‹ Le MarocChapitre 36 sur 57 · Westermarck · texte numérisé non relu

Westermarck

gens riches, qui y joignent le concubinage avec les esclaves noires. La femme, entourée d'un certain confort, mais plus ou moins privée de liberté, tend à devenir une créature de Luxe. Les gens de condition plus modeste n'ont d'ordinaire qu'une femme, d'autant plus que le divorce fournit un moyen commode d'en changer.

Dans les tribus, surtout chez les populations primitives comme les Rifains, les Beraber, les Chleuh, la monogamie est la règle, en dépit de la boutade rapportée par de Segonzac. La polygamie y est regardée en outre comme une pratique plutôt blâmable, quoiqu'elle soit orthodoxe au point de vue musulman. Dans ces tribus, la femme, à côté d'une situation matérielle très dure, est néanmoins, à maints égards, entourée de ce respect parfois superstitieux qu'on a bien souvent constaté chez les peuples non civilisés. Assujettie aux plus durs travaux, elle voit cependant ses avis sollicités et suivis, sa protection recherchée. Une ancienne coutume veut qu'un homme qui se met sous la protection d'une femme soit respecté à l'égal de celui qui obtient la protection d'un marabout. Cette coutume, bien connue en Kabylie, est surtout développée chez les Beraber. Ce double aspect de la femme, asservie et rudoyée- à certains égards, respectée et même redoutée à d'autres, peut expliquer les opinions contradictoires qui ont été exprimées à ce sujet.

Les coutumes concernant la naissance, le mariage, la mort présentent des différences de détail suivant les régions, et il n'est pas facile d'en donner une bonne vue d'ensemble en peu de mots. Les caractères généraux sont semblables à ceux qu'on observe en Algérie.

Dans les villes, les fiancés ne se connaissent pas avant le mariage ; il en est autrement dans les tribus, où les femmes ne sont généralement pas voilées et où les occasions de se voir sont plus fréquentes. Le mariage a le caractère d'une vente, comme dans le reste de l'Afrique

A. Bernard. 13

du Nord. La dot ou mieux le douaire apporté par !< mari, c'est-à-dire le prix de la femme, fixé après avo été l'objet de laborieux marchandages, est d'un taux variable; à Fez, elle atteint de 25 à 250 francs; dans l'Atlas, elle varie entre 25 et 450 francs; mais, chez les pauvres gens, il se fait des mariages pour un douro. Gomme en Algérie et en Tunisie, on se marie très jeune. Avant la noce, il y a d'habitude une cérémonie consistant à teindre de henné les pieds et les mains de la fiancée, puis à la mener au hammam. La conduite de la femme à la maison maritale a lieu en grande pompe; elle est accompagnée de fantasias et de simulacres de rapt. La noce dure en général de trois à sept jours.

La naissance d'un enfant n'est accompagnée d'aucune cérémonie. La circoncision a lieu beaucoup plus tôt qu'en Algérie, souvent quelquesjours ou quelques mois après la naissance; une fête a lieu à cette occasion. Les coutumes et les cérémonies relatives à la mort n'ont pas toujours le caractère de tristesse qu'on pourrait supposer. Les lamentations et autres manifestations matérielles de la douleur ont lieu chez les Beraber comme en Algérie, mais non dans le Rif ni à Fez. L'inhumation a généralement lieu le plus tôt possible après la mort; il y a ordinairement aussi un repas funèbre.

Il est assez difficile de tracer des « portraits » dépeuples. Il semble qu'en pareille matière, la part de la fantaisie individuelle soit bien grande et que rien de scientifique n'en puisse résulter.

D'une façon générale, les populations du Rarb et du Houz, qui forment la plus grande partie du Blad-el- Makhzen, ont des mœurs plus faciles, plus douces, plus cultivées que celles des massifs montagneux. « Le trait le plus saillant de leur caractère, dit M. Doutté, est un amour effréné du lucre; ils sont, en conséquence, peu portés à respecter la propriété d'autrui, enclins à déguiser la vérité, à renier leur parole et à oublier leurs croyances

si cela est de leur intérêt. Mais ils ont comme compensation les qualités qui accompagnent d'ordinaire une grande âpreté au gain, des aptitudes commerciales remarquables qui leur assurent une prééminence marquée dans l'avenir de l'Afrique septentrionale, une grande constance au travail, qui semble en moyenne supérieure à celle des Algériens, exception faite de quelques groupes comme les Kabyles ; la prévoyance et l'esprit d'économie qui, souvent, se transforme en une véritable avarice, excusée d'ailleurs par l'état d'insécurité des fortunes au Maroc. Tant qu'ils sont guidés par leur intérêt, ils sont pour celui qui les emploie d'un dévouement qui touche à l'obséquiosité; mais s'ils aperçoivent la possibilité de se soustraire à leur tâche sans léser leurs intérêts, ils ne manquent pas de le faire. » Le tableau que de Foucauld a tracé du caractère des populations insoumises parmi lesquelles il a voyagé n'est pas non plus entièrement favorable. Presque partout, dit-il, règne une cupidité extrême, et, comme compagnons, le vol et le mensonge sous toutes leurs formes. En général, le brigandage, l'attaque à main armée sont considérés comme des actes honorables. Beaumier prétend que, chez les Zemmour, les jeunes gens font des exercices de vol pour s'entraîner, ainsi que cela a lieu d'ailleurs chez certaines tribus d'Algérie. Les Rifains, les Chleuh, les Beraber montrent beaucoup d'attachement à leurs femmes et surtout à leurs enfants. Mais leur plus belle qualité est la constance de leurs amitiés et le dévouement dont ils font preuve envers leurs amis; en pays insoumis, il n'est personne qui n'ait maintes fois risqué sa vie pour ses amis; cette vertu, du reste, est un gage de paix dans les sociétés où il n'y a aucun pouvoir central capable d'assurer l'ordre. L'hospitalité est également, pour les mêmes raisons, une vertu éminemment sociale; elle est répandue partout et « elle n'est, dit de Foucauld, l'apanage d'aucun groupe », bien

que les nomades, les Chlcuh, les Haratin se reprochent réciproquement leur avarice. Il en est de l'hospitalité au Maroc comme en Algérie : elle diminue à mesure qu'on se rapproche des centres, et les tribus les plus civilisées sont généralement les moins hospitalières. Les populations indépendantes, qui passent leur vie les armes à la main, sont d'une grande bravoure; les plus réputées à cet égard sont les Beraber, les nomades Sahariens, les Zemmour et les Zaër, les Rifains; les populations des plaines atlantiques sont à ce point de vue inférieures; quant aux gens de Fez, leur couardise est proverbiale dans tout l'empire. La bravoure chez les Marocains n'exclut nullement la prudence; ils sont en général, surtout les Rifains et les Beraber, d'une méfiance extraordinaire; ils ne permettent en aucun cas que l'on touche à leurs armes et ne cessent d'observer attentivement leur interlocuteur.

Les mœurs des Marocains sont en général très dissolues. Le mariage des impubères, les vices contre nature, l'adultère sont extrêmement répandus. De Foucauld, Doulté, Mouliéras ont recueilli à cet égard des documents bien concordants. Les Djebala passent pour les populations les plus débauchées du Maroc; les Rifains et les Beraber ont, au contraire, des mœurs relativement pures.

Les Marocains sonttous musulmans orthodoxes du rite malékite, au moins théoriquement et à première vue. Car, quand on y regarde d'un peu près, on aperçoit d'abord des traces d'anciennes hérésies musulmanes, notamment chez les Zekkara, les Riata, les Bdaoua. Puis, on voit que beaucoup d'indigènes sont très incomplètement islamisés, l'ignorance de la langue arabe ne leur permettant souvent d'avoir qu'une teinture très

rudimentaire de la religion du Prophète. Leur culte hétérodoxe, mêlé de fétichisme, d'anthropolâtrie, de superstitions de toutes sortes, charrie pêle-mêle des survivances du paganisme, de la magie, du judaïsme et du christianisme. D'ailleurs, même chez les musulmans les plus orthodoxes et les mieux instruits des choses religieuses, les dogmes ont moins modifié les instincts et les aptitudes qu'ils n'ont été eux-mêmes affectés par l'esprit particulier des populations qui les ont adoptés.

Pas plus au Maroc qu'ailleurs, la religion musulmane ne s'est substituée brusquement aux cultes anciens. Repoussant violemment quelques-unes des anciennes croyances, elle a toléré la plupart des autres ou se les est assimilées; elle a transformé et adapté à ses besoins la plupart des institutions sociales. Sous le vernis islamique, on aperçoit, si l'on y prend garde, les survivances des cultes primitifs, les débris des antiques croyances. C'est ce que les beaux travaux de M. Doutté ont parfaitement établi : magie et sorcellerie, cultes des pierres, des arbres et (à un moindre degré) des animaux méritent de retenir l'attention. La croyance aux djinn ou génies, que l'orthodoxie musulmane a d'ailleurs accueillie et consacrée, est universelle et très développée au Maroc; elle se rattache au même ordre d'idées.

Le culte des saints, bien que peu orthodoxe, a pris dans l'islam du Maghreb entier, et spécialement au Maroc, une importance qui a attiré l'attention de tous les observateurs. La vénération pour les saints locaux, morts ou vivants, est tellement ancrée chez les Berbères, qu'elle y a pris les proportions et le caractère d'une véritable anthropolàtrie. Ils ont introduit dans la religion la plus hermétiquement monothéiste le culte du chérif descendant du Prophète, la vénération du marabout fondateur d'une dynastie sainte. Au temple du Dieu unique ils ont substitué des milliers de chapelles et de zaouïas.

LTanthropolàtrie revêt deux formes : le culte du saint défunt et le culte du saint vivant. Le plus souvent, les deux cultes sont exploités par la môme famille : la baraka étant héréditaire, le descendant hérite à la fois des vertus de son ascendant, de sa zaouïa et de son tombeau. Tous les voyageurs au Maroc, dit M. Doutté, même ceux qui voyagent pour des études absolument étrangères aux pratiques religieuses, ont été impressionnés par l'extension donnée à ce culte. Léon l'Africain comparait ces saints à des demi-dieux ; Rohlfs, habitué cependant aux pays musulmans, était stupéfait de voir des tribus entières accourir au-devant du chérif d'Ouezzan en voyage et se presser pour le toucher du doigt; Hooker et Bail, explorant le Maroc en géographes et en botanistes, constatent que le culte des saints est la seule forme sous laquelle la religion se manifeste aux Berbères de l'Atlas; Quedenfeldt déclare que ce même culte a remplacé toute autre religion; de Foucauld enfin dit que, dans maintes régions, on n'accorde absolument de respect qu'aux marabouts, et des populations comme les Douï-Belal, qu'il signale comme irréligieuses à tous égards, révèrent néanmoins les marabouts.

Lorsque le chérif d'Ouezzan est chez ses fidèles, on s'écrase pour embrasser le pan de son burnous, on baise la trace de ses pas, on révère tout objet qu'il a touché; lui faire prendre une bouchée de nourriture préparée pour lui est une faveur insigne ; on le supplie de cracher sur des aliments que l'on mange ensuite. Quand la foule est trop nombreuse, ceux qui ne peuvent atteindre le chérif avec la main le touchent avec leur bâton ou leur fusil ou bien encore ramassent une pierre à laquelle ils font une marque, la lancent sur le chérif et s'efforcent de la rattraper. Leur fanatisme va plus loin : on raconte que Moulay-Abd-es-Selam, chérif d'Ouezzan, faillit être tué par les Beni-Mguild, qui voulaient l'enterrer sur leur territoire afin que la tombe du grand saint sanctifiât leur tribu.

Le mot marabout a désigné primitivement ceux qui, dans les ribat, sorte de couvents-forteresses, faisaient la guerre sainte contre les infidèles l, La grande poussée de mrabtin combattants que suscita au xvie siècle la guerre entre les musulmans et les chrétiens eut comme corollaire une renaissance de l'orthodoxie musulmane et une islamisation de toute l'Afrique du Nord; l'ennemi une fois repoussé, le mrabet, cessant d'être guerrier, resta un saint, un marabout, et garda ce nom, dont la signification s'étendit considérablement. Au Maroc, les saints en général sont plutôt appelés ouali ou siied; on fait précéder leur nom de l'épithète sidi, monseigneur, ou moulai/ , maître; les Berbères appellent les marabouts agouram.

On nomme chérif quiconque descend du Prophète par sa fille Fathma. On en distingue deux catégories : les chérifs idrissites et les chérifs alaouïtes, suivant qu'ils descendent d'Idris ou d'Ali. Naturellement, les innombrables marabouts qu'a fait éclore le grand mouvement de renaissance islamique du xvie siècle se sont généralement prétendus chérifs ; ces apôtres de l'Islam ont fréquemment aussi transmis leurs noms aux tribus qu'ils évangélisèrent et dont ils sont devenus les ancêtres éponymes. La manie du chérifat a d'ailleurs gagné tous les indigènes et l'on voit des tribus notoirement berbères qui prétendent être de la descendance du Prophète. Il y a de nombreux marabouts qui ne sont pas chérifs, et les deux mots ne sont pas synonymes; l'un a un sens généalogique, et l'autre un sens religieux, mais il arrive la plupart du temps que les deux expressions s'appliquent au même individu.

On devient marabout par la science, les bonnes œuvres, la réputation d'équité, l'ascétisme, les pratiques mystiques, la folie et même l'imbécillité; une fois acquise, cette qualité est héréditaire. Parmi les mara-

bouts de naissance, les chérifs sont naturellement au premier rang; en nombre de régions, ils se groupent et forment des castes assez fermées, vivant et se mariant entre eux . A défaut de la naissance, le savoir et le caractère peuvent donner le titre de marabout, mais seulement après la mort, car, pendant la vie, n'est marabout que celui qui, descendant du Prophète, détient, par cela même, une parcelle de la baraka, la bénédiction divine, ou celui qui, par des signes extérieurs non équivoques, se révèle comme particulièrement favorisé de la grâce : au nombre de ces signes sont la folie, l'extase, le don des miracles. Rien n'empêche la femme d'aspirer au rang à'ouaha, de mrabta, et, de fait, les saintes sont particulièrement répandues au Maroc. Les indigènes ont toujours révéré certaines femmes comme prophétesses, et ces traditions se sont perpétuées dans le culte des saintes. A côté des saints dont la généalogie est plus ou moins bien établie, il y a ceux dont les innombrables tombes se trouvent au bord de chaque sentier et dont on connaît tout juste le nom, quand on le connaît. Souvent, ces sanctuaires accompagnent une source, un rocher, un arbre, une grotte; le maraboulisme recouvre ainsi tous les vieux cultes animistes et les fait rentrer dans le cadre de l'islam. Les tombeaux des saints sont de formes et de dimensions diverses, depuis l'humble haouch ou mzara jusqu'à la véritable cathédrale comme Moulay-Idris. Le haouch est un simple cercle de pierre; la mzara, d'un degré plus élevé, est une petite enceinte carrée, mais à ciel ouvert. Puis vient la koubba, sanctuaire recouvert d'une coupole hémisphérique ou ovoïde; les koubbas parsèment le Maroc entier de leurs taches blanches. Les grands mausolées, comme Moulay-Idris du Zerhoun, sont parfois d'une grande richesse d'ornementation. A la tombe du marabout viennent souvent s'adjoindre les habitations de ses descendants, une école, une petite mosquée : l'ensemble forme dès lors ce qu'on

appelle une zaouïa. Les zaouïas tirent leurs revenus presque entièrement de la ziara, c'est-à-dire des offrandes faites par les fidèles; dans les villes, elles ont aussi de nombreux habous, c'est-à-dire des immeubles dont le revenu leur appartient et dont la propriété est réputée appartenir à Dieu. Les zaouïas ont le droit d'asile et servent ainsi de refuges à un grand nombre d'individus poursuivis, le plus souvent des meurtriers que l'on n'ose pas y inquiéter. La majeure partie de la population d'Ouezzan est formée de fugitifs qui ont cherché un abri près de la zaouïa.

Les saints musulmans sont les patrons des tribus et des villes où reposent leurs restes; le patron de Fez, Moulay-Idris, est vénéré par les habitants à l'égal au moins de Mahomet, si ce n'est davantage; en tout cas, c'est à lui et non au Prophète que les Fàssis adressent leurs prières. De même, le patron de Mogador est Sidi- Megdoul; celui de Safi, Sidi-Mohammed-ben-Salah ; celui de Larache, Lalla-Mimouna-el-Mesbahia; celui de Tanger, Sidi-Mohammed-el-Hadj-bou-Arakia; celui d'Azemmour, Moulay-bou-Chaïb; celui de Rabat, Moulay- Brahim; celui de Merrakech, Sidi-bel-Abbès-es-Sebti.

Si la puissance du marabout est grande, elle est territorialement circonscrite. Des marabouts considérables sont sans aucune influence et même totalement inconnus lorsqu'ils sortent de leur district. Le chérif d'Ouezzan est certainement le personnage religieux dont la puissance temporelle est la plus étendue au Maroc. Outre la région d'Ouezzan, il possède des azibs (fermes) dans tout le Rarb, sur la côte et jusqu'au delà de Mogador. Il faut encore citer, parmi les grands marabouts du Maroc, le marabout de Bou-el-Djad, dont l'autorité spirituelle s'exerce sur tout le Tadla et une partie des Zaïan. Il n'est pas chef d'ordre religieux, ni même chérif, mais il descend du kalife Omar. On honore en lui un sang sacré; on a foi en sa bénédiction, qui en ce monde fertilise la

terre, fait prospérer les troupeaux et qui, dans l'autre vie, ouvre aux hommes les portes du paradis et leur assure, au jour du jugement dernier, l'intercession d'Omar et de tous les saints ses descendants; à deux jours de marche tout autour de sa résidence, il est seigneur et maître absolu. Il convient encore de citer le chérif de Tamesloht, près de Merrakech; le chérif du Tazeroualt, qui réside à quelques kilomètres d'Iiir et qui est un véritable roi des régions sahariennes du Sud-Ouest. La zaïoua de Sidi-Mohammed-ou-Yakoub, celle de Mrimima, où se tient une foire annuelle comme au Tazeroualt, celle de Tamgrout se partagent l'influence dans les régions de l'Oued Dra; elles sont plutôt libérales de tendances. La zaouïa de Smara, au contraire, située sur la Saguietel-Hamra, à 200 kilomètres environ au Sud de l'Oued Dra, est nettement hostile aux chrétiens. C'est là que résidait le marabout Ma-el-Aïnin, que les Français ont rencontré devant eux d'abord en Mauritanie, puis au Maroc; le sultan, redoutant son pouvoir surnaturel, faisait droit à toutes ses demandes et comptait d'ailleurs sur ses opérations magiques pour changer les chrétiens en poissons et les rejeter à la mer. Suivi d'une bande d' « hommes bleus », Ma-el-Aïnin parcourait chaque année le Maroc, recueillant des aumônes et exigeant au besoin des contributions par la violence et la terreur. Après sa mort, survenue en 1910, son fils Ahmed-el- Hiba s'est mis à la tête du mouvement anti-européen. Dans la région des sources de la Moulouya, les zaouïas d'Ahansal et d'Arbala, qui se rattachent à la confrérie des Derkaoua, sont également des centres de fanatisme et de résistance à la pénétration européenne.

Les marabouts sont la plus grande puissance politique du Maroc; le peuple les révère infiniment plus que le sultan, malgré le caractère religieux de celui-ci. Tandis que certaines zaouïas, centres politiques autant que religieux, s'épuisent en querelles intestines où leur patri-

LA VIE SOdALE ET LA RELIGION 203

moine s'émiette et où leur prestige sombre, d'autres, secondaires et locales, occupées seulement de piété et de charité, augmentent leur clientèle et conservent mieux leur cohésion. Il y a une infinité de zaouïas dont l'influence, restreinte à un canton, est cependant toutepuissante dans ces limites.

D'une façon générale, les marabouts ont été pour les populations de véritables bienfaiteurs. Seuls, au milieu des guerres perpétuelles et de l'anarchie, dans le conflit permanent des intérêts qu'aucune autorité politique n'est de force à régler dans la plus grande partie de l'empire, parmi l'ignorance générale et le débordement des passions, ils représentent un peu de savoir, de justice, de clémence ; leur neutralité habituelle dans les querelles quotidiennes leur permet de s'interposer bien souvent; leur science leur donne les moyens de dénouer les conflits d'intérêts, leur caractère sacré assure jusqu'à un certain point le respect de leurs décisions. Les populations les plus heureuses du Maroc ne sont pas celles où les caïds du Makhzen ont enlevé l'autorité aux marabouts pour mieux pressurer leurs administrés : ce sont celles qui sont restées indépendantes du sultan sous l'autorité d'un marabout révéré, le Tadla, le Tazeroualt, Tazenakht, Ouezzan. Enfin les marabouts font pénétrer quelque instruction dans les têtes dures des indigènes; perdus au milieu de populations barbares, où le droit du plus fort est le seul connu, les couvents ou zaouïas représentent des lieux d'asile et de prière, des terrains neutres respectés des adversaires. Les zaouïas sont à la fois un temple où se dit la prière, un prétoire où se vident les différends, une école où l'on enseigne les rudiments des sciences musulmanes, une hôtellerie où les pauvres et les voyageurs se font héberger, un asile pour les faibles et les opprimés.

Les confréries religieuses, issues d'une sorte de réaction mystique contre la froideur de l'islam, dérivent

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surtout, pour la masse et pour les humbles, du culte des saints et des lieux consacrés. On peut les rattacher sans trop de peine au besoin de fétichisme et d'anthropolàtrie. Ces confréries ont ce caractère commun d'avoir été fondées par un saint personnage qui leur a donné leurs rites, leurs règles et leurs statuts. La récitation du dikrf prière surérogatoire ou chapelet, et la ziara ou quête aumônière sont l'essentiel pour la masse des fidèles. Les confréries ont un rôle économique et sont de véritables institutions d'assistance. Il y a de sensibles divergences entre elles comme tendances, comme pratiques et comme doctrines; chacune a son individualité nettement accusée. Elles ont évidemment pour but de maintenir et d'exalter la foi; bien qu'elles aient en général une très faible cohésion, et soient assimilables plutôt aux confréries paroissiales qu'aux grands ordres religieux du christianisme, leur organisation, l'argent dont elles disposent, en font des cadres éventuels pour la résistance du fanatisme à la civilisation. Il ne faut pas s'imaginer les confréries comme ourdissant une vaste conspiration permanente contre la civilisation européenne; il ne faut pas non plus les croire toujours et partout inoffensives.

La confrérie la plus importante du Maroc est celle des Taïbiya ou Touhama, dont le chérif d'Ouezzan est le chef. C'est une des confréries les mieux ordonnées, les plus cohérentes et les plus centralisées qui existent dans l'islam; elle compte des milliers d'adhérçnts au Maroc, en Algérie et jusqu'au Touat et au Sénégal. Les chérifs ont de nombreux azibs, non seulement dans le Rarb, mais dans le Maroc tout entier; leur ville d'Ouezzan, ea pleine prospérité, compte environ 12 000 habitants. Ainsi, ils joignent à la puissance spirituelle des possessions territoriales importantes; leur influence est considérable; leur devise est : « Pas de sultan chez nous; pas de sultan sans nous. » Leurs rapports avec le Makhzen,

autrefois excellents, sont devenus plus froids dans ces dernières années. D'autre part, le chef de Tordre, Moulay-Abd-es-Salam, avait sollicité et obtenu en 1881 la protection française; il s'habillait à l'européenne, avait épousé une Anglaise, et se livrait à des excès de boisson dont paraît s'être ressentie la santé de son fils Moulay-Larbi, qui ne joua aucun rôle actif et fut simplement le chef spirituel de la confrérie. La direction et la politique générale de la confrérie sont actuellement entre les mains des deux fils de Moulay-Larbi, appelés Moulay- Ahmed et Moulay-Ali.

Les Tidjaniya ne jouent pas un rôle politique aussi important que les Touhama. Ils sont répandus sur une aire immense au Maroc, en Tunisie, en Algérie, au Sahara et dans tout le Soudan Occidental, mais l'ordre est sans cohésion. Les zaouïas du Maroc, par exemple, n'ont aucun rapport avec les grandes maisons tidjaniennes du Sud de l'Algérie, Aïn-Madhi ou Temacin. Les Kadriya sont encore plus dispersés que les Tidjaniya; ils sont nombreux au Maroc et y ont beaucoup de zaouïas ; ils paraissent inoffensifs. Les Zianiya ont leur centre à Kenadsa, dans la région méridionale des confins algéromarocains, à 24 kilomètres de Colomb-Béchar; leur spécialité est de convoyer les caravanes et de les protéger contre les coupeurs de routes; l'ordre a de nombreux adeptes et de grandes propriétés. Les Derkaoua sont généralement considérés comme une société religieuse très fanatique et dont l'activité est dirigée contre les chrétiens; ce sont, en principe, des sortes de moines mendiants, qui, munis d'un long bâton, se promènent en déclamant contre les impies; l'ordre n'a pas grande importance dans le Maroc occidental; il en avait pris davantage au Tafilelt avec Sidi-Mohammed-ben-Larbi, chef de la zaouaïa du Metrara. Le chef le plus puissant des Derkaoua paraît être actuellement Ali-el-Mehaouch ou Amhaouch, qui réside ordinairement à Arbala dans

l'Oued-el-Abid; on l'appelle le sultan île la montai Bien que les Derkaoua affectent toujours de se tenir en dehors des affaires politiques, on a retrouvé leur mair) dans plusieurs mouvements insurrectionnels.

Les Aïssaoua sont très nombreux au Maroc, où ils jouent clans la religion un rôle de première importance; il n'y a pas de fête religieuse sans eux et la foule les entoure d'un respect superstitieux. Leurs exercices offrent un mélange de charlatanisme et de faits qui ne sont explicables que par les phénomènes de l'hypnose. Leur ordre se rattache à Sidi-Mohammcd-ben-Aïssa, mort au xvie siècle et enterré à Meknès, qui est proprement la ville des Aïssaoua. La confrérie y jouit d'une grande influence et tous les ans, à la fête du Mouloud, Meknès leur appartient. Aux Aïssaoua il faut rattacher d'autres confréries qui se livrent à des exercices analogues, comme les Hmadcha, qui se frappent la tête avec des haches, et les Dourouriya, qui reçoivent des boulets sur la tête après les avoir lancés en l'air; ils figurent dans toutes les processions avec les Aïssaoua.

Certaines confréries sont plus spécialement réservées aux nègres ou aux Draoua. D'autres sont des sortes de corporations, comme les sociétés de rma ou tireurs et les O.uled-Sidi-Ahmed-ou-Moussa, acrobates originaires du Sous et du Tazeroualt, qui parcourent non seulement le Maroc et l'Afrique du Nord, mais l'Europe et même l'Amérique.

Ainsi *, d'une part le culte des saints, que l'orthodoxie a dû accepter et qui envahit toute la religion, absorbe et islamise tous les vieux cultes, toutes les vieilles pratiques magiques ou religieuses; il les fond en y ajoutant cette notion du chérifat qui domine le maraboutisme. D'autre part, les confréries religieuses musulmanes ont absorbé toute autre forme d'association et monopolisent

i. DOUTTÉ.

en quelque sorte le mysticisme; de là leurs aspects si divers et la difficulté de les définir en une formule précise.

L'action religieuse, dans l'Afrique du Nord, appartient essentiellement aux marabouts, aux chérifs, aux cheikhs et mokaddems des confréries religieuses. Quant au clergé officiel, il n'a qu'un rôle bien effacé. L'islam est une religion sans clergé, où il y a des sacristains et des chantres plutôt que des prêtres. Les imams qui dirigent la prière publique et prononcent le vendredi la khotba ou prône au nom du sultan, les muezzins qui appellent à la prière, ont peu d'influence. La considération s'attache surtout aux savants chargés de professer dans les grandes médersas ou universités, bien que cet enseignement soit aujourd'hui complètement nul et stérile.

Les quatre grandes fêtes musulmanes sont, au Maroc comme ailleurs, Vachoura, qui tombe le 10 du mois de moharrem; le moulond, qui commémore la naissance du Prophète; Vaïd-es-srir, la petite fête, qui se célèbre à la lin du Ramadan, et enfin Y aïd-el-kebir ou fête des sacrifices, qui tombe le 10 du mois de doul-hidja. Ce jour-là, le sultan se rend solennellement à la msalla, place où se tiennent les fidèles lors des grandes cérémonies pendant lesquelles l'affluence est trop grande pour que la mosquée puisse contenir tous les croyants. Les sacrifices sont d'ailleurs usités au Maroc dans beaucoup d'autres circonstances. Il subsiste, à titre de survivances, des cérémonies qui se célèbrent à certaines époques de l'année solaire : fête de janvier, nativité de Jésus, feux de Saint-Jean, fêtes agraires et processions dans les champs rappelant nos rogations, fêtes du carnaval, etc.

Le caractère le plus saillant de l'islam dans l'Afrique du Nord et en particulier au Maroc est de comprendre le dogme musulman d'une manière étroite et intolérante.

Sorti d'une réaction violente contre les chrétiens au xvic siècle, il repose sur la haine du Roumi, tantôt sauvage comme dans les campagnes, tantôt raffinée et polie comme à Fez, mais non moins profonde. La religion musulmane devient de plus en plus morose en vieillissant, de plus en plus agressive à mesure qu'elle se sent plus menacée. Ce puissant phénomène religieux qui s'appelle l'Islam, unique dans l'histoire de l'humanité, est évidemment devenu le facteur le plus important dans l'évolution du Maroc et de ses habitants.

Les Juifs forment dans la société marocaine une classe absolument tranchée et profondément séparée des autres. Ils ont leur rôle spécial, tant vis-à-vis des musulmans que vis-à-vis des chrétiens.

Les Juifs au Maroc sont très inégalement répartis; il n'en existe pas dans le Rif, sauf à Tafersit; il y a un mellah à Chechaouan. Le grand massif habité par les Beraber est presque exempt de Juifs; ils sont, au contraire, très nombreux chez les Chleuh, dans le Sous, dans le Dra; les grandes villes, Fez, Meknès, Merrakech, Tétouan et tous les ports de la côte ont des mellahs. A l'Est du Maroc, la région de la Moulouya renferme des Juifs; les deux plus gros centres sont Oucljda etDebdou; dans ce dernier, il y a plus de Juifs que de musulmans.

Les Israélites habitant actuellement le Nord-Ouest de l'Afrique proviennent d'au moins cinq émigrations, qui se sont succédé depuis le 111e siècle avant J.-G. jusqu'au xvie siècle après J.-C. En outre, dans les premiers siècles de l'ère chrétienne, les sectes juives ont fait parmi les Berbères autant sinon plus de prosélytes que les sectes chrétiennes, et de nombreuses tribus berbères ont embrassé le judaïsme. Tous les Juifs maro-

cains ne sont donc pas de même origine. Ceux qui habitent les petits mellahs disséminés dans les tribus de l'intérieur, principalement dans le Dra, le Sous et les contreforts de l'Atlas, sont vraisemblablement très anciens en Afrique; ils y seraient venus surtout après la destruction du temple de Jérusalem, tandis que ceux qui emplissent les mellahs de Merrakech, de Meknès, de Fez et de la côte se sont réfugiés au Maroc lors de leur expulsion d'Espagne au xvie siècle. Les premiers se nomment encore plichtim, c'est-à-dire Philistins, Palestiniens, et les autres s'appellent du mot espagnol forasteros, les étrangers. Il y a entre eux de légères différences rituelles.

Sauf dans quelques villes, les Juifs du Maroc habitent des quartiers séparés, des mellahs; il ne leur est pas permis d'habiter ailleurs, et ils ne cherchent nullement, du reste, à enfreindre cette défense, qui, si elle est à certains égards une humiliation, est sous d'autres rapports une sauvegarde. Les mellahs sont souvent d'une saleté repoussante; les épidémies y sont fréquentes et meurtrières. Les unions précoces, surtout dans les mellahs de l'intérieur où les filles se marient à six et huit ans et les garçons vers quatorze, sont une des plaies des communautés Israélites. Comment d'ailleurs demander à ces malheureux, que l'on a maintenus pendant tant de siècles dans l'abjection, de donner le modèle des plus nobles vertus? La misère, la saleté, une promiscuité révoltante, les excès de l'alcoolisme, le mépris universel dont ils sont l'objet leur ont infligé des tares physiques et morales, mais ces tares ne sont pas indélébiles et dispa- / raîtront avec la sollicitude des nations civilisées. Déjà le portrait qu'a tracé du Juif marocain l'illustre explorateur de Foucauld, qui a vécu parmi eux et traversé le Maroc déguisé en Israélite, s'il demeure exact dans les grandes lignes, demande quelques retouches, ce qui indique qu'une évolution s'est produite.

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« Le Juif, dit de Foucauld, se reconnaît à sa calotte et à ses pantoufles noires; il ne lui est pas permis de les porter d'une autre couleur. Dans la campagne, il peut aller à âne et à mulet, mais, s'il rencontre un religieux ou une chapelle, il met pied à terre et fait un détour. Aux péages et aux portes, il est soumis à une taxe comme les bêtes de somme. En ville, il se déchausse et marche à pied; les rues voisines de certains sanctuaires lui sont interdites. Il demeure hors du contact des musulmans, avec ses coreligionnaires, dans un quartier spécial. Dans le mellah, le Juif est chez lui; en y entrant, il remet ses chaussures, et le voilà qui s'enfonce dans un dédale de ruelles sombres et sales; il trotte au milieu des immondices et trébuche contre des légumes pourris, il se heurte à un âne malade qui lui barre le chemin, toutes les mauvaises odeurs lui montent au nez, des sons discordants le frappent de toutes parts; des femmes se disputent d'une voix aigre dans les maisons voisines; des enfants psalmodient d'un ton nasillard à la synagogue. Il arrive au marché : de la viande, des légumes, beaucoup d'eau-de-vie, quelques denrées communes, tels sont les objets qu'on y trouve; les belles choses sont dans la ville musulmane. Le Juif fait ses achats, et, reprenant sa route, il regagne sa maison. S'il est pauvre, il se glisse dans une chambrette où grouillent, assis par terre, des femmes et des enfants; un réchaud, une marmite, forment tout le mobilier; quelques légumes la semaine, des tripes, des œufs durs, un peu d'eau-de-vie le samedi nourrissent la famille. Mais notre Juif est riche. Au moment où il pousse la porte noire, il pénètre dans un monde nouveau. Voici le jour, la propreté, la fraîcheur, la gaieté. Il entre dans une cour carrée, entourée de deux étages de galeries donnant accès aux chambres. Le ciel apparaît d'un bleu ardent. Les derniers rayons du soleil font briller comme des miroirs, au faîte de la maison, les faïences colorées

dont tout est revêtu, murs, colonnes, sol de la cour, plancher des chambres. Une odeur de bois de cèdre remplit et parfume la demeure. Des enfants rentrent de l'école, jouent et crient. Des femmes, bras nus et poitrine découverte, vôtues d'une jupe de couleur éclatante et d'une petite veste de velours brodé d'or, un mouchoir de soie sur la tête, se délassent et causent assises dans la cour. Au fond des chambres, des vieillards à figure pâle, à longue barbe blanche, attendent, le livre à la main, l'heure de la prière du soir. Dans les galeries, des servantes, accroupies près des réchauds, apprêtent le repas. Le diner est prêt ; le Juif a un hôte, il s'assied avec lui sur un tapis ou sur des coussins, le reste de la famille mange à part dans un coin. On place une petite table devant les deux hommes, on apporte le thé : il y a du thé à l'ambre, à la verveine, à la menthe; on en boit trois tasses, puis se succèdent un potage très épicé, un quartier de mouton bouilli, des boulettes de viande hachée au piment, des tripes et du foie au piment, un poulet, des fruits confits dans le vinaigre, d'autres frais ; c'est un repas distingué. Une carafe pleine d'un liquide incolore est entre les deux Juifs; ils s'en versent de grands verres et, tout en mangeant, en boivent un litre à eux deux; on pourrait croire que c'est de l'eau : c'est de l'eau-de-vie. Au milieu du dîner entrent trois musiciens : deux sont des Juifs ; ils portent, le premier, une flûte, l'autre une sorte de guitare; le dernier est musulman, il chante. Les chansons sont si légères qu'on n'en peut rien dire, pas même les titres. Les instruments accompagnent. Les femmes et les enfants répètent les refrains et batteui des mains en cadence. Quel contraste entre ce pauvre chanteur musulman et les Juifs qui l'entourent! Lui, beau, éveillé, la figure spirituelle, grands yeux expressifs, dents superbes, cheveux bien plantés et rasés, barbe courte, bien fait, simple, mains et pieds charmants, et, quoique misérable, brillant de

propreté. Eux, laids, l'air endormi, presque tous louchant, boiteux ou borgnes, crevant de graisse ou maigres comme des squelettes, chauves, la barbe longue et crasseuse, mains énormes et velues, jambes grêles et arquées, pas de dents, et, même les riches, d'une saleté repoussante. »

Les communautés Israélites sont dirigées au point de vue religieux par un rabbin et au point de vue administratif par un cheikh qui dépend du caïd de la ville. Le Juif marocain est particulièrement attaché à sa foi; il se conforme scrupuleusement aux rites, mais la portée morale de la religion semble lui échapper entièrement. Un Juif ne prononce pas le nom de Dieu sans se couvrir la tête ; il observe rigoureusement toutes les fêtes juives et le repos qui est prescrit à leur occasion. Sur la porte est le plus souvent dessinée une main destinée à écarter le mauvais œil. Le culte des saints est très développé, comme chez les musulmans et offre les mêmes caractères. Certaines tombes de rabbins, comme les Ben-Zmiro à Safi, sont même vénérées à la fois par les Israélites et par les musulmans.

Les Israélites du Blad-siba sont beaucoup plus malheureux que ceux du Blad-Makhzen. Chacun d'eux a un seigneur, un sidy dont il est la propriété absolue. Il ne peut s'absenter sans son autorisation ; si un Juif étranger veut épouser une jeune Juive, il doit la racheter à son seigneur; le Juif est à la merci des demandes d'argent de son maître. Si celui-ci est sage, économe, il ménage son mellah; s'il est prodigue, il dépouille ses Juifs et les réduit à la condition la plus misérable. En certains pays du Sahara, on va même jusqu'à ico vendre sur les marchés. Le Juif n'a que deux moyens de se soustraire à cette vie : se racheter, ce qui lui est le plus souvent impossible, le maître prenant l'argent et gardant quand même le Juif, ou s'enfuir; beaucoup prennent ce dernier parti. C'est dans la vallée de l'Oued-el-Abid que de Fou-

cauld a trouvé les Juifs les plus misérables ; il leur est impossible d'amasser le moindre pécule et leur malheur en a fait des hommes sauvages et sanguinaires parmi lesquels le meurtre et les querelles sanglantes sont quotidiennes. Dans ces régions, la coutume fixe à 30 francs l'amende d'un musulman qui a tué un Juif.

En résumé, c'est au Maroc que les Israélites sont au niveau le plus bas de moralité, d'instruction, de considération sociale. De grands efforts sont faits par Y Alliance Israélite universelle pour les tirer de cet abaissement. Les écoles fondées par l'Alliance luttent contre l'ignorance, la superstition, l'immoralité et la malpropreté. Elles accomplissent une œuvre de relèvement et de progrès social dont il n'est pas possible de méconnaître les bienfaits. Le dévouement dont font preuve les maîtres de ces écoles est au-dessus de tout éloge.

La manière d'être, les tendances et toute l'existence des indigènes marocains sont déterminées avant tout par leur genre de vie et leur situation économique, en second lieu par leur religion. Les conditions politiques ne viennent qu'ensuite. Ce sont ces conditions politiques qu'il convient maintenant d'envisager.

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