‹ Le MarocChapitre 29 sur 57 · Arthur Leared · texte numérisé non relu

Arthur Leared

voyager de nombreuses heures sans voir une maison, une tente, aucun signe de vie humaine. » Un personnage marocain, visitant la France, et interrogé sur ses impressions, déclarait que notre pays lui avait paru d'un bout à l'autre un immense jardin : le mot est très significatif et point hyperbolique; la France, partout cultivée, doit sembler un vaste jardin aux habitants de l'Afrique du Nord, où les parties mises en culture ne sont que des lignes sans épaisseur ou des points sans étendue. La vieille comparaison de la a peau de panthère » s'applique non seulement au Sahara, mais aussi, quoique dans une moindre mesure, au Maghreb tout entier. Et, dans les appréciations des voyageurs, il faut toujours tenir grand compte du contraste entre les espaces désolés traversés pendant de longs jours, et les jardins ou les cultures.

Les instruments aratoires dont dispose le fellah marocain, sensiblement les mêmes que ceux de l'indigène algérien ou tunisien avant la conquête française, sont des plus primitifs. On laboure au moyen d'une charrue en bois, sans roues, munie d'un sabot en fer d'une dizaine de kilos, qui s'use très vite ; on y attelle tous les animaux possibles et même les femmes; il n'est pas rare de voir un chameau, un âne et une femme tirer la charrue côte à côte. Le harnachement est des plus primitifs; il se compose le plus souvent d'un bâton placé sous le cou de l'animal, relié à un autre bâton placé sous le ventre, le tout attaché à la charrue au moyen de cordes. Avec un pareil système, on ne saurait labourer que les terres qui viennent d'être détrempées par les pluies. Le sillon n'étant pas beaucoup plus grand que celai d'une forte herse, on peut semer avant de labourer, afin de s'éviter la peine de herser ensuite. La moisson se fait avec des faucilles, quelquefois avec un couteau ; même, dans certaines régions, on arrache simplement les chaumes avec la main. Une charrue grossière, une houe

pour le jardinage, une faucille, un couteau, tels sont les instruments du paysan marocain. Les épis sont foulés par les animaux sur des aires en rase campagne ; pour vanner le grain, on le jette en l'air avec une pelle de bois et on laisse le vent emporter la balle. Le grain est recueilli dans des sacs ou tellis; la paille, bâchée par le sabot des mules (teben), est mise en réserve.

Récolter n'est rien pour le pauvre fellah marocain : l'important est de conserver son grain et de le soustraire dans le Blad-el-Makhzen à l'avidité du caïd et du sultan, dans le Blad-siba aux convoitises des tribus voisines. Aussitôt récolté, le grain disparaît dans de profonds silos, soigneusement cachés, pour n'en plus ressortir quelquefois qu'au bout de plusieurs années. Une des principales occupations des soldats du sultan, quand il veut « manger une tribu », est précisément de découvrir ces silos. Dans les chaînes de l'Atlas et dans le Sahara, les grains et autres provisions sont enfermés dans des tirremts ou dans des agadirs1.

L'état politique et social de la contrée, l'interdiction presque constante de l'exportation des céréales explique assez que le fellah marocain ne cultive que dans la stricte mesure de ses besoins. Nul n'a dépeint cette situation en termes plus vigoureux que de Foucauld : « On travaille le jour, il faut veiller la nuit; ferme-t-on l'œil un instant, les maraudeurs enlèvent bestiaux et récoltes; tant que l'obscurité dure, ils tiennent la campagne. A force de fatigue et de soins, a-t-on sauvé les moissons, les a-t-on rentrées, il reste encore à les dérober au caïd; on se hâte de les enfouir, on crie misère, on se plaint de sa récolte. Mais des émissaires veillent, ils ont su que vous alliez au marché sans y acheter de grains; donc, vous en avez; vous voilà signalé. Un beau jour, une vingtaine de mokhaznis arrivent, on fouille la maison, on

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