Livre IV, chap. i
Moulay-Ismaïl était d'une extrême violence, et sa férocité ne fit que s'accentuer avec l'âge. Elle devint une véritable frénésie sanguinaire, bien que la légende ait certainement amplifié les crimes dont il s'est rendu coupable. On prétend qu'il a fait périr de sa main 36 000 personnes. Il passe pour l'inventeur de quelquesuns des supplices que les sultans marocains, jusqu'à ces derniers temps, infligeaient à leurs victimes. C'était un cavalier intrépide. Un captif chrétien raconte qu'il l'avu plusieurs fois debout sur ses étriers, tenant un de ses fiîs sur un bras, une lance dans l'autre main et courant ainsi au galop sans laisser faire un faux pas à son cheval. A l'ambassadeur de Louis XIV qui lui reprochait sa cruauté, il répondit: « Votre roi Louis commande à des hommes, tandis que moi, je commande à des brutes. » Il avait un harem très nombreux et laissa, dit-on 700 fils et un nombre incalculable de filles. Sa postérité occupait tout un quartier de Sidjilmassa. Mais, loin d'être absorbé par les plaisirs, il portait seul le poids du gouvernement le plus personnel qui fut jamais. Toujours en expéditions, toujours guerroyant comme Charlemagne, il s'occupait de tout par lui-même.
Bien que son armée ne lui coûtât rien, puisqu'elle vivait sur le pays, il fut extrêmement cupide et avide, dépouillant impitoyablement les caïds enrichis. Sa vie était cependant simple et frugale; il était vêtu de laine et se nourrissait d'un plat de couscouss. Son seul luxe était celui des constructions; les bâtisses énormes de Meknès, le Versailles marocain, sont entassées sans aucun goût; l'architecture est lourde et somptueuse; 30 000 indigènes et 2 500 esclaves chrétiens furent employés à ces constructions. La distraction favorite du sultan était d'aller au milieu de ses chantiers ; il travaillait lui-même comme un manœuvre. Un jour, trouvant les briques trop minces, il envoya chercher celui qui les avait faites et lui en rompit une cinquan-
LES DYNASTIES CHERIFIENNES ilO
taine sur la tête. Il employait pour ses constructions les pierres romaines de Ksar-Faraoun (Volubilis) qu'il faisait apporter à bras par des corvées indigènes : quand on apprit sa mort, chacun laissa choir surplace la pierre qu'il transportait.
Moulay-lsmaïl était fort instruit et pratiquait scrupuleusement la religion musulmane. Il aimait les discussions théologiques et engageait souvent des controverses avec les Pères de la Merci et les Trinitaires. Il est l'auteur d'une curieuse apologie de l'islam1 adressée à Jacques II d'Angleterre, et dans laquelle il engageait ce souverain à se convertir à l'islam ou tout au moins à revenir au protestantisme.
Les faibles successeurs de Moulay-lsmaïl laissent le pays retourner à l'anarchie; les Berbères s'affranchissent et massacrent leurs caïds; les Bouakher se révoltent et leurs séditions, analogues à celles des janissaires d'Alger, agitent constamment l'empire. De temps en temps, on les livre à la vengeance des gens des tribus, mais on est bientôt obligé de les rappeler et défaire appel à leur concours, indispensable au maintien du pouvoir chérifien. Les troubles atteignent leur maximum d'intensité à tous les changements de règne ; à chaque avènement, le nouveau sultan se voit obligé de reconquérir son royaume. Les successeurs de Moulay-lsmaïl lui ressemblent parleurs fantaisies-sanguinaires, mais non par le génie organisateur. Cependant les fortes assises posées par le grand tyran du xvne siècle subsistent et suffisent à maintenir la dynastie. Un des souverains les plus brillants fut Sidi-Mohammed (1757-1785). Du vivant même de son père, il rétablit un peu d'ordre, groupe 4 000 cavaliers, à la tête desquels il parcourt le pays. Il rappelle son ancêtre Moulay-lsmaïl pour la fermeté du caractère, les aptitudes administratives et l'activité. En