LA FLOTTE DEVANT MOGADOR
Les luttes intestines qui désolèrent le Maroc pendant la Restauration n’avaient eu sur nos relations avec l’empire des Chérifs aucune influence désastreuse, et la politique de Louis XVIII, puis celle de Charles X n’eurent d’autre but que de développer pacifiquement les traditions séculaires d’amitié qui nous unissaient au Maghreb. Cependant un événement d’une portée considérable allait lier désormais d’une façon plus étroite encore l’avenir du Maroc à celui de notre influence dans le nord de l’Afrique et nous obliger à nous immiscer d’une façon permanente dans les affaires marocaines : nous voulons parler de la conquête d’Algérie.
Du jour où le drapeau français flotta sur la
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Kasbah du Dey, du jour où la conquête fut un fait accompli, nous ne pouvions plus nous désintéresser de ce qui se passait chez un voisin turbulent, dont les agitations devaient toujours avoir leurs contre-coups chez les populations arabes soumises à notre influence. De cette heure, en dépit de l’Angleterre et en dépit de l’Europe, nous devînmes les arbitres les plus intéressés à voir la politique marocaine se mouvoir dans notre orbite, et si la France a toujours témoigné dans l’application d’un droit incontestable, une sage modération, il n’en est pas moins vrai que nous ne pouvions abandonner, dans cet ordred’idées, des prétentions légitimes.
Nous n’avons point à faire ici l’historique de la conquête de l’Algérie, ni à dire par quelles phases passa cette entreprise pleine de périls au début, dans laquelle notre armée mit en lumière les merveilleuses qualités d’endurance, de vigueur et d’intelligence qui ont toujours fait de nos soldats les premiers troupiers du monde. Rappelons seulement qu’après une période de dix années, 1830-1840, passée à tâtonner, à chercher notre voie, à étudier le sol sur lequel nous avions à lutter, les ennemis que nous avions à combattre, l’ère des succès définitifs s’ouvrit enfin, au moment où le général Bugeaud prit la direction supérieure des opérations militaires.
Pendant toute cette période, le Maroc, malgré une hostilité sourdement entretenue par les Anglais, s’était maintenu vis-à-vis de nous dans une neutralité dont nous nous étions contentés, lorsque, au commencement de 1844, la protection ouvertement donnée à Abd-el- Kader, vint nous obliger à une action directe contre cet empire.
A cette époque l’Emir s’était rapproché du territoire marocain et venait de solliciter de l’empereur Abd-er-Rhaman, le chérif régnant, le c alifat du Riff et des tribus voisines de notre province d’Oran. Grâce aux influences anglaises, il en était arrivé à ses fins et l’investiture qui venait de lui être accordée en cette occasion avait notablement relevé son prestige dans une région où de récentes défaites l’avaient, naguère, fortement compromis.
Le gouvernement français avait le droit et le devoir de considérer comme un casus belli un acte politique aussi contraire à nos intérêts en Algérie : d’autres motifs vinrent encore l’obliger à adresser au Maroc des observations péremptoires.
A la nouvelle que le général Lamoricière s’était avancé jusqu’à Lalla-Maghnia, à quelques lieues au sud d’Oran, et y faisait établir un camp retranché, Abd-el-Kader obtint d’ Abd-er-Rhaman, qu’une armée marocaine s’avancerait à
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notre rencontre sous le prétexte que Lalla- Maghnia était un territoire marocain. Lamoricière, sommé par le caïd El Guenanoui d’abandonner les travaux de fortifications entrepris, ne tint point compte de cet avertissement téméraire, mais El Guenanoui ayant jugé à propos de venir inquiéter nos travailleurs, Lamoricière dispersa les troupes chérifiennes par la force, sabrant vigoureusement la colonne marocaine (30 mai 1844).
A la nouvelle du combat de Lalla-Maghnia, le maréchal Bugeaud qui était encore en Kabylie, se hâta de se rendre sur la frontière de notre province d’Oran, et le 25 juin, il envoyait à El Guenanoui le général Bedeau pour traiter verbalement du grief en litige.
Cette démarche toute amicale allait bientôt nous fournir la preuve que décidément les Marocains voulaient la guerre et que toute transaction avec eux aboutirait à enfler leur suffisance en leur faisant prendre notre modération pour de la faiblesse.
Effectivement la conférence du général Bedeau avec El Guenanoui se termina par un guetapens : notre envoyé n’eut que le temps de monter à cheval pour rejoindre notre cavalerie qui accourait du camp à son secours. Un combat eut lieu et après une lutte sanglante, nous restâmes maîtres de la position, ayant tué
ou blessé environ 500 hommes à l’ennemi.
Cet événement était grave en ce sens que le laisser impuni compromettait fortement notre prestige en Algérie, et que le venger nous entraînait avec le Maroc à une guerre qui pouvait amener des complications européennes de nature à compromettre sérieusement l’avenir de notre conquête. Toutefois cette dernière éventualité parut à Bugeaud moins menaçante que la première.
« Si pour le désir d’épargner à mon pays une guerre avec le Maroc, écrivait le maréchal, de son bivouac sur bisser, le 10 juin, je reste dans une défensive timide, je m’expose à perdre l’Algérie... Au contraire, quelque acte de vigueur sur les Marocains maintiendra l’autorité morale que nous avons acquise sur ces peuples par nos succès; je me crois assuré de battre plusieurs fois les troupes marocaines avec les 7.000 hommes que je vais avoir sur la rive gauche de la Tafna. »
Effectivement, le 16 juin, le lendemain du guet-apens de Lalla-Maghnia, le maréchal Bugeaud écrivit à Guenanoui qu’il allait marcher sur Oudjda, et l’exécution suivant de près la menace, les troupes françaises occupèrent le lendemain le poste indiqué.
En France, la nouvelle de l’agression du 30 mai avait produit une impression pénible