Voir ci-dessus p
enlève le blé et le reste. Aviez-vous des bestiaux, des esclaves, on les emmène en môme temps : vous étiez riche le matin, vous êtes pauvre le soir. Cependant, il faut vivre; il faudra ensemencer l'année prochaine; il n'y a qu'une ressource : le Juif. Si c'est un honnête homme, il vous prête à 60 p. 100; sinon, à bien davantage; alors, c'est fini; à la première année de sécheresse viennent la saisie des terres et la prison; la ruine est consommée. »
A côté des cultures arborescentes et des céréales, l'élevage fournit au Maroc d'abondantes ressources. Ce pays, différant en cela de presque tout le reste de l'Afrique du Nord, paraît se prêter fort bien, dans certaines de ses parties, à l'élevage des bêtes à cornes. Les plaines du Rarb au Nord du Sebou en renferment un grand nombre; mais la tribu des Zaïan est celle qui en élève le plus. Les bœufs marocains ne ressemblent pas aux bêtes chétives et de petite taille qu'on rencontre d'ordinaire en Algérie et en Tunisie.
Cependant c'est l'élevage des moutons et des chèvres qui a le plus d'importance et occupé les plus vastes surfaces; on le pratique surtout dans les steppes du Maroc occidental, qui constituent un beau pays d'élevage ; ce sont les moutons du Tadla qui donnent la meilleure laine. Les chèvres sont particulièrement nombreuses chez les Chiadma et les Ilaha. Beaucoup de populations marocaines associent l'agriculture à l'industrie pastorale; mais, comme on l'a dit, les grands nomades se déplaçant à longues distances et vivant exclusivement de leurs troupeaux ne dépassent pas le Sous. Il en est tout autrement dans le Maroc oriental, où le Dahra continue les terrains de parcours de la province d'Oran. Dans l'Atlas même, certaines tribus berbères ne cultivent pas ou presque pas le sol et vivent de leurs troupeaux. Les montagnards ont surtout des mulets, des ânes et des chèvres. Les chameaux, bien entendu, sont la bête de
somme de la région saharienne. Quant aux chevaux, ils sont petits, dociles et sobres, mais, sauf quelque exceptions, moins nombreux et moins beaux qu'on ne le croirait; la race est visiblement dégénérée; il n'y a plus, dit-on, de beaux chevaux berbères que dans les écuries du sultan. Les disettes, les épizooties font souvent subir à l'élevage de très grandes pertes, aussi bien en chevaux qu'en moutons et en bœufs. L'industrie pastorale est d'ailleurs, comme le reste, à l'état barbare. Le Marocain ne se soucie point de l'amélioration des races, et s'en remet à Dieu pour la multiplication des sujets.
L'industrie marocaine est essentiellement familiale. Les femmes, sous la tente ou dans la maison, tissent la laine des troupeaux du maître pour vêtir les gens de la famille et écrasent le grain de ses moissons avec des meules tout à fait primitives. Même dans les gros villages, il y a peu d'artisans; sauf le forgeron, on n'y rencontre guère de spécialistes. C'est dans les villes seulement qu'il y a quelque industrie.
De temps en temps, les habitants les plus aisés des tribus se rendent individuellement ou en caravanes dans les villes, pour y échanger leurs produits contre des marchandises d'Europe. L'opération faite, ils reviennent chez eux travailler à de nouvelles récoltes et se défaire en détail de leur pacotille étrangère. Mais presque tout le commerce des tribus se fait sur les marchés.
Les marchés (souk) sont des emplacements situés en rase campagne, à des distances à peu près égales et de façon à se tenir alternativement dans chaque fraction de la tribu. Ils prennent le nom du jour de la semaine qui leur est dévolu : souk-el-had si c'est le marché du dimanche, souk-el-arbâ si c'est le marché du mercredi, et ainsi de suite. Sur ces marchés, tout le monde est armé, sabre au côté et fusil à l'épaule; l'affluence est toujours considérable, et c'est ordinairement là que se vident les querelles et que les rébellions éclatent. On
174 LA SOCIETE INDIGENE
vend des fruits et des légumes, des grains, du bétail, des cotonnades, des bel ras, de l'huile, du sucre, du thé, des allumettes, des aiguilles; on abat sur place des bœufs, des moutons, et des chèvres, qu'on dépèce et débite à mesure en détail. Les affaires se tiennent depuis le lever du soleil jusqu'au milieu du jour; souvent aussi on vient par désir de distraction, afin de se voir et de causer plutôt que pour acheter. Vers midi et demie, la dispersion commence, chacun reprend le chemin de son douar ou de son village.
Outre ces marchés hebdomadaires, il existe dans le Sud du Maroc, particulièrement dans le Sous et l'Oued Noun, de grandes foires annuelles appelées mouggar (équivalent berbère de l'arabe souk) qui durent plusieurs jours de suite et où les populations les plus diverses se rendent en foule, sous l'égide des marabouts, pour qui ces foires sont une source non seulement d'honneurs, mais de profits. Les mesures les plus sévères sont prises par eux pour que l'ordre ne cesse de régner et ils garantissent à ceux qui s'y rendent la sécurité sur le chemin. Trois grandes foires annuelles se tiennent ainsi dans le Sahara marocain : celle de Mrimima; celle de Souk-el-Mouloud chez les Aït-Youssa, enfin celle de Sidi-Ahmed-ou-Moussa dans le Tazeroualt, la plus importante des trois, sur le chemin des caravanes de Tombouctou. Ces foires sont déjà un procédé du commerce saharien et soudanien. Elles sont la première étape pour l'échange des produits du Soudan, rapportés par les caravanes, et qui, de là, se répandent à travers le Maroc. Dans ces foires, on trouve réunis les produits du pays, les objets fabriqués dans les villes du Maroc et en Europe, les marchandises du Soudan. Là se fait l'échange des esclaves, de l'or, des plumes d'autruches, de l'ivoire, contre les produits européens. Le commerce du Maroc avec le Soudan est d'ailleurs fort peu considérable et diminue de plus en plus, par suite des entraves mises
au commerce des esclaves, objet essentiel du trafic transsaharien. La principale voie qu'il suit est celle de Tombouctou à Tindouf, d'où il se dirige soit vers le ïafilelt, soit vers Mogador.
11 n'existait au Maroc, jusqu'à ces dernières années, ni routes, ni ponts. Pendant l'hiver, les gués sont très souvent impraticables ; il faut alors camper et attendre patiemment que le courant des eaux soit apaisé. Les indigènes ont parfois recours, pour passer les rivières, à une sorte de radeau primitif, consistant en un certain nombre d'outrés gonflées d'air et réunies par des perches. C'est là-dessus que sont placées les charges des bêtes de somme, bien en amont de l'endroit où l'on veut atterrir de l'autre côté, et les navigateurs dirigent le radeau à travers le courant avec leurs mains pour toutes rames. Quant aux animaux, on les fait entrer dans l'eau; derrière chaque bête est un indigène à cheval sur une outre gonflée, et qui, tenant l'animal par la queue, le conduit jusqu'à la rive opposée. Souvent il faut une journée entière pour passer une caravane de 30 à 40 bêtes. En certains points, cependant, on a substitué à ce système si primitif de la mahedia ou radeau celui, un peu moins grossier, du garb ou bac. En dehors des grosses rivières, qui sont le plus sérieux obstacle naturel aux communications, on rencontre fréquemment des torrents et des fondrières; le parcours sur les sentiers indigènes est rarement direct, la marche toujours pénible et incertaine. Le service des correspondances est fait par des piétons (rekkas), qui vont à une vitesse de 40 à 50 kilomètres par jour.
Les voyageurs cheminent à cheval ou à mulet; les marchandises sont transportées à dos de mulet dans le Nord, à dos de chameau dans le Sud. Dans le Blad-el- Makhzen, on trouve sur les itinéraires principaux des nzala (lieu où l'on descend, mansio); parfois la nzala est une maison, le plus souvent elle n'est qu'une nouala,
176 LA SOCIETE INDIGENE
une hutte en roseaux ou en branchages, ou même une simple tente, occupée par des hommes armés établis par les gouverneurs des provinces pour veiller à la sûreté des routes pendant le jour et garder la nuit les voyageurs et les caravanes. La sécurité dans les nzalas est très relative, surtout aux limites des provinces, et l'on n'y trouve en général aucune ressource de nourriture pour les hommes et les animaux. Les habitants de la nzala perçoivent une ou deux mouzounas (4 à 8 centimes) pour chaque bête de somme qui passe sous leurs yeux. L'établissement de ces nzalas est à peu près tout ce que le gouvernement chérifien a jugé bon de faire pour la commodité ou la sécurité des communications. Les indigènes les évitent d'ailleurs, préférant faire de longs détours plutôt que d'acquitter les droits minimes qu'on y perçoit.
Les transports sont extrêmement coûteux et incertains. On né peut jamais savoir exactement quand les marchandises expédiées arriveront à destination. Tout dépend de la volonté du muletier et du temps, car, en hiver, à l'époque des pluies, les chemins deviennent impraticables : les marchandises mettent alors quelquefois deux mois pour aller de Tanger à Fez, alors qu'en été le voyage s'effectue en douze ou quinze jours.
Les voies actuellement suivies par le commerce du Maroc ne peuvent pas plus nous renseigner sur ses voies naturelles et futures que l'état actuel de l'industrie minière ou de l'agriculture ne peut nous faire connaître les richesses réelles de la contrée. Les questions de sécurité primant tout, le commerce se trouve engagé sur des voies tout à fait anormales et détourné de ses routes naturelles. C'est ainsi, pour prendre des exemples, que la grande voie d'Ouest en Est qui unit Fez à Tlemcen par Taza et qui eut tant d'importance au Moyen-Age, est désertée par suite de l'insécurité. C'est ainsi également que, pour se rendre de Fez à Mcirakech, le commerce,
les voyageurs et le sultan lui-même sont obligés, afin d'éviter le territoire desZaïan et des Zemmour insoumis, de faire un grand détour par la côte atlantique et Rabat. On peut distinguer, à l'intérieur du Maroc, deux sortes d'itinéraires principaux. Les uns, partant des huit ports ouverts de Mogador, Mazagan, Safï, Casablanca, Rabat, Larache, Tanger, Tétouan, ainsi que du port espagnol de Melilla et de la région d'Oudjda, se dirigent vers l'intérieur et servent à approvisionner en objets d'importation européenne les tribus de l'intérieur, ainsi que les deux capitales de Fez et de Merrakech; vers ces mêmes portes de sortie sont drainés les produits du Maroc, principalement les produits agricoles. Une autre catégorie d'itinéraires, qui ne sont souvent d'ailleurs que le prolongement des précédents, traversent le Haut-Atlas et mettent en relations les deux versants de la grande chaîne. A l'Ouest, les cols les plus rapprochés de l'Atlantique, notamment ceux des Bibaoun et du Goundafî, mènent dans la vallée du Sous; ceux qui leur succèdent (Tizi-n- Telouet) débouchent dans la vallée du Dra. Aucun col n'est utilisé, ni probablement utilisable pour les communications dans la partie centrale de la chaîne entre Ouaouizert et Kasba-el-Makhzen. A l'Est, le Tizi-n- Telremt conduit dans la vallée du Ziz et au Tafîlelt, le Tizi-n-Zerdount dans la vallée du Guir. Sur le versant Sud de la chaîne se trouvent un certain nombre de localités qui sont des centres d'échange et des points de i't de caravanes. Les tribus de la montagne et du Sahara viennent s'y approvisionner de produits européens et d'objets fabriqués dans les villes marocaines : cotonnades, sucre, thé, parfumerie, bijouterie, belras; elles y cherchent aussi des grains et de l'huile; en échange, elles apportent des peaux, des laines et des dattes. C'est ainsi que Mogador et Merrakech alimentent tout le bassin du Sous, presque tout l'immense bassin du Dra et jusqu'aux districts arrosés par les affluents de
A. Bernard. 12
droite du Ziz. Fez, par Kasba-el-Makhzen et le Tizi-n- Telremt, ravitaille le Tafilelt, le cours du Ziz et la région du Sahara qui s'étend à l'Est de ce fleuve. Sur le versant Sud, le marché de Tazcnakht est un des plus célèbres; sa situation centrale entre le Sous, le Dra et le Tafilelt lui a donné une grande importance.
Ce serait une grande erreur de croire que les musulmans marocains n'aient aucune aptitude pour le commerce; c'est le contraire qui est vrai. Quant aux Juifs, dans ce pays troublé, où les routes sont peu sûres, le commerce présente bien des risques; ils préfèrent en général en abandonner aux musulmans les chances, les travaux et les gains. Ils commanditent sous différentes formes soit les colporteurs qui promènent leur pacotille dans les tribus, soit les caravanes qui font le commerce à longues distances. Mais, en définitive, par suite du peu de division du travail, de l'absence de voies de communication et de l'insécurité, l'horizon du Marocain ne s'étend guère en général plus loin que le territoire restreint de sa tribu.
Aux campagnards- et aux gens des tribus s'opposent les citadins et les gens des villes.
Dès qu'une agglomération est pourvue d'une muraille d'enceinte, d'une kasba, d'un minaret, de quelques souks, c'est pour les Marocains une médina, c'est-à-dire une ville. Les fortifications crénelées sont flanquées de tours nommées bordjs et interrompues par des portes plus ou moins nombreuses. La kasba, résidence du gouverneur de la ville, quartier des casernes et des dépendances du Makhzen, est généralement à part de l'agglomération et environnée de hautes murailles. On appelle spécialement médina la ville proprement dite, do laquelle on distingue le mellah ou ghetto réservé aux
Juifs. La médina est divisée en quartiers séparés les uns des autres par des portes qui sont fermées pendant la nuit, ainsi que les portes de la ville. Ces quartiers s'appellent houma; un mokaddem est à la tête de la police de chacun d'eux. Les portes, dont le couloir est généralement coudé deux fois dans un but stratégique, sont, avec les mosquées et les fontaines, les principaux monuments dignes d'attirer l'attention que renferment les villes marocaines.
La disposition intérieure des mosquées ne paraît pas différer sensiblement de celle des types classiques; d'ailleurs, l'impossibilité pour les chrétiens d'entrer dans ces édifices et même souvent d'en approcher ne permet guère de les décrire çn connaissance de cause. La plupart des monuments religieux sont d'ailleurs situés dans un quartier horm ou sacré, dont l'accès est interdit aux Juifs et aux chrétiens. Il en est ainsi notamment de Moulay- Idris, à Fez, où des barrières signalent les points qu'il est défendu de franchir afin de ne pas souiller, même du regard, la mosquée sainte. Si les mosquées sont inaccessibles, du moins l'observateur peut-il contempler leurs minarets. Le monument le plus beau du Maroc est la Koutoubia de Merrakech, du même type que la Giralda de Séville et la tour de Hassan de Rabat; ces trois édifices sont d'ailleurs l'œuvre d'un même souverain almohade. Les autres minarets du Maroc se rapportent en général au genre tlemcénien, petit, trapu, à campanile souvent d'une hauteur exagérée; on peut en donner comme type le minaret de la mosquée de Chella, près de Rabat. Meknès et Fez renferment des minarets de construction plus récente, à formes plus élancées, et la zaouïa d'Ouezzan possède un haut minaret octogonal.
Il y a au Maroc trois villes qui sont dites hadria, c'està-dire à population civilisée, urbaine, « dans le sens de notre mot urbanité1 ». Ce sont Fez, Rabat et ïétouan.