Masqueray
sont incapables de modifier. L'Afrique du Nord se compose de montagnes où des familles, même très faibles, peuvent se fixer et se défendre, et de steppes à travers lesquelles les tribus les plus fortes sont forcées de se déplacer de pâturages en pâturages. Ils sont donc sédentaires ou nomades : voilà ce qui les distingue avant tout; là est le secret de leurs habitudes, là est la raison principale de leur manière d'être, des petites sociétés qu'ils ont formées et de presque toutes leurs lois.
Sédentaires, ils se sont construit des villages semblables aux nôtres, dans lesquels ils ont tenu des assemblées régulières et organisé de petites républiques. Tout à l'entour, ils ont créé des jardins, planté des arbres, labouré des champs et séparé leurs cultures par des limites. Ils ont ainsi connu les plaisirs et les charges de la propriété individuelle. Chacun de leurs petits groupes, ennemi de son voisin, a eu ses coutumes particulières qu'il a défendues énergiquement, même contre la religion de Mahomet, quand des marabouts trop zélés ont voulu les abolir au nom de la fraternité universelle des musulmans. Confinés dans des vallées étroites ou réfugiés sur des pitons inaccessibles, ils ont peu communiqué avec le reste du monde. Superstitieux et ignorants, ils ont adoré les faiseurs de miracles et n'ont jamais appris la langue du Coran. Enfin ils ont eu le loisir d'être industrieux; ils se sont appliqués à tisser des étoffes, à orner leurs poteries de curieux dessins, à décorer l'intérieur de leurs maisons, à fabriquer des armes, à travailler le bois et le fer.
Nomades, ils n'ont eu besoin que de savoir dans quels mois l'herbe pousse sur les pentes du Tell et dans le Sahara. Montés sur de bons chevaux, ils suivent leurs troupeaux, qui leur donnent en abondance du lait, de la viande et de la laine, avec laquelle ils achètent de l'or. Ils n'ont ni maisons, ni magasins; ils possèdent la terre en commun, ou plutôt ils la méprisent, comptant que
leur vaillance leur en assurera toujours assez dans les plaines infinies qu'ils parcourent. Ils n'ont pas de coutumes écrites; la loi musulmane semble faite pour eux, car le Prophète a dit que le déshonneur entre chez l'homme avec la charrue. Ils aiment à parler l'arabe, qu'ils regardent comme une langue noble, et qui leur permet d'être compris sur tous les marchés qu'ils fréquentent. Sceptiques, d'ailleurs, et d'humeur joyeuse, comme tous les guerriers, ils ne donnent pas trop à la religion. Ils ne fabriquent rien, ni leurs selles, ni leurs armes, ni leurs tapis, ni leurs bandes de tentes; ils les achètent aux sédentaires.
Il y a plusieurs degrés entre ces deux manières de vivre; il est même juste de dire que la plupart des tribus africaines sont plus ou moins nomades et plus ou moins sédentaires; mais il faut avoir cette opposition toujours présente à l'esprit pour comprendre la Berbérie contemporaine.
Une erreur traditionnelle et qui semble indéracinable consiste à croire que tous les Berbères sont sédentaires et tous les Arabes nomades. Il suffit pourtant d'un instant de réflexion pour se convaincre que ce ne sont pas les Arabes qui ont introduit la vie nomade en Afrique septentrionale. Le Berbère, naturellement sédentaire dans les montagnes de l'Atlas, est non moins naturellement nomade dans les pays qui comportent peu ou point de cultures, comme en témoigne l'exemple des Zenaga qui errent entre le Sénégal et l'Adrar, et des Touareg qui parcourent le Sahara central. Ces gens qui ne travaillent pas, qui n'ont pas de maisons, qui ne s'attachent pas à la terre, sont les frères des Kabyles qui ont couronné de villages toutes les crêtes de leurs montagnes et dont le labeur obstiné n'a laissé inculte aucun arpent de leurs vallons. L'histoire nous montre qu'il y a toujours eu dans l'Afrique du Nord, à toutes les époques, des nomades et des sédentaires, parce qu'il y a des
régions qui ne se prêtent qu'à la vie nomade. Il y a seulement à la frontière des deux zones des cantons qui sont tantôt du domaine des sédentaires, avec des boisements, des cultures d'arbres fruitiers, un aménagement soigneux des eaux, tantôt du domaine des pasteurs, lorsqu'elles sont dévastées et ruinées par la transhumance et l'insécurité. La carte de la répartition des nomades et des sédentaires, comme celle de la végétation, se superpose très exactement à la carte des pluies : le Tell est le domaine des sédentaires, la steppe et le Sahara celui des nomades. Les formes de transition entre les sédentaires et les nomades correspondent aux formes de transition entre le Tell et la steppe, les îlots de populations sédentaires au milieu des nomades aux îlots cultivables et irrigables de la steppe et de la lisière saharienne.
Si ces considérations sont exactes, comme nous le croyons, le Maroc, mieux arrosé que l'Algérie et la Tunisie, par suite du voisinage de l'Atlantique et de la plus grande altitude des massifs montagneux, doit compter moins de nomades et surtout moins de nomades à déplacements étendus que le reste de la Berbérie. C'est bien effectivement ce qui se produit. Les habitants des massifs montagneux du Nord sont pour la plupart sédentaires, et ce n'est qu'au voisinage de la Moulouya que les tribus sont moins stables et mènent davantage la vie pastorale. Dans les massifs du Moyen-Atlas et du Haut- Atlas, les Berbères sont en partie nomades. Leur nomadisme rappelle par certains traits celui des populations alpines, puisqu'ils utilisent surtout en été les forets et les pentes que la neige a recouvertes. Les Beni-Mguild, par exemple, descendent de l'Atlas en automne; en même temps, les quatre tribus des Zemmour, des Guerouan, des Beni-Mtir et des Zaïan se resserrent, laissant aux nouveaux arrivants les terrains qu'elles occupaient depuis le printemps. Dès que le labourage est fini, ordi-
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nairement au début de mars, les Beni-Mguild plient leurs tentes et émigrent vers les montagnes, et la contrée qu'ils quittent est aussitôt occupée par les gens des tribus environnantes, chacune ayant son territoire déterminé. Les Zemmour et les Guerouan font un léger mouvement vers le Sud; les Beni-Mtir et les Zaïan se partagent la plus grande partie de la région dans laquelle ils sont voisins au printemps et en été, el, au contraire, séparés par les Beni-Mguild en automne et en hiver. Les Beraber sont des nomades à la fois montagnards, steppiens et sahariens. Ils couvrent de leurs tentes tout le vaste quadrilatère compris entre l'Oued Ziz, l'Oued Dadès et l'Oued Dra. Même dans les plaines du Maroc occidental, la vie nomade est loin d'être inconnue. Les Chaouïa, les Doukkala sont des demi-nomades, qui associent dans des proportions variables l'agriculture et l'élevage et oscillent entre la zone côtière et la steppe. De même, les Beni-Ahsen oscillent entre les marais du Sebou et la forêt de Mamora. Mais, dans le Maroc occidental, les déplacements ne dépassent guère une heure de route.
Seuls, les habitants des steppes du Maroc oriental, à l'Est de la Moulouya, ont des migrations véritablement étendues et mènent la vie des pasteurs des steppes oranaises et du Sahara algérien, auxquels ils ressemblent en tous points. Telle est, par exemple, la confédération des Beni-Guil, dont les terrains de parcours s'étendent depuis le Ghott-Rarbi jusqu'à Figuig et depuis l'Oued Charef jusqu'à Àïn-Chaïr. Ils sont essentiellement pasteurs, ne vivant que sous la tente et ne possédant aucune culture en dehors de celles des jardins dont ils sont propriétaires dans les ksours de Figuig et d'Aïn- Chaïr. Entre la Zousfana et le Tafilelt nomadisent les Ouled-Djerir et les Douï-Menia. Ils passent la plus grande partie de l'année sur le Guir; au printemps, ils se dispersent pour chercher des pâturages; en automne,
ils vont récolter les (laites dans les ksours de la Zousfana et surtout au Tafilelt.
Au Sud de l'Atlas, les principales tribus de grands nomades sont les Aït-Seddrat, les Aït-Jellal, les Ida-ou- Blal, les Aït-ou-Mribet. Les nomades du Sahara ne dépassent pas le versant Sud du Haut-Atlas et souvent même de F Anti-Atlas. Ces grands nomades, sauf de rares exceptions, n'apparaissent qu'au Sud du Sous, voire même au Sud du Dra. Les Reguiba, les Ouled- Delim et les Chkarna s'étendent entre le Dra et l'Adrar; au delà, jusqu'au Sénégal, sont les peuplades errantes et sans cohésion du Sahara occidental connues sous le nom de Beïdan, les blancs, par opposition aux populations noires du Soudan et du Sénégal.
Fréquemment, dans une même tribu, une fraction est plus sédentaire, parce qu'elle a plus de terres de cultures et une autre plus nomade parce qu'elle a surtout des troupeaux et des pâturages; dans une même fraction, un douar ou même un certain nombre de familles sont nomades, d'autres douars et d'autres familles étant sédentaires. Beaucoup d'indigènes ont à la fois des établissements fixes et des tentes et l'on trouve, à cet égard, toutes les combinaisons. Il y a dans les tribus du Rarb, par exemple, des villages où la tente et le gourbi sont mélangés; chez les Rehamna, chez les Chiadma, la tente et la maison voisinent constamment. Il n'est pas rare de voir des tentes dont les pans s'arrêtent beaucoup au-dessus du sol et sont attachés à des claies de roseaux entrelacées d'épines, ce qui donne à la demeure un caractère permanent : on surprend là sur le vif le passage de la vie sédentaire à la vie nomade. Dans l'Atlas, les Aït-Tserrouchen, rameau de lagrande famille des Beraber, se divisent en deux fractions complètement isolées l'une l'autre : les Aït-Tserrouchen du Nord habitent le versant Sud du Moyen-Atlas et sont des montagnards sédentaires; les Aït-Tserrouchen du Sud habitent le revers
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Nord du Haut-Atlas et le Sahara; ils sont pour la plupart nomades et promènent leurs campements dans les régions montagneuses et les plateaux qui s'étendent entre la vallée du Guir et celle de son affluent l'Haïber.
Il faut noter enfin que les indigènes passent avec une facilité relative de la vie nomade à la vie sédentaire et inversement. L'histoire des tribus est pleine de récits de migrations tout à fait récentes. A la suite d'une période de sécheresse ou d'insécurité, de querelles avec leurs voisins ou leurs contribules, tels ou tels groupements sont partis pour l'Ouest ou venus de l'Est, changeant complètement d'habitat. Dans d'autres cas, il y a pression lente et graduelle d'un groupe plus nombreux ou plus fort sur les groupes qui l'avoisinent. Ces mouvements ne sont pas arrêtés, et nous les voyons se produire sous nos yeux. C'est ainsi que, dans ces dernières années, beaucoup de nomades qui gravitaient autrefois autour d'Oudjda, n'y trouvant plus de place maintenant que tout ce qui est cultivable se sème, refluent vers la plaine de Tafrata, où ils se rencontrent avec un certain nombre de nomades du Dahra. Chez les Beraber, ce sont surtout les hostilités entre tribus qui obligent les douars à s'enfuir au loin, transformant des nomades en sédentaires, quelquefois aussi, mais plus rarement, des sédentaires en nomades. Les souverains marocains ne se sont pas fait faute non plus de déplacer les populations, soit parce qu'elles les gênaient et leur étaient hostiles, soit au contraire pour s'en servir comme de point d'appui contre les montagnards et garder certains passages.
Il semble tout au moins qu'une fois fixés, les indigènes le soient à tout jamais, mais ce n'est là qu'une apparence. Sans doute, ils sont en général bien empêchés de reprendre la vie nomade faute de troupeaux, mais ils ne sont pas aussi stables qu'on l'imagine. Les villages sahariens1 se déplacent facilement; les murs