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CHAPITRE VII

* l’armée marocaine.

Après avoir dit ce qu’était le Maroc au point de vue géographique, ethnographique, politique, industriel et commercial, il ne sera pas sans intérêt d’examiner ici ce qu’est l’armée marocaine, devoir la puissance militaire réelle qu’elle représente : nous donnerons donc sur ces troupes des détails généralement peu connus et qui, mis de côté jusqu’ici par les voyageurs, .pourraient acquérir demain une réelle importance (1).

L’armée marocaine se compose d’environ 20 à 25.000 hommes, comprenant des troupes d’infanterie, de cavalerie, d’artillerie et un certain nombre à' ingénieurs militaires connais-

(1) Isous extrayons en grande partie ces renseignements de l’ouwage de l’abbé Godard, du livre du capitaine Erckmann, déjà cite et d’un intéressant travail du capitaine Niessel paru en 1902 à la librairie militaire de Chapelot. Ils peuvent donc être considérés comme officiels. Les autres sources auxquelles nous avons puisé sont des documents espagnols récents et dignes de foi.

LE MAItOC.

sant les quatre règles de l’arithmétique et un peu de géométrie.

Le recrutement est tout à fait fantaisiste. Inutile de dire que les tribus autonomes ne fournissent aucun contingent. Quant aux tribus du Maghzen, suivant qu’elles sont militaires ou non, elles agissent de deux façons différentes.

Soldat du sultan.

Les kebilas militaires sont celles qui sont exemptes d’impôts, à la condition de fournir un combattant par foyer; elles sont en petit nombre et toutes dévouées au sultan ; quant aux autres, le nombre des recrues qu’elles envoient à l’armée est déterminé par le caïd : ce dernier dresse la liste des familles qui doivent payer l’impôt du sang et choisit la recrue. L’aptitude physique, la taille, le nombre d’années ne sont pas examinés : vieillards et enfants, borgnes

l’armée marocaine.

ou boiteux, peuvent être également désignés et cette promiscuité de soldats de tout âge, de tout aspect, n’est pas une des moindres singularités de l’armée marocaine.

Il n’y a pas à proprement parler de temps de service : quand on a été choisi pour faire partie des troupes de l’empereur, c’est pour toujours, et il n’y a d’autre moyen de quitter l’armée que de se faire remplacer par un membre de sa famille.

La première troupe de l’armée du Maghzen, est le Guich, troupe de cavalerie comprenant une cavalerie active et une cavalerie de réserve, réparties en escadrons et recrutées spécialement dans certaines kebilas dites des Bokaris, des Soucis, des Chéraas, des Chéragas et des Oudahas.

Ce guich — du moins dans sa partie active, — comprend environ 4 à 5.000 cavaliers, continuellement en service auprès du sultan ou employés dans les grandes villes aux fonctions diverses de gardes du palais, escorte, conduite des prisonniers, et autres services dévolus en France à notre gendarmerie.

Commandés par des caïds-aghas (chefs-d’escadrons), les escadrons du guich comprennent les ferreguis (estafettes et plantons), les moulines-moukhala (porteurs de fusils), les moulines-sc/uines (porteurs de sabres), les

mésèrihnes (gendarmes à cheval), etc., etc.

Les cavaliers du guich sont armés d’un fusil arabe à pierre, ornementé de verroteries de couleurs ; parfois d’un sabre court et d’un poignard ( koumiah ou kandjar). La crosse du fusil est ordinairement enveloppée d’une étoffe destinée à le protéger contre la poussière. Le reste de l’équipement comporte une poire à poudre ou djebira (1), un sachet pour les balles et un tournevis pour démonter le fusil.

L’habillement, qui n’a rien d’uniforme-, ni comme coupe, ni comme couleur, consiste en un cafetan, une chemise plus ou moins blanche sur le cafetan, une chéchia, un pantalon arabe en toile ou en laine et en babouches rouges, vertes ou jaunes suivant le goût du cavalier : très peu d’hommes ont des bottes, seuls les caïds-aghas portent le turban.

En outre des hommes du guich, l’armée du Maghzen est augmentée, en temps d’expédition, d’un certain nombre de cavaliers recrutés dans les tribus sous le nom de Mouhaïbes, sorte d’irréguliers qui rendent de bons services.

L’infanterie marocaine, Yasker ou Yaskar se compose actuellement de 30 bataillons divisés en un certain nombre de compagnies dites midhs. Ces dernières unités sont commandées

(1) Sorte de giberne d’écorce portée par les montagnards.

l'armée marocaine.

par un caïd-el-miâh, après lequel vient le kalifa de caïd-agha, mot à mot lieutenant du chef de bataillon (commandant en second) et au-dessous du caïd-el-miâh, le mokadème assimilable à notre sergent. L’asker marocaine est forte de 10.000 hommes environ.

L’armement se compose du fusil arabe des cavaliers ( moukhala ), de mauvais fusils chassepot, ou autres systèmes analogues auxquels il manque généralement une pièce plus ou moins indispensable et, pour quelques soldats, de baïonnettes.

L’équipement normal comprend une giberne et un fourreau de baïonnette; cependant tous les soldats sont loin d’en posséder. Dans ce dernier cas, la poudre et les balles se portent dans un ou deux sachets suspendus au cou ou à la ceinture; la baïonnette est alors attachée dans le dos.

Pas de havresac : en expédition, les soldats mettent sur des chameaux, sur des ânes ou des mulets les effets qu’ils peuvent avoir à emporter, leurs vivres ou leurs munitions.

L’habillement de l’asker est plus pittoresque encore que celui de la cavalerie. Depuis qu’après la bataille d’Isly le sultan Mouley-Abder- Rhaman voulut habiller à la française ses troupes à pied, la coupe des costumes a beaucoup varié, mais, au fur et à mesure qu’arrivaient

les nouveaux uniformes, les anciens demeuraient, et ce mélange a fini par produire une variété aussi inattendue qu’étrange. La veste ou la tunique et le gilet sont, la plupart du temps, de couleur voyante, rouge le plus souvent; le pantalon ou la culotte sont bleu, la calotte est rouge, les babouches sont rouges, jaunes, grises ou vertes. Le suprême de l’élégance est de porter une chemise par-dessus le pantalon.

Au surplus, tout ce qui a, de près ou de loin, l’aspect d’une tenue militaire est bon pour un fantassin marocain, et l’on en trouve affublés de livrées de facteurs des magasins du Louvre ou du Bon Marché, venues on ne sait comment, échouer à Fez ou à Maroc. L’Etat est d’ailleurs très parcimonieux dans ses distributions d’effets, par la raison que fort souvent les soldats et les officiers vendent au marché les vêtements qu’ils viennent de recevoir : il a donc tout intérêt à laisser à ses hommes des guenilles sans prix ni attrait; c’est son seul moyen d’arriver à conserver ses approvisionnements.

L’artillerie de campagne marocaine est fournie — en tant qu’hommes de troupe — - par le guich, et comprend deux bataillons de quinze miâhs d’une centaine d’hommes chacune. L’instruction de ces canonniers est moins que rudimentaire, et comme les caïds-aghas (comman-

l’armée marocaine.

dants de bataillon) ne savent pas lire, on est obligé, au moment des expéditions, d’adjoindre à chaque miâh un de ces officiers du génie dont nous avons parlé, un mohendez, chargé de disposer la hausse au moment du tir.

L’armement des troupes d’artillerie comprend un mousqueton sans baïonnette : leur habillement est celui de l’infanterie.

Quant aux pièces, c’est un ramassis hétéroclite des systèmes et des calibres les plus divers : cependant l’artillerie peut atteler deux batteries montées et deux de montagne.

Voici, d’ailleurs, la liste complète de l’artillerie de campagne marocaine telle que l’a donnée, naguère, le capitaine Erckmann, l’ancien chef de la mission militaire française au Maroc: 6 canons rayés de 4 de campagne, 6 canons rayés de 4 de montagne, 6 Parrott de 10 livres, 6 Withworth de montagne, 4 canons de 8 de campagne, lisses, 3 mitrailleuses Gattling, une mitrailleuse Hotchkiss, 2 mortiers de 15.

Ces pièces, de provenance française sont en bon état et se sont augmentées, croyons-nous, depuis 1886 d’une seconde batterie de 4 de campagne, don du président de la République française.

Viennent en second lieu les pièces suivantes, qui seraient, paraît-il, dangereuses pour les canonniers qui pousseraient la témérité jusqu’à

vouloir s’en servir : 4 canons analogues à notre ancien 4 de campagne, 24 canons de montagne, lisses en bronze (de provenance espagnole), une batterie de montagne Withworth, achetée dans l’industrie en Angleterre, 1 canon Armstrong, démontable, 4 mitrailleuses belges, 6 mortiers d’environ 15 centimètres.

Nous ne dirons rien du génie, qui compte seulement les officiers ou mohendez dont nous avons fait mention déjà, mais il nous faut citer comme une nouveauté militaire tout à fait inattendue, en parlant du Maroc, le ballon captif que Mouley-Abdul-Azir a fait construire tout récemment au Creusot, et dont le parc est confié à l’ingénieur français Edouard Surcouf. Ce ballon, avec son ballonnet, est gonflé à l’hydrogène et peut enlever trois personnes ; la nacelle est munie d’un poste téléphonique pouvant communiquer avec le sol.

Voilà, assurément, une innovation capable de discréditer le souverain dans l’esprit de bou nombre de ses sujets. Elle dénote, sans conteste, chez le prince une orientation intellectuelle rare chez le musulman.

Malheureusement, la création d’un parc aérostatique dans l’armée marocaine ne comblera qu’un bien mince vide dans son organisation et elle ne suppléera pas, notamment, au manque, absolu ou à peu près, de points fortifiés per-

mettant une défense poliorcétique en cas d’une invasion du territoire. Il est bien certain que la défense régionale ne peut être que rudimentaire en un pays où l’art de l’ingénieur n’a pour représentants que des officiers bornant leurs connaissances mathématiques à la possession des quatre règles. Cependant, deux points du territoire présentent une certaine force en tant que fortifications : Tanger et R’bat.

Tanger, point extrême du Maroc vers l’Europe, résidence des ambassadeurs étrangers, devait naturellement bénéficier de sa situation privilégiée à côté d’un continent civilisé et elle n’a pas manqué d’en profiter. Tout est relatif cependant, et nous ne voudrions pas dire par là que F ancienne capitale de la Tingitane ait l’aspect d’une place fortifiée par Vauban, Montalembert ou Brialmont. Cependant ses trois batteries avec réduit, construites par des ingénieurs anglais de Gibraltar ont un aspect européen qui frappe, sur cette terre arabe, et les six canons Armstrong, qui tournent vers le détroit leurs énormes bouches, ne manquent pas de crânerie.

Avec Tanger, le port du Maghreb le mieux défendu est R’bat. On compte dans cette dernière ville 167 canons dont 30 pièces de 12.

Pour quelqu’un qui n’est pas au courant des

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