SOUS LA RÉVOLUTION ET LE PREMIER EMPIRE
La lettre écrite par Mouley à Louis XIV, en 1709, témoigne qu’à cette époque encore, c’està-dire sept années après l’élévation d’un prince français au trône d’Espagne, les sympathies du Chérifï pour notre nation n’étaient point diminuées. Toutefois à la longue, l’alliance castillane nous fit du tort dans l’esprit du souverain qui avait exprimé avec « mépris et chaleur )> sa haine pour les Espagnols.
Une autre cause encore qui contribua à refroidir les sentiments professés par l’empereur marocain à notre endroit, fut l’établissement des Anglais à Gibraltar et le prestige qui s’attacha, dans l’esprit du prince, à cette conquête faite plus encore sur la France que sur l’Espagne. L’abandon de nos divers intérêts colo-
niaux par le régent, accentua davantage une situation que l’Angleterre avait tout intérêt à rendre de plus en plus défavorable, et quand, en 1718, notre consul à Salé, M. de La Madeleine, eut été rappelé et non remplacé, nos intérêts au Maroc périclitèrent d’une façon sensible.
Par leur traité de 1720, les Anglais arrivèrent à rendre encore pire, un état de choses qui nous était déjà préjudiciable ; néanmoins on vendait encore au Maroc, en 1733, pour 640.000 livres de toiles de France, « telles que les Laval, les Bretagne et les Cambrai », et pour 900.000 livres de draps, papier, sucre, coton, quincaillerie, etc., sortant de nos manufactures.
Cette situation dura jusqu’à l’année 1763, date à laquelle la paix signée avec l’Angleterre nous rendît la liberté des mers; le gouvernement français songea alors à reprendre avec le Maroc des relations commerciales qui avaient été longtemps pour nous la source de profits sensibles et d’une prépondérance politique incontestable. Dès 1764, des pourparlers furent entamés pour la rédaction d’un nouveau traité de commerce, et telle était à cette époque l’importance attachée par l’opinion publique au développement du trafic colonial, que nombre de négociants s’empressèrent d’envoyer au roi di-
vers mémoires, sur les clauses à insérer dans la future convention.
Parmi ces documents venus un peu de partout, nul n’est plus intéressant que celui fourni
Jeune fille maure.
par un jeune officier de marine alors inconnu, mais dont le nom devait être inscrit un jour en lettres d’or dans les fastes militaires de la France : nous avons nommé le futur bailli de Suffren. On trouve notamment dans ce mémoire à propos des îles Chafarines, appartenant dé-
sormais à l’Espagne, de curieuses appréciations démontrant combien, dès cette époque déjà, on comprenait leur importance.
« Si l’on pouvait, écrivait Suffren en 1764, obtenir du sultan de Maroc l’agrément d’établir un comptoir sur leurs côtes, les îles Chafarines situées à quatorze lieues à l’E.-S.-E. du cap Tres-Forcas, paraissent propres à cet objet.
1° La rade est très sûre, et l’établissement sur une des îles, loin d’être dans la fâcheuse position delà Calle, serait indépendant;
“2° Il serait très avantageux pour notre navigation d’avoir sur la côte d’Afrique un port où l’on pourrait trouver tous les besoins;
3° En cas de guerre avec Alger ou Maroc, on serait de la sorte à portée d’intercepter leurs corsaires et surtout les galiotes, qui sont obligées de côtoyer;
4° En cas de guerre avec les Anglais le port serait d’une grande ressource pour nos marchands qui y viendraient attendre le temps favorable pour passer le détroit, et serait encore plus avantageux aux corsaires ou frégates en station sur ces parages;
5° Quoique ces îles ne paraissent point susceptibles de rien produire, le pays qui est vis-à-vis étant très abondant, la garnison coûtera peu à nourrir. A la vérité, en cas de rupture avec le Maroc, il faudrait se pourvoir en Espa-
gne; mais le peu d’éloignement qu’il y a, rend la chose aisée;
6° N’y ayant aucun port entre Ceuta et Oran, cette côte n’est fréquentée par aucun bâtiment, de manière que nous y ferions exclusivement un commerce très avantageux malgré la guerre. Autrefois des bâtiments français y ont eu du blé pour une même quantité de sel. Faute de renseignements sur l’intérieur d’un pays qui est très peu connu, je ne puis entrer dans les détails des avantages que ce commerce peut produire; mais le blé peut être aisément exporté en contrebande, et les autres marchandises, telles que la laine, la cire, doivent y être à bon marché, n’y ayant ni frais de transport, ni concurrence; enfin, l’on y trouverait le précieux avantage de faire ses chargements dans un bon port, au lieu de les faire dans les rades de la côte de Salé, très dangereuse en hiver, et où Ton est obligé quelquefois d’évader (1) trois ou quatre fois avant d’avoir fini de charger (2). »
Combien ces considérations ne doivent-elles pas nous faire regretter aujourd’hui que nous sommes maîtres de l’Algérie, de n’avoir pas occupé une position militaire dont les avantages sont si rationnellement expliqués.
Quoi qu’il en soit, et en reprenant notre récit
(1) De revenir au large.
(2) Dans Thomassy, p. 253 et 254.
au point où nous l’avons laissé, nous dirons que le comte de Bruzon, désigné par Louis XV pour se rendre auprès du sultan Abdallah-Mohammed, débarqua à Saffi le 5 mai 1767, et se mit en marche huit jours après pour se rendre à Maroc. Le 17, le plénipotentiaire français était reçu par l’empereur.
Neuf jours se passèrent en négociations de diverses sortes, et aux objections que soulevèrent les diplomates marocains, on sentait que la considération dont jouissaient les Français sous Louis XIV avait quelque peu baissé. Toutefois on aboutit encore à un résultat honorable et le 27 mai, le traité suivant était enfin signé par le Chériff.
Nous croyons devoir donner ici in extenso ce document dont l’importance diplomatique est capitale :