‹ Le MarocChapitre 23 sur 57 · E.-F. Gautier · texte numérisé non relu

E.-F. Gautier

sont en pisé, et leurs ruines font un tas informe de boue séchée. Le pisé ne se prête pas aux réparations et aux réédifications; les morceaux n'en valent rien. Il est plus simple de reconstruire ailleurs une ville neuve. Seuls les arbres fruitiers, palmiers ou autres, ont de la valeur; c'est à eux, non aux maisons, que tiennent les ksouriens. Si ces arbres sont détruits ou si d'autres indigènes s'en emparent et que les anciens propriétaires n'en puissent plus recueillir les fruits, rien ne les attache désormais au sol.

Les sédentaires du Maroc vivent dans des maisons, des gourbis ou des noualas.

Les maisons sont soit en pisé, soit en pierres non taillées placées les unes sur les autres et réunies avec un mortier composé uniquement de terre mouillée sans chaux. Une maison (dar) se compose d'une série de chambres (stah ou amara) isolées les unes des autres, mais reliées entre elles par des murailles et disposées en carré ou en cercle de façon à former une enceinte fermée qui s'appelle kaour et qui constitue une cour intérieure sur laquelle ouvrent les chambres. C'est dans le kaour qu'est enfermé la nuit le bétail appartenant aux habitants de la maison. On pénètre dans cette enceinte par une ouverture ménagée entre les diverses chambres. Généralement, cette porte ne donne pas directement dans le kaour. Elle est pratiquée au milieu d'une longue pièce qui s'étend à droite et à gauche de la porte et qui s'appelle le setouan, le vestibule; c'est là qu'on loge les hôtes, de façon à ce qu'ils soient à l'abri sans cependant pénétrer dans la maison.

Les murs ont de 60 à 70 centimètres d'épaisseur et ne dépassent pas 2 mètres de hauteur. Les chambres ont une longueur qui varie entre 3 et 8 mètres; leur largeur

n'est jamais de plus de 2 mètres 50 : elle est limitée, en effet, par la dimension des poutrelles du plafond. Ces poutrelles ne sont ni régulières, ni équarries; ce sont de simples branches d'arbres de différentes grosseurs et de formes quelconques, placées à 20 ou 30 centimètres les unes des autres. Le toit est formé de branches d'arbres posées en chevrons et recouvertes de chaume; il descend très bas, de manière à protéger les murs et à former un abri autour de la maison.

Le sol des chambres est élevé de près d'un mètre audessus du niveau du kaour, de sorte que, pour y pénétrer, il faut monter plusieurs marches. Une porte très basse y donne accès; elle éclaire seule les chambres, qui n'ont pas de fenêtres. Un grand nombre de niches sont pratiquées dans les murs pour y déposer différents objets. Les maisons n'ont pas d'étage; il se trouve seulement, au-dessus du rez-de-chaussée, une sorte de grenier, appelé aricha, compris entre le plafond de la chambre et le toit. On y parvient soit par un escalier extérieur formé de grosses pierres, soit par une échelle. Il sert surtout de débarras pour les ustensiles qui ne sont pas d'un usage journalier, tels que les instruments de labour quand on a fini de s'en servir.

Le mobilier est des plus simples. Le lit (srir) se compose de deux poutrelles parallèles placées au fond de la chambre dans le sens de la largeur; ces poutrelles sont maçonnées dans les deux murs à chaque extrémité; d'autres poutrelles transversales sont placées sur ces poutrelles longitudinales comme les échelons d'une échelle; on étend là-dessus des bottes de roseau et une natte de jonc. Un grand coffre en bois sert à ranger les vêtements et le linge. Des récipients en sparterie ou en terre cuite contiennent les grains; l'huile est conservée dans des vases de terre cuite ou de cuivre. Qu'on ajoute quelques ustensiles de terre, plats en bois, plats et pots en terre, petits fourneaux de terre, moulins à

bras, et on aura la composition complète du mobilier.

Comme en Kabylie, les habitations isolées dans la campagne sont rares; elles se groupent presque toujours en villages appelés dchour (singulier dchar), situés quelquefois, comme dans le Djurjura, sur des pentes d'une déclivité très rapide. C'est ainsi qu'à Tazrouth, chez les Romara, les maisons sont bâties sur des pitons séparés par des précipices qu'on traverse sur des ponts en planches. Ces agglomérations, quoique formant parfois de gros bourgs, gardent un caractère rural nettement accusé. Dépourvues de toute industrie, sans commerce, sans autorité centrale, ces grandes ruches agricoles ne connaissent que les travaux des champs. Nulle auberge, aucun hôpital, aucune administration n'a son siège dans ces grandes cités campagnardes. Ce sont des villes de paysans qui habitent bien les uns à côté des autres, mais qui ne doivent pas être pris pour des citadins. Elles rappellent les grands villages de la terre de Bari ou les bourgs du Sahel de Sousse et font penser au mot de Paul-Louis Courier : « Dans les pays méditerranéens, le paysan vit en ville et va tous les matins dans ses champs. » Cette règle n'est pas sans comporter des exceptions. Chez les Haha et chez les Chiadma les maisons ne sont pas groupées en villages, mais isolées et réparties sur tout le territoire.

La demeure la plus habituelle des sédentaires de l'Afrique du Nord n'est pas la maison, c'est le plus souvent le gourbi, qui n'est qu'une hutte en branchages recouverte d'un toit de chaume. Parfois les murs sont bâtis en pierres sèches ou en terre. Le gourbi en terre couvert en chaume offre la forme classique que l'on observe en Algérie et en Tunisie. Aujourd'hui comme au temps où Salluste le décrivait, c'est la maison en forme de carène renversée. Les gourbis sont répandus dans tout le Nord du Maroc, mais, dès qu'on pénètre dans le Houz, on voit la nouala ou hutte de branchages

lbO LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE

les remplacer partout. Bien qu'il y ait plusieurs formes de noualas, la forme classique est celle d'un cylindre surmonté d'un cône. Certains villages du Houz, dans les Rehamna par exemple, offrent de loin l'aspect de villages soudanais. Ailleurs, la nouala est une cabane rectangulaire. Ces huttes sont en roseaux, en férules, en paille; elles sont généralement entourées d'un petit mur en pierres sèches ou d'une zeriba de branchages. Quelquefois les toits, en chaume ou en roseaux, reposent sur des murs en pisé ou en pierres sèches : c'est un acheminement vers le dar, vers la maison véritable. Dans les Chiadma, dans les Haha, dans tout l'Atlas et dans le pays situé au Sud règne la maison sans toit, à terrasse, et construite en tabia, c'est-à-dire en terre grasse mélangée avec de la paille hachée et de petites pierres. Tandis que la Kabylie est, comme l'a dit Masqueray, un Moyen-Age sans châteaux, dans le Sud marocain, où ce qu'on appelle la grande féodalité est assez développé, les châteaux sont au contraire fort nombreux et d'une architecture assez remarquable. On a souvent décrit celui de Si-Aïssa, non loin de Safi. Beaucoup d'autres se rencontrent dans le Haut-Atlas et sur ses versants. Telles sont les forteresses des kaïds de Demnat, du Goundafi, du Glaoui, les châteaux de la région du Sous. Plus on descend vers le Sud, plus cette architecture primitive se perfectionne, plus elle montre de recherche dans l'ornementation des fenêtres et des créneaux. Les kasbas sont des enceintes fortifiées d'importance très variable, simples rectangles de murailles en pisé ou véritables châteaux forts, dont les hautes courtines crénelées et flanquées de tours encadrent la maison du caïd, les habitations de ses clients et serviteurs, le logement des hôtes, quelques magasins et boutiques, parfois une mos-1 quée; de vastes espaces vides servent de cours et d'écu-^ ries. Certaines de ces kasbas forment le centre d'agglomérations assez importantes, s'élevant à plusieurs milliers

LA VIE ÉCONOMIQUE ET LES GROUPEMENTS loi

d'individus; d'autres ne renferment que quelques centaines de personnes.

Dans les Ghaouïa, certains indigènes influents se sont taillé un domaine dans le territoire du douar et l'exploitent avec l'aide d'un nombre plus ou moins considérable de clients, suivant un système comparable au métayage; c'est ce qu'on appelle la gotta. Au milieu du domaine, la maison du maître, ferme en pierres ayant l'aspect d'un château fort, et les tentes ou les huttes coniques de ses serviteurs forment une petite agglomération, généralement entourée d'un talus et d'un fossé. C'est ainsi que jadis, en Europe, les maisons des manants se groupaient autour du château seigneurial.

La même architecture se retrouve dans les ksours du Sud marocain, flanqués de tours d'angle et entourés de murs d'enceinte, le tout en pisé, mais néanmoins d'assez grande allure. Les différences entre les habitations des sédentaires du Tell et de ceux du Sud correspondent à des différences de climat et de conditions économiques générales. Les toits de tuiles ou de schistes des Kabyles du Nord, nécessaires pour supporter les pluies et les neiges, auxquelles les terrasses en pisé ne résisteraient pas, ne sont plus employés dans le Sud. Surtout le voisinage immédiat des nomades impose aux sédentaires du Sud des précautions défensives toutes particulières. Le ksar est par définition un bourg fortifié, et il n'y a pas une seule agglomération qui ne soit une forteresse, où l'on dort chaque nuit sous les verrous, gardé par des sentinelles. La plupart de ces ksours, les plus anciens surtout, sont d'ailleurs établis dans des situations déjà défensives par elles-mêmes. Ils sont souvent dans des vallées, mais alors c'est en haut de falaises qui surplombent et commandent le cours de l'oued. Ceux qui, par exception, sont en plaine, sont presque toujours des ksours maraboutiques ou des zaouïas, que la sainteté du lieu suffît à protéger.

Dans l'Atlas, les indigènes renferment leurs grains et leurs provisions dans des châteaux-magasins appelés tirremt, ou dans des villages fortifiés appelés agadiry (pluriel igoudar), suivant une coutume qu'on observe également à titre de survivance dans l'Aurès et dans le Sud-Tunisien. Les tirremt (pluriel à'arrem, village) sont des magasins à grains construits en tabia. Ils sont carrés, s'élèvent souvent jusqu'à 12 mètres et sont flanqués aux quatre angles de tours également carrées. Les murs sont obliques, parce que le tabia n'aurait pas assez de solidité s'ils étaient verticaux, en sorte que le bâtiment a la forme d'un tronc de pyramide à parois légèrement inclinées. Dans tout le Moyen et le Haut-Atlas, du Tadla et des Aït-YoussiauGlaoua, et dans les bassins de l'Oued Dra et de l'Oued Ziz, chaque village, chaque fraction a un tirremt où les habitants entreposent leurs provisions et leurs richesses, chacun dans un local particulier dont il a la clef. Des gardiens sont attachés aux tirremt. Au Sud-Ouest, chez les Chleuh, une organisation analogue est celle des agadir, villages fortifiés dans lesquels la tribu tout entière emmagasine ses réserves. Dans l'Oued Dadès et dans quelques autres districts méridionaux du Maroc, au milieu des cultures se dressent des tours carrées, en briques sèches, de 10 à 12 mètres de hauteur et qu'on appelle agueddim. Du haut de ces tours, qui sont en très grand nombre dans chaque oasis, on fait le guet et on échange des coups de fusil. On retrouve ces tours à Figuig et aussi dans l'Aurès.

La tente des nomades marocains ne diffère pas sensiblement de celle qu'on voit en Algérie et en Tunisie : un poteau, deux perches, quelques pieux supportant ou assujettissant une pièce d'étoffe formée de flidjs cousus ensemble constituent la tente. Le flidj, pièce essentielle, de la tente, est une bande d'étoffe noire, le plus souvent large de 75 centimètres à 1 mètre et de longueur varia-

ble suivant les dimensions de la tente que Ton veut construire (ordinairement 6 à 8 mètres). Ce sont les femmes qui tissent les flidjs avec de la laine de mouton préalablement filée par elles, teinte par des teinturiers de profession et mélangée de bourre de palmier-nain. On utilise beaucoup le poil de chèvre et on remplace parfois la fibre du palmier nain par celle du pied de l'asphodèle. Les tribus riches ont des tentes vastes, spacieuses, faites d'étoffes solides dont la longueur peut atteindre 18 mètres sur 8 mètres de largeur. D'autres ont des tentes beaucoup plus médiocres, et remplacent la laine et le poil de chèvre par du retem ou du palmier nain. La tente ne tombe pas jusqu'à terre et l'espace vide entre elle et le sol est comblé par une bordure de terre et par des buissons de broussailles de préférence épineuses, du jujubier par exemple. Une couverture de laine tendue verticalement au milieu de la tente la sépare en deux côtés : côté des hommes et côté des femmes. Une tente spéciale sert de jâma (mosquée), d'école et d'asile pour les hôtes que Dieu envoie. Le fqih ou maître d'école y couche, ainsi que les hôtes de passage.

Le mobilier de la tente est naturellement des plus rudimentaires ; il répond aux nécessités de la vie errante : tous les objets doivent être portatifs, et, quand ils viennent à manquer, il faut qu'on puisse les remplacer promptement. Les tapis sont la richesse et le luxe d'une tente. Outre les tapis proprement dits, la tente contient un certain nombre de couvertures (hanbel); les tellis, grands sacs doubles renfermant les provisions d'orge, de blé et de dattes et pouvant contenir en moyenne 150 kilogrammes de grain; Yousada, oreiller en laine où on place les objets précieux. Il y a en outre divers ustensiles en terre, en bois ou en sparterie.

Les tentes se groupent en cercles nommés douars (de rnedouer, rond), dont l'intérieur est nommé merah tandis que la périphérie reçoit le nom de rif. Dans le

merah, on rentre tous les soirs les troupeaux. Les douars marocains, au moins ceux du Houz et du Rarb, sont généralement plus grands que les douars algériens. Les Beni-Ahsen, les Zemmour, les Zaër, offrent des douars de 80 à 100 tentes et même plus. Chez les nomades comme chez les sédentaires, le progrès de la sécurité favorise la dispersion.

Le fait d'habiter sous la tente n'indique pas forcément qu'on ait affaire à des nomades, car beaucoup d'habitants du Tell, qui ne se déplacent pas, font usage de cette habitation. Tous les nomades vivent sous la tente, mais tous les habitants de la tente ne sont pas nomades. Certains indigènes habitent alternativement la tente et le gourbi. Ils ont une résidence d'été et une résidence d'hiver, la médita (étymologiquement mechta veut dire maison d'hiver). Ils ont souvent des terres en plusieurs endroits différents, où ils vont labourer successivement; ils agissent comme un propriétaire qui se déplace selon les besoins de son exploitation. Dans beaucoup de villages du Maroc, la tente, la nouala et la maison sont associées en proportions variables. On ne peut donc pas plus opposer d'une manière absolue les habitants des tentes aux habitants des gourbis que les pasteurs aux agriculteurs. Il y a entre les uns et les autres des transitions et des gradations. Il faut nous défaire en pareille matière de nos idées européennes : la substitution de la maison à la tente n'est pas toujours un progrès, ni un signe de prospérité, comme on se l'imagine trop volontiers. Certains nomades renoncent à la tente parce qu'ils ont perdu leurs troupeaux et sont par suite dans l'impossibilité de se déplacer. Le gourbi est souvent moins confortable et moins sain que la tente; il témoigne d'un moindre bien-être. Si pauvre que soit le mobilier de la tente, il paraît encore supérieur à celui du gourbi; sa principale supériorité consiste dans l'usage des tapis, tandis que l'indigène des gourbis n'a souvent

qu'une pauvre natte ou la terre battue. La tente, à cause des flidjs nécessaires à sa construction, est relativement chère : le gourbi ne coûte rien, il suffît de se procurer des pierres, du bois et du diss. Les pauvres diables renoncent à la tente pour adopter le gourbi. Les gens de la tente ne sont souvent pas riches, mais il ne semble pas douteux que le gourbi recèle des misères bien plus atroces.

La plupart des objets indispensables à l'existence et à l'alimentation des indigènes leur sont fournis par l'agriculture et par l'élevage. Leur nourriture a pour base la farine d'orge, avec laquelle on fait le pain et le couscouss ou taâm. Chez les Djebala, le plat national est la bissara, bouillie de fèves concassées. Les légumes, fèves, navets, artichauts, courges, aubergines, le lait, le sorgho, les glands dans les régions forestières, entrent presque partout pour une assez grande part dans l'alimentation. La farine de froment n'est employée que dans les villes ou chez les populations riches. Ce sont les femmes qui moulent le blé et font le pain. Quiconque a couché sous la tente ou dans un douar se souvient d'avoir entendu, jusque bien avant dans la nuit, le bruit monotone des pauvres femmes occupées à écraser le grain dans un mortier ou à le moudre avec un petit moulin à bras. La nourriture des nomades ne diffère guère de celle des sédentaires qu'en ce que le lait et les dattes y ont plus de place, et l'huile beaucoup moins. Dans le Sud-Ouest marocain, l'huile d'olive est remplacée par l'huile d'argan. Quant à la viande de bœuf, de mouton, de chèvre, elle est plus ou moins consommée selon les facultés de chacun. En général, les gens des tribus ne mangent guère de viande que deux ou trois fois par

mois, les jours de marché. La consommation de la viande de sanglier, devenue rare en Algérie, parce que la religion musulmane l'interdit, est très fréquente au Maroc, notamment dans le Rif. On se nourrit à l'occasion de la chair du chacal, du chat sauvage, du lièvre, du hérisson, du porc-épic. On mange les escargots, ainsi que les sauterelles. Les Marocains sont en temps ordinaire, comme tous les indigènes de l'Afrique du Nord, d'une extrême sobriété, c'est-à-dire capables de rester longtemps sans manger et d'accomplir des marches fatigantes en ne consommant que quelques poignées de farine d'orge, ce qui ne les empêche pas, bien au contraire, de se gaver de nourriture toutes les fois que l'occasion s'en présente. Mais on peut dire que les indigènes, aussi bien au Maroc qu'en Algérie et en Tunisie, mangent rarement à leur faim.

Les principales boissons sont l'eau et le lait, et, comme boisson excitante, le thé. Le thé vert, introduit par les Anglais au xvme siècle, est universellement répandu au Maroc; on le prend très faible, avec beaucoup de menthe et encore plus de sucre; on en absorbe de grandes quantités toutes les fois qu'on le peut, et il n'est si pauvre fellah qui ne prenne sa tasse de thé. Le café est très peu connu et n'est guère consommé que dans le Maroc oriental, jusqu'aux environs de Melilla. L'usage des boissons alcooliques est plus commun qu'on ne serait tenté de le croire. Beaucoup de musulmans boivent de la mehia, eau-de-vie fabriquée par les Juifs avec des raisins secs, des figues ou des dattes. Les Djebala cultivent la vigne, font fermenter le jus du raisin et fabriquent une sorte de vin dont ils abusent; ils obtiennent aussi par la cuisson du moût de raisin une sorte de gelée applée samet, fréquemment alcoolique. La recette de cette préparation rappelle certains procédés des anciens tels qu'ils sont décrits dans Horace. Enfin un | très grand nombre de Marocains fument le kif, que

l'on tire du chanvre; le tabac est peu consommé. Dans toutes les tribus du Rarb et du Houz, les Marocains vont le plus souvent tête nue; ils ont ordinairement les cheveux coupés ras. Les Rifains gardent seulement une petite tresse des plus caractéristiques qui pend sur le côté de la tête. Les Berbères de l'Atlas portent sur les tempes des mèches de cheveux tombantes qui sont appelées nouader. La plupart des Juifs marocains, comme leurs coreligionnaires polonais, portent aussi des nouader de chaque côté de la tête. Quand on ne va pas tête nue, ce qui est l'exception, on porte un turban ou plutôt une pièce d'étoffe enroulée laissant le sommet de la tête découvert. L'usage du khit ou corde de poil de chameau entourant la tête n'apparaît que vers la Moulouya, au voisinage de l'Algérie. Le vêtement des Marocains diffère passablement de celai des Algériens. Le burnous ou selham est une exception ; il est réservé aux habitants des villes, et, en dehors des villes, c'est un signe de richesse ou de condition sociale élevée. Les Marocains sont vêtus d'une simple chemise de laine et d'une jellaba ou jalabia, sorte de vêtement tombant, à manches très courtes, dont il y a un très grand nombre de variétés. Les campagnards qui ne mettent pas de jellaba se contentent souvent d'un haïk à même la peau ou bien d'une chemise et d'un haïk. Les Zemmour et les Zaïan portent la farajia (caftan) cousue au-dessus de la ceinture et se fermant par en haut par une rangée de petits boutons, et le burnous, mais, lorsqu'ils sont en marche, ils enlèvent le burnous pour le porter sur l'épaule et marchent presque nus. Dans le Sud, au lieu de chemise, on revêt une kechchaba, pièce de cotonnade indigo; cette étoffe, importée par Mogador, est appelée en France guinée, au Maroc khent. Le khent, en déteignant, donne à la peau une couleur bleuâtre, d'où le nom d' « hommes bleus » donné aux Sahariens du Maroc occidental. Par dessus la kechchaba, les uns portent le haïk de laine

blanche, d'autres le burnous, parfois blanc, plus souvent brun (fîheïdous), d'autres le khenif, sorte de burnous court de laine teinte en noir avec une large tache orange, de forme ovale, occupant tout le bas du dos. La chaussure est partout la belra, sorte de pantoufle très large, en cuir souple, à semelles minces, sans talon. La couleur de la belra a la plus grande importance : le jaune est réservé aux musulmans, le rouge aux femmes, le noir aux Juifs; c'est une règle partout observée.

L'habillement des femmes dans les tribus est de la plus grande simplicité et le même dans tout le Maroc, sauf quelques variations sans importance. C'est une pièce de cotonnade maintenue sur les épaules par des agrafes ou khellala qui sont plus ou moins ornées. Ce vêtement primitif arrive à peine jusqu'aux genoux. Dans nombre de régions, les femmes, pour pouvoir marcher plus aisément dans la broussaille et travailler aux champs, s'enroulent autour des jambes une lanière de cuir fauve fixée sur le devant par une agrafe : c'est quelque chose comme les cnémides que mettait Laërte pour jardiner1. Elles ne se voilent généralement pas, sauf dans les villes. Les femmes des tribus divisent généralement leurs cheveux, qui ne sont pas très longs, en deux tresses qu'elles laissent pendre; d'autres font deux tresses sur le côté et les ramènent en arrière pour | les rattacher aux autres cheveux. Le tatouage paraît moins répandu au Maroc qu'en Algérie. Les Marocaines se peignent les sourcils et se tracent au-dessus de la racine du nez une bande qui les réunit, à l'aide d'une teinture noire, comme cela se pratique d'ailleurs dans le reste de l'Afrique du Nord. Elles usent aussi beaucoup du henné qui embellit le teint, et du koheul, pommade à base d'antimoine qui rehausse l'éclat des yeux. Les Marocaines portent de nombreux et volumineux bijoux ;

\. De Foucauld.

boucles d'oreilles, colliers, diadèmes, bracelets. L'usage des bracelets de pieds, si répandu en Algérie, est plus rare au Maroc. En tout cas, le degré de richesse se marque par les bijoux plutôt que par la différence du costume.

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