‹ Le MarocChapitre 19 sur 42 · LA POPULATION. — LES IMPOTS, ETC · texte numérisé non relu

LA POPULATION. — LES IMPOTS, ETC

temps. Gomme le Perrin D andin de Racine, Sa Hautesse trouve que

... cela fait toujours passer une heure ou deux.

M. Jules Leclerq, qui a visité Tanger en 1878, nous a laissé à ce sujet le récit d’une audience de cadi à laquelle il a assisté et qui a une physionomie bien typique. « Ce fonctionnaire, nous dit-il, cadi de Tanger, — siège en face de la mosquée principale, dans une salle d’une grande simplicité, dont la voûte est soutenue par des piliers de style mauresque. Je lui fus présenté, et, suivant l’usage, j’échangeai avec lui une poignée de mains. 11 siégeait sur une estrade, assis à la façon des Orientaux, les jambes croisées sur des nattes. Il n’avait à ses côtés ni assesseurs ni greffiers ; sur les nattes qui lui servaient de tapis vert, il y avait un roseau taillé en plume et un vulgaire encrier en terre cuite. Le cadi tient luimême note de ses jugements et les envoie au

notaire public qui a mission de les acter A.

peine étions-nous entrés dans la salle d’audience, qu’un pauvre diable s’avança devant le cadi, mit un genou en terre et exposa son cas. Il s’agissait d’un terrain dont on lui avait usurpé la possession. Sur l’injonction du cadi, les plaideurs se rendirent chez le notaire public et là s’éleva entre eux la plus violente dis-

cussion : ils criaient à rompre le tympan d'un sourd. Cette dispute accompagnée de toutes sortes de gestes menaçants, se prolongea pendant plus d’une demi-heure. Quant au notaire public, il écrivait aussi impassible que s’il n’eût rien compris à tous les gros mots qui pleuvaient autour de lui . . .

« Du cadi nous allâmes chez le kalifa. Celuici est le juge militaire ; il condamne à la prison et à la bastonnade pour les peccadilles ordinaires, et à la mutilation pour des méfaits plus graves. On m’a fait voir l’instrument qui sert au supplice de la bastonnade. Ce n’est pas un bâton comme on pourrait le croire, mais une lanière de cuir qui déchire affreusement les chairs. Un jour de marché ne se passe guère sans bastonnade. Le kalifa, voulant m’être agréable, m’offrit de m’en donner un spectacle : je me bâtai de décliner cette gracieuseté arabe. Cet excellent kalifa eût trouvé tout naturel de faire fustiger un pauvre diable pour le plaisir d’un étranger, de même que le roi M’tésa faisait couper des têtes en l’honneur du colonel Chaillé-Long. »

Pachas, caïds et autres fonctionnaires sont d’ordinaire de très peu recommandables personnages. Le pacha que vit M. Leclerq à Tanger, avec ses quatre-vingt-seize ans et sa barbe blanche, n’avait guère à son actif pour le haut

poste qu’il occupait, que le souvenir des 15,000 têtes qu’il avait fait couper jadis, au temps où il commandait les armées du Sultan. « Ce général n’entendait pas un mot de français ni d’espagnol ; il paraît même qu’il parlait fort mal l’arabe, car, en dehors de l’art de couper les têtes, il était de la plus crasse ignorance comme la plupart des fonctionnaires de ce beau pays (1).»

Le commerce et l’industrie du Maroc ne peuvent être bien développés dans un pays où les transactions ne sont garanties par aucune loi, où l’exportation et le transit sont interdits, où il n’existe ni routes ni communications bien tracées.

Ce pays, qui a eu jadis avec l’Europe des rapports commerciaux considérables, est tombé sous ce rapport dans un état d’inertie incroyable. Non pas que les industries propres aux habitants, la fabrication des tapis, des maroquins, des armes, de certains tissus ne continue — comme nous l’avons dit déjà — à y avoir leurs ouvriers habiles mais les échanges y sont difficiles et peu productifs, et partant, la production n’est pas encouragée par l’appât du gain, ce grand stimulant du commerce.

On est étonné en lisant par exemple, le livre

(1) Jules Leclerq, De Mogador à Biskra et en Algérie , Paris, Challamel aîné, 1881, p. 42-44.

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