‹ Le MarocChapitre 38 sur 57 · QUEDENFELDT · texte numérisé non relu

QUEDENFELDT

sorte de main en main jusqu'à l'arrivée au terme du voyage. Chez les Zemmour et les tribus voisines, l'anaïa s'appelle mezrag.

Si l'étranger ne fait que passer, l'anaïa suffît à sa sûreté; s'il veut séjourner, il doit s'assurer à titre perpétuel la protection d'un personnage de la tribu : cela s'appelle sacrifier sur lui, debih alih, par suite d'un ancien usage, encore suivi dans les circonstances graves, consistant à immoler un mouton sur le seuil de l'homme à qui l'on demande son patronage. Par la debiha s'établissent des rapports de vassal à suzerain, de client à patron. Dans toute tribu ou localité où l'on veut séjourner un certain temps, dans celles où l'on désire soit acheter des biens, soit établir un dépôt de marchandises, il faut faire une debiha; les négociants possesseurs d'un commerce étendu en font un grand nombre. Naturellement, l'anaïa et la debiha valent ce que vaut le protecteur; il peut être impuissant à faire respecter son protégé; il peut aussi, dans des lieux où il n'y a ni lois, ni justice d'aucune sorte, le piller et le trahir. Cependant, les personnages considérables et honorables considèrent que leur honneur est engagé à ce qu'on ne touche pas à un cheveu de la tête de celui auquel ils ont promis assistance; ils n'ont même pas besoin de le faire accompagner par une troupe nombreuse ; un homme seul suffît, ou même un objet appartenant notoirement au protecteur : sa lance (mezrag), son chapelet si c'est un marabout.

La parole donnée s'engage avec certains rites qui varient selon les circonstances. Deux égaux échangent leurs burnous ; si l'un des contractants manque à la foi jurée, l'autre fait teindre le burnous en couleur voyante et le porte ostensiblement, racontant partout et à tous le parjure. Un inférieur s'engage vis-à-vis de son maître en se prosternant le front contre terre, les bras croisés derrière le dos, ou les mains croisées sur la nuque, ou le

fusil posé en travers de la nuque, exprimant par cette mimique qu'il est l'esclave enchaîné, désarmé de son seigneur. Le supérieur promet protection à son serviteur en lui recouvrant la tête d'un pan de son burnous.

Les guerres empochent parfois à un tel point les transactions les plus indispensables, que Ton a vu les marabouts édicter des sortes de trêves de Dieu. Les époques des mouggar ou foires annuelles du Sous sont parmi celles où il règne dans la région une sécurité bien rare dans d'autres circonstances.

Le droit coutumier berbère est ordinairement un droit non écrit. Cependant les kanoun de Figuig sont conservés soigneusement par écrit. Ces kanouns, comme ceux qu'appliquent les Kabyles, s'écartent sensiblement des principes coraniques. Ils constituent un petit code pénal, ou plutôt, comme toutes les législations barbares, un tarif d'amendes, des plus intéressants au point de vue de la psychologie indigène.

En cas de vol, la peine peut être, soit très légère, telle qu'une amende insignifiante, soit très rigoureuse, telle que le bannissement; c'est selon la qualité du voleur, selon qu'il est soutenu ou dépourvu de protection. De même en cas de meurtre : si un homme riche et redouté tue un malheureux, il se borne à payer le prix du sang, somme minime qui varie suivant les endroits. Mais si un homme tue son égal, les parents du mort le vengent aussitôt; l'honneur leur défend tout accommodement; ils courent sus au meurtrier; celui-ci, de son côté, est soutenu par les siens : la guerre s'allume entre les deux familles et gagne tout le ksar.

Les amendes doivent être payées sans délai. Le cheikh qui a prononcé une condamnation mouille aussitôt une pierre avec de la salive; il faut que le prix de l'amende soit versé entre ses mains en argent ou en nature avant que la pierre soit sèche, sinon la peine est doublée. On recommence alors à mouiller la pierre, et ainsi de suite

jusqu'à ce que la somme ait atteint un maximum fixé par la djemaâ. Si alors l'indigène puni persiste à ne pas payer, on l'y contraint par la force, on se saisit d'une de ses propriétés ou on l'expulse de la tribu. Souvent, il a des partisans qui prennent fait et cause pour lui; alors on prend les armes et c'est une lutte qui s'engage.

Les Beni-Mguild ont ajouté à l'antique coutume de la dia un singulier tarif des plaies et bosses. Lorsqu'un homme vient d'être blessé au visage, le mezrag accourt, fait saisir l'agresseur, place la victime en un lieu découvert, sa blessure bien apparente. On aligne ensuite des moutons tète à queue à partir de ce point, et le mezrag recule à mesure que la ligne s'allonge. Il crie : halte! au moment où il cesse de distinguer la blessure, et les moutons alignés appartiennent au blessé.

Il y a clans chaque tribu des emplacements connus, généralement à une altitude élevée, ou l'on allume des feux la nuit pour indiquer que la guerre est déclarée et qu'il faut que les combattants se réunissent. Les engagements ont généralement lieu à la limite de deux tribus; celle qui est battue se retire. Autant que possible, les femmes et les enfants sont envoyés soit dans une partie du territoire où la paix n'est pas troublée, soit dans une tribu alliée. Lorsque le territoire d'une tribu est envahi, on démolit les maisons, on brûle les douars et les récoltes, on coupe les arbres sans pitié. La tribu qui se sent vaincue envoie généralement faire un sacrifice chez une autre tribu, qu'elle prie de vouloir bien intercéder pour elle. C'est ainsi que la paix se fait ordinairement; ;out au moins il intervient une trêve et chacun peut enlever ses morts; car on n'enterre jamais les morts le l'ennemi : on les laisse en proie aux chacals et aux îhiens; au contraire, on met un grand acharnement à importer avec soi les cadavres de son parti.

Les associations de tribus pour l'attaque et la défense constituent des ligues temporaires, des confédérations

plus ou moins durables, plus ou moins solides, incessament dissoutes et reformées : c'est ce qu'on appelle des leff (berbère ameqqan). Ces groupements sont fondés d'une part sur les intérêts économiques actuels, d'autre part sur l'histoire et les traditions anciennes qui font de telle tribu l'alliée ou l'adversaire séculaire de telle autre. Les vendettas de tribus jouent un grand rôle, et, chez des gens vindicatifs et rancuniers comme les indigènes, ont une importance de premier ordre. Il est rare d'ailleurs que toutes les fractions d'une tribu fassent partie d'un même leff; le plus souvent, elles appartiennent à deux leffs ennemis.

Il se trouve que le jeu des intérêts maintient toujours deux leffs à peu près de la même force. Un leff se sent-il trop faible, il envoie faire des debihas, des sacrifices, dans une tribu du leff ennemi : cette tribu promet alors de rester neutre et rétablit ainsi l'équilibre entre les deux partis. Souvent le groupement sollicité met comme condition à sa neutralité que les alliés de la tribu qui implore resteront neutres également : le duel se trouve circonscrit à deux tribus. A côté de l'alliance d'égal à égal, il y a la subordination, la vassalité d'une tribu vis-à-vis d'une autre tribu. Certaines tribus ont ainsi des ashab, des clients.

La famille, le clan et les groupes qui leur sont superposés ne constituent pas le seul mode d'agrégation des individus dans la société marocaine; ceux-ci se répartissent aussi en groupes d'une autre nature, qui traversent en quelque sorte les précédents. Il y a des aristocraties, comme les marabouts et les chérifs, des races méprisées comme les baratin, métis de blancs et de noirs, des populations réduites en servitude comme les nègres. Les relations des nomades avec leurs métayers ou khammès des oasis sont aussi d'une nature particulière : « 11 y a dans les ksours \ en général, une huma-

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