LA FLOTTE DEVANT MOGADOR
ces indispensables pour atteindre leur but. Tel navire n’avait plus qu’une chaîne et qu’une ancre et encore celle-ci privée d’une de ses pattes. Le prince de Joinville ne pouvait songer à se maintenir devant Mogador à la voile. La violence des courants et de la brise eût entraîné l’escadre sous le vent, et elle eût perdu probablement l’occasion d’agir. De plus , en faisant appareiller les vapeurs avec les bâtiments à voile, les premiers auraient épuisé leur combustible; en les laissant seuls, les seconds étaient exposés à manquer de vivres et d’eau, il fallait donc rester au mouillage.
Cependant, le 15 le vent s’apaisa et il ne resta plus de la tourmente des jours précédents qu’une grosse houle de N. -N. -O.
Sachant combien les beaux jours sont rares dans cette saison et dans ces parages, le prince de Joinville prit immédiatement toutes ses dispositions pour l’attaque, mais un nouvel incident vint encore entraver ses projets; le vent tomba complètement, les navires tourmentés par la houle devinrent ingouvernables et l’on ne pouvait môme pas songer à employer les vapeurs pour conduire les vaisseaux à leur poste.
Les préparatifs hostiles qu’on faisait à terre prouvaient qu’on ne laisserait pas notre escadre s’approcher aussi facilement qu’à Tanger,
et un seul projectile pouvait, en dérangeant les machines, annihiler une force qu’on avait à ménager soigneusement.
Enfin, dans l’après-midi du 15, une faible brise se leva du nord-ouest et la flotte en profita pour mettre à la voile.
Déjà depuis un certain temps le plan d’attaque avait été arrêté, et les sondes de la ligne d’embossage avaient été exécutées en plein jour par le capitaine Maissin, du Gassendi, et le lieutenant de vaisseau Touchard : il n’y avait donc pas de tâtonnement à opérer et l’on put aller droit au but. Les trois vaisseaux vinrent d’abord au mouillage.
Le Triton, capitaine Bellanger en tête, conduisant l’escadre, laissa tomber son ancre à 700 mètres de la place, sans riposter aux batteries ennemies qui brusquement le couvrirent de leurs feux. Venaient ensuite le Suffren et le Jemmapes qui se placèrent le Triton face aux batteries ouest, le Suffren, dans la passe du nord, de façon à battre d’écharpe les deux batteries de la marine, le front, la tour ronde de l’îlot et, avec des pièces de retraite, la grande batterie de l’île. Tout aussitôt les bâtiments français ouvrirent le feu.
La lutte parut quelque temps indécise, mais au bout d’une demi-heure les batteries musulmanes et celles de la marine furent abandon-
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nées. Il n’en fut pas de même de la batterie de l’ouest, bien abritée par des épaulements de pierre sèche et molle de plus de deux mètres d’épaisseur, qui tint longtemps.
Le vaisseau le Jemmapes, capitaine Montagnies, qui était le point de mire de tous les coups, finit par en avoir raison non sans une perte sérieuse causée par des obus bien dirigés. Vingt hommes tués et blessés à bord de ce vaisseau, parmi lesquels un jeune élève de grande espérance, M. Noël, mortellement atteint d’un éclat d’obus, des avaries graves dans la machine, de nombreux boulets dans la coque, attestèrent la résistance énergique des canonniers ennemis.
Une fois le feu des vaisseaux bien ouvert, ordre avait été donné à la frégate la Belle-Poule et aux bricks le Canard, le Volage et Y Argus d’entrer dans le port, et leur artillerie aidée du feu de mousqueterie exécuté avec de grosses carabines hissées dans les hunes, contribua pour une large part à l’abandon des batteries par l’ennemi.
Entre temps, le prince de Joinville donnait l’ordre aux trois vapeurs le Gassendi, le Pluton et le Phare de procéder à un débarquement et bientôt 500 hommes conduits par le capitaine de corvette Duquesne et le lieutenantcolonel Chauchard, prenaient terre dans l’île
de Dzirah malgré une fusillade des plus intenses.
Il était une heure et demie environ.
Le détachement saute dans l’eau aussitôt que les hommes s’aperçoivent qu’ils ont pied : on court le fusil haut vers la plage et gravissant à la course un talus à raide escarpe, cm enlève sans arrêt la première batterie où le contre-maître Toche, du Phare, plante le premier un drapeau.
Sans attendre, deux détachements conduits l’un par le capitaine du génie Coffinières, l’autre par le lieutenant-colonel Chauchard, font le tour de F île et débusquent 300 à 400 Marocains des postes qu’ils occupaient dans les maisons ou les batteries.
On les poussa ainsi jusqu’à une mosquée où la porte fut enfoncée à coups de canon et tout aussitôt les assaillants s’y précipitèrent. La lutte fut là sanglante, et plusieurs des nôtres furent tués ou blessés, entre autres un officier d’artillerie, M. Pothier, le capitaine de corvette Duquesne, le lieutenant de vaisseau Coupvent des Bois, le sous-lieutenant Martin des Pallières. Arrivée à une sorte de réduit s’enfonçant sous des voûtes obscures, les Arabes disparaissaient sans qu’on sût au juste comment se diriger à leur poursuite. Nos soldats, pleins d’audace, voulaient s’engager dans ce dédale,
Musulman en prières.
Il fit évacuer la mosquée et ordonna qu’on la cernât : effectivement le lendemain matin 140 Arabes en sortaient pour se constituer prisonniers. Nous ramassâmes en outre, sur
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mais le prince de Joinville, consulté, jugea inutile d’obtenir par la force, et au prix de nouveaux sacrifices, un résultat auquel on pouvait aboutir autrement.
les divers points de l’île, environ 200 cadavres.
Dans la nuit du 15 au 16, la Belle-Poule qui, seule de l'escadre, était demeurée dans la passe, continua un bombardement lent de façon à empêcher le retour des Marocains dans les batteries, et au jour une seconde colonne de débarquement prit terre au pied de la ville même pour détruire par la mine et le pétard, tout ce qui était resté debout des fortifications. .
Toutes les pièces enclouées, jetées à bas des remparts, les embrasures démolies, les magasins à poudre noyés, enfin trois drapeaux et neuf à dix canons de bronze enlevés comme trophées, tels furent les résultats de cette journée, qui devait être décisive pour la conclusion de la paix.
Huit jours après, le prince de Joinville regagnait Cadix en laissant dans l’île de Dzirah une petite garnison qui y demeura jusqu’au 10 septembre.
Nous n’avons point à dire ici les résultats des deux belles victoires qui venaient d’affirmer à la face de l’Europe et la volonté de faire respecter partout notre pavillon, et le pouvoir où nous étions d’imposer, quand il le fallait, ce respect par la force. Mogador et Isly aboutirent, comme on sait, à la signature du traité de 1844, le plus glorieux qui ait été signé en aucun
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temps, entre Musulmans et Européens. Comme nous le disions plus haut, c’était là un résultat que la France a intérêt à ne point oublier, à notre époque moins que jamais.