L'ALGERIE SOUS UE MARÉCHAL BUGEAUD
et à la date du 12 juin, M. Guizot, ministre des Affaires étrangères, avait écrit à M. de
Un laboureur indigène.
Nyon, notre consul à Tanger, pour lui enjoindre de demander à l’empereur des explication s sur la conduite d’El Guenanoui. Résumant luimême les instructions données à notre agent
LE MAKOC.
diplomatique, M. Guizot disait à M. de Nyon à la fin de la dépêche : « Vous demanderez à l’empereur du Maroc : 1° le désaveu de l’inconcevable agression faite par les Marocains sur notre territoire; 2° la dislocation du corps de troupes marocaines réunies à Oudjda et sur la frontière; 3° le rappel du caïd d’Oudjda et des autres agents qui ont poussé à l’agression; 4° le renvoi d’Abd-el-Kader du territoire marocain. »
Notre consul devait ajouter encore que nous n’avions pas l’intention de faire au Maroc aucune conquête territoriale, mais que nous ne tolérerions point que l’empire .devînt pour Abd-el-Kader un aide effectif, et que si l’empereur se refusait à admettre nos équitables prétentions, nous nous ferions nous-mêmes une justice éclatante.
En même temps qu’était envoyée cette dépêche, des ordres étaient donnés pour qu’une escadre destinée à appuyer nos réclamations s’en allât croiser sur la côte occidentale du Maroc; cette escadre fut placée sous le commandement du prince de Joinville.
Le maréchal Bugeaud persuadé que toute temporisation était nuisible au succès d’une action militaire indispensable, pressait le gouvernement français d’agir, mais le ministère, redoutant les complications dont nous avons
l’algérie sous le maréchal bugeaud.
parlé, ne se hâtait point d’envoyer l’autorisation sollicitée.
Quant au prince de Joinville, qui était déjà dans les eaux de Cadix, il était également partisan de la temporisation. Un seul cas, avait-il écrit au ministre de la marine, l’eût porté à agir militairement contre un des ports du littoral chérifien, c’était celui où une escadre anglaise se fût présentée dans les eaux du Maghreb. « Si cette escadre, avait dit le prince, se borne comme nous à jouer, de Gibraltar, un rôle d’observation, rien de mieux; mais si elle va sur les côtes de Maroc, je m’y rendrai à l’instant. Dans l’intérêt de notre dignité comme dans l’intérêt de l’influence que nous devons exercer sur les Etats limitrophes de nos possessions d’Afrique, il est essentiel que cette affaire du Maroc ne soit pas traitée sous le canon d’une escadre étrangère (1). »
Notre flotte était dans les intentions que nous venons de dire, quand une dépêche du maréchal Bugeaud, sollicitant du prince de Joinville ce qu’il ne pouvait obtenir de Paris, vint tout à coup brusquer les événements. Le 2 juillet le délai donné au Maroc pour répondre à l’ultimatum posé par M. de Nyon à l’empereur, avait pris fin sans que nous eussions
(I) Document cité par Roussct. Conquête de VAlgcrie, tome I, page 340.
reçu de réponse. Le 4, notre consul, qui avait amené son pavillon la veille et qui s’était retiré déjà à bord du Suffren, reçut bien une communication de Sidi-Bou-Selam, le pacha de Larache; mais ce document, loin de nous donner satisfaction avait une portée comminatoire déplacée et demandait notamment la retraite et la destitution du maréchal Bugeaud; le lendemain on apprit que M. Drummond Hay, consul d’Angleterre, avait échoué dans une tentative pour amener le sultan à une soumission aux injonctions de la France.
Cédant alors aux demandes réitérées de Bugeaud, le prince de Joinville se décida à agir.
« Le maréchal, écrivait-il au ministre de. la marine, me dit que si la guerre n’est pas déclarée diplomatiquement, elle existe de fait. Il suit une marche contraire à mes idées; mais, outre que mes instructions me précisent d’agir comme lui, je crois qu’à une grande distance de la France, quelle que soit la différence d’opinion, il faut unité de vue et d’action entre les agents du gouvernement. Entre M. le maréchal et moi, c'est moi qui dois céder; je m’incline devant son grade, son âge et son expérience. Puisqu’il fait la guerre sous sa responsabilité, puisqu’il a recours à ce moyen extrême popr obtenir la paix, puisqu’il me place dans un des cas prévus par mes instructions,
LE BOMBARDEMENT DE TANGER
celui où la guerre serait positivement engagée, je me tais, et je ferai tous mes efforts pour le seconder (1). »
Le prince de Joinville était donc ainsi décidé à commencer les hostilités, quand l'Etna, venant d’Oran, lui apporta une dépêche du ministre de la marine en date du 27 juillet, lui prescrivant d’ouvrir le feu sur Tanger si la réponse à Fultimatum n’était pas satisfaisante. Or nous avons vu quel était le contenu de la lettre du pacha de Larache. De plus Sidi-Bou-Selam donnait une preuve que le gouvernement marocain cherchait des leurres de nature à nous abuser puisqu’il écrivait au prince de Joinville qu’Abd-el-Kader n’était plus sur le territoire marocain, et qu’il informait en même temps le maréchal Bugeaud que l’émir avait été arrêté et interné dans une des villes de l’intérieur de l’empire.
Dans ces conditions l’hésitation n’était plus possible ; évidemment on abusait notre diplomatie par des notes trompeuses, alors qu’on préparait activement la guerre : tout atermoiement devenait dangereux.
Ce fut le 5 août au soir que le prince de Joinville se décida à agir et la ville de Tanger ayant été choisie comme point d’attaque, le
(1) Document cité par Rousset. Conquête de l'Algérie, tome l,
capitaine de corvette Duquesne fut chargé de marquer par des bouées, les points d’embossage des douze navires de combat.
Le 6, à la pointe du jour, les bateaux à vapeur le Vélo ce, le Pluton, le Gassendi, le Phare , le Rubis et le Var, vinrent s’amarrer le long du Jemmapes, du Sufjren, du Triton, de la Belle-Poule, des bricks le Canard et l’Argus et les conduisirent vers huit heures du matin à leur emplacement de combat. Cette façon de faire était commandée par le calme plat qui règne ordinairement le matin dans la baie de Tanger.
Le Jemmapes arriva le premier sur la ligne, mais après sa première ancre mouillée, son remorqueur fut impuissant à lui faire élonger complètement sa chaîne. Le Jemmapes cependant réussit à s’embosser à quatre encâblures de la place, le Suffren vint ensuite, puis le Pluton, le Canard, enfin V Argus, capitaine Jean Gérard, qui « chercha une compensation à sa longue et pénible station d’hiver à Tanger, disait le prince de Joinville dans son rapport, en s’embossant dans une position où il y avait beaucoup à donner et à recevoir ». Quant à la Belle- Poule, au Triton et au Gassendi que leurs remorqueurs ne purent mettre en mouvement, ils vinrent à la voile et furent alignés vers dix heures.
LE BOMBARDEMENT DE TANGER
Les premiers mouvements dont nous avons parlé ayant été effectués sans opposition de l’ennemi, le feu fut ouvert à huit heures et demie.
Tout d’abord la place y répondit avec vivacité, mais bientôt on put voir les canonniers marocains déserter leurs postes, et au bout d’une demi-heure deux batteries seulement continuaient à répondre, une casematée située à la partie supérieure du fort de la marine, et l’autre celle de la kasbah.
A dix heures le combat cessa.
Le prince de Joinville demeura devant Tanger jusqu’à deux heures du soir à bord du Suffrert, pour bien constater que la ville ne songeait plus à se défendre; puis l’impuissance de l’ennemi avouée, l’escadre qui avait ordre de ne point opérer de débarquement, reprit un mouillage pour réparer les légères avaries qu’elle avait eu à supporter. Le combat nous coûtait 3 morts et 17 blessés.
Ce fut le 11 août que le maréchal Bugeaud reçut au camp d’Oudjda la nouvelle du bombardement de Tanger, et, dans la joie que lui causa cette nouvelle, il écrivit le soir même au prince de Joinville, que le « 14 août au plus tard, l’armée devrait acquitter la lettre de change que la flotte venait de tirer sur elle ».
Le maréchal, depuis qu’il était établi à Lalla- Maghnia avait été averti de l’arrivée au camp
LE MAliOC.
ennemi, de Mouley-Mohammed, le fils de l’empcreur. Il avait été informé également par les Arabes soumis du Sahel de Medroma et de la Haute-Tafna de la présence de contingents récemment venus. Au dire des espions, les camps de Mouley-Mohammed se composaient de neuf groupes s’étendant sur la rive gauche de l’Isly, depuis Djerf-el-Akdar jusqu'à Koutad-Sidi-Abcleraman, c’est-à-dire dans un espace de neuf lieues. Quatre de ces groupes étaient constitués par les troupes régulières, quatre autres par des forces irrégulières, le neuvième était celui de Mohammed, comprenant sa maison particulière, ses femmes, ses bagages, ses chevaux de main, etc. On évaluait ces troupes à 40.000 hommes.
D’une vigie à signaux établie sur une butte élevée à l’ouest de Lalla-Maghnia, on apercevait distinctement l’emplacement des troupes ennemies, et aux salves d’artillerie et de mousqueterie qu’on entendait soir et matin, à l’esprit bravache et présompteux qu’on savait régner dans les troupes ennemies on pouvait prévoir une offensive sur une grande échelle. Effectivement il ne s’agissait rien moins dans l’esprit de Mohammed que de nous enlever la plus grande partie de l’Algérie : on ne concevait même pas que nous pussions résister un instant. Le 10 août, un parti d’un millier de chevaux vint re-
LE BOMBARDEMENT DE TANGER
connaître le camp français. L’ennemi présumait sans doute que le maréchal avait abandonné Lalla-Maghnia parce que depuis quatre jours le général français avait établi ses troupes au confluent de l’Oued el-Abas et de l’Oued Rdofoa, dans un bois où elles étaient à l’abri de la
grande chaleur. Les Marocains tiraillèrent avec un peloton de cinquante chasseurs qui avait été envoyé pour les observer, et en se retirant, ils brûlèrent toutes nos maisons entre Lalla-Maghnia et Oudjda.
Le maréchal, qui avait appelé à lui le général Bedeau était trop pressé de prendre l’offensive pour la différer quand il connut le bombardement de Tanger ; il se décida donc à agir.
Campement bédouin.
(( J’ai jugé, écrivait-il au maréchal Soult, le 13 août, que nous ne pouvions rester plus longtemps sur la défensive sans de grands dangers. Le plus petit de tous, c’est que l’ennemi se renforce tous les jours. Mais ce qui est surtout à craindre, c’est que, nombreux comme il est, il ne fasse des détachements sur mes flancs pour aller soulever le pays derrière moi... Ayant hier rallié le général Bedeau, je me décide à me porter ce soir en avant. Je ferai trois lieues dans la plaine jusqu’à l’entrée de la nuit, en simulant un grand fourrage. Je m’y arrêterai en ordre de marche; j’y ferai dormir mes colonnes toujours en ordre de marche pendant quelques heures, et demain au petit point du jour j’arriverai sur l’Isly, à deux lieues de la tête du camp ennemi. Je ferai là une halte d’une heure, si je n’y trouve pas l’ennemi, pour faire boire les hommes et les animaux, et puis je me porterai en avant pour attaquer, si l’ennemi est encore à la même place. S’il était reployé sur sa queue, il est probable que je m’arrêterai à Djerf-el-Akdar pour laisser passer la grande chaleur, et que j’attaquerai le soir ou au plus tard le lendemain matin. J’ai environ 8.500 hommes d’infanterie, 1.400 chevaux réguliers, 400 irréguliers et 16 bouches à feu dont 4 de campagne. C’est avec cette petite force numérique que nous allons attaquer cette multitude, qui, selon tous