LA BATAILLE D ISLY
ordre de se coucher par terre si la charge arrivait jusqu’à eux, afin de ne pas gêner le feu des carrés. »
Arrêtées par lamousqueterie et par l’artillerie, les niasses ennemies hésitèrent et se mirent à tourbillonner. Bientôt, les premiers rangs, bousculas par ceux qui arrivaient d’arrière, firent effort pour résister à cette pression, et de cette lutte entre ceux qui voulaient percer et ceux qui ne songeaient qu’à fuir naquit un désordre indescriptible. Cette masse où les décharges de notre artillerie et nos feux d’infanterie achevaient de jeter la confusion, n’offrit bientôt plus à nos coups qu’une cible inoffensive et le maréchal jugea le moment opportun pour lancer sur elle sa cavalerie.
Aussitôt le colonel Tartas échelonne par la gauche ses dix-neuf escadrons de manière à
appuyer son dernier échelon à la rive droite de flsly et s’élance sur l’ennemi au galop de charge. Le colonel Jusuf commande le premier échelon, fort de six escadrons de saphis soutenus de très près en arrière, par trois escadrons du 4e chasseurs.
Rien ne résiste à l’élan de cette vaillante troupe qui entre à la suite de la cavalerie marocaine dans le camp de Mouley-Mohammed où se livre aussitôt une lutte pied à pied des plus sanglantes. En peu d’instants nous demeurons
maîtres de la position et du camp tout entier avec 1 artillerie, les tentes de l’empereur, celles . de tous les chefs, les boutiques des nombreux marchands qui accompagnaient l’armée, les provisions de guerre et de bouche, 18 drapeaux, le parasol de commandement de Mohammed et une foule d’autres trophées.
Pendant que ces événements se passaient sur notre gauche, le colonel Morris qui commandait les 2e et 3e échelons, voyant une grosse masse de cavalerie qui se précipitait de nouveau sur notre aile gauche, passa l’Isly pour briser cette charge en assaillant l’ennemi par son flanc gauche. L’attaque contre notre infanterie échoua comme les autres, mais le colonel Morris eut alors sur les bras cette énorme colonne, et dut déployer pour lui résister une bravoure et une ténacité merveilleuses. On estime que dans ce combat particulier les 550 chasseurs du colonel Morris eurent affaire à environ 6.000 cavaliers ennemis et ils eussent fini sans doute par être anéantis si le général Bedeau se rendant compte du danger qu’ils couraient n’avait détaché pour les dégager les zouaves, un bataillon du 15e léger et le 9° des chasseurs d’Orléans. Effectivement l’ennemi fut obligé à la retraite, et le colonel Morris trouva encore le moyen de charger à nouveau les fuyards en hâtant leur débandade.
Pendant qu’à droite et à gauche, la cavalerie prononçait son offensive, sabrant hardiment les bandes où le feu de notre mousqueterie avait déjà porté le désordre, notre infanterie atteignait à son tour l’emplacement des camps et se dirigeait de là, de l’autre côté de la rivière, sur l’infanterie marocaine qui se formait sur la rive gauche, faisant mine de vouloir prononcer un retour offensif. Mais nos spahis ne laissèrent point à nos fantassins le temps de joindre l’adversaire : à nouveau ils se précipitèrent sur l’ennemi et le poursuivirent pendant une heure, le sabre dans les reins, ne rencontrant nulle part de résistance sérieuse.
Bientôt la retraite se changea en débandade et, chose singulière, mais très compréhensible en pays musulman, où les battus ont toujours tort, l’armée de Mohammed eut à lutter dans sa fuite moins peut-être contre nos soldats, qui s’arrêtèrent au bout d’une heure de poursuite, que contre les montagnards sauvages dont elle traversait les territoires. Ces fanatiques, jugeant sans doute abandonnés de Dieu, des croyants qui venaient de se laisser battre par de misérables roumis (1), crurent convenable d’accentuer leur châtiment en massacrant impitoyablement les traînards isolés et s’appro-
(1) Roumi, terme ironique par lequel les Arabes désignent les Chrétiens.