‹ Le MarocChapitre 39 sur 57 · Gautier · texte numérisé non relu

Gautier

nité inférieure et subordonnée; il y a bien dans chacun d'eux une minorité d'hommes libres, ou, ce qui revient au même, de propriétaires, qui maintiennent à l'abri de leurs murailles une indépendance précaire et humiliée. La bourgeoisie libre des ksours est à peu près invariablement rattachée à une tribu nomade par un lien de vasseîagc qui implique de la part du nomade la protection militaire, de la part du ksourien le paiement d'un tribut, la reconnaissance de certains avantages précis et la tolérance de beaucoup d'abus graves. Dans les palmeraies, d'ailleurs, c'est un petit nombre de jardins qui restent la propriété de la bourgeoisie locale; la plus grande partie des palmeraies appartient aux nomades suzerains, qui viennent une fois l'an camper sous les murs du ksar et faire la récolte. Ainsi la plus grande partie des ksouriens ne sont ni libres, ni propriétaires, c'est le misérable prolétariat des serfs de la glèbe. » Enfin, au tout dernier degré de la subordination sont les Juifs, propriété des seigneurs berbères.

Le tableau théorique que nous venons de présenter de la société indigène du Maroc se montre à nous en général plus ou moins altéré. Ces altérations peuvent se produire de plusieurs manières. D'abord, le gouvernement dé la djemaà, par suite des conditions géographiques elles-mêmes, ne fonctionne pas d'une façon identique chez les ksouriens enfermés ensemble dans les murailles de leurs villages, chez les sédentaires de la montagne ou chez les nomades de la plaine. En outre, de grands chefs peuvent s'élever au-dessus de la masse, constituant une sorte de féodalité ou de véritables principautés locales. Intervient ensuite l'islam sous des formes diverses : influences de zaouïas ou de confréries, de marabouts souvent pris comme arbitres. Plus sérieuse est l'altération apportée par le cadi, qui applique le droit musulman au lieu du droit coutumier. Plus grave encore l'intervention du Makhzen, qui s'efforce de substituer

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l'autocratie du caïd et la théocratie du sultan au gouvernement des assemblées de notables, d'opposer des groupements factices et administratifs aux groupements ata- | viques traditionnels.

Agrégat peu cohérent, la tribu est en outre un agrégat complexe. C'est par erreur que Ton considère d'ordinaire l'assemblage des familles qui constituent les tribus comme ayant une origine commune et étant unies par les liens du sang. La tribu est en général composée d'éléments de provenances très diverses. Elle ne se développe pas seulement par intussusception, mais aussi par juxtaposition. « C'est à tort1 qu'on se représente les divisions d'une tribu sous la forme d'un arbre généalogique. Les divisions des groupes actuels de population constituent généralement, non des rameaux issus d'une même souche, mais des greffes supportées sur un pied primitif qu'il est devenu parfaitement impossible de discerner. » Qu'on prenne les tribus les unes après les autres, on y retrouvera cette même complexité d'origine. Tantôt un nouvel élément vient s'unir à une tribu ancienne, tantôt une tribu nouvelle se forme par séparation.

Ce qui prouve combien les tribus ont été des agrégats instables, c'est que leur nomenclature change entièrement à quelques siècles de distance; -celle de l'époque romaine n'est plus celle d'Ibn-Khaldoun, et celle d'Ibn- il Khaldoun n'est plus celle de nos jours. Même lorsque certains noms ethniques se retrouvent depuis l'antiquité* jusqu'à nous, il ne faut pas se hâter d'en conclure qu'ils désignent les mêmes populations, car, quand on va au fond des choses, on s'aperçoit qu'il n'en est rien. Tel

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