LA BATAILLE D ISLY
priant saintement leurs dépouilles. Des centaines de soldats furent ainsi assassinés (1).
Pendant qu’une indescriptible panique ramenait dans l’intérieur de l’empire Mohammed et le reste de ses troupes, le maréchal Bugeaud, arrêtait la poursuite et ramenait au camp marocain, pour, s’y établir au repos, sa vaillante petite armée. Il était midi, la chaleur était suffocante, et les troupes harassées par une marche sans arrêt, avaient besoin de répit.
Nos pertes, pour un résultat aussi grand que celui qu’on venait d’obtenir étaient presque insignifiantes : 27 tués dont 4 officiers de spahis et 96 blessés dont 10 officiers; quant à l’ennemi il laissait 800 morts sur le champ de bataille et dut emporter de 1.500 à 2.000 blessés.
« D’après tous les rapports des prisonniers, écrivait le même jour le maréchal Bugeaud au ministre de la guerre, on ne peut évaluer les cavaliers que nous avons eu à combattre à moins de 25.000; ils se sont montrés très audacieux, mais la confusion rendait leurs efforts impuissants ; les plus braves venaient se faire tuer à bout portant. Il ne leur manquait pour bien faire que la force d’ensemble et une infanterie bien constituée pour appuyer leur mouvement. »
(1) Moniteur Universel, jeudi 3 octobre 1844.
Pendant que le maréchal Bugeaud se retirait dans la tente de Mouley-Mohammed pour y rédiger son rapport sur cette mémorable journée, le prince de Joinville qui, après avoir bombardé Tanger avait annoncé son intention de se rendre sur la côte occidentale marocaine pour exercer d’autres représailles, choisissait comme nouveau point d’attaque la ville de Mogador ou Soueïra et en prenait le chemin le 9 août.
ce Je vais à Mogador, à l’autre bout de l’empire, avait écrit le prince, à la date du 10 août, dans une lettre adressée au ministre de la marine : Mogador est la fortune particulière de l’empereur; outre les revenus publics, la ville est sa propriété, il en loue les maisons, les terrains, c’est, en un mot une des sources la plus claire de son revenu. Toucher à cette ville, la ruiner, en occuper l’île qui ferme le port jusqu’à ce que nous ayions obtenu satisfaction, c’est faire à Mouley-Abd-er-Rhaman et à tout le sud de son empire un mal sensible. Je me bornerai pour le moment à ces deux opérations, à savoir : prouver à l’empereur qu’il est délaissé par tout le monde dans sa cause (l’affaire de Tanger l’a prouvé), et que nous avons le moyen de lui faire du mal matériel (c’est ce que nous allons chercher à prouver à Mogador). En outre, notre apparition sur les côtes ramènera beaucoup de
LA FLOTTE DEVANT MOGADOlî. 269
monde de la frontière à la défense de leurs foyers et dégagera d’autant le maréchal. Nous pourrons alors avertir l'empereur que, malgré ce qui s’est passé, nous voulons encore la paix; que ce que nous avons fait à Tanger et à Mogador lui prouve qu’il ne faut pas jouer avec nous (1). »
La ville marocaine qu’on allait bombarder, Mogador ou Soueïra s’élève à l’extrémité d’une langue de terre, près d’un havre jadis assez considérable que les sables ont aujourd’hui à peu près complètement fermé.
Bâtie de 1760 à 1773, sur un plan régulier, elle a encore aujourd’hui un aspect de propreté qui étonne dans une ville marocaine. Elle vient la troisième dans la liste des villes maritimes importantes du Maghreb et constitue non seulement le véritable port de la ville de Maroc, mais celui où se charge la majeure partie des denrées du Sous et du Draâh.
La ville est complètement entourée d’un mur d’enceinte crénelé de 7 à 8 mètres de haut, à l’angle sud duquel s’élevait en 1844 une petite tour ronde armée de quatre pièces d’artillerie : c'était le bordj-el-Bermil. De ce point à l’angle sud-ouest s’étendait la ligne de fortifications de la marine, protégée par une suite de rochers contre lesquels en tout temps la mer se lance
(I) Moniteur Universel, vendredi 30 août 1844.
avec fureur. Là, était une batterie de quarantehuit pièces désignée sous le nom de Scala-el- Kasbah. La porte Beni-Autem s’ouvrait sur cette batterie permettant d’y recevoir quelques embarcations. De l’angle sud-ouest à l’angle sud-est, c’est-à-dire jusque près la porte de Maroc la ligne de fortifications formait un grand rentrant dans lequel était placée la batterie de Sidi-Mekoul. A l’angle est se trouvait le bordj- Bab-Bou-Khala.
A l’ouest des batteries de la marine s’étendaient plusieurs rochers isolés dont l’île de Dzirah (l’île), ayant environ trois milles de circonférence et défendue par le bordj-el-Marin faisant face à la ville et protégeant le débarcadère, le bordj-Djaniah (fort de la mosquée); le bordj-Mouley-ben-Nacer qui bat la passe ouverte de la rade; le bordj-Delimi qui bat le mouillage extérieur de Salé, enfin le bordj-Faroun qui bat la passe est.
Le 11 au matin, l’escadre française était réunie devant Mogador. Là, nos bâtiments allaient avoir à lutter contre des difficultés de toute nature, dont la plus petite était l’impossibilité de communiquer entre eux pendant quatre jours, par suite de la violence des vents et du mauvais état de la mer. Mouillées sur des londs de roches, ancres et chaînes se brisaient, et leur perte enlevait à nos marins les ressour-