CHAPITRE IV
La tribu est l'unité politique des indigènes, comme la famille est l'unité sociale1. L'organisation qui, depuis des siècles, divise l'islam en familles solidaires les unes des autres, le divorce, la polygamie, la tutelle de la femme, l'indivision des propriétés et toutes les institutions civiles et religieuses concordent vers ce but unique: consolider le groupe et étendre la solidarité entre les membres d'une même collectivité. La tribu n'est autre chose qu'un assemblage de familles, et la solidarité qui unit les membres de la tribu est du même ordre et de la même nature que celle qui unit entre eux les membres de la famille.
Si l'on part de la famille et de la tente, on trouve d'abord le clan, composé d'un certain nombre de familles
1. Edmond Doutté, Les Marocains et la Société Marocaine (Revue générale des sciences, 15 avril 1903, t. XV, p. 372-387). — Id., VOrganisation domestique et sociale chez les Haha (Bulletin de l'Afrique française, 1905, Supplément, p. 1 à 16). — Quedenfeldt, Division et répartition de la population berbère au Maroc, trad. fr. par le capitaine H. Simon, in-8°, Alger, Jourdan, 1904. — Augustin Bernard et N. Lacroix, L'Évolution du nomadisme en Algérie, in-8°, Alger et Paris, 1906. — Augustin Bernard, Les Confins algéro-marocains, in-8°, Paris,
j plus ou moins apparentées entre elles. Le clan a une I cohésion beaucoup plus puissante et une personnalité beaucoup plus développée que la tribu. C'est le clan et non la tribu qui répond au yevoç grec et à la gens romaine. Le clan, chez les sédentaires, s'appelle ordinairement djemaâ. La djemaâ se compose de plusieurs familles ou ikhs, toutes plus ou moins unies par des liens d'alliance ou de parenté. Le mot ikhs (pluriel ikhsan) équivaut à l'arabe adm, les os; c'est la farda des jurisconsultes musulmans, la famille consanguine, comprenant les descendants par les mâles seulement et leurs épouses. Quant une femme se marie, elle passe d'un ikhs dans un autre. Les membres d'un ikhs habitent généralement plusieurs maisons, chaque chef de famille demeurant avec ses descendants. Un fils marié fonde parfois une nouvelle maison, mais il y a ordinairement dans chaque maison plusieurs foyers ou kanoun. Chez les nomades, un groupe de tentes constitue une nezla ou un douar.
En ce qui concerne le meurtre, c'est aux familles elles-mêmes qu'il appartient de venger leurs victimes par le droit du talion; c'est la rekba ou thamegueret des Kabyles algériens, appelée encore outila au Maroc. Cette vendetta consiste à tuer un des membres de la famille du meurtrier, qui, par son sexe, son âge, sa situation, soit considéré comme l'égal de la victime ; naturellement, une vendetta en appelle une autre; des fractions de tribus entières prennent fait et cause pour chacune des familles, et de véritables guerres naissent et s'éternisent ainsi.
Entre le clan et la tribu se place une division appelée khoms ou rba, qui ne paraît pas avoir des racines sociales aussi profondes que les autres : c'est l'équivalent de la ferka des nomades, réunion de douars.
La tribu ou kbila comprend un grand nombre de clans; c'est un groupe plus étendu, mais beaucoup
moins cohérent que le clan. Ses attributions concernent surtout ce qu'on pourrait appeler les « affaires extérieures », les rapports avec les autres tribus, les questions d'alliance, la horma de la tribu, c'est-à-dire son honneur, ses limites et tout ce qui concerne l'armement et la guerre. En somme, la tribu est essentiellement constituée en vue de la guerre et du brigandage, soit pour leur résister, soit pour les pratiquer.
Enfin au-dessus de la tribu s'élève un groupement social supérieur pour lequel les indigènes n'ont pas de nom distinct. Tels sont les groupements des Haha, des Doukkala, des Chaouïa. Les indigènes qui en font partie ont bien la notion d'une commune destinée historique, mais non, comme pour la tribu, l'idée d'une parenté éloignée. Ces groupements correspondent à des régions historiques et surtout géographiques.
Les nécessités de la vie en communauté ont créé chez les indigènes un organisme social rudimentaire, qu'on peut appeler le gouvernement de la djemaâ. Il existe des djemaâs de clans et des djemaâs de tribus. La djemaâ de tribu n'est autre chose que la réunion des hommes en état de porter les armes. Elle s'administre par l'intermédiaire d'un cheikh, qui s'adjoint deux ou trois notables ou kbar. De même que la famille obéit à son chef naturel, l'ancêtre, l'assemblée des cheikhs, des notables constitue la djemaâ (anfaliz en berbère) qui régit la petite communauté. Le gouvernement de la djemaâ a toujours eu les allures d'une gérontocratie. Les jeunes gens se taisent dans la discussion ; les vieux seuls sont des Aït-el-akoul, des gens de jugement et d'expérience. Que l'agglomération soit un douar, un ksar, une dechra, ce conseil des notables existe toujours sous une forme ou sous une autre. L'un des notables, choisi chaque année par la djemaâ, prend le titre à'amrar ou de cheikh-cl-aâm. La djemaâ élit aussi un mezrag (porteur de lance). Ces deux personnages, le cheikh-el-aâm et le
mezrag, sont chargés, l'un de faire exécuter les décisions prises par la djemaâ, l'autre de surveiller cette exécution. Mais le cheikh n'est que le serviteur des volontés de la djemaà; si Ton est mécontent de lui, s'il tente d'abuser de son pouvoir, on le met à l'amende, on lui tue ses bêtes, on détruit sa moisson, on l'assassine.
Les attributions de la djemaâ sont des plus variées; elle s'occupe de toutes les affaires criminelles, civile^, politiques et financières. Elle est essentiellement chargée de l'entretien de la mosquée et du cimetière, s'occupe des discussions entre propriétaires, de la distribution des eaux d'irrigation, de la police rurale, de la réception des hôtes (diffa). En outre, elle rend souvent la justice conformément à Yisref, c'est-à-dire à la coutume berbère, fait payer la dia ou prix du sang en cas de meurtre, inflige des amendes.
Il y a, dans certains groupes indigènes, une famille, un ikhs composé de gens réputés vertueux, généreux, de caractère noble. Ces in fias (au singulier en flous) en toutes occasions passent obligatoirement les premiers et aucun acte collectif ne s'accomplit s'il n'en ont pas donné le signal; ils marchent les premiers à la guerre; s'il n'en était pas ainsi, pense-t-on, l'entreprise dans laquelle ils n'ont pas donné le signal avorterait infailliblement : ce sont des porte-bonheur. Dans les harkas sahariennes, on emmène toujours un portebonheur; certaines familles, certains individus ont le don d'assurer la réussite ; celui qui jouit de cette faveur de Dieu ne se dérobe jamais à l'invitation qui lui est faite; il part seul, est le premier de tous au rendez-vous et attend tout le monde.
Quelquefois, une djemaâ générale où figurent les cheikhs -el-aâm et les mezrags de toutes les fractions règle les affaires de groupes plus étendus; mais, à cet égard, il y a des différences entre les divers pays. Les tribus des Douï-Menia, qui, réunies aux Ouled-Djerir, forment la
confédération du Zegdou, se montrent généralement solidaires les unes des autres. L'une d'elles vient-elle à être attaquée, toutes les autres prennent les armes pour la soutenir. Les prises d'armes générales se décident dans une assemblée convoquée au son d'un tambour porté sur le Gour-Tebel; les sons du tambour sont plus ou moins rapprochés selon que le danger est plus ou moins pressant. L'assemblée générale réunie, on expose la situation, puis on décide s'il y a lieu de prendre les armes. Dans l'affirmative, l'assemblée, avant de se séparer, élit un commandant en chef, qui dirige les opérations, et on évite de le changer pendant toute la durée de la campagne. Chez les Riata, il ne paraît, d'après de Foucauld, exister aucune autorité reconnue : « Chacun pour soi avec son fusil ». Chez les Zemmour, chez les Zaïan, chaque fraction s'administre par sa djemaâ; quelques hommes y ont la prépondérance, mais aucun ne commande au point de mériter le nom" de cheikh. Cette fonction existe, au contraire, dans l'oasis de Tissint, où chacun des ksours est administré par une djemaâ, qui, tout en gardant la souveraineté, délègue ses pouvoirs à un cheikh ; la durée de ces fonctions est variable suivant les circonstances et l'esprit des ksours; il y en a qui gardent le même cheikh pendant toute sa vie, d'autres qui en changent constamment. Mais les différents ksours de l'oasis de Tissint sont sans lien entre eux. Les djemaâs des ksours de Figuig sont indépendantes les unes des autres; ces assemblées n'élisent aucun chef et leurs membres sont nommés à vie sans aucune hérédité. En temps de guerre, quand la sécurité générale est compromise, les djemaâs des divers ksours se réunissent, mais, si critiques que soient les circonstances, elles n'élisent pas de chef suprême. Dans le Haut-Guir, chaque ksar est administré par une djemaâ ou taajmat; le cheikh ou amrar n'a pas d'autorité propre, il se borne à faire exécuter les décisions de la djemaâ. Chez les
Beraber, les différentes djemaâs, en temps de guerre, nomment des délégués qui forment la djemaâ générale. Cette assemblée générale désigne un amrar afella ou chef suprême, nommé pour un an et dont le mandat, en principe, n'est pas renouvelable. Cette institution du cheikh-el-aâm a pour but d'empêcher l'accaparement des fonctions de cheikh par une même famille. Cette précaution n'a d'ailleurs jamais empêché certains chefs dont la puissance ou les capacités s'imposaient de conserver longtemps le pouvoir. Ainsi se sont formées de petites souverainetés dont le chef est absolument indépendant et peut acquérir dans le pays une grande influence; de Foucauld a décrit ainsi les cheikhats de Taznakht, des Zenaga, des Mesguita; les habitants y vivent en sécurité et dans une aisance relative. Les Idaou-Blal avaient jadis aussi, paraît-il, des cheikhs héréditaires ; mais ceux-ci ont perdu tout pouvoir et ne gardent plus que leur titre, qui leur donne seulement le droit de conduire leurs compatriotes dans les combats. Lorsque ces petits Etats tombent entre les mains de personnages à caractère religieux, on arrive à la formation de petits royaumes, qui pourraient au besoin tenir tête au sultan lui-même : tel le Tazeroualt, royaume de Sidi-Hosseïn, descendant de Sidi-Ahmed-ou-Moussa.
Toutes les tribus, tous les groupements nomades ou sédentaires sont divisés en sof ou partis. Les querelles de sofs sont le fond même de l'âme berbère. Il résulte de ces querelles que, partout, dans chaque tribu, dans chaque village de la montagne ou du désert, il y a deux partis groupés autour de personnalités plus ou moins marquantes, acharnés à s'entretuer et préférant s'allier avec l'étranger, fût-il même chrétien, que de se réconcilier avec le sof adverse. Et ce sont d'âpres luttes pour le pouvoir, accompagnées de dénis de justice de la part du sof triomphant, d'assassinats, de proscriptions etde crimes de toutes sortes engendrait d'interminables vendettas.
Les populations marocaines sont en état de guerre continuelle; aussi sont-elles très belliqueuses; la lâcheté y est rare. Pendant le combat, les femmes se tiennent en arrière et badigeonnent les fuyards de henné; elles jouent, du reste, un rôle important dans les batailles. Chez les Beraber, des vieilles nues vont et viennent continuellement pendant l'action en agitant des drapeaux1; chez eux aussi, on dit qu'un homme poursuivi par une vendetta peut cependant parcourir tout le pays sans danger s'il est accompagné de sa femme. De même, chez ces peuplades, celui qui, en danger de mort, cherche une protection, peut se sauver en demandant celle d'une femme, soit en égorgeant un animal devant elle, soit en entourant sa taille de ses bras ou en faisant le simulacre d'être allaité par elle. Dans ce cas, la famille de la femme prend fait et cause pour le fugitif : c'est l'anaïa des femmes, déjà signalée au xvi* siècle par Léon l'Africain.
'L'anaïa (la protection) est la sauvegarde accordée à celui qui se trouve sous le coup d'un danger, d'une poursuite, d'une vengeance. Cette coutume remédie dans une certaine mesure à l'insécurité, permet les déplacements et le commerce. Dans toutes les tribus indépendantes, la manière de voyager est la même : on demande à un membre de la tribu de vous accorder son anaïa et de vous faire parvenir en sécurité à tel endroit que l'on désigne; il s'y engage moyennant un prix que l'on débat avec lui, la zetata; la somme fixée, il vous conduit ou vous fait conduire par un ou plusieurs hommes vers le lieu convenu; là, on ne vous laisse qu'en mains sûres, chez des amis auxquels on vous recommande. Ceux-ci vous mèneront ou vous feront mener plus loin dans les mêmes conditions : nouvelle anaïa, nouvelle zetata, et ainsi de suite. On passe de la