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CHAPITRE III

Le climat du Maroc est encore très mal connu; les observations dont on dispose sont si peu nombreuses, si peu suivies, qu'on est obligé de conclure plutôt de la végétation au climat que du climat à la végétation. A pilori, la situation du Maroc paraît être beaucoup plus favorisée que celle des autres régions de la Berbérie., à cause de son relief plus accentué et du voisinage de l'Atlantique, d'où viennent les vents d'Ouest chargés d'humidité. Le Maroc est aussi, dans une certaine mesure, garanti de l'influence du Sahara par le Haut- Atlas. Cependant il ne faut pas exagérer le bénéfice qu'il retire de cette situation. Au voisinage du tropique, le désert s'avance jusqu'au bord même de l'Atlantique; . la culture est encore possible sans irrigation jusqu'au Tazeroualt, mais, au Sud du 29e parallèle environ, on entre dans des régions purement désertiques. Un pays ne profite guère du voisinage de la mer si les courants

1. Th. Fischer, Zur Klimatologie von Marokko (Mittelmeerbilder, II, in-8°, Berlin, 1908). — Annales du Bureau central météorologique, 1909 et années suivantes. — Général de Torgy, La Navigabilité du Sebou, in-is, Paris, 1912. — Pour la végétation, voir la bibliographie donnée dans 0. Drude, Manuel de Géographie botanique, trad. française G. Poirault, in-8°, Pari?, 1891, p. 356.

atmosphériques ne soufflent pas de cette nier vers le continent et ne Jui en apportent pas l'humidité bienfaisante; c'est en somme la répartition des pressions atmosphériques qui importe, et qui donne la clef du climat.

Cette répartition par rapport au Maroc ne peut être que supposée. En hiver, les basses pressions doivent se trouver sur la Méditerranée, en été sur le Sahara. Mais, dans cette dernière saison, il se forme probablement de petits centres de basse pression sur les plaines surchauffées de Fez et de Merrakech. On sait, d'autre part, qu'un maximum barométrique, qui se déplace et s'accentue plus ou moins suivant les saisons, se trouve d'une manière permanente au voisinage des Açores.

En hiver, les vents dominants sont ceux d'Ouest et de Sud-Ouest, d'autant plus fréquents qu'on s'avance davantage vers le Nord. En été, le vent dominant est le vent de Nord-Est, d'autant plus prolongé et plus régulier qu'on va davantage vers le Sud. Au cap Juby, le vent de Nord-Nord-Est règne sans interruption pendant huit mois. A Mogador, le Nord-Est domine également beaucoup. Dans le couloir de Gibraltar, les vents sont extrêmement violents et variables, par suite des grandes différences de pression et de température entre les deux mers, ainsi qu'entre les montagnes et les eaux. Le sirocco est plus rare qu'en Algérie; il n'est cependant pas inconnu, et le vent d'Est, d'origine continentale, appelé chergui, a parfois les mêmes caractères de sécheresse et de haute température. Indépendamment des courants généraux de l'atmosphère, il existe au Maroc des courants locaux allant de la mer à la terre et de la terre à la mer, soufflant des régions où l'air est froid vers celles où il est plus chaud. La brise de mer ne se fait guère sentir que pendant les mois d'été; elle s'établit vers dix heures et demie du matin, abaisse la température des heures chaudes du jour sur le littoral et se propage gra^ duellement vers l'intérieur des terres, tant que la confi-

guration du sol ne s'oppose pas à son passage. Cette brise existe aussi bien sur la côte méditerranéenne que sur la côte atlantique, a Tanger comme à Casablanca et au Sous.

La température varie beaucoup avec la latitude, l'altitude, l'orientation, la proximité de l'Atlantique et de la Méditerranée. En outre, la côte occidentale du Maroc est baignée par des eaux froides, qu'on nomme quelquefois le courant froid des Canaries. Ce n'est pas à proprement parler un courant dirigé du Nord au Sud. Le vent de Nord-Est imprime à la mer une impulsion qui amène à la surface des eaux froides venant des couches profondes, dont la basse température provoque dans la zone littorale des brouillards et des rosées abondantes (minsla des Marocains), bienfaisantes pour la végétation et les récoltes. L'influence des vents alizés et des eaux froides est d'autant plus marquée qu'on s'avance davantage vers le Sud. La température est plus égale à Casablanca qu'à Tanger, à Mogador qu'à Casablanca. A Mogador, la moyenne du mois le plus froid, janvier, est de 16°, 4 et celle du mois le plus chaud, août, 22°, 6. Mogador a d'ailleurs une situation presque insulaire et un climat assez spécial, analogue à celui de Madère. La température est déjà beaucoup moins égale à Rabat (janvier 12°, 6, août 23°, 9), moins encore à Tanger (janvier 11°,7, août 24°). A mesure qu'on s'éloigne de la mer, les influences maritimes vont en s'affaiblissant et les influences continentales deviennent prépondérantes; l'action solaire et le rayonnement nocturne s'exercent dans des conditions différentes dans l'atmosphère plus pauvre en vapeur d'eau. Les variations saisonnières et diurnes deviennent d'autant plus grandes, toutes choses égales d'ailleurs, qu'on pénètre dans l'intérieur. La température, dès qu'on quitte la région littorale, s'élève très rapidement en été, s'abaisse en hiver. L'été est très chaud à Fez, et

la température deMerrakech (moyenne de janvier 10°, 9, de juillet 29°) présente de remarquables ressemblances avec le climat saharien.

Le phénomène de la pluie a une importance capitale au Maroc comme dans toute l'Afrique du Nord. On peut dire que, d'une manière générale, le Maroc est une contrée à pluies rares, mais il y a des distinctions à faire à cet égard suivant les lieux. Il y a diminution graduelle des pluies de la mer au Sahara, avec recrudescence sur les massifs élevés et les parties du littoral les plus avancées dans la mer, diminution dans les plaines et dans les régions plus ou moins abritées des influences maritimes. Les pluies sont amenées par le vent d'Ouest; la quantité de pluie va donc en diminuant du Nord au Sud, de Tanger à Mogador, à mesure que la part des vents d'Ouest diminue et que celle des vents d'Est augmente. La somme annuelle est de 798 millimètres à Tanger, 424 à Casablanca, 309 à Mogador, 227 au Cap Juby.

Les pluies sont donc beaucoup plus abondantes dans le Maroc septentrional, notamment dans le Rarb, que dans le Maroc méridional, où elles sont de plus en plus rares, de plus en plus courtes à mesure qu'on s'avance vers le Sud. La direction des vents, les eaux froides qui baignent la côte sont peu favorables à des précipitations intenses; il ne faut donc pas s'exagérer le bénéfice que le Maroc retire du voisinage de l'Atlantique au point de vue des précipitations.

Quant à la largeur de la zone côtière bien arrosée, il serait fort intéressant de la connaître, mais nous sommes sur ce point très mal renseignés. Naturellement, la bande côtière influencée par l'Océan est d'autant plus étroite qu'on s'avance davantage vers le Sud. Le géographe Th. Fischer, se fondant sur les indications du psychromètre et sur l'état de la végétation, pense que la zone humide n'a pas beaucoup plus de 50 kilomètres

do largeur à la hauteur de Casablanca ou de Mazagan, tandis que M. Gentil lui attribue près de 100 kilomètres dans le pays des Chaouïa, et 50 kilomètres à l'Est de Mogador. Vers l'intérieur, qu'on s'éloigne de l'Atlantique ou de la Méditerranée, le Tell fait place peu à peu à la steppe. La moyenne annuelle des pluies est probablement de 200 à 400 millimètres sur les plateaux atlantiques (Settat, 331 mm.), mais le chiffre doit être plus voisin de 200 que de 400, tout au moins dans le Sud (Merrajiech, 234 mm.). Dans les régions montagneuses, la plus grande partie des précipitations tombe sous forme solide et les neiges, fondant au commencement de l'été, nourrissent les fleuves et les canaux d'irrigation. La neige tombe chaque hiver de novembre à mai à partir de 1000 mètres d'altitude environ. Dans les massifs littoraux, il y a contraste entre la région occidentale bien arrosée (pays des Djebala) et la région orientale beaucoup plus sèche (Rif et Garet), parce que les montagnes de l'Ouest dérobent en quelque sorte les pluies à la région orientale par leurs saillies plus accentuées et l'avancée plus notable de la côte vers le Nord. Le même phénomène se produit dans l'Atlas : le Haut-Atlas luimême, malgré son altitude considérable et le voisinage de l'Atlantique, semble recevoir, par suite de la latitude déjà très méridionale et de l'influence de l'alizé et du Sahara, des précipitations moins abondantes qu'on ne pourrait le croire. Sans doute, les neiges s'accumulent dans la saison froide sur ce grand condenseur montagneux et constituent des réserves d'humidité pour la saison chaude; même en plein été, d'après Hooker, il peut se produire de brusques chutes de neige sur les hauts sommets, par suite de la grande opposition de pression atmosphérique entre le Sahara et l'Océan. Mais les explorateurs sont unanimes à dire qu'on ne saurait parler de neiges éternelles. Il se conserve des tas de neige aux endroits bien abrités ou dans les plus pro-

fondes crevasses, mais il n'y a pas de glaciers ni même de névés, et l'on peut se demander s'il y en a jamais eu; les cailloutis de la plaine de Merrakech, auxquels on était tenté d'attribuer une origine glaciaire, sont peutêtre simplement des dépôts torrentiels. Cependant, grâce à l'altitude des montagnes qui alimentent les fleuves, il existe au Maroc des régions qui sont, comme l'Egypte, bien arrosées quoique l'atmosphère y soit très sèche et qu'il n'y pleuve guère. Telles sont les oasis du Sous, du Dra, du Tafîlelt. Mais les neiges de l'Atlas sont loin de valoir en abondance et en régularité les pluies tropicales. La présence de nombreuses surfaces chauves dans le Haut-Atlas, les caractères de la végétation, l'absence d'une véritable flore alpine, font supposer qu'à partir d'une certaine altitude les précipitations cessent d'augmenter, si même elles ne diminuent. Quant à l'Atlas oriental, il s'y produit le même phénomène que dans les massifs littoraux : plus on avance vers l'Est, plus les précipitations deviennent rares, plus le caractère saharien s'accentue; les parties élevées de la chaîne se couvrent néanmoins de neige en hiver, donnant lieu aux mêmes procédés d'irrigation par les eaux superficielles, mais avec plus de précarité et d'irrégularité que dans l'Ouest.

En résumé, les phénomènes du climat suivent au Maroc la même marche qu'en Algérie et en Tunisie. L'année se divise en deux saisons : la saison des pluies, qui correspond à la saison fraîche, de novembre à avril, et la saison sèche qui est en même temps la saison chaude, de mai à octobre. Les influences méditerranéennes et sahariennes, qui déterminent le climat de la Berbérie, se combinent au Maroc avec des influences atlantiques. On pourrait donc voir dans le climat du Maroc, comme clans celui du Portugal, une variété atlantique du climat méditerranéen. Cependant les influences océaniques sont loin de prévaloir sur toute la

contrée; elles n altèrent pas autant qu'on pourrait le croire le caractère du climat. Le Rarb, c'est-à-dire l'angle Nord-Ouest du Maroc, l'Entre-Deux-Mers, de Tanger à Rabat, constitue la région la plus favorisée. Plus au Sud, dans le Houz, de Rabat à Mogador et à Merrakech, la zone recevant plus de 40 centimètres d'eau se rétrécit à mesure qu'on avance vers le Sud, et l'on peut distinguer trois régions : la zone côtière cultivable, la zone des steppes, et enfin la zone d'irrigation du pied de l'Atlas. Les massifs montagneux, tant ceux du littoral que ceux de l'Atlas, ont des températures plus rigoureuses, mais des pluies plus abondantes, au moins dans la partie occidentale; car, dans l'Est, aussi bien dans le Garet que dans la vallée de la Moulouya et dans l'Atlas même, la steppe tend graduellement à prévaloir et les conditions deviennent sensiblement les mêmes qu'en Oranie. Enfin des oasis d'irrigation, Sous, Dra, Tafilelt, pays enchanteurs par le contraste qu'ils présentent avec la stérilité avoisante, mais peu susceptibles de développement économique, occupent les deux versants des grandes chaînes.

Parmi les fleuves ou oueds du Maroc, les uns portent leurs eaux à l'Atlantique, les autres vont à la Méditerranée, d'autres enfin descendent vers les dépressions sahariennes.

La disposition générale du relief et surtout la plus grande altitude des chaînes donnent au Maroc des fleuves incomparablement supérieurs à ceux du reste de la Berbérie. Quelques-uns ont même des eaux assez abondantes pour que se pose la question de leur navigabilité.

Le Sebou, Yamnis magnifiais et navigabilis de Pline,

est le plus grand fleuve de la Berbérie. Il naît dans le Moyen-Atlas, à environ 420 kilomètres au Sud-Est de Fez. Grossi de l'Oued Guigou, il passe près de Fez, où il est rejoint par TOued Innaoun, qui lui apporte les eaux de la trouée de Taza; puis, après avoir contourné les massifs montagneux qui s'étendent au Nord de Fez, il reçoit l'Ouerra, qui draine le versant méridional des massifs littoraux. Il entre alors dans la plaine d'alluvions où il reste jusqu'à son embouchure et vers laquelle confluent l'Oued Rdem et l'Oued Beht. Par suite de la faible pente, il décrit de nombreux méandres. Des fossés sinueux, appelés ghefara, sont de véritables marigots, qui écoulent les eaux du fleuve dans la plaine à la saison des pluies et les eaux de la plaine vers le fleuve à la saison sèche. La largeur du Sebou, qui varie de 35 à 70 mètres dans la traversée des montagnes, est déjà de plus du double quand il en débouche, non loin du pont où le coupe la route de Fez à Tanger. Il atteint 300 mètres dans sa partie inférieure, où il peut sans exagération être comparé à la Loire. Le Sebou ne tarit jamais; son débit minimum à l'étiage reste toujours supérieur à 50 mètres cubes par seconde pendant l'hiver et le printemps.

On conçoit, dans ces conditions, qu'on ait songé à utiliser le Sebou pour la navigation. La mission hydrographique du Comité du Maroc, la mission Samné, plus récemment les enseignes de vaisseau de Carsalade et Le Dantec, enfin la mission de Segonzac ont étudié la question. Le commandant Dyé déclare que, dans tout autre pays que le Maghreb, dans l'Afrique centrale par exemple, le Sebou serait employé par les indigènes pour la navigation et pense que c'est l'ignorance des Marocains en matière nautique et leur horreur de l'eau qui les empêche d'utiliser ce fleuve. M. Le Dantec, après un parcours de 700 kilomètres environ, a réussi, non sans de grandes difficultés, à amener jusqu'au pont du Sebou,

à moins de deux heures de Fez, un canot calant 80 centimètres. Jusqu'auprès d'Hadjar-el-Ouakef, au pied du Tselfat, la pente est faible et la profondeur d'eau suffisante (2 à 3 mètres), sauf sur quelques seuils argilo -vaseux qu'il serait sans doute facile d'améliorer. Le Loukkos est également navigable jusqu'auprès d'El-Ksar, à peu près dans les mêmes conditions que fe Sebou inférieur. Ces deux fleuves ont d'ailleurs été utilisés pour la navigation au Moyen-Age; cependant leur navigabilité reste assez précaire et ce n'est là qu'une voie de fortune. Il ne faut pas oublier en outre que les eaux des fleuves marocains trouveraient un emploi plus profitable dans l'irrigation; si on irrigue 50 000 hectares, on enlève 50 mètres cubes d'eau au fleuve; dans un Maroc convenablement mis en valeur, l'agriculture boira les rivières.

Le Sebou et le Loukkos sont d'ailleurs les seuls cours d'eau de toute l'Afrique du Nord pour lesquels la question de navigabilité pourrait se poser. Le Bou-Regreg et l'Oum-er-Rebia sont encore de vrais fleuves, mais ce sont des fleuves de plateau, coulant dans des méandres profondément encaissés, avec une pente très forte. Si le Sebou rappelle le Guadalquivir, le Bou-Regreg et l'Oumer-Rebia ressemblent aux fleuves de la meseta espagnole. L'Oued Tensift et l'Oued Sous, situés l'un au Nord et l'autre au Sud du Haut-Atlas, sont plus pauvres encore, bien qu'ils aient de l'eau en toute saison. Leur rôle et celui de leurs affluents consiste uniquement à irriguer les vallées et les plaines qu'ils traversent.

Quant aux cours d'eau proprement sahariens, l'Oued Dra aboutit bien encore à la mer après une longue traversée de régions désertiques, mais, à partir du grand coude qu'il décrit, il n'a plus d'eau que par intermittence. L'Oued Ziz, même avec le tribut que lui apporte l'Oued Reris, ne coule plus au delà de Taouz et n'atteint qu'exceptionnellement la Sebkha-ed-Daoura. Enfin le Guir et son affluent l'Oued ïlaïber n'ont de cours perma-

nent et continu que jusqu'à Bou-Denib; c'est seulement en temps de crue que les eaux atteignent la plaine des Bahariat, les petites mers, qui ne sont autre chose que la patte d'oie, la zone d'épandage du fleuve. La vallée inférieure du Guir, inculte et déserte, contraste étrangement avec l'idée préconçue inspirée par la teinte bleue dont on affuble sur les cartes ses marécages temporaires. Quand à la Zousfana, sauf en quelques points où un seuil rocheux ramène en surface la nappe aquifère, elle ne coule que lors des très grandes crues, mais elle a un lit souterrain continu et pérenne.

Sur le versant méditerranéen, la structure du pays, disposé en grandes bandes montagneuses parallèles à la mer, est en général un obstacle à la formation de grands réseaux fluviaux. Cependant quelques cours d'eau plus puissants ont réussi à pousser leurs cols de tête par delà les massifs littoraux, voire même jusqu'aux hautes plaines de l'intérieur. Tel est le cas de la Moulouya, qui, profitant d'un abaissement de l'axe des plis et des fractures des calcaires dolomitiques, réussit à apporter jusqu'à la Méditerranée les eaux de l'Atlas, non sans s'être épuisée avant d'arriver à la mer par l'évaporation à travers les steppes. En certaines saisons, son débit est abondant; dans d'autres, le fleuve est presque à sec. Encore les eaux que renferme la Moulouya en aval du défilé paraissent-elles plutôt provenir des sources qui l'alimentent que des apports de son cours supérieur. Près de l'embouchure, en juin, Duveyrier trouva qu'elle avait 40 mètres de large et 1 mètre 50 de profondeur maxima.

La nature des sols résulte à la fois du climat, du relief et de la nature des roches décomposées. L'étude des sols de l'Afrique du Nord n'a pas beaucoup attiré jus-

qu'ici l'attention, malgré l'intérêt qu'elle présente. Les sols méditerranéens sont en général beaucoup plus pauvres en humus que ceux de l'Europe septentrionale. Ils sont la plupart du temps de teintes claires. Les conditions sont rarement favorables à la production de limons comme ceux des régions froides, et les formations sableuses dominent. Cependant, dans le Maroc occidental et sous l'influence de l'Atlantique, on trouve des sols de couleur foncée, des terres noires qu'on désigne généralement sous le nom de tirs et qui sont de magnifiques terres à céréales, d'une fertilité exceptionnelle. Le vocable tirs (pluriel touaress) signifie, non pas terre noire, mais terre argileuse qui se fendille en se desséchant. Le mot pas plus que la chose ne sont complètement inconnus en Algérie et en Tunisie. Dans cette dernière contrée, les terres noires sont ordinairement désignées sous le nom de tell (pluriel tïlal). Ces terres noires s'étendent entre le Bou-Regreg et le Tensift, sur une longueur de plus de 300 kilomètres, et s'enfoncent jusqu'à 60, parfois même 100 kilomètres dans l'intérieur. Elles se rencontrent par conséquent chez les Zaër, les Chaouïa, les Doukkala et les Abda; c'est chez les Abda et les Doukkala qu'elles offrent le plus d'épaisseur et de continuité. Mais nulle part elles ne forment une bande ininterrompue; elles constituent plutôt des taches elliptiques plus ou moins étendues. Diverses théories ont été émises pour expliquer l'origine des tirs; on a voulu y voir des poussières apportées des steppes de l'intérieur, fixées dans la région côtière par la végétation plus abondante et par l'humidité; d'autres pensent que ces terres se sont formées sur place ; ils y voient d'anciens fonds de marais, des rdirs desséchés; d'autres enfin attribuent leur formation à la dissolution des éléments calcaires des grès. Quoi qu'il en soit de ces controverses, qu'on retrouve au sujet de l'origine des différentes sortes de lœss, il faut insister sur l'influence du

climat dans la formation de ces sols. Si l'humus est rare dans les pays méditerranéens, c'est que les conditions de climat ne sont pas favorables cà sa formation. Dans le Maroc occidental, le régime des pluies permet la formation de l'humus. En outre, sur ce plateau horizontal et incomplètement drainé par les eaux courantes, les matériaux meubles ne sont pas entraînés à la mer et restent sur place. Les propriétés physiques des terres noires, notamment leur capacité pour retenir l'eau et leur épaisseur en certains points contribuent grandement à leur fertilité. Il faut noter enfin que les indigènes, et après eux les Européens, désignent sous le nom de tirs des terres d'origines et de compositions très diverses et appliquent ce nom à toutes les terres foncées retenant l'eau.

Les agriculteurs du Maroc occidental opposent au tirs le hamri ou sol rouge, ce qui revient en somme à distinguer, comme on le fait en tout pays, les terres légères et les terres fortes. Le hamri est en effet un sol léger, sablonneux, souvent riche en chaux et en acide phosphorique, mais se desséchant rapidement; enfin les terres tout à fait sablonneuses sont appelées rmel. Le hamri et le rmel se montrent, sinon aussi fertiles que le tirs, du moins très aptes à la culture, pourvu que les pluies soient assez abondantes.

Une des caractéristiques des sols du Maroc et de l'Afrique du Nord tout entière est le brusque contraste entre les sols-squelettes des massifs montagneux, où l'action mécanique du ruissellement emporte la terre végétale, et les alluvions profondes des plaines. Ce caractère est encore plus marqué dans les steppes, où la terre végétale est à peu près complètement absente des montagnes, tandis que, dans les vallées et les plaines, on trouve en général des sols profonds, de coloration presque toujours très claire, renfermant peu d'humus, au moins à la surface, mais riches en sels solubles,

parce que ces sels ne sont pas entraînés par l'infiltration et le lessivage : d'où cette conclusion en apparence paradoxale que les sols les plus fertiles sont ceux des contrées arides.

Un autre trait caractéristique de l'Afrique du Nord est la fréquence d'une espèce de croûte, de carapace calcaire ou siliceuse à la surface du sol. Ce phénomène d'encroûtement résulte d'une sorte d'incrustation stalagmitique; il est dû à la rapide évaporation des eaux d'imprégnation, qui remontent à la surface par capillarité et se chargent des éléments solubles des terrains qu'elles ont traversés.

La flore du Maroc, comme celle de toute l'Afrique du Nord, contient en grande majorité des espèces méditerranéennes. Dans l'ensemble, elle diffère peu de celle de l'Algérie et de la Tunisie. Cependant les espèces de la péninsule ibérique y sont, comme de juste, plus nombreuses, et on y trouve en outre un certain nombre de plantes des Canaries. La présence dans le Sud-Ouest du Maroc de l'arganier, qui appartient à la famille des Sapotacées, ordinairement confinée dans les régions tropicales, constitue une remarquable exception botanique. La flore marocaine est d'ailleurs encore très imparfaitement étudiée et connue, et il n'en a pas été dressé de statistique.

La flore varie suivant la latitude et le relief du sol; à mesure qu'on s'élève sur les montagnes, la végétation prend un caractère plus boréal, et l'on y rencontre beaucoup d'espèces de l'Europe centrale ou des montagnes de la région méditerranéenne. Ces espèces commencent à des niveaux d'autant plus élevés que l'on s'avance davantage vers le Sud, où la flore des steppes tend à

tout submerger. Enfin la nature du sol intervient pour favoriser telle ou telle formation végétale. Mais toutes ces considérations sont primées par la question du degré d'humidité, qui est le facteur essentiel : quelques centimètres de pluie de plus ou de moins, et c'est la foret, la steppe herbeuse ou le Sahara. Les noms mêmes de Tell, de steppe et de Sahara sont surtout des désignations botaniques, et font allusion au tapis végétal; ce sont les divisions fondamentales en ce qui concerne la végétation.

Le Maroc a, comme on le sait, deux Tells : celui qui borde l'Atlantique et celui qui borde la Méditerranée. On peut distinguer dans le Tell les forêts, les broussailles et maquis, enfin les parties occupées par la végétation herbacée.

Rien de plus variable que les forêts de l'Afrique du Nord. Tantôt ce sont de maigres broussailles d'où émergent çà et là quelques arbres malingres; ici, des pins assez vigoureux, n'ayant au-dessous d'eux que des schistes nus ou peuplés de rares herbes ou arbustes; ailleurs, des boisements plantureux et touffus couvrant une végétation herbacée et des sous-bois luxuriants; quelquefois de vraies forêts vierges entremêlées de lianes. Cependant les essences, si merveilleusement adaptées au sol et au climat, qui peuplent la forêt de la Berbérie, ne lui donnent que très exceptionnellement l'aspect des grandes futaies de l'Europe centrale; elles sont de petite taille; leurs feuilles persistantes et coriaces sont enveloppées d'un épidémie épais et serré, qui arrête l'évaporation et les garantit contre la sécheresse; elles n'ont pas le tissu délicat, d'un vert clair, des arbres du Nord. L'olivier (Olea europœa), qui existe à l'état sauvage dans tout le Tell et qui est partout cultivé dans l'Afrique du Nord, peut être choisi comme forme caractéristique; avec son tronc massif, se ramifiant à faible hauteur, ses branches noueuses, son écorce épaisse et crevassée, ses

fouilles petites, étroites, dures, d'un vert mat et argenté en-dessous, il présente un bon type de la végétation méditerranéenne.

Les seules espèces qui forment de grands massifs sont quatre chênes : le chêne-liège, le chêne zéen, le chêne afarès, le chêne yeuse, et quatre conifères : le pin d'Alep, le cèdre, le thuya et le genévrier de Phénicie. Le peuplier, l'orme, le frêne constituent des rideaux sur le bord des rivières ou des bouquets dans la plaine marécageuse. Les autres essences : caroubier, cerisier, olivier, micocoulier, noyer, etc., n'existent qu'à l'état de pieds isolés et ne constituent pas à proprement parler des peuplements forestiers cohérents. Le climat et la nature du sol exercent sur la répartition des essences une influence remarquable, qui assigne à chacune d'elles une zone bien déterminée.

Le chêne-liège (Quercus suber, f émana en arabe, tafrent ou izgui en berbère) est une des espèces les plus caractéristiques de la régidn méditerranéenne occidentale. C'est un arbre de moyenne grandeur, assez semblable au chêne-vert par son feuillage. Il ne vient que dans les terrains siliceux et dans les régions recevant plus de 60 centimètres de pluie annuelle. Au Maroc, il constitue la grande forêt de Mamora. qui n'a pas moins de 125 000 hectares, et forme des boisements importants dans tout l'arrière-pays entre Rabat et Casablanca, chez les Zaër, les Zemmour, dans le Tafoudeït, dans la région d'Oulmès, chez les Zaïan. Il forme aussi une petite forêt au Sud de Larache. Hooker et Bail l'ont signalé dans le Haut-Atlas, au-dessus d'Amsmiz. D'après certains témoignages, il existerait des chênes-liège près de Merrakech et même jusqu'à Agadir. C'est une zone de chênes rabougris qui, dans le Haut-Atlas, marque, entre 2400 et 2 700 mètres, la limite des arbres, mais on peut se demander si ce ne sont pas plutôt des chênesverts que des chênes-liège. Dans les massifs littoraux,

A. Bernard. 4

passablement déboisés, le chêne-liège ne paraît pas occuper une bien grande place. Il est raréfié dans les Djebala par la culture, dans le Rif et le Garet par le climat. Il se rencontre cependant sur tout le littoral méditerranéen depuis le cap Spartel jusqu'à la Moulouya. On a constaté l'existence de quelques bouquets aux environs de Tanger ; il paraît relativement abondant entre Tétouan et Melilla, surtout chez les Beni-Touzin et les Beni-Amrath1. Dans ces régions littorales, ainsi que dans les confins algéro-marocains, les massifs de chênes-lièges sont généralement d'une faible étendue et l'essence est presque toujours mélangée avec le chêne yeuse, le chêne kermès et l'olivier.

Le chêne zéen (Quercus lusitanica, arabe zan, berbère techt) est une des plus belles essences forestières de l'Afrique du Nord; c'est un arbre à feuilles caduques de première grandeur, très voisin de notre chêne-rouvre d'Europe. Il accompagne presque toujours le chêneliège, mais ne se montre qu'à partir d'une altitude de 700 mètres, jusqu'à 1800 ou 2 000 mètres, où il se mélange avec le cèdre. Le chêne afarès (Quercus castanesefolia) ou chêne à feuilles de châtaignier commence à une altitude plus grande encore, au-dessus de 1 000 mètres, et va jusqu'aux limites supérieures de la végétation forestière. Quant au chêne yeuse ou chêne vert (Quercus ilex, arabe guerrouch), c'est un arbre de hauteur moyenne, assez semblable par son aspect extérieur au chêne-liège, avec lequel il s'hybride parfois. Il occupe des surfaces très étendues, seul ou en mélange avec le chêne-liège, le pin d'Alep ou même le cèdre. Il s'élève par peuplements clairs ou par pieds isolés jusqu'à la limite supérieure de la végétation forestière; il est à l'état rabougri sur les hautes crêtes battues par les vents, et c'est sans doute cet arbre qui a

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