LES ALMORAVIDES ET LES ALMOHADES
mise, ne portant que de la laine, ne se nourrissant que d'orge et de lait de chamelle; c'était un mystique, entièrement dominé par la dévotion; il passa sa vie à prier et à jeûner, et, Lien que courageux, fut un saint plutôt qu'un guerrier. Il épousa la veuve du roi d'Aghmat, la belle Zineb, magicienne, disait-on, et qui faisait des miracles. Elle devint sa conseillère politique et semble avoir joué un rôle considérable dans la fondation de l'empire almohade.
Youssef-ben-Tachfin voulut avoir une capitale digne de son empire en même temps qu'une base d'opération sur le versant septentrional de l'Atlas. Au pied de la grande chaîne, sur le cours supérieur du Tensift, il fonda la ville de Merrakech (1062), où est aujourd'hui son tombeau. Suivi d'une armée de Guezoula, de Masmouda, de Zenata, il vint assiéger et prit Fez (1063). Puis il gagna la vallée de la Moulouya et le pays des Iloouara. Rappelé à Fez par une révolte, il s'en empara de nouveau, massacra tous les hommes valides, fit un grand carnage des Magraoua et des Miknassa. En 1084, Youssef vint à bout des dernières résistances; il s'empara de Tanger, qui appartenait encore aux Idrissites, puis du Rif, de Melilla, de Nokour. Il soumit les Beni-Snassen et Oudjda, assiégea Tlemcen, où il fonda un quartier appelé Tagraret, et y demeura un certain temps, se proposant de faire de cette ville le centre de sa domination dans l'Est; un de ses lieutenants conquit Oran, Ténès, dépassa l'Ouarsenis et vint assiéger Alger.
Il est probable que les Almoravides auraient étendu leur empire sur toute la Berbérie, mais ils se montrèrent plus préoccupés de l'Espagne que du Maghreb. Appelé par ses coreligionnaires pour lutter contre les chrétiens dans la péninsule, Youssef-ben-Tachfin subjugua tous les petits roitelets musulmans et ne s'arrêta qu'après avoir fait peser sur toute l'Espagne musulmane le joug
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de sa domination sectaire. Ce fut un coup mortel porté à cette brillante civilisation andalouse. En 1086, Youssef livra à Alphonse VI, roi de Castillc et Léon, la bataille de Zallarca, près de Tolède. Son armée, assemblage bizarre de races et de costumes, où l'on voyait des Arabes, des Berbères, des nègres, des Sahariens à demi sauvages et presque nus, à côté de mercenaires chrétiens bardés de fer, triompha de celle d'Alphonse; mais, bientôt rappelé en Afrique, Youssef ne put tirer parti de sa victoire. Lorsqu'il mourut en 1106, il laissait à ses successeurs un empire qui s'étendait de l'Ebre au Sénégal et de l'Atlantique à la Mitidja. Il avait fait disparaître toutes les petites dynasties marocaines, notamment celles de Fez et de Sidjilmassa. Il avait détruit des tribus puissantes comme les Berghouata, les Magraoua, les Miknassa, les Beni-Ifren, pendant qu'à l'autre extrémité de la Berbérie, l'invasion arabe faisait, elle aussi, disparaître les «anciennes tribus.
L'empire des Almoravides dura peu et se désagrégea en moins d'un demi-siècle. La poussée de ces hordes barbares est irrésistible, mais elle se montre incapable de fonder quelque chose de durable. D'ailleurs, une autre puissance religieuse s'élevait au Maroc : aux Berbères du Sahara vont succéder les Berbères de l'Atlas; aux Almoravides, les Almohades.
Chez les Masmouda du Haut-Atlas, au Sud de Merrakech, dans le village de Tinmel, agglomération perdue dans les gorges de l'Oued Nfys, vivait, à la fin du xie siècle, un homme connu pous sa science et pour l'austérité de ses mœurs. Il se nommait Ibn-Toumert. Pour accroître ses connaissances, il parcourut l'Espagne, l'Egypte, la Syrie, écoutant les leçons des docteurs les
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plus illustres, puis fit le pèlerinage de la Mecque. Il revint à petites étapes vers son pays natal, s'arrêtant à Tripoli, à Bougie, à Tlemcen. Dans cette dernière ville, il s'adjoignit comme disciple le fils d'un potier de la tribu des Koumia, nommé Abd-el-Moumen.
A Merrakech, ses prédications lui valurent d'être expulsé de la ville. Contraint de se réfugier dans les montagnes de son pays, il y organisa son rôle de réformateur religieux. Il se donnait pour le Mahdi, le Maître de l'Heure, ce personnage qui, d'après les croyances musulmanes, doit venir clore le drame du monde en faisant régner la justice sur la terre. Ibn-Toumert désignait ses partisans sous le nom d'El-Mouahidin (Al-Mohades ou unitaires), signifiant par là que les autres musulmans étaient tombés dans le polythéisme; il démasquait les hérésies des Almoravides et leurs erreurs théologiques. Il composait des ouvrages où étaient exposées ses doctrines, et les traduisait même en berbère pour les rendre accessibles aux indigènes. Le Mahdi se posait aussi en réformateur des mœurs, et dénonçait le luxe de la cour de Merrakech ; il ne dédaignait pas enfin d'affirmer sa mission par des miracles. Il avait fait de Tinmel une ville fortifiée, l'avait ornée de quelques monuments, entre autres une mosquée dont M. Doutté a retrouvé les ruines. Lorsqu'il mourut en 1128, il avait groupé sous sa domination toutes les tribus des environs ; il avait fondé une école, établi une doctrine, organisé une armée, donné à ces populations montagnardes, qui avaient la haine des Sahariens barbares, la conscience de leur force .et l'ardeur du prosélytisme.
Le Mahdi eut pour successeur son disciple et confident Abd-el-Moumen. Les fidèles cachèrent pendant longtemps la mort d'Ibn-Toumert, parce qu'ils craignaient que ce fût le signal de la désertion. C'est seulement en 1130 qu'ils proclamèrent Abd-el-Moumen. Celui-ci paraît avoir été véritablement un homme de premier
ordre et une intelligence remarquable. Il conquit d'abord l'Atlas marocain, et, dans plusieurs batailles (1130 à 1138), vainquit les troupes Almoravides envoyées contre lui. En 1137, il commença contre les Almoravides une campagne qui dura sept années, parcourant le Maroc en tous sens et voyant son armée grossir chaque jour. Mais déjà il portait ses regards et son ambition plus loin; en 1142, il conquiert Cadix, Xérès, Malaga, Gordoue; en 1145, Grenade, puis Tlemcen et Fez succombent. En 1147, il réduit Merrakecli, Aghmat et Tanger; en 1150, Meknès; en 1152, Bône et Constantine; en 1160, Tunis, puis Sousse, Kairouan, Sfax, Mehediya, Gabès, Tripoli et le pays de Barka. Le fils du potier avait fondé le plus grand empire musulman d'Occident qui eût jamais existé. De Tanger à Barka, dans toutes les mosquées, on dit la prière en son nom, on se soumit à ses ordres. Il avait créé une armée fortement organisée, où les milices chrétiennes de Francs et d'Espagnols combattaient à côté des Marocains et des Soudanais. « On ne saurait le comparer qu'à Charlemagne, dit un historien; comme lui justicier, il ne s'empare de l'Afrique septentrionale entière que pour y faire régner l'ordre. » Il renouvelle même les opérations cadastrales de l'empire romain en faisant arpenter l'Afrique depuis le Sous jusqu'à Barka. Il crée une flotte, il organise l'administration la plus libérale qu'on ait encore vue. La sécurité est rétablie, les caravanes peuvent partout circuler sans crainte, et un soldat passant dans la campagne n'aurait pas osé arracher un épi de blé.
Son fils Abou-Yacoub-Youssef (1163-1184) fut aussi un grand souverain, malgré les difficultés qui l'assaillirent, notamment la grande révolte des Beni-Ghania, qui dévasta le Maghreb central, la défaite de Santarem en Espagne, la lutte avec les Arabes, perpétuel élément de désordre. Yacoub-el-Mansour (1184-1198) était en