche d'en user aussi souvent qu'il serait nécessaire. Ils trouvent plus facile de se noyer ou de se pendre que de payer 800 francs, plus ou moins, pour obtenir une séparation moins radicale, sans compter la pension qu'il faut faire à une femme séparée.
3^ Que la séparation n'est à beaucoup d'égards qu'un demi remède au mal.
• 4<^ Que ce remède est entaché d'injustice et d'immoralité.
&> Que le divorce est le seul remède proportionné à l'étendue du mal; qu'il est juste et moral au fond, et qu'il pourrait seul prévenir ime multitude de meurtres et de suicides.
6^ Enfin, qu'il n'est en rien contraire aux premiers préceptes de la religion positive sainement entendus.
En vain on nous objecterait qu'en général il y a plus de suicides chez les protestants, qui admettent le divorce, que chez les catholiques, qui le repoussent. Nous répondons :
i^ Que cet état de choses n'est pas sans des exceptions considérables; que l'Ecosse protestante ne compte pas plus de suicides que l'Irlande catholique ; qu'il est presque inconnu chez les frères moraves ; que les juifs et les mahométans, quoique admettant le divorce, se tuent fort peu.
iJe la séparation de corps. 275
2^ Que rien ne prouve, bien loin de là, que si le divorce n'était pas admis chez les peuples protestants où le suicide est le plus fréquent, le mal ne fût encore plus grand si le mariage était indissoluble ; de même que tout porte à croire qu'il serait moindre si le divorce était ecclésiastiquement et civilement permis.
3^ Qu'on se tue moins dans les pays catholiques où le divorce est civilement licite, en Pologne, par exemple, que dans d'autres où U ne l'est pas, comme en France.
¥ Que les Grecs et les catholiques orientaux, qui l'admettent, se tuent moins que nous, qui le repoussons.
5^^ Qu'à l'époque où il était plus généralement admis par les peuples catholiques qu'aujourd'hui, dans les premiers temps du moyen âge, il y avait beaucoup moins de suicides qu'à notre époque.
&> Enfin , que les causes du suicide peuvent être complexes, et que c'est mal raisonner de ne les envisager que par un seul côté, quand il peut y en avoir plusieurs.
On peut donc conclure, sans grand danger de se tromper, que le divorce est, dans nos sociétés modernes, d'une moralité relativement supérieure à l'état présent des choses, et qu'à cette condition un assez grand nombre de désespoirs résultant d'une malheureuse et indissoluble alliance n'existeraient pas, surtout chez les femmes. Ne serait-ce pas à cette circonstance qu'on pourrait attribuer la différence en moins dans le nombre des suicides féminins de quelques états
? exemple dans TAmérique anglaise, des suicides de même natm'e qui s'obnce et en Belgique? Cette différence, ux quinzièmes, n'est pas, en tout cas, eu d'importance.
ms ses Observations sur l'accord de la religion pour le rétablissement du 790), dit fort bien que dans le prinî était ou rompu, ou que les époux le, et que ce n'est que par suite d'une busive de l'Ecriture qu'on a imaginé se, injuste et immorale de la séparaet pour cause d'adultère seulement, îz que l'Eglise fût libre de concevoir L des époux; le législateur civil aurait rendre ses devoirs d'une autre ma-
L de corps, suivant le même auteur, de multiplier le nombre des célibae nombre des moines ait diminué ; — lombre des uxoricides ; — de faire nétt des enfants, ou de la rendre maufaire considérer trop souvent dans jetées que le côté de la fortune; — de luction d'étrangers dans la famille du
On a dit que le divorce n'était réclamé en qu'aux époques de troubles sociaux. C'est une Le rétablissement du titre VI du Code Napol voté trois fois par la Chambre des députés règne de Louis-Philippe, et trois fois la t( échoua devant la Chambre des pairs.
En 1848 il fut aussi question du rétabUssen divorce, et l'on se fit une arme de la sépara corps et des nombreux abus qui en sont la quence. Quand même le fait rapporté par M.
rier de Vienne (1), touchant les facilités extrêr trouveraient jusque dans certains couvents d les dames qui ne peuvent supporter la vie coi ne serait pas de la plus rigoureuse exactitude; même on n'admettrait dans ce couvent que < vingts fausses clefs en circulation au lieu c soixante, nombre affirmé par un serrurier di nage, ce fait serait encore assez grave.
On comprend qu'à une époque de dissipa de luxe effréné, comme celle où nous vivons, surtout, un mari modeste, laborieux, point inl qui serait heureux de vivre tranquille chez 1 exposé à des reproches, à des tracasseries ( les jours. Les rapports s'aigriront, s'envenin la vie commune deviendra insupportable pou
(1) Réforme de V ordre judiciaire, etc., p. îî. V. aussi p. 27 tear donne une raison qni n*est pas sans valeur, je "veux dire i détermioanie, quoique d*un très faible poids moral, de la p du clergé en faveur de la séparation de corps sur le divorce, rait en ajouter une autre dont il ne parle pas.
eût été le plus heureux d* en jouir. Mais rec une femme qui ne respire que vanité, visites de jour, bals, spectacles, soirées donner et à recevoir de nuit? Comment ipé, ou qui rfaurait tout simplement que e conserver ce qu'il peut posséder, poursa vie à tant d'excentricités ruineuses?
se, la guerre est dans son intérieur, et à perfidies, et peut-être pis encore. S'il il est également perdu. Il faut donc, et } expéditif et le plus simple, demander ion de corps, ou n'y défendre que pour
paix, la conservation de l'aisance, celle ne peut-être est à ce prix, éparation de corps une fois obtenue, la nt sous la surveillance du mari, quoique de chez lui, chez elle, le lien conjugal t dissous, des relations galantes se nouent ^âtablement d'un côté ou de l'autre, de jc même. Il y a toutefois cette différence s restent chargés des enfants dont ils ne u'en vertu de fictions légales, tandis que e peut supporter aucune charge de ce
igiens, qui se sont montrés si pleins de our la morale, et qui ont entendu si lit- 'Evangile en matière de mariage et de lient tout à la fois les lois de la nature e texte de saint Paul où il est dit : Melius \iam uri, et la propre fin qu'ils assignent
au mariage, une de ses fins partielles au moins. Ils oublient les concessions que Fautorité ecclésiastique s'est crue dans la nécessité de faire, tout en décidant que le divorce était absolument interdit (1). Nos pieux législateurs de 1816, en acceptant contre toute justice cette jurisprudence canonique, qu'ils auraient dû à plus d'un titre laisser à l'Eglise, ont donc été cause d'une hypocrisie, d'un débordement de vices et de crimes dont l'étendue, si elle était bien connue, serait effrayante.
M. Couturier de Vienne distingue, du reste avec raison, les femmes, et par suite leur moralité, suivant qu'elles appartiennent à la haute société ou à la classe populaire : « Au dernier degré de l'échelle sociale, dit-il, la femme pauvre, entourée de ses enfants qui lui demandent du pain, purifiée par leur présence, vaut généralement mieux que son mari, qui, dans ces grandes agglomérations d'hommes où les vices fermentent, a souvent pris des habitudes de désordre, rentre le soir ivre et la bat. Mais plus on monte, plus on voit la femme entourée des jouis-
(1} Infirmitas incontinentiœ, qtuo est in carne per peccatom mortoa, ne cadat in ruinam flagitiorom^ excipitar in honestate nnpUarum. (P. Lomb., lib. sent., IV, t6, de saint Aug.) — Didicimns enim ab Apostolo homaoo generl propter vitandam fornicationem indoltam esse conjagiam.
Si quis ing^raos homo ancillam alterioB nxorem aceeperit, et sstimat quod ingenaa ait; si ipsa femina faerit postea in serriûitem dejecta, ai eam a servitate redimere potest^ faci&t; si non potest, si volneiit, aliam accipiat. (Ib., IV. 86.)
Discedentem (infldelem) sequi non oportet, et ea Tivente aliam ducere liceU Sed hoc non est intelligendum nisi de his qui in infidelitate sibi copulati snnt (Ib., IV, 89.)
sauces du luxe^ plongée dans l'oisiveté, tout au plus occupée de futiles talents ou de la lecture de livres qui l'encensent, la déifient dans ses caprices, dans ses excentricités. Elle ne peut tenir au logis ; elle rêve sans cesse de nouveaux voyages, de nouveaux plaisirs. Pauvre enfant gâtée, qui fait le tourment de tout ce qui l'entoure, en définitive la plus malheureuse créature du monde, parce qu'elle n'a jamais su ce que c'est que le monde. Continuellement à la recherche d'un consolateur qui veuille bien compatir à ses maux imaginaires, » elle finit presque toujours par croire, au moins im instant, qu'elle l'a trouvé, car l'extrême désir de cette heureuse rencontre ne ferait-il pas prendre aisément une apparence grossière pour la réalité même?
Elle peut n'avoir pas ces torts et en avoir d'autres, ou commencer par les premiers et finir par les seconds.
Elle peut aussi avoir pour elle le droit, sans avoir assez de résolution pour le faire valoir. Au moins, si les angoisses, les amertumes et les dégoûts devaient aboutir à la rupture d'un hen détesté! Mais non; il faudra rester unis quoique séparés. N'est-ce pas le cas de dire, avec une fename célèbre qui a passé par toutes ces tribulations, que la séparation de corps est une loi contre laquelle s'élève la conscience du présent, et une des premières sur lesquelles la sagesse de l'avenir reviendra?
Cette femme éloquente. M™® G. Sand, a trop bien fait ressortir les vices de cette partie de notre législa-
DE lA SÉPARATION DE CORPS. 281
tien pour que je ne me fasse pas un devoir de reproduire ici ce fragment de V Histoire de ma vie :
« Le principal vice de cette loi, c'est la publicité qu'elle donne aux débats. Elle force l'un des époux, le plus mécontent, le plus blessé des deux, à subir une existence impossible ou à mettre au jour les plaies de son âme. Ne suffirait-il pas de révéler ces plaies à des magistrats intègres, qui en garderaient le secret, sans être forcé de publier l'égarement de celui qui les a faites? On exige des témoins, on fait une enquête. On rédige et on affiche les fautes signalées. Pour soustraire les enfants à des influences qui ne sont peut-être que passagèrement funestes, il faut qu'un des époux laisse dans les annales d'un grefte un monument de blâme contre l'autre. Et ce n'est encore là que la partiç douce et voilée de semblables luttes. Si l'adversaire fait résistance, il faut arriver à l'éclat des plaidoiries et au. scandale des journaux. Ainsi une femme timide ou généreuse devra renoncer à respecter son mari ou à préserver ses enfants. Un de ses devoirs sera en opposition avec l'autre. Dira-ton que, si Tamour maternel ne l'emporte pas, elle aura sacrifié l'avenir des enfants à la morale publique, à la sainteté de la famille? Ce serait im sophisme difficile à admettre, et si l'on veut que le devoir de la mère ne soit pas plus impérieux que celui de l'épouse, on accordera au moins qu'il l'est tout autant.
« Et si c'est l'époux qui demande la séparation, son devoir n'est-il pas plus effroyable encore? Une femme
des causes d'incompatibilité suffisantes le lien sans être déshonorantes pour elle porte le nom. Ainsi, qu'elle aliénante, les emportements et les amours dans le domicile conjugal, c'est trop ans doute pour la délivrer des malheurs ces infractigns à la règle ; mais enfin s là des souillures dont un homme ne r dans l'opinion. Il y a plus : dans notre Qos préjugés et dans nos mœurs, plus t signalé pour avoir eu des bonnes forsourire des assistants le complimente, surtout, quiconque a beaucoup fêté la •ur passe pour un joyeux compère, et )n le blâme un peu de n'avoir pas méde sa femme légitime, on convient qu'il l'emportcF contre elle ; mais enfin, faire 3 absolue dans la maison est le droit du peu qu'il y eût mis des formes, tout îût donné raison plus ou moins ; et, en w subi les entraînements de certaines s, et n'en être pas moins un galant ; autres égards.
st pas la position de la femme accusée 1 n'attribue à la femme qu'un seul genre fidèle à son mari, elle est flétrie et avifehonorée aux yeux de ses enfants, elle .'une peine infamante, la prison. Voilà i outragé qui veut soustraire ses enfants exemples est forcé de faire quand il
demande la séparation judiciaire. Il ne peut se plaindre ni d'injures, ni de mauvais traitements. Il est le plus fort, il en a les droits, on lui rirait au nez s'il se plaignait d'avoir été battu. Il faut donc qu'il invoque l'adultère et qu'il tue moralement la femme qui porte son nom. Cest peut-être pour lui éviter la nécessité de ce meurtre moral que la loi lui concède le droit de meurtre réel sur sa personne.
« Quelles solutions aux malheurs domestiques! Cela est sauvage, cela peut tuer l'âme de l'enfant condamné à contempler la durée du désaccord de ses parents ou à en connaître l'issue.
« Mais ceci n'est rien encore, et l'homme est investi de bien d'autres droits. Il peut déshonorer sa femme, la faire mettre en prison et la condamner ensuite à rentrer sous sa dépendance, à subir son pardon et ses caresses! S'il lui épargne ce dernier outrage, le pire de tous, il peut lui faire une vie de fiel et d'amertume, lui reprocher sa faute à toutes les heures de sa vie, la tenir éternellement sous l'humiliation de la servitude, sous la terreur des menaces.
« Imaginez le rôle d'une mère de famille sous le coup de l'outrage d'une pareille miséricorde ! Voyez l'attitude de ses enfants condamnés à rougir d'elle, ou à l'absoudre en détestant l'auteur de son châtiment! Voyez celle de ses parents, de ses amis, de ses serviteurs! Supposez un époux implacable, ime femme vindicative, vous aurez un intériem» tragique. Supposez un mari inconséquent et débonnaire à ses heures, une femme sans mémoire et sans dignité,
VOUS aurez un intérieur ridicule. Mais ne supposez jamais un époux vraiment généreux et moral, capable de punir au nom de l'honneur et de pardonner au nom de la religion. Un tel homme peut exercer sa rigueur et sa clémence dans le secret du ménage, il ne peut jamais invoquer le bénéfice de la loi pour infliger publiquement une honte qu'il n'est pas en son pouvoir d'effacer.
« Cette doctrine judiciaire fut pourtant admise par les conseils de mon mari et plaidée plus tard par un brave homme, avocat de province, qui n'était peutêtre pas sans talent, mais qui fut forcé d'être absurde sous le poids d'un système* immoral et révoltant. Je me souviens que, plaidant au nom de la religion, de l'autorité, de l'orthodoxie de principes, et voulant invoquer le type de la charité évangélique dans l'image du Christ, il le traita de philosophe et de prophète, son mouvement oratoire ne pouvant s'élever jusqu'à en faire im Dieu. Je le crois bien : appeler la sanction d'un Dieu sur la vengeance précédant le pardon, c'eût été un sacrilège.
« Ajoutons que cette vengeance prétendue légitime peut reposer sur d'atroces calomnies, accueillies dans un moment d'irritation maladive ; le ressentiment de certaine valetaille sait orner de faits monstrueux la faute présumée. Un époux autorisé à admettre des infamies jusqu'à essayer d'en fournir la preuve y risquerait son honneur ou sa raison.
« Non, le lien conjugal brisé dans les cœurs ne peut être renoué par la main des hommes. L'amour
et la foi, l'estime et le pardon sont choses trop intimes et trop saintes pour qu'il n'y faille pas Dieu seul pour témoin et le mystère pour caution. Le lien conjugal est rompu dès qu'il est devenu odieux à l'un des époux. Il faudrait qu'un conseil de famille et de magistrature fût appelé à connaître, je ne dis pas des motifs de plainte, mais de la réalité, de la force et de la persistance du mécontentement. Que des épreuves de temps fussent imposées, qu'une sage lenteur se tînt en garde contre les caprices coupables ou les dépits passagers ; certes, on ne saurait mettre trop de prudence à prononcer sur les destinées d'une famille ; mais il faudrait que la sentence ne fût motivée que sur des incompatibilités certaines dans l'esprit des juges, vagues dans la formule judiciaire, inconnues au public. On ne* plaiderait plus pour la haine et pour la vengeance, et on plaiderait beaucoup moins.
« Plus on aplanira les voies de la délivrance, plus les naufragés du mariage feront d'efforts pour sauver le navire avant de l'abandonner. Si c'est une arche sainte, comme l'esprit de la loi le proclame, faites qu'elle ne sombre pas dans les tempêtes, faites que ses porteurs fatigués ne la laissent pas tomber dans la boue; faites que deux époux, forcés par un devoir de dignité bien entendue à se séparer, puissent respecter le Uen qu'ils brisent et enseigner à leurs enfants à les respecter l'un et l'autre. »