‹ Le MarocChapitre 17 sur 57 · LES DYNASTIES GHÉR1FIENNES · texte numérisé non relu

LES DYNASTIES GHÉR1FIENNES

Moulay-Ismaïl (1012-1727) a été appelé le Louis XIV du Maroc : il serait peut-être plus exact de le comparer à Charlemagne ou à Salomon. Il régna pendant cinquante-cinq ans, déployant une énergie extraordinaire et laissa à sa mort le Maroc pacifié et soumis comme il ne l'a jamais été par la suite. Il eut tout d'abord de grandes difficultés à se faire accepter et eut à lutter contre des révoltes incessantes. Il finit par en venir à bout grâce à sa garde nègre et à ses kasbas.

Quand, au début de son règne, Moulay-Ismaïl envisagea la réorganisation de son armée, on lui signala le registre indiquant les effectifs des troupes noires formées jadis par le prince saadien Ahmed-el-Mansour. Ainsi lui fut suggérée l'idée d'instituer le corps des Abid (esclaves). Il fit acheter partout des nègres et en forma des colonies agricoles, dont tous les enfants appartenaient à l'État. Par ses ordres, 14 000 nègres furent promptement réunis à Mechra-er-Remel, dans la vallée du Sebou, entre Meknès et Salé. Leur descendance servit au recrutement de sa puissance armée. Un marabout ayant envoyé au sultan un exemplaire du livre d'El-Bokhari, qui fut l'auteur du recueil le plus célèbre de Iladith (paroles attribuées au Prophète), Moulay-Ismaïl présenta le saint livre à ses Abid en leur disant : « Vous et moi, nous sommes tous les esclaves de la tradition du Prophète. » Et tous jurèrent sur le livre. Depuis lors, les Abid ont été nommés Abid-el- Bokhari, ou plus simplement Bouakher, c'est-à-dire les serviteurs du livre de Bokhari, car l'exemplaire du précieux ouvrage devint leur talisman; il demeura confié à leur garde et les accompagna dans toutes leurs expédilions.

Moulay-Ismaïl arriva a constituer ainsi une garde entièrement dévouée à sa personne, sans racines dans le pays, sans liens avec la population indigène arabe ou berbère, se battant sans s'inquiéter des causes de la

lutte. Les analogies sont frappantes entre cette garde noire et les mamelouks d'Egypte d'une part, les colonies militaires des Turcs en Algérie d'autre part : ce qui n'a pas lieu de surprendre, car les institutions chérifiennes sont inspirées visiblement de l'exemple des Turcs.

A la fin du règne de Moulay-Ismaïl, il y avait 15 000 soldats nègres inscrits sur les contrôles. On les menait au sultan à l'âge de dix ans. On leur apprenait un métier, tel que celui de maçon ou de menuisier, puis on leur enseignait l'équitation, d'abord sur des chevaux nus, ensuite avec toutes les pièces du hanarchement. Ils prenaient aussi l'habitude de faire feu sans descendre de cheval. A l'âge de seize ans, on les inscrivait sur les registres de l'armée et on les mariait avec de jeunes négresses auxquelles on avait appris la cuisine et la tenue du ménage. On donnait à chacun un vêtement et une dot.

" Des garnisons noires, grâce auxquelles Moulay-Ismaïl parvint à tenir tout le Maroc, furent réparties dans une série de kasbas depuis la Moulouya jusqu'à l'Oued Noun . Ces kasbas étaient placées le long des routes, aux points stratégiques, notamment à Taza. La population indigène devait verser dans ces forteresses des contributions en nature qui servaient à l'entretien des soldats. Le chef de poste était responsable de tout ce qui se passait sur son territoire, et avait môme l'obligation de rembourser toute perte éprouvée par des voyageurs dévalisés chez lui.

Grâce à ces Bouakher, Moulay-Ismaïl vint à bout de ses ennemis, qui étaient de trois sortes : les Berbères avec leurs marabouts, les Turcs, les chrétiens. Toutes les populations indigènes se virent imposer son autorité, et il triompha même des terribles Berbères du Haut-Atlas. Ses procédés réussissaient parfaitement avec les tribus; ils consistaient en exécutions et razzias sanglantes, accompagnées de négociations, suivies d'établissements

LES DYNASTIES CHÉRIFIENNES 117

de forteresses et de garnisons permanentes. Le calme fut à peu près complet, au moins sur les grandes voies de communication. C'est l'époque où, suivant l'expression d'un historien musulman, une iemme ou un juif pouvaient aller d'Oudjda à Taroudant sans avoir rien à redouter.

Contre les Turcs, ses succès furent moins complets, parce que leur instrument militaire était de qualité supérieure et que les mehallas se débandaient généralement devant les janissaires. En 1679, Moulay-Ismaïl s'avança jusqu'au Djebel Amour. En 1694, il fut défait par les Turcs sur la Moulouya; en 1701, dans la vallée du Chélif; en 1707, entre Oran et Arzeu, dans la petite forêt qui porte encore le nom de Moulay-Ismaïl. Deux grandes causes, sans parler des conditions géographiques et économiques locales, amenaient fatalement Turcs et Chérifs à s'entre-choquer : la prétention des Chérifs marocains à la légitimité exclusive, et la loi générale qui veut que les États musulmans, pour vivre, soient obligés de faire la guerre ou d'abandonner le système d'impôts établi par le Coran.

On rappellera plus loin l les luttes de Moulay-Ismaïl contre les chrétiens. Lorsque les Anglais évacuèrent Tanger, à la grande joie des Musulmans, en 1684, Moulay-Ismaïl repeupla cette ville avec des gens du Rif et des Moudjahidin. Les chrétiens ne possédaient plus alors au Maroc que Ceuta, où Moulay-Ismaïl les tenait étroitement assiégés.

Moulay-Ismaïl mourut à Meknès, à l'âge de quatrevingts ans. Son long règne a eu, pour le Maroc et pour la dynastie, une importance capitale. Son énergie et sa ténacité obligèrent les Berbères à se soumettre. Ses kasbas et sa garde nègre donnèrent au Maroc la force grâce à laquelle il a réussi à se maintenir à peu près intact jusqu'à la fin du xixe siècle.

Page 1