W'ALTER B. HARRI
anonyme, une immense rapière au côté, monté sur un superbe cheval reçu en cadeau, on le rencontrait souvent au coucher du soleil se dirigeant vers le palais. Le vulgaire croyait que Mac-Lcan allait faire au sultan rapport sur l'instruction des troupes, alors qu'en réalité ce farouche guerrier devait allumer lui-même les lampes compliquées qu'il avait vendues et dont le paiement n'était exigible qu'après plusieurs épreuves concluantes. » A côté de Mac-Lcan, un autre Anglais, M. Walter Harris, correspondant du Times à Tanger, vivait lui aussi dans l'intimité du Chérif et songeait à faire profiter son pays de cette situation.
On vit bientôt, sous l'influence de ses conseillers européens, le Chérif, le chef des croyants, le descendant du Prophète, entouré d'Anglais cyclistes, peintres, photographes, chauffeurs, artificiers, jouant au billard et au tennis, montant en automobile, photographiant les femmes de son harem, s'habillant en officier anglais, donnant ainsi aux fidèles un scandale analogue à celui que donnaient à la chrétienté certains papes de la Renaissance. Peut-être eût-il été possible de mettre à profit le goût enfantin du sultan pour les innovations européennes et de l'amener à participer à une certaine modernisation du Maroc, mais les Européens qui l'entouraient songeaient surtout à faire leurs affaires en lui vendant des jouets dispendieux et à vider le trésor. Lorsqu'ils essayèrent de tourner son esprit vers des réformes plus sérieuses, une crise se produisit.
Le sultan, s'intéressant à toutes les nouveautés, qu'elles fussent représentées par des inventions mécaniques européennes ou par des innovations administra- (ives, inaugura un nouveau système fiscal, qui conservait bien le principe des impôts coraniques, mais réclamait la dîme en argent et non plus en nature. On se proposait de faire payer les protégés européens et les azib des personnages religieux, jusqu'ici exempts. Enfin,
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les caïds jurèrent de ne plus accepter de cadeaux; c'est ce qu'on a appelé le tertib (comptage), parce qu'on devait dénombrer dans chaque tribu les troupeaux et autres richesses qui serviraient à asseoir l'impôt. Cet essai eut pour résultat de détraquer complètement la vieille machine marocaine, qui, jusque-là, fonctionnait tant bien que mal. La population, ne se rendant pas bien compte de l'esprit de ces réformes fiscales, craignit de voir le fardeau des impôts devenir plus lourd; les chefs civils et religieux fomentèrent et entretinrent le mécontentement, de sorte que l'on ne paya plus ni les anciennes impositions, ni les nouvelles. Comme, d'autre part, le sultan dépensait à pleines mains, il se trouva bientôt acculé à l'emprunt, grande nouveauté clans l'histoire du Maroc, et, pour les Etats comme celui-ci, le commencement de la fin.
Dans les premiers mois de 1902, le sultan quitta Merrakech, où il résidait depuis 1895, pour rentrer à Fez. Ce n'était pas sans inconvénient qu'il était resté ainsi éloigné du Nord, et, dès cette époque, les désordres dépassaient un peu la moyenne de l'anarchie marocaine. Ce moment semble avoir été à peu près celui de l'apogée de l'influence anglaise, et sir Arthur Nicoîson fut sur le point, à ce qu'il paraît, d'obtenir pour son pays un traité de protectorat. Vers la fin de l'année, on commença à dire que l'agitation qui se manifestait au Maroc était fomentée par les partisans du frère aîné du sultan, Moulay-Mohammed, évincé du trône au profit d'Abd-el-Aziz par le grand vizir Ba-Ahmed. Bientôt, un faux chérif, le rogui Bou-IIamara, de son vrai nom Djilali-ez-Zerhouni, apparaissait à ïaza et se posait en prétendant. A la suite d'une déroute de l'armée du sultan (décembre 1902), on crut que le prétendant allait entrer à Fez; il n'en fît rien et se retira sur Taza; la lutte se poursuivit jusqu'en 1906 avec des alternatives de succès et de revers.
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Ainsi, Abd-el-Aziz n'avait pas fait preuve de la même énergie et de la môme habileté que son père. N'aimant ni la guerre, ni les affaires, il s'était endetté sous l'influence de ses conseillers européens, avait mécontenté son peuple par ses allures peu orthodoxes et ses projets de réforme de l'impôt. Il avait ainsi hâté la décomposition du pouvoir, toujours assez faible, qu'avaient eu les sultans du Maroc. La révolte de Bou-Hamara et l'anarchie qui régnait dans le Maroc tout entier n'étaient pas des événements anormaux, ni de nature à surprendre ceux qui connaissaient quelque peu l'histoire du Maroc : la grande nouveauté, c'est l'intérêt croissant que prenaient à ces querelles les grandes puissances européennes.
En 1908, un autre fils de Moulay-el-IIassan, Moulay- Abd-el-Hafid, khalifa ou lieutenant du sultan à Merrakech, est proclamé sultan parles tribus du Sud, qui accusent Abd-el-Aziz d'avoir vendu son pays aux chrétiens. Faiblement soutenu par la France, Abd-el-Aziz succombe bientôt. Son armée est mise en déroute aux environs de Merrakech. Lui-même abdique et se retire à Tanger, pendant que Moulay-Hafid est proclamé à Fez et reconnu par tout le Maroc, les oulamas s'étant déclarés en sa faveur. Hafid réussit à s'emparer du prétendant Bou- Hamara, et, après l'avoir supplicié de diverses manières, il le fait dévorer vivant par les fauves de sa ménagerie. Mais les nécessités de la situation s'imposent au nouveau sultan comme à son prédécesseur. Bien que sultan de la guerre sainte, il se voit obligé, comme Aziz, d'admettre l'intrusion croissante des puissances européennes dans les affaires du Makhzen. Les circonstances l'obligent même à appeler les Français à son secours contre les Berbères qui assiègent Fez, mais il refuse ensuite de les aider dans leur tâche et de s'associer à leur prise de possession. Après la signature du traité de protectorat, il se dérobe et abdique à son tour en 1912 : il est rem* placé par son frère Moulay-Youssef.
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L'histoire intérieure du Maroc le cède donc de plus en plus en importance et en intérêt à l'histoire de ses relations avec les puissances européennes. Nombreux sont les traités signés pendant ces dernières années par le Maroc avec les puissances européennes, plus nombreux encore les arrangements conclus par ces puissances entre elles et concernant la succession des Chérifs, succession dont elles ont fini par provoquer l'ouverture, d'autant plus inévitable que les circonstances ont amené la France et l'Espagne à intervenir par les armes et à occuper militairement divers territoires marocains. A partir de 1900, les événements se précipitent. A la suite de la prise de possession par la France des oasis du Touat, les protocoles franco-marocains de 1901 et 1902 organisent la collaboration de la France et du Makhzen dans les régions frontières, collaboration qui, de part et d'autre, ne fut peut-être pas pratiquée avec une suffisante bonne volonté.
En Europe même, des efforts sont faits pour résoudre la question marocaine; des accords sont signés en 1904 par la France avec l'Angleterre et l'Espagne. Mais l'Allemagne, volontairement laissée de côté dans ces tractations, essaie de prendre au Maroc le rôle laissé vacant par l'Angleterre. La visite de Guillaume II à Tanger fait rentrer la question du Maroc dans le domaine international et aboutit à la signature de l'acte d'Algésiras (" avril 1906), destiné à fortifier au Maroc le statut international dans le même sens que la convention de Madrid.
Cependant la crise internationale de 1905-1906, non moins que l'anarchie intérieure du Maroc, avaient provoqué contre nos nationaux des attentats qui nous amenèrent, en 1907, à occuper d'une part Oudjda, puis toute la région qui s'étendent jusqu'à la Moulouya, d'autre part Casablanca et tout le pays des Chaouïa. En 1909, l'Espagne sortait enfin de son côté des limites des Présides et réussissait à étendre quelque peu la zone occupée
autour de Melilla. Les accords franco-marocains et hispano-marocains de 1910 régularisaient cette situation. Deux conventions franco-allemandes de 1909 et 1911, cette dernière conclue à la suite d'une intervention qui, sur la demande du sultan, avait amené nos troupes jusqu'à Fez et à Meknès, levaient, au moins en partie, l'hypothèque allemande de 1906, et reconnaissaient, non sans beaucoup de restrictions et de réserves, le protectorat de la France sur le Maroc. L'Espagne, de môme qu'elle avait répondu à l'occupation d'Oudjda par la campagne de Melilla, intervenait à El-Ksar comme nous étions intervenus à Fez. Enfin la convention franco-espagnole de 1912 délimitait la zone espagnole et la zone internationale entourant Tanger.
Nous reviendrons en détail sur ces événements, qui appartiennent à l'histoire de la pénétration européenne au Maroc. L'évolution intérieure de ce pays va se poursuivre dans des conditions toutes nouvelles. C'est sous le protectorat de la France, avec son appui financier et moral, que s'accomplira désormais la modernisation de l'empire chérifien et la mise en valeur de ses richesses, qu'il a été impuissant à assurer par lui-même.
Il est difficile, en l'absence de tout recensement, de toute évaluation précise, dans un pays dont beaucoup de régions n'ont jamais été visitées par des Européens, d'évaluer même approximativement la population totale. Les chiffres donnés varient dans des proportions considérables : certains auteurs n'ont attribué à l'empire chérifîen que 3 à 4 millions d'habitants; d'autres ont
1. Edmond Doutté, Les Marocains et la société marocaine (Revue générale des sciences, 15 et 31 mars 1903, t. XIV, p. 258-274 et 314-327), articles de tous points remarquables, avec les indications bibliographiques essentielles. — Id., Merrakech, in-S°, Paris, 190G. — Id., En tribu, in-8°, Paris, 1914. — Budgett-Meakin, The Moors, in-8°, Londres, 1902. — Aux ouvrages indiqués aux chapitres précédents de De Foucauld, Mouliéras, De Segonzac, Weisgep.ber, Erckmann, ajouter H. M. P. de la Martinière et N. Lacroix, Documents sur le Nord-Ouest africain, Alger, 1894-1897. — Consulter aussi, dans les Archives marocaine*, les monographies de tribus, notamment Le Gharb par Michaux-Bellaire, 1913.
2. N. Larras, La population du Maroc (La Géographie, 1906, t. XIII, p. 337 et suiv.), excellente notice, à laquelle sont empruntées la plupart des réflexions qui suivent. — Robert de Gaix, La population du Maroc (L'Afrique française, 1913, t. XXIII, p. 179 et suiv.).
parlé de 9, 15 et même de 30 millions. Les voyageurs s'arrêtent généralement à des nombres voisins de 7 millions. Par exemple, Erckmann donne 8 millions au maximum, Rohlfs G 500 000; déjà, au xvme siècle, Chénicr et Lemprière adoptaient 6 millions. En réalité, l'évaluation de Chénier n'a aucun caractère de certitude; consul de France dans une ville de la côte, il n'a visité qu'une très faible partie de l'empire chérifîen; pour le reste du pays, il a été obligé de se contenter de renseignements plus ou moins précis. Lemprière, quoique placé dans de meilleures conditions, n'a pas parcouru non plus des itinéraires très variés. Or, les renseignements indigènes sont toujours très exagérés : on ne peut en citer de meilleure preuve que les oasis du Touat, où nous avons trouvé un nombre d'habitants à peine égal au tiers ou au quart de la population minima qu'on leur avait attribuée sur la foi des informateurs indigènes.
On peut donc considérer la plupart des nombres donnés jusqu'ici comme trop élevés, d'autant plus que les Européens ont généralement suivi les lignes de plus grande densité de population, sur lesquelles les maintenaient constamment leurs guides. Rohlfs, par exemple, a suivi des routes particulièrement riches, non seulement le long de l'Atlantique, mais encore dans le Sous et dans le Dra. Erckmann, qui accompagna le sultan en expédition, n'a connu que des régions pouvant assurer la subsistance des 15 ou 20 000 hommes dont se composait normalement la mehalla du Chérif.
La population est très inégalement répartie au Maroc. Les habitants, paraissant être en nombre bien inférieur à celui que le pays pourrait nourrir, se groupent dans les parties les plus fertiles. Presque nulle dans les pays non cultivables et privés d'eau, la densité prend une valeur appréciable dans les parties de ces mêmes régions où l'existence de sources, de rdirs, de terres d'alluvions permet soit les cultures, soit un élevage plus intensif et
la conservation des troupeaux pendant Tété. Dans les terres noires à céréales, la densité, plus forte en moyenne que dans le reste du pays, est encore variable avec le degré de fertilité locale. Par suite des procédés de culture tout à fait primitifs qu'emploient les paysans marocains, à fertilité égale, une même superficie sera moins peuplée au Maroc qu'en Algérie. Pour toutes ces raisons, la plupart des évaluations qui ont été données du chiffre de la population marocaine paraissent empreintes d'exagération.
Le commandant Larras s'est efforcé de calculer d'une manière plus rationnelle la densité de la population du Maroc. Ayant parcouru le pays en tous sens et pendant de nombreuses années, ayant cheminé sur des itinéraires très variés et s'étant efforcé de s'entourer de toutes les précautions nécessaires, nul ne pouvait mieux que lui évaluer la population du Maroc avec une approximation plus grande que celle obtenue jusqu'ici. Il lui paraît difficile d'admettre qu'il y ait au Maroc plus de
4 à 5 millions d'habitants, le chiffre exact lui semblant devoir être plus voisin de 4 que de 5. Nous nous rallions entièrement à cette manière de voir. A ces 4 ou
5 millions d'indigènes musulmans, il convient d'ajouter, pour avoir la population totale, environ 150 000 Israélites et 87 000 Européens.
La zone la plus peuplée du Maroc est certainement la zone voisine de l'Atlantique, Rarb et Houz. Mais, même dans cette zone, la densité est très variable. De Mazagan à Merrakech, on traverse successivement les Doukkala, les Rehamna et les Menabha : dans une assez grande partie des Doukkala, la densité est en moyenne de 40 habitants.au kilomètre carré, mais, dès qu'on entre chez les Rehamna, elle tombe brusquement à 10 vers Nzala-el-Hamira, pour s'abaisser à 4 ou 5 au Sud du Smira; les steppes arides des Menabha sont presque désertes. Aux environs de Merrakech, la densité est de
200 à 250 au kilomètre carré, mais ce n'est qu'une oasis, car, à une heure au Sud, elle reprend une valeur très faible pour ne remonter franchement que dans les villages du pied de l'Atlas. Dans tout le Maroc atlantique, il suffit de parcourir une quarantaine de kilomètres pour constater de pareilles différences. Entre deux points distants d'une centaine de kilomètres, il est toujours possible de combiner deux routes assez voisines pour avoir sensiblement la môme longueur et dont l'une donnerait l'impression d'un pays deux ou trois fois plus riche que celui traversé par le deuxième itinéraire. On n'évaluera donc avec quelque précision le nombre d'habitants qu'en examinant tout à fait en détail les diverses tribus ou régions. Un travail de ce genre a donné comme résultat au commandant Larras 2 200 000 habitants au maximum pour le Rarb et le Houz.
Une seconde zone est constituée par les régions montagneuses, massifs littoraux, Moyen-Atlas et Haut-Atlas. Contrairement à une opinion très répandue, la densité de ces populations montagnardes est extrêmement faible en général. On sait que les pays montagneux sont ordinairement assez peu peuplés; sans doute, il y a des exceptions à cette règle, surtout dans l'Afrique du Nord, où les montagnes sont, toutes choses égales, plus arrosées que les plaines, ce qui est une circonstance favorable dans une région à pluies rares. La Kabylie; avec sa prodigieuse densité de population, est un des cas les plus remarquables de pays montagneux très peuplé que l'on puisse rencontrer dans le monde entier; mais ce cas est tout à fait exceptionnel et les conditions très spéciales qui ont amené le surpeuplement du massif de Fort-National ne sont réalisées nulle part ailleurs dans la Berbérie. Dans les massifs littoraux, les régions occidentales, bien arrosées, ont une population relativement dense; les tribus de l'Andjera, des environs de Tétouan et d'Ouezzan paraissent assez fortes. La
péninsule des Guelaya est également très peuplée; presque sur chaque colline, on aperçoit plusieurs villages, les uns perchés au sommet, les autres accrochés aux flancs; aussi beaucoup de Guelaya sont-ils obliges, comme les Kabyles, d'émigrer temporairement pour aller chercher du travail en Algérie au moment de la moisson ; mais, sitôt qu'on a dépassé Melilla, la région devient beaucoup plus pauvre et la population beaucoup plus rare. Les Beni-Bou-Yahii sont déjà des nomades : or, l'on sait que le nomadisme exige de grandes surfaces pour un petit nombre d'habitants; aussi y a-t-il sans doute quelque exagération à attribuera cette tribu 125 000 âmes, comme le fait M. Mouliéras : la plupart des chiffres donnés par cet auteur dans le Maroc inconnu et empruntés à un informateur indigène doivent probablement être diminués de moitié, peut-être des deux tiers.
Dans l'Atlas, les vallées sont très encaissées; les villages se rencontrent uniquement sur le bord les champs étroits et bordés de murs de soutènement s'étagent à droite et à gauche, en contre-bas des canaux d'irrigation, sur une largeur de 300, 200, 100 mètres et souvent moins. Encore le ruban est-il souvent interrompu. Ce sont déjà, comme dans le Sahara proprement dit, de simples lignes de verdure, qui tranchent sur la stérilité environnante. Les cirques voisins des cols sont fréquentés par les troupeaux lorsque la paix règne dans la région, mais l'on n'y trouve pas d'établissements permanents, car chaque vallée est occupée par une tribu distincte et les cols sont des territoires contestés. La population est misérable par suite du peu d'étendue des cultures, et parce que les troupeaux ne peuvent pas subsister nombreux dans des terrains souvent schisteux où les pâturages sont maigres. De plus, tout le pays, à partir de 1000 mètres d'altitude, est couvert de neige plusieurs mois par an. Il est facile d'estimer le chiffre de la population de ces tribus, car Tunique sentier de chaque
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vallée suit l'oued et traverse le village. Les vallées supérieures sont tout à fait pauvres, surtout sur le versant méridional. C'est seulement au contact de la plaine et de la montagne que se pressent des villages nombreux et riches, parce qu'ils ont à la fois de l'eau et des terrains de culture variés, en plaine et sur les premières pentes des montagnes. Ils forment à la zone montagneuse une ceinture à peu près continue, un poitrail (dir), d'où le nom que les indigènes donnent à ces tribus : les Diara ou tribus du Dir, du poitrail de l'Atlas. Ce sont ces riches Diara qui ont fait illusion à de nombreux voyageurs restés en plaine; mais cette brillante façade n'a derrière elle que pauvreté et misère. On trouve en somme, presque partout, les conditions des oasis sahariennes, c'est-à-dire, le long de chaque rivière, une bande richement cultivée; mais, qu'on s'éloigne à un ou deux kilomètres, on ne rencontre plus que des tribus pauvres, clairsemées, rendues nomades ou demi-nomades par la nécessité de trouver des pâturages pour leurs troupeaux. Il en est de même dans le Sous, où seules les zones irrigables sont habitées et cultivées d'une façon permanente. La vallée supérieure et moyenne de laMoulouya, au climat déjà steppien, est plus déserte, dit de Foucauld, qu'aucune partie du Sahara marocain. Les rares groupes d'habitations qui s'élèvent hors de la tranchée du fleuve ont de tous points l'aspect des oasis du Sud : même isolement au fond du désert, même richesse de végétation, même fraîcheur délicieuse au milieu de la plaine aride. Quand au Moyen-Atlas, c'est la région la plus inconnue du Maroc tout entier et il est bien difficile d'en estimer la population. C'est là qu'habitent les tribus berbères qui passent pour les plus fortes et les plus nombreuses : Beni-Ouaraïn, Aït-Youssi, Riata. Mais, ici encore, il faut se garder de toute exagération : les Riata, réputés si redoutables et qui maîtrisent la trouée de ïaza, ne sont pas plus de 9 000, et, dans le Moyen-Atlas comme
dans le Haut-Atlas, les surfaces occupées par les neiges et qui apparaissent entièrement blanches d'octobre h avril sont trop considérables pour que la population puisse être bien dense. En attribuant à cette zone montagneuse, comme le fait M. Larras, une population totale de 1 500 000 habitants, en y ajoutant 200000 habitants pour le Sous et 200 000 pour la région de la Moulouya, on obtient le chiffre de 1 900 000 habitants pour la population totale de la deuxième zone.
La troizième zone comprend le Sahara marocain, bassins du Guir, du Ziz (Tafilelt) et du Dra. Ici, pas de doute sur la très faible densité de la population. Le Sahara est maintenant assez connu pour que l'on sache que les oasis n'y forment que d'étroites lignes disposées le long des rivières, dont les eaux superficielles ou souterraines permettent l'irrigation des palmeraies et des cultures. Au delà de la dernière saguia ou des derniers puits, on ne trouve plus que de rares nomades, pauvres et batailleurs, vivant de l'élevage de maigres troupeaux et surtout de rapines exercées aux dépens des oasis et des caravanes. Pour le bassin du Dra, on peut évaluer la population à 250 000 âmes au plus, 100 000 au moins. Pour le Tafilelt et les oasis du bassin du Ziz, on a de 120 000 à 200 000 âmes. Pour la vallée du Guir, en y joignant Figuig et les nomades de la région, environ 100 000 âmes. Le total donnerait un chiffre maximum de 550 000 âmes, qui est probablement beaucoup trop fort. On sait combien la population du Touat, depuis qu'on a pu l'apprécier exactement, a été reconnue inférieure aux estimations anciennement données, par exemple à celles de M. Camille Sabatier. Le lieutenant Nieger assimile le Touat à un ruban d'oasis de 200 kilomètres de longueur sur une largeur moyenne de 3 kilomètres, et les recensements administratifs ont donné 18 272 habitants. Si on adopte ce taux pour les oasis marocaines, elles auraient dans l'ensemble une
population qui, nomades compris, n'atteindrait pas 12o000 âmes. Il est donc probable qu'il y aura lieu d'abaisser par la suite le chiffre auquel s'est arrêté M. Larras pour la région saharienne. Par contre, son estimation nous paraît un peu faible en ce qui concerne la région montagneuse. Tout compte fait, le Maroc tout entier aurait, comme nous l'avons dit, une population de 4 à 5 millions d'habitants.
M. Paul Leroy-Beaulieu, par une méthode différente, arrive au même résultat pour le chiffre de la population marocaine. Le pays des Chaouïa, maintenant assez bien connu, a une population de 205 000 habitants pour 10 310 kilomètres carrés, ce qui fait 20 habitants au kilomètre carré. En admettant qu'il en soit ainsi sur les 180 000 kilomètres carrés de bon sol que renferme le Maroc, ce qui est excessif, on aurait 3 600 000 habitants; en y joignant 1 million d'habitants pour les 320 000 kilomètres carrés de hautes montagnes et de terrains désertiques, on est encore ramené au chiffre de 4 millions et demi. Les évaluations de M. Robert de Caix, d'après celles des officiers du Service des renseignements, sont encore inférieures et ne comptent pas plus de 3 millions d'habitants dans la zone française.
Les indigènes du Maroc, au point de vue du genre de vie, se divisent en sédentaires, nomades et citadins. Ce n'est pas à des caractères de race l, qu'on doit s'adresser si l'on veut se rendre compte des mœurs actuelles des Africains : il faut remonter pour cela à une cause infiniment plus puissante et plus variée dans ses effets, à savoir la nature du pays dans lequel ils vivent et qu'ils