DOUTTÉ
entassées sans ordre et sans mesure par le caprice de Moulay-Ismaïl et de ses successeurs, et bâties le plus souvent avec des matériaux pris aux belles ruines romaines de Volubilis, dans le Zerhoun, à quelques heures de là; elle a enfin ses antiques confréries religieuses, Aïssaoua surtout, dont les hordes sauvages remplissent tous les ans la ville pendant plusieurs jours de leurs processions, de leurs danses frénétiques, de leurs contorsions de convulsionnaires.
Merrakech, située à la limite des territoires où l'on parle le chella, est, en définitive une ville chleuh. Avec ses larges rues poudreuses, ses maisons généralement peu élevées en terre battue, ses vastes carrefours, sa population de Draoua et de nègres, elle a des allures de ville saharienne. De fait, le fond de la population de Merrakech est composé de Rehamna, de Chleuh et de Draoua. Des terrains vagues immenses s'étendent çà et là dans la ville; çà et là aussi, des jardins ravissants, car l'eau abonde dans cette cité, d'où les habitants contemplent chaque jour le magnifique spectacle des cimes neigeuses du Haut- Atlas; pas un arbre, cependant, pas un palmier n'est planté le long des rues desséchées et poudreuses; seulement, dans les artères commerçantes du centre de la ville, des claies en roseaux protègent les passants contre les ardeurs du soleil.
Les villes de la côte, les ports ouverts au commerce ont chacune leur caractère propre et leur fonction spéciale dans l'organisme marocain : elles sont et seront de plus en plus envahies par l'élément européen. Tétouan, où les Rifains primitifs et frustes côtoient les Andalous raffinés, est une ville calme, tranquille, aristocratique, ville de propriétaires, de familles riches, vivant dans de belles maisons et de beaux jardins. Tanger, emporium du détroit, est la plus anciennement et la plus complètement abandonnée aux chrétiens , Larache, ville de trafic, sans population citadine, est le
port de Fez, ainsi que Rabat. Casablanca est une ville bédouine, exclusivement commerçante, le port des Cbaouïa. Àzemmour, assise au bord de l'Oum-er-Rebia, comme Mehediya à l'embouchure du Sebou, garde la mémoire des moudjahidin (combattants de la guerre sainte), dont les tombes parsèment sa banlieue. Mazagan, ville de Bédouins, entourée de huttes de roseaux (tnaker), est une des portes du Houz; elle conserve des vestiges de la domination portugaise. Il en est de môme de Safi, cependant plus musulmane. Mogador enfin est une ville nouvelle, avec une énorme population juive, débouché provisoire du Sous et du Dra jusqu'au moment où s'ouvriront les ports du Sous.
Les villes sont naturellement au Maroc, comme en tout pays, le principal siège de l'industrie et du commerce. L'industrie marocaine, par suite de son isolement, s'est maintenue jusqu'ici un peu mieux que celle des autres pays musulmans. Pour le même motif, elle est restée stationnaire; l'ouvrier se sert encore aujourd'hui des instruments en usage il y a un millier d'années et travaille d'après les mêmes méthodes que ses prédécesseurs de l'antiquité, sans changement ni amélioration. Les artisans indigènes ne sont pas sans talent et font preuve de goût, quand leurs dispositions naturelles ne sont pas gâtées par le contact de l'industrie étrangère. H n'y a nulle part de véritables manufactures et il est rare que plus de deux ou trois ouvriers ou apprentis soient réunis. Beaumier a donné un intéressant budget de l'artisan marocain. Il travaille 8 heures, gagne de 1 à 2 francs par jour. S'il n'est pas propriétaire de sa maison, il la loue de 3 à 4 francs par mois. Le mobilier vaut 140 francs, les vêtements 190 francs. Pour une famille comprenant le père, la mère, la négresse et deux enfants, on dépense environ 60 centimes par jour. Le budget de l'artisan serait donc de 360 francs par an. Sans doute, le prix de la vie a augmenté depuis le temps
où écrivait Beaumier, cependant ces chiffres doivent être encore approximativement exacts.
Les Israélites, qui, aux yeux des musulmans, ne sont pas des hommes, à qui les chevaux, les armes sont interdits, ne peuvent être qu'arlisans ou commerçants. Les menuisiers, les cordonniers, les orfèvres sont surtout Juifs, tandis que les tisserands, les potiers, les maçons sont presque sans exception musulmans.
Les constructions indigènes sont toutes en tuf ou en pisé, et la pierre de taille n'est plus employée. Cependant les maçons marocains, notamment les Rifains, qu'on emploie à Tanger, sont réputés d'excellents travailleurs. 11 existe encore à Fez quelques dessinateurs et quelques sculpteurs sur plâtre. L'industrie du bois se sert en général de poutres qui viennent de Norvège. Le Lois de l'arganier est si dur que les misérables outils marocains ont beaucoup de peine à le travailler. On se sert de scies, mais on ignore, à ce qu'il semble, le rabot. L'absence de tables et de chaises dans l'ameublement réduit d'ailleurs les menuisiers à fabriquer des coffres, des tabourets sur lesquels on place le thé ou le café, des plateaux en bois d'arar. Dans la décoration des maisons les plus riches entrent les bois sculptés et découpés avec goût.
L'industrie du fer et de l'acier utilise presque uniquement des barres de fer importées d'Europe. Le forgeron emploie en général deux apprentis, qui lui servent de souffleurs pendant qu'il travaille le fer placé sur l'enclume; les soufflets ont la particularité d'être, non point verticaux comme chez nous, mais horizontaux. Le forgeron a en outre un marteau, beaucoup trop petit, une lime et un compas. Il fabrique des verrous, des fers à cheval, des chaînettes pour les freins des chevaux, des étriers.
Les armuriers du Maroc étaient autrefois célèbres, mais c'est une industrie maintenant réduite à bien peu
de chose. Il y avait jadis à Tétouan 200 ateliers : il n'y a plus maintenant que 20 armuriers. Aujourd'hui, presque tout l'acier qu'on rencontre au Maroc porte la marque de Saint-Étienne ou de Solingcn. Les lames de poignards et les sabres sont importés d'Europe ; on se borne à les orner d'inscrustations et à fabriquer les fourreaux. On fait encore dans le Sous quelques longs fusils indigènes, dernier reste de l'industrie métallurgique de cette région. De même, les plateaux à thé ornés d'arabesques ciselées et autres objets en laiton ou en cuivre, qui étaient autrefois une des productions élégantes et originales de l'industrie marocaine, sont maintenant en général fabriqués en Europe, bien qu'on en fasse toujours un peu à Mogador. Les métaux précieux sont encore travaillés au Maroc; les bagues, les broches, les colliers et autres bijoux, fabriqués d'après des modèles anciens, témoignent d'une technique jadis plus développée et d'un goût artistique remarquable.
Avec le palmier-nain, le jonc, l'alfa, on fabrique des objets de vannerie, nattes, couffins, paniers, plats à couscouss. La filature utilise 'surtout la laine de mouton, le poil de chameau et la soie, qui est importée. Il n'y a pas de moteurs mécaniques : on se sert de rouets qui ressemblent à ceux que l'on voit en Egypte et dans une grande partie de l'ancien monde et de fuseaux analogues aux nôtres. Pour le tissage, les métiers sont semblables à nos métiers à main. Les produits indigènes ne peuvent guère soutenir la lutte avec la concurrence européenne, qui importe de plus en plus tous les tissus de coton, de laine et de soie. L'Europe imite les produits indigènes et les supplante rapidement, parce que la marchandise, quoique de moins bonne qualité, est vendue à meilleur marché, ce qui seul importe à l'acheteur indigène. On fabrique encore au Maroc des tissus variés en laine, en coton, en laine et soie, en soie : jellabas, haïks, foulards, turbans, couvertures
Mais les beaux et délicats tissus qu'on fabriquait jadis à Fez et à ïétouan deviennent de plus en plus rares. Quant aux tapis, ceux de Rabat étaient célèbres par leur solidité et la beauté des tons; ils sont encore partout répandus au Maroc et on en exporte même quelques-uns en Egypte. Mais la substitution des couleurs d'aniline aux couleurs végétales fait que les tapi« marocains n'ont plus du tout la solidité de jadis.
Les cuirs de Merrakech, de Safi, du Tafilelt (maroquins, safi, filali) sont célèbres et remarquables surtout pour leurs franches couleurs rouges et jaunes. La première de ces teintes s'obtient avec la cochenille, la seconde avec l'écorce de grenade. De ces cuirs on fait la riche maroquinerie ouvragée et brodée qui consiste en babouches, sacoches, ceintures, selles, harnachements, etc. La fabrication des babouches ou belras en peau de chèvre doublée de peau de mouton sur une semelle de cuir de bœuf a encore aujourd'hui une grande importance, et on en exporte une certaine quantité.
L'industrie de la poterie est concentrée à Fez, ïétouan et Safi, mais surtout à Fez. Les produits, exclusivement destinés au pays, sont grossiers, mais de formes originales et agréables, revêtus d'un vernis dans lequel domine le bleu. Après que l'argile a été triturée et pétrie, on tourne les poteries à la main. Le four, très primitif, est chauffé à la fois par le haut et par le côté.
En somme, les armes, les tissus, les vêtements, les broderies, les cuirs, la poterie, l'orfèvrerie, le tout approprié exclusivement aux goûts et aux usages du pays, forment à peu près le cercle dans lequel se renferme depuis des siècles l'industrie marocaine. Fez et Rabat, et à un moindre degré Merrakech, Safi et ïétouan, sont les principales villes industrielles, chacune ayant d'ailleurs sa spécialité : à Fez les plus beaux tissus de laine et de soie, les broderies sur velours, les maroquins ouvragés, l'orfèvrerie la plus fine, la poterie; à
Merrakech et à Tétouan les cuirs, les métiers à laine, les armes; à Rabat et à Safi, les tapis, les couvertures, les tissus grossiers et les nattes. Mais, de plus en plus, on fabrique en Europe des produits marocains qui sont revendus comme provenant du pays même; l'industrie marocaine est entrée dans une décadence profonde et qui paraît irrémédiable.
Il existe dans les grands centres des marchés d'esclaves, de bœufs, de moutons, d'ànes, de mulets, de chevaux, de chameaux, de vieux effets, d'effets neufs, de haïks, à'attarin (épicerie, quincaillerie), de sellerie, de cuir, de dattes, de cordes, de bois, de charbon, etc. Les objets se vendent généralement par l'intermédiaire d'un déliai (crieur). Deux agents du Makhzen. assistés d'un taleb, sont chargés de percevoir les droits, une mouzouna par mitkal (2 1/2 p. 400) sur le vendeur et autant sur l'acheteur. En outre, on perçoit aux portes de la ville 5 onces par mulet chargé, 8 onces par chameau. La vente des moindres objets entraîne des marchandages sans fin; à plus forte raison, s'il s'agit d'un cheval par exemple, les enchères durent plusieurs heures avec des reprises. Le déliai montre les animaux et les fait valoir; les prix varient du simple au triple d'après la valeur de l'orge.
Il existe aussi dans toutes les villes du Maroc des boutiques où l'on vend à l'amiable. Les artisans vendent généralement leurs propres produits. Chaque corps de métier est dirigé par un amin ou syndic qui fixe le prix en cas de contestation, juge les différends professionnels avec le concours d'arbitres et connaît de tout ce qui est relatif au travail des gens de sa corporation. Les amins des corporations qui fabriquent des objets d'or et d'argent y appliquent un iarge poinçon.
Chaque genre de commerce, chaque corps de métier, comme jadis en Algérie et en Tunisie, occupe dans les grandes villes une rue ou un quartier spécial; il y a
188 LA SOCIETE INDIGENE
ainsi, dans le vieux Fez, le quartier des charpentiers, celui des tisseurs, celui des cordonniers, etc. Ce sont les souks, le quartier des affaires, composé de longues rues couvertes de claies en jonc qui tamisent les rayons du soleil, très animés à de certaines heures, complètement vides lorsque les boutiques sont closes. Le quartier commerçant se trouve dans Fez-el-Bali, autour de la mosquée de Moulay-Idris ; c'est le cœur de la ville, oust-el-mcdina. Là se concentrent les marchandises de fabrication locale et de provenance européenne. On distingue le commerçant en gros (tajer) du boutiquier (houanli). Les négociants en gros sont établis dans des entrepôts ou fondouks, grandes cours pleines de marchandises autour desquelles s'ouvrent des chambres au rez-de-chaussée et au premier étage. Quant aux boutiquiers, ils occupent des échoppes uniformes, élevées de 1 mètre à 1 m. 50 au-dessus du sol. Accroupi sur un petit tapis ou sur une peau de mouton, le marchand ou l'industriel se livre sans mot dire à- son petit métier, ou bien attend nonchalamment le client. Jamais l'acheteur ne pénètre dans ces réduits qui tiennent lieu de magasins ; il reste dans la rue et parlemente avec le marchand. Le petit négociant n'habite pas dans l'immeuble où se trouve sa boutique, simple case cubique et exiguë où il reste le jour au milieu de ses marchandises entassées; le matin, il y arrive vers huit ou neuf heures, ouvre la porte qui se rabat de haut en bas et s'assoit là en attendant la clientèle; souvent, aux heures de prière et surtout à Yasser (prière de trois heures après-midi), il ferme boutique pour se rendre à la mosquée; quand approche l'heure du moghreb (six heures du soir), chacun reprend le chemin de son logis, parfois éloigné du quartier commerçant. Dès le coucher du soleil, à part les carrefours où se débitent les denrées comestibles et où les gargotiers font cuire en plein vent leurs acres fritures, le quartier des affaires devient silencieux et désert et on ne
taule pas à en fermer les portes massives, qui ne se rouvrent que le lendemain au lever du soleil.
Dans le vieux Fez, le commerce local est resté jusqu'à aujourd'hui entre les mains des indigènes musulmans; les citadins de Fez aiment le commerce et y font preuve de remarquables aptitudes. Tout marchand tient ses comptes avec beaucoup de régularité et inscrit méthodiquement ses opérations sur ses livres, tant pour son usage personnel que pour avoir des preuves écrites à fournir en justice s'il a une contestation commerciale. En réalité, le haut commerce compose l'aristocratie et la véritable classe dirigeante de la ville; il fournit les gens les plus distingués et les plus savants, qui s'introduisent sans difficulté dans le Makhzen, où ils ont un rôle important comme oumanas des douanes, ce qui ne les empêche pas de continuer leur commerce et d'y prospérer.
Les souks de Fez n'ont pas changé depuis Léon l'Africain, qui en a donné une excellente description. Le soukel-attarin de Fez joue dans la vie de la cité un rôle analogue à celui des grands boulevards de nos capitales; c'est le rendez-vous des plus hauts personnages, des doctes oulamas qui se promènent gravement avec sous le bras le petit tapis de feutre destiné à dire la prière ou simplement à s'asseoir pour causer. La kissaria est un souk d'une nature particulière, où l'on vend généralement les étoffes, les tapis, les effets, etc.; elle est couverte à Fez et à Merrakech, et on n'y circule pas à cheval. Il n'existe plus de marché aux esclaves considérable qu'à Fez et à Merrakech ; dans les villes de la côte, le commerce des esclaves se fait clandestinement, par des courtiers spéciaux, mais il n'y a pas de vente publique aux enchères. A Fez, le trafic s'arrête dès qu'il y a des chrétiens; à Merrakech, la vente a lieu dans une cour carrée, au milieu de laquelle est disposé un préau uniquement destiné à faire circuler les esclaves mis à prix. Une
infraction grave aux prescriptions coraniques est la mise en vente de jeunes filles qui n'ont jamais été soudanaises et qui ont tout simplement été volées dans les tribus.
Au Maroc comme ailleurs, plus qu'ailleurs peut-être, la différence entre les paysans et les citadins est profonde; le genre de vie introduit entre eux de grands contrastes. Le Fâsi, élégant et raffiné, n'a presque rien de commun avec le Berbère, demi-nu, sauvage et ignorant. Ni la vie sociale et la religion, ni la vie politique et le gouvernement n'ont effacé ces contrastes, qui résultent de la vie économique et des conditions essentielles de l'existence, conditions sur lesquelles on ne saurait assez insister.