CHAPITRE V
LA VIE POLITIQUE (suite). — LE MAKHZEN
Les tribus marocaines sont les unes soumises, les autres indépendantes. Les premières sont dites Blad-el- Makhzen (pays du gouvernement), les autres Blad-es-siba (pays de l'insoumission). Le Rif et les Djebala presque entiers, tout le pâté montagneux des Beraber, la majeure partie du Sous, le Dra, sont Blad-es-siba. Le Tafilelt reconnaît nominalement le souverain, puisqu'il est le berceau de la dynastie régnante, mais, en fait, il est indépendant sous l'autorité d'un parent du sultan, dont l'autorité est surtout morale. Le Houz et le Rarb sont les seules contrées soumises en temps normal et constituant, en somme, le Blad-el-Makhzen ; encore sont-ils séparés par le territoire des Zaër et des Zemmour, absolument rebelles, et, d'autre part, les tribus insoumises s'avancent au Sud deTétouan et jusqu'auprès de Tanger.
i. Erckmann, Le Maroc moderne, in-8°, Paris, 1885. — Eugène Aubin, Le Maroc d'aujourd'hui, in-18, Paris, 1904. — H. Gaillard, Le Mahhzen, étendue et limites de son pouvoir {Congrès de l'Afrique du nord, 1908, et Bulletin de la Société de Géographie d'Alger, 1909). — Id., Fez, in-8°, Paris, 1909. — Michaux-Bellaire, Revue du Monde musulman et Archives marocaines, passim.
Les limites approximatives du Blad-Makhzen sont donc Tanger, ïétouan, Ouezzan, Fez, Meknès, Rabat dans le Nord; les tribus des Chaouïa, des Abda, des Doukkala, des Haha et Merrakech dans le Sud. L'état du Maroc est celui d'une conquête inachevée. Pas plus que Carthage et Rome, les sultans n'ont organisé tout le pays; on peut même dire qu'ils n'ont pas essayé de le faire. Il se sont contentés des populations les plus faciles à soumettre, qui étaient en même temps les plus riches.
Cette division du Maroc en Blad-Makhzen et Blad-siba ne doit pas être prise absolument à la lettre, sous peine d'amener à commettre de lourdes erreurs. Il n'y a pas à proprement parler deux régions nettement distinctes, l'une reconnaissant l'autorité du sultan, l'autre refusant de s'y soumettre, séparées l'une de l'autre par des frontières bien définies. Le Blad-Makhzen grandit sous un gouvernement fort et diminue sous un gouvernement faible. L'empire du Maroc est une fédération vague englobant un grand nombre de tribus et de fractions; chacun de ces organismes possède sa propre constitution; chacun d'eux se montre avant tout jaloux de son indépendance et souhaite, pour la conserver, le maintien d'une anarchie propice. Il n'existe que deux liens susceptibles de réunir entre eux ces atomes et de provoquer par leur réunion la constitution d'un État : un lien religieux, qui fait accepter aux tribus l'influence des zaouïas, l'action collective des chérifs, des marabouts et des oulamas, enfin l'autorité suprême du Chérif couronné; un lien politique, créé par le développement à historique du Makhzen, qui superpose un pouvoir cenJr tral à l'éparpiilement des pouvoirs locaux. L'exploitation prudente de ce double lien permet le gouvernement du Maroc. Encore la force centrifuge est-elle si puissante que le gouvernement doit se borner au maniement des organes essentiels, éviter toute intervention directe dans les affaires des tribus et faire de son administra-
tion une véritable diplomatie. Le Makhzen écrase et pressure les faibles, garde certains égards vis-à-vis de ceux qui sont capables de résistance et néglige prudemment les forts. Les vallées et les plaines, exposées aux coups du pouvoir central, obligées de subir ses exigences, doivent lui fournir les ressources militaires et fiscales destinées à contenir la montagne inaccessible. Le double fait de payer l'impôt et de fournir un contingent, caractérise donc le Blad-Makhzen par opposition au Blad-siba, qui garde ses hommes et son argent. Certaines tribus sont constamment soumises, certaines autres vivent, au contraire, dans une perpétuelle insoumission ; il en existe bon nombre, sur les premières pentes de la montagne, qui demeurent dans une situation intermédiaire, apportant ou refusant leur soumission suivant les circonstances et la force du Makhzen. C'est dans ces régions indécises que le sultan peut exercer, grâce à son armée, une action intermittente. Développer le Blad-Makhzen jusqu'à ses limites extrêmes, réduire dans la mesure du possible le Blad-siba, a toujours été le but de la politique makhzen et les plus grands souverains du Maroc sont ceux qui surent obtenir l'impôt du plus grand nombre de tribus.
On peut distinguer trois degrés dans l'autorité dont jouit le sultan. Dans le Blad-el-Makhzen, pays complètement soumis, les trois rouages administratifs des cadis, des caïds et des oumanas fonctionnent pleinement. Dans d'autres régions, l'autorité des caïds nommés par le sultan est encore efficace, ainsi que celle du cadi, mais on ne trouve plus d'oumanas. Enfin le Blad-es-siba proprement dit reconnaît seulement le sultan comme chef religieux, mais ne tolère aucun rouage de l'administration makhzénienne ; quoique les caïds y reçoivent parfois du sultan une investiture, cette investiture n'est elle-même que la consécration du pouvoir de fait exercé par celui à qui elle est donnée. Ces régions ne paient
aucun impôt et remettent leur aumône légale à leurs zaouïas, à leurs chérifs et à leurs pauvres.
On a comparé1 les institutions marocaines à celles qui existaient en France au Moyen-Age : le roi de France possédait en toute souveraineté l'Ile-de-France et les terres de la couronne; il n'était que suzerain pour le reste du royaume. De même, le sultan possède les ports de mer et les autres villes importantes et appuie son autorité sur les plaines formant leBlad-el-Makhzen, d'où il tire ses soldats et surtout ses ressources financières. Pour tout le reste de son empire, il est seulement le chef et le représentant de l'islam vis^à-vis des nations étrangères. Aussi le Blad-es-siba ne lui paie-t-il que des impôts insignifiants et ne lui envoie pas de contingents, sauf dans le cas de guerre sainte, de djihad. Le sultan seul, qui est imam par excellence de la nation musulmane, a le droit de proclamer la guerre sainte; les auteurs sur ce point sont unanimes. Lorsque, sans sa, permission ou malgré sa défense, les tribus attaquent les chrétiens, il n'y a pas de djihad, car, pour qu'il existe légalement, il faut que l'imam soit à sa tète; or, il peul refuser de s'y mettre s'il estime que l'issue de la guerre sera malheureuse et fera perdre du terrain à l'islam.
Fondé sur la conquête2, le gouvernement marocain la continue sans l'avoir achevée, et le Makhzen est le centre, le point de ralliement du bloc composé des éléments conquérants, qui tire sa seule force de son union, de son homogénéité, de son organisation dans la désunion et la désorganisation du pays au milieu duquel il se meut et dont il vit, en tirant pour lui-même le plus grand profit possible, sans se soucier aucunement de l'organiser.
Le mot Makhzen pris dans son sens large signifie le gouvernement marocain, mais il est plus fréquemment