‹ Le MarocChapitre 43 sur 57 · E. Doutté · texte numérisé non relu

E. Doutté

celui du gouvernement. Chacune des deux enceintes a son entrée propre. Les habitations chérifiennes sont précédées d'un large espace rectangulaire; après avoir j franchi une porte gardée par des nègres, on aborde uni enchevêtrement de pavillons et de constructions confuses qui contiennent la demeure familiale du souverain avec les appartements de sa cour. Au-dessus pointe un minaret effilé, recouvert de céramiques vertes, qui indique la mosquée de Lalla-Mina, oratoire particulier du prince; le palais est entouré par les jardins ombragés de Lalla-Mina, les plantations d'oliviers de l'Aguedal et la vaste esplanade du nouveau mechouar, réservée au déploiement des troupes.

L'organisation de la cour marocaine est fort complexe et son personnel est réparti en un certain nombre de corporations ou hanta. Le hajib ou chambellan a la direction intérieure du palais et du matériel de campement du sultan, ainsi que la garde du sceau ou cachet qui doit être apposé sur toutes les pièces officielles émanant du souverain. Il est le chef des corporations préposées au service intérieur du palais : les moualin-elfrach, chargés des matelas et des tapis; les moualin-et-taï, chargés du thé, les moualin-el-ma, chargés de l'eau; les rnoualin-el-oudou, chargés des bains; les rnoualin-erroua, chargés des chevaux et écuries; les guezzara ou bouchers; les fraguiya, chargés de la plantation des tentes qu'on utilise en campagne. Les hanati, recrutés { dans l'armée quoique chargés d'une besogne domestique, sont le plus souvent des nègres. La direction des services extérieurs du palais relève du caïd-el-mechouari c'est à ce personnage que doivent s'adresser toutes les personnes qui sollicitent une audience du sultan; dans les cérémonies publiques, il est à la fois le maître des cérémonies et le porte-parole du sultan, qui ne s'exprime que par son intermédiaire, et dont il répète les paroles d'une voix retentissante. lia sous ses ordres les mechouar»

riya et les msakrin, corps de cavalerie qui constituent la garde du sultan. Parmi les mechouariya sont les allama (porte-étendards), les mzarguiya (lanciers), les moualin-el-medell, qui tiennent au-dessus de la tête du sultan, dans les cérémonies publiques, le parasol à long manche qui est un des attributs du pouvoir suprême; les moualin-el-mokhala, qui portent les fusils du sultan et remplissaient autrefois l'office de bourreaux.

Ce personnel varié porte comme costume un long caftan de couleur, transparaissant sous la farajia de linge blanc et sur lequel se place le burnous; comme coiffure, la chéchia pointue. Grâce à la finesse des étoffes et à la délicatesse des teintes, ce costume peut atteindre une extrême élégance. Ce sont ces cavaliers d'élite, alignés derrière leurs étendards, qui donnent si grand air aux apparitions solennelles du sultan.

Ce nombreux personnel de cour est presque exclusivement composé de gens de la koumiya (poignard), ainsi nommés parce qu'ils portent en sautoir un poignard recourbé attaché à une ganse de soie. En face d'eux, le service d'Etat proprement dit appartient aux gens de la chkara (sacoche), qui ont au côté, au lieu de poignard, un sac destiné à contenir les papiers d'affaires : ce sont les fonctionnaires civils, vizirs ou secrétaires, chargés d'appliquer au gouvernement de l'empire les traditions politiques du Makzen. Ils se réunissent le matin pour

tstaller la makhzeniya dans la partie du Dar-el-Makhzen li leur est spécialement réservée. Après la prière de ube, les vizirs et les secrétaires s'acheminent sur leur mules vers le palais; leurs montures s'alignent devant le vieux mechouar, tandis qu'eux-mêmes, franchissant la porte principale et les passages d'accès, pénètrent dans une grande cour oblongue sur les côtés de laquelle s'ouvrent, précédées d'une colonnade, une série de chambres qui sont les benika des ministres. Tout au fond, menant jour sur un balcon, est la Koubbat-en-Nasr, le

pavillon de la victoire, renfermant le cabinet de travail du souverain, où il accède directement de son palais par un corridor intérieur. Cette cour unique réunit tou les départements ministériels où aboutissent les affaires du Maroc entier.

Les neuf benikas qui s'ouvrent sur la cour intérieure sont de grandes pièces complètement nues, avec des nattes et des tapis étendus sur le sol. Vizirs et secré taires y arrivent leur feutre replié sous le bras, et s'accroupissent à la place accoutumée; il n'y a point de table et tout le monde écrit sur sa main. Le seul gros ; meuble de la benika est un coffre où l'on empile les registres destinés à la copie des lettres envoyées, ainsi que les lettres reçues, qui sont empaquetées dans des mouchoirs. Le vizir se place au fond et au milieu de la pièce; les secrétaires s'alignent à sa droite et à sa gauche selon une stricte hiérarchie. Les benikas sont constamment visitées par les solliciteurs et les gens qu ont quelque affaire à régler. La tradition veut que 1 hajib soit le premier arrivé au Dar-el-Makhzen pou faire avec le souverain la prière matinale. Dès qu le sultan a pris place dans la Koubbat-en-Nasr po vaquer aux affaires de l'État, les moualin-el-oudho s'alignent en face de lui, prêts à obéir aux indications d maître, et un fraïgui s'en va aviser dans chaque benik de la présence chérifîenne, car il n'est pas permis au vizirs de solliciter audience et il doivent attendre l'appel impérial. Si le sultan veut s'entretenir avec un de ses ministres, il se borne à prononcer le prénom de celui d'entre eux qu'il désire voir; un des moualinel-oudhou s'empresse pour le ramener au plus vite. Le vizir traite les affaires avec le souverain, répond à ses questions et lui soumet' les lettres rédigées dans sa benika. Le sultan relit la correspondance, et, pour indiquer son assentiment, marque au crayon un trait arrondi à l'extrémité de la dernière ligne. Dès lors, la

missive peut être revêtue par le hajib du cachet impérial et expédiée à son adresse.

Les principaux ministres qui dirigent les différents services du Makhzen ont le titre de vizirs. Le grand vizir, el-ouzir-el-adem, est le chef du gouvernement. Théoriquement, les ministres dépendent de lui; pratiquement, la subordination se règle suivant la faveur. Toutes les affaires doivent être concentrées entre les mains du grand vizir; il prend les ordres du sultan et les fait exécuter. De lui dépendent les caïds des tribus et les gouverneurs des villes. Le ministre de la mer, ouzir-el-bhar, appelé par les Européens ministre des affaires étrangères, s'occupe des réclamations des légations européennes et des négociations avec les agents diplomatiques. Il existe, en outre, un représentant du sultan à Tanger, cette ville étant la résidence du corps diplomatique, bien qu'elle ne soit pas le siège du Makhzen; le souverain a créé ce délégué ou naïb dans le but d'être le moins possible en contact direct avec la diplomatie étrangère et d'avoir entre elle et lui un intermédiaire expert aux atermoiements et sachant adoucir les chocs. Le ministre des réclamations, ouzir-ech-chekayat, reçoit les plaintes des tribus et des particuliers. Le fonctionnaire que nous appelons « ministre de la guerre » ne porte pas au Makhzen le titre de vizir ; on l'appelle Vallaf, le payeur; c'est en effet un intendant chargé de la solde et de l'entretien des troupes. Pas plus que le ministre de la guerre, le « ministre des finances » ne porte au Makhzen le titre de vizir : on lui donne celui d'amin-el-oumana, c'est-àdire chef des oumanas. Il remplit plutôt les fonctions de trésorier général que celles de ministre des finances; il n'a pas en effet à établir un budget, à prévoir des déficits, à déterminer le montant des impôts; il se borne à centraliser le montant des recettes et à prendre note des dépenses.

Une des raisons pour lesquelles le gouvernement du

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Makhzen est réduit à la plus simple expression, c'est qu'il est dans l'obligation d'être mobile et même nomade. Il doit pouvoir se déplacer facilement et campe de longs mois. Aussi son organisation se plie-t-elle parfaitement à la vie des camps. Le passage de l'état d< station à l'état de route peut se faire instantanément, et le travail se poursuit en campagne comme dans les capitales. Au milieu du camp se trouve planté Yafrag, toile circulaire de 2 mètres environ de hauteur, fixée sur des piquets; dans cet enclos se dressent les tentes J formant l'habitation du souverain, et comme telles impénétrables à tous, sauf aux eunuques et aux femmes désignées pour le voyage. Gomme lieu de réception ou d'audience, un abri en toile, de forme carrée, le siouan, est élevé en bordure de l'afrag. Tout autour se succèdent les tentes des vizirs et des secrétaires, les locaux affectés aux cuisines, puis les chevaux et les mulets du; convoi, avec les deux corporations des écuries impérialeaj et des muletiers du Makhzen. On observe en campagnJ les mêmes règles que dans les villes impériales et c'est le même personnel qui est chargé de les appliquer.

Le règne de Moulay-el-Hassan est considéré comme le type le plus complet de la mise en pratique du système makhzen conformément à toutes les traditions de cette institution. Un officier de la Mission militaire, le commandant Erckmann, a tracé de la vie à la cour de Moulay-el-Hassan et des occupations de ce sultan un tableau très vivant : « Moulay-el-Hassan, dit-il, s'habille en blanc, avec la plus grande simplicité, a les pieds nus dans des babouches, et ne se distingue des autres Arabes que parce qu'il met son capuchon de laine sur sa tête. Il porte un dellil (livre de prière) suspendu par un cordon de soie, une ceinture ordinaire, une bague en argent ornée d'un brillant et une montre également en argent, car les vrais croyants ne doivent pas avoir d'objets en or sur eux. Toute la soie qu'il a

sur lui ne doit pas peser plus (Tune livre; les étoffes riches et les ornements sont réservés aux femmes. Ses moindres gestes sont empreints d'une dignité particulière; en public, il ne parle généralement que par l'intermédiaire du maître des cérémonies. Il gouverne par lui-même et considère ses ministres comme de simples secrétaires. Connaissant à fond la littérature arabe, il passe une partie de son temps à lire et à commenter les livres de religion : il aime aussi les sciences et s'occupe notamment d'astronomie, ainsi que d'astrologie. »

Moulay-Hassan se livrait à jours fixes à certaines occupations particulières. Le dimanche, dit Erckmann, il entend un certain nombre de réclamations directes; il siège dans son écurie. Le lundi, il tire le canon dans la cour de son palais, pointe lui-même et ne s'en va que quand les cibles sont tombées, eussent-elles été trouées vingt fois. A chaque chute, les canonniers crient avec frénésie : Allah ibark amer Sidi (que Dieu protège la vie de notre Seigneur). Le mercredi, le sultan passe en revue les troupes au point de vue de l'effectif; il est assis dans un pavillon ou sous une tente et le ministre de la guerre se tient près de lui avec les états de solde à la main; les allafs (payeurs) se placent sur un rang; chaque corps s'avance successivement, les mechouari comptent les hommes et font connaître les chiffres au sultan; les caïds-agha fournissent des explications sur les absences. Le jeudi, le sultan se rend dans un grand jardin avec ses femmes ; il s'y livre souvent au divertissement favori des Arabes, le jeu de la poudre; c'est la seule circonstance où il se permette de galoper. Le vendredi, il se rend à la mosquée pour faire la prière du dhor et se faire voir à son peuple ; il est interdit aux Israélites de se trouver sur son passage. Le samedi, il fait une promenade en dehors de la ville et emmène avec lui les ministres et toute la cavalerie disponible; ces prome-

nades durent quelque fois neuf à dix heures, pendant lesquelles on ne prend absolument rien, l'étiquette empêchant Moulay-Hassan de prendre môme un verre d'eau en public; elles ont souvent pour but la visite à ' une koubba ou à un marabout.

Le sultan ne paraît pas en public autrement qu'à cheval, accompagné de deux palefreniers qui chassent les mouches avec des foulards, d'un moul-medell qui lui tient au-dessus de la tête un parasol brodé d'or et de soie et d'individus qui portent des lances à fer doré. C'est seulement à l'occasion des fêtes religieuses que le sultan se fait voir au peuple. Une des plus caractéristiques est l'Aïdel-Kebir; le sultan se rend à la msalla avec une escorte nombreuse ; tout le monde descend de cheval et un imam fait une prière à laquelle prennent part les principaux assistants; puis l'imam monte sur une estrade disposée à cet effet et fait une longue karaïa (lecture du livre sacré). Ensuite le sultan et l'imam égorgent chacun un mouton, qui sont conduits au galop l'un à la maison du sultan, l'autre à celle du cadi; on tient beaucoup, en effet, à ce qu'ils n'expirent que lorsqu'ils sont arrivés à destination : c'est un présage heureux. Après le sacrifice, on monte à cheval et on entre dans un carré formé par des troupes d'infanterie avec de l'artillerie aux angles; les envoyés des tribus, à cheval ou à mule, se présentent successivement, portant des étendards qui flottent au vent. Le sultan commence par embrasser les étendards de Moulay-Idris, fondateur de Fez, puis se fait présenter successivement les autres groupes; devant chacun, il dit la fatiha; il repasse ensuite devant les troupes, l'artillerie tire un grand nombre de coups de canon, puis chacun rentre chez soi. La cérémonie de la hedya est celle où le sultan reçoit les tributs qu'on lui apporte; les troupes forment un vaste carré ; les porteurs de la hedia se placent sur plusieurs rangs, portant des cadeaux en nature et des caisses pleines d'argent. Le sultan sort

avec le cérémonial habituel et se fait présenter successivement les délégués; devant chaque groupe se répètent les acclamations : Allah ibark amer Sidil Les cadeaux enlevés, les cavaliers qui précèdent le sultan font demitour et poussent une acclamation formidable, le canon tonne et le souverain rentre chez lui.

N'étant vraiment maître que d'un quart environ de son empire, ayant sur un autre quart une autorité précaire qu'il ne peut exercer qu'avec ménagement, et n'ayant enfin sur le reste du pays qu'une autorité purement morale, le sultan est tenu d'organiser son gouvernement en conséquence. Il doit, pour éviter les coalitions dangereuses, veiller à ce que certains éléments se neutralisent et faire de la politique d'équilibre dans l'intérieur même du Maroc.

Ce sont les tribus makhzen qui forment le fondement de la dynastie chérifienne, la garde de la dynastie, la garnison des villes impériales et la principale réserve du personnel gouvernemental. Le système des tribus artificielles et composites, imité du système turc et peu à peu organisé, a pris sa forme définitive sous le règne de Moulay-Ismaïl ; il a consisté à substituer à l'ancienne domination d'une tribu ou d'une secte celle de véritables colonies militaires, dites tribus de djich ou guich, dont tous les membres sont gens makhzen et restent leur vie entière à la disposition du souverain. En échange de cette servitude, ils vivent sur les terres attribuées par la dynastie chérifienne à leurs ancêtres et sont exempts d'impôts.

Les quatre tribus makhzen fondamentales, provenant du Sahara ou du Gherg (de l'Est), sont les Cheraga, les Bouakhar, les Oudaïa, les Gherarda. Les Cheraga, les

Clierarda et une fraction des Oudaïa sont groupés autour de Fez. Les Bouakhar, descendants de la garde noire de Moulay-Ismaïl, garnissent Meknès; une partie des Oudaïa garde Rabat. Enfin, outre la fraction des Oudaïa installée dans le Houz, les Rehamna, Ahmar, Abda, Menabha et Harbil protègent Merrakech ; mais ces cinq dernières tribus, bien qu'ayant un caractère quasi makhzen, ne forment pas de véritables tribus de guich; elles n'en possèdent pas les privilèges et le concours sollicité d'elles reste strictement limité.

Pour les tribus du guich, la division administrative est une division militaire. La fraction devient le reha, appelé à fournir un contingent permanent de 500 hommes, dont le caïd-er-reha est en même temps le chef. Le caïd-erreha dispose de cinq caïd-rnia, chefs de 100 hommes, qui ont chacun sous leurs ordres quatre mokaddem ; le simple soldat de guich porte le nom de mokhazni. En principe, le contingent tout entier doit être présent dans la ville dont il relève ; il y reçoit la mouna et une solde mensuelle appelée rateb. En fait, il est rare que chaque tribu entretienne à la fois plus de 4 à 500 mokhaznis. Comme les tribus makhzen ont été primitivement des colonies militaires organisées tout d'une pièce, il s'ensuit que leurs terres sont le plus souvent restées biens du Makhzen; tel est le cas des Oudaïa et des Cheraga, qui sont simplement usufruitiers de leurs territoires. Plus anciennement installés, les Cheraga ont obtenu en pleine propriété presque tout leur domaine. Les Bouakhar sont également propriétaires, bien que les terrains avoisinant leur résidence de Meknès appartiennent tous au Makhzen.

Ce sont les contingents du guich, répartis entre les quatre villes impériales, plus Larache et Tanger, qui forment le fondement solide de l'autorité chérifîenne. Comme ces gens servent de père en fils, appartiennent à des familles munies de privilèges, héritent le plus sou-

vent du grade paternel, ou se trouvent portés par le passé de leurs ascendants vers les plus hauts emplois de l'Etat, on peut les envisager comme une caste spéciale chargée du gouvernement du pays, et ce gouvernement revêt en conséquence une forme aristocratique. Bien que le mot de Makhzen soit plus particulièrement appliqué au gouvernement impérial, il est exact dé dire qu'il comprend toute la collectivité dominant ainsi l'empire, depuis le simple mokhazni jusqu'au sultan luimême. Cette collectivité ne cherche pas à dissimuler l'origine violente et l'allure impérieuse de son autorité. Le chef suprême, le sultan, le Chérif couronné, est en même temps un chef de guerre. S'il a été porté au pouvoir par le prestige religieux de sa famille et par la baraka dont il est titulaire, c'est bien plutôt la force qui le maintient contre les chérifs rivaux empressés à faire valoir une baraka concurrente ou contre les imposteurs toujours prêts à exploiter contre le souverain la crédulité popu'laire. C'est accompagné de toute l'armée que le Makhzen se déplace périodiquement du nord au sud de l'empire, entre Fez et Merrakech; c'est dans le même appareil guerrier qu'il se dirige vers les régions excentriques pour se manifester sur les points menacés d'agitation.

L'armée makhzen dans sa forme primitive suffisait à son office, qui consistait à contenir les tribus. Mais, dans le courant du xixe siècle, devant la menace des chrétiens, on sentit la nécessité d'une armée nationale dans laquelle seraient incorporés de façon permanente les contingents de toutes les tribus soumises. Les mokhzanis cessèrent de former l'armée active et descendirent à leur rôle actuel, qui en fait la garnison stable des villes makhzen et leur attribue un service de gendarmerie. En fait, depuis cinquante ans, l'armée marocaine était en transformation. Le vieux système makhzen tendait à disparaître et les mokhaznis n'avaient plus leur valeur

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d'antan. Leur mouna et leur rateb étaient payés avec négligence, et le corps illustre des Bouakher tombait de plus en plus en décadence. Les Cheraga, qui se sont le mieux maintenus, ne dépassent pas 4 500 cavaliers et les Oudaïa 2 000. La création d'une armée nationale a forcément réduit l'autorité des tribus makhzen; elles ont perdu leur première raison d'être et l'avantage de former une classe militaire exclusive, soutenant le pouvoir chérifien contre les autres tribus écartées du service. Toutes les tribus sont désormais appelées à servir le souverain et les tabors des tribus makbzen ne se distinguent pas des autres tabors. Le guich ne forme plus que le fond de l'armée et les forces permanentes de police.

Dans toutes les expéditions, on fait en outre appel aux nouaïb, c'est-à-dire aux contingents des tribus qui n'ont pas d'organisation militaire proprement dite; ils sont commandés, en temps d'expédition, par leurs caïds respectifs. Ils présentent donc la plus grande analogie avec nos goums algériens, mais, tandis que ces derniers ne sont généralement qu'un accessoire dans nos expéditions, les nouaïb forment souvent la partie la plus nombreuse des mehallas marocaines.

A côté du guich et des nouaïb a pris place le corps des askar ou fantassins, créé par le sultan quelques années après la bataille d'Isly. Ce corps comprend un nombre variable de tabors ou bataillons qui chacun ont le même effectif et la même composition que les rehas du guich. La distribution des grades y est aussi la même ; on y trouve donc le caïd-reha, les caïd-mia et les? mokaddems. La plupart du temps, la mouna n'est pas remise en nature aux soldats; on leur donne 25 à 50 centimes avec lesquels ils doivent se nourrir. Les askars, mal payés, mal nourris, recrutés dans la lie de la population, n'ont jamais été très considérés. Ils sont velus d'un large pantalon de cotonnade bleue, d'une veste

rouge, et coiffés d'une chéchia; cet uniforme, qui leur donne un faux air de soldats chrétiens, a toujours déplu aux Chérifs; les « vieux Marocains » préfèrent à cette infanterie les contingents de l'ancienne armée. Habituellement d'ailleurs, les soldats sont déguenillés, parce qu'on n'ose pas les habiller de peur qu'ils ne vendent leurs effets pour déserter. Les forces militaires dont dispose le sultan se composent en outre d'artilleurs (topdjia) et de quelques géomètres {mohendizin).

Lorsque le sultan entreprend une expédition ou simplement se déplace de l'une à l'autre de ses capitales, les troupes montées des différents guichs sont convoquées et forment le corps des maakherin. Les tabors des askars qui sont désignés pour prendre part à l'expédition sont renforcés. Le Makhzen envoie alors aux caïds, par ses maakherin, des lettres de harka, c'està-dire de convocation pour l'expédition; ces lettres énoncent le nombre d'hommes, de bêtes de somme, mulets ou chameaux, et de chevaux que la tribu doit fournir; la tribu se met alors en harka et se rend auprès du sultan. La colonne chérifîenne une fois rassemblée se forme en trois groupes distincts : la mehalla du Makhzen, comprenant l'afrag du sultan, le campement des vizirs et les troupes du guich; la mehalla des askars, et tout autour celle plus nombreuse des nouaïb.

Le sultan n'entre pas sur le territoire d'une tribu sans ivoir reçu la visite du caïd et des notables, de manière i être renseigné sur les dispositions de la population à aquelle il aura affaire. Lorsque les habitants fournissent a mouna et les impôts en retard, on séjourne peu de emps sur leur territoire et on passe à une autre tribu; linon, on s'installe dans le pays pendant des semaines, >n se met à la recherche des silos et des troupeaux, et on ne se retire que lorsque la tribu, menacée d'une uine complète, demande l'aman. Quand une tribu désire

entrer en composition, elle commence par envoyer à l'entrée du camp des femmes qui se mettent à crier pour attirer l'attention du sultan; les hommes se présentent! ensuite et font acte de soumission en coupant les jarrets* à un bœuf. Le p]us souvent, la tribu est condamnée àT payer une forte amende; si elle ne peut pas s'acquitter immédiatement, on prend des otages.

Quand on s'attend à une résistance énergique, on s'arrange pour que les coups ne soient pas reçus par les soldats. Dans les pays de montagne, on gagne une tribu voisine de celle qu'il s'agit d'attaquer, on lui distribue de l'argent, on promet de lui laisser le produit du pillage et on la lance contre les récalcitrants; les cavaliers de cette tribu sont d'ordinaire enchantés d'attaquer, avec l'appui du sultan, des gens contre lesquels ils ont une vengeance à exercer. Aussi la connaissance des rancunes qui divisent les tribus berbères est-elle un des principaux ressorts du gouvernement chérifien. AprèsJ le combat, on décapite les morts avec de mauvais cou-ii teaux, on apporte les têtes au camp piquées sur la pointe des baïonnettes ou accrochées aux baguettes des fusils; on les imprègne de camphre et de sel pour les conserver et on les envoie dans les villes, où elles vont orner les créneaux des remparts.

En dehors de l'impôt et du contingent, le Makhzen ne peut exiger grand'chose, même des tribus soumises. Il ne leur demande que d'assurer sur leur territoire la sécurité du passage et les laisse se gouverner à leur guise; elles n'ont pas de routes à entretenir, pas de travaux publics à exécuter; le principe de la responsabilité collective leur garantit à elles-mêmes une police suffisamment efficace. En fait de fonctionnaires, le Makhzen

se borne à nommer les gouverneurs des villes, les caïds des tribus et les cadis.

Le sultan a trois khalifas, quelquefois qualifiés de vice-rois, qui administrent pendant son absence : un à Fez, un à Merrakech et un troisième au Tafilclt, ce dernier en réalité presque indépendant. Chaque ville est administrée par un gouverneur nommé caïd, ou pacha, ou encore amel; le premier de ces titres s'emploie surtout pour le commandement des tribus et des petites villes, le deuxième pour les grandes villes, le troisième pour certaines provinces, Oudjda par exemple. L'organisation administrative des villes est variable. A Merrakech, par exemple, le pacha a près de lui deux khalifas : le sien propre, qui est son adjoint et un autre qui est nommé par le sultan et qui a certaines attributions spéciales. A côté du pacha est placé le inohtasseb, fonctionnaire aux attributions multiples; c'était à l'origine un véritable censeur des mœurs, réprimant les infractions à la loi religieuse; de là sont dérivées ses fonctions actuelles, qui en font une sorte de prévôt des marchands, et dont les principales sont le nettoyage de la ville, la surveillance des poids et des mesures, la fixation du prix de certaines denrées, la perception de diverses taxes traditionnelles, enfin tout ce qui concerne certaines corporations : bouchers, marchands de légumes, d'huile, de dattes, de charbon, boulangers, porteurs d'eau, etc. Le mohtasseb a encore dans ses attributions la police des marchés spéciaux des grains, des huiles, de la laine, qui sont affermés par Y amin-el-monstafad. Les attributions assez élastiques du mohtasseb l'ont fait surnommer par la population el-fedhouli (l'indiscret), car il peut à son gré intervenir dans tout ce qui a trait au commerce d'alimentation et aux industries locales. Les corporations qui ne concernent pas l'alimentation, comme les marchands d'effets, de chaussures, d'armes, les forgerons, menuisiers, dépendent directement du

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pacha. Le pacha a la police de la ville ; il a sous ses ordres des mokaddems de quartiers, sortes de commissaires de police, un caïd-dhour qui organise des patrouilles, une arifa chargée de la police féminine.

Les tribus sont sous le commandement des caïds, qui ont sous leurs ordres des khalifas et des cheikhs. La désignation des caïds ne saurait être tout à fait arbitraire, et le Makhzen doit s'assurer de l'assentiment de la tribu, autrement la kasba du nouveau caïd risquerait d'être pillée par ses administrés. Les caïds achètent tous leurs charges; dès qu'un caïdat est vacant, les candidats se rendent près du Makhzen et distribuent les pots-devin à droite et à gauche; tout le monde touche, depuis les palefreniers jusqu'aux ministres; le gouvernement lui-même encaisse l'offrande du plus haut et dernier enchérisseur, qui est habituellement nommé. Le caïd d'une tribu étant mort, raconte M. Michaux-Bellaire, son frère, nullement initié aux procédés administratifs de son pays, lui succéda; honnête homme et bon, le nouveau caïd décida de ne pas pressurer ses contribuables et les traita paternellement; appelé à la cour peu après sa nomination, il vendit quelques troupeaux et une certaine quantité de grains et réalisa 7 000 douros, convaincu que cette somme, qu'il jugeait importante dans sa naïveté, lui suffirait largement pour les petits cadeaux à faire aux vizirs et pour faire lui-même quelques achats. Quatre vizirs et leurs secrétaires absorbèrent promptement la somme. Il y avait encore d'autres appétits à satisfaire : le caïd emprunta chez les Juifs 7 000 autres douros, sur un billet de 14 000 selon l'usage; cette somme ne tarda pas à disparaître également, et il ne lui restait que peu de chose lorsqu'il fut averti qu'il allait être enfin reçu par le sultan. Il s'inquiétait de n'avoir plus assez d'argent lorsqu'un fonctionnaire complaisant lui dit que 100 douros étaient un cadeau suffisant pour le souverain : « Gomment, dit le pauvre caïd, il faut

2 000 douros pour un vizir et 100 seulement pour le sultan? » Le fonctionnaire, homme de cour, se mit à rire sans répondre. Après l'audience, le caïd pouvait partir; mais il fallait les lettres et les cadeaux d'adieu; bref, il dut encore emprunter 6 000 douros sur un billet de 12 000, et cet honnête homme rentra chez lui ayant dépensé 7 000 douros de son argent et ayant 26 000 douros de dettes. Le résultat, c'est que, dès son retour, il se mit à saigner sa tribu pour se refaire, et, pour être prêt à parer à une éventualité semblable dans l'avenir, il devint un caïd comme les autres.

Une fois nommé par le Makhzen et agréé par les siens, le caïd devient un potentat dans sa tribu et y exerce le même pouvoir que le sultan dans l'empire. C'est lui qui désigne les cheikhs, répartit l'impôt et recrute les contingents; c'est lui seul que connaît le Makhzen pour l'accomplissement des obligations de la tribu, et c'est avec lui que s'ouvre une correspondance et une comptabilité. Le caïd cherche naturellement à rentrer dans les débours que lui a coûtés l'achat de sa charge, ensuite à amasser des richesses. Aussi les caïds oppriment-ils horriblement leurs administrés; au lieu de se borner à la perception des impôts réguliers, ils fixent arbitrairement les impôts de chacun et écrasent littéralement le peuple.

Autrefois, le Maroc tout entier était divisé en un certain nombre de grands caïdats. Moulay-el-Hassan les fractionna, dans le but d'affaiblir l'autorité de ces trop puissants vassaux, mais, depuis lors, cette grande féodalité a tendu à se reconstituer. Les plus puissants de ces seigneurs sont ceux de l'Atlas et du Houz, le Glaoui, le Goundafi, le Mtougui, l'Abdi. Si-Aïssa, caïd des Abda, vit dans un château-fort près de Safî ; les vastes dépendances, groupées autour du donjon central, renferment des silos et des réserves d'eau permettant de soutenir un siège ; le maître, entouré de sa cour, de ses vassaux,

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de ses serviteurs, de ses femmes, de ses bouffons et de ses chiens, mène une vie où la chasse alterne avec la guerre et qui doit singulièrement ressembler à celle des seigneurs français du xi° siècle.

Malgré sa population, son étendue et ses richesses naturelles, le Maroc est financièrement l'Etat le plus faible qu'on puisse concevoir.

Dans les premiers temps de la conquête musulmane, le butin fait sur les infidèles vaincus (anoua), les tributs imposés à ceux qui se soumettaient sans combat (sol/ta) augmentaient les ressources des conquérants et leur permettaient de continuer leur marche victorieuse. Plus tard, le droit de kharadj, perçu sur les habitants pour leur permettre de jouir du sol conquis, et certaines contributions plus ou moins arbitraires alimentèrent le trésor. Mais la plus importante source de revenus fut pendant longtemps la piraterie; les sultans prélevaient le dixième sur les prises et sur les nombreux esclaves chrétiens, dont ils négociaient eux-mêmes la rançon avec une rare âpreté. De plus, les nations chrétiennes payaient tribut au Maroc pour pouvoir commercer. Le pays a donc pendant des siècles tiré en grande partie ses moyens d'existence, non pas de l'organisation d'un système d'impôts réguliers, que les événements ne lui ont jamais permis de réaliser, mais des tributs payés par les vaincus, des produits de la piraterie, de la rançon des prisonniers; il a toujours vécu, non de ses propres ressources, mais de celles des autres. Il n'a jamais réussi à établir un système d'impôts fonctionnant régulièrement.

Les impôts se divisent en deux catégories : 1° ceux qui sont admis par la religion et dont les produits sont versés au Bit-el-mal; 2° les contributions administratives, les meks (pluriel niohous), qui n'ont aucun caractère religieux, sont môme assez mal vus par la religion, mais qui, d'abord autorisés à titre extraordinaire et

provisoire, ont uni par entrer dans les mœurs; leurs revenus sont versés à Dar-Adiyl, à Fez.

Les seuls impôts autorisés pour les musulmans sur les musulmans sont la zaka, impôt de 2 1/2 p. 100 sur le capital, et lachour, 10 p. 100 sur le revenu. La zaka (purification) pèse surtout sur le bétail, le capital étant généralement représenté par des troupeaux; l'achour porte sur les récoltes, qui sont le revenu le plus ordinaire. Le paiement de cette aumône légale est une obligation religieuse, mais elle n'est pas obligatoirement versée par les fidèles au trésor; ils ont la faculté d'en partager le montant entre leurs propres pauvres ou de la remettre à des chérifs et à des zaouïas. La hedya était à l'origine un don gracieux et spontané fait à l'émir-el-moumemin par chaque ville et tribu, aux trois grandes fêtes de l'année : c'est devenu une obligation qui a pris la forme d'un impôt; comme tous les autres, cet impôt sert de prétexte aux gouverneurs pour extorquer à leurs administrés des sommes plus ou moins importantes. La djezya est le tribut que doivent payer les non-musulmans; c'est, en fait, le tribut auquel sont soumis les commerçants juifs; il n'est plus payé que dans les villes de l'intérieur. Les droits de douane sont en principe de 10 p. 100 à l'importation et à l'exportation; ils représentaient à l'origine la dîme prélevée sur les marchandises importées par les chrétiens et exportées par eux. L'impôt de naïba, qui date de la dynastie saadienne, est un droit de remplacement payé par les tribus arabes qui ne font plus de service militaire effectif et destiné à payer les contingents des tribus makhzen; la naïba est un impôt levé sur la terre, dont les tribus militaires paient la jouissance les unes par un service effectif, les autres par un droit de remplacement. Il faut ajouter à ces impôts le revenu des successions vacantes et celui des propriétés du Makhzen. Les successions vacantes sont

administrées par un fonctionnaire dit Bou-Mouarit; les propriétés du Makhzen, par Y amin-cl-moustafad ou par des oumanas spéciaux. Les meks sont les droits de marchés, les droits de portes, les monopoles du soufre, du tabac à priser, du kif et de l'opium. Ces contributions indirectes sont d'institution moderne, et la population ne s'y prête pas sans difficulté. A ces impôts il faut ajouter différentes charges, notamment la ghcrama (remboursement), amende collective pour vol ou crime, la sokra ou commission des fonctionnaires mobilisés dans une affaire, la mouna, fourniture de vivres à ces mêmes fonctionnaires.

Les pays soumis paient seuls les impôts. Les chérifs, les tribus makhzen, les zaouïas en ont été successivement exemptés, de sorte que les charges ne pèsent que sur les plus misérables.

Pour modestes qu'ils soient, les services financiers jouissent d'une assez sérieuse organisation. Ils sont confiés au corps des oumanas, recruté dans le monde des négociants. Les oumanas des douanes, installés dans les ports ouverts, perçoivent les droits d'exportation et d'importation; comme ils détiennent la majeure partie des espèces recouvrées par le Trésor, le Makhzen en fait ses banquiers, tire sur eux pour ses paiements et leur demande, en cas de besoin, des envois de fonds. Les oumana-el-moustafad perçoivent les contributions indirectes, afferment les marchés et les octrois, gèrent les biens domaniaux et les habous. Pour l'achour, les évaluations (tekhris) sont effectuées par les oumana-elkhers, qui sont le plus souvent de grands propriétaires exerçant leurs fonctions de père en fils. Leurs agents parcourent le pays lors de la moisson et procèdent dans les tribus à l'estimation de la récolte. Gela fait, chaque caïd devient responsable de la quantité due par ses administrés au titre de l'achour, qui, selon les usages de la tribu et les exigences du Makhzen, doit être payé en

argent ou apporté en nature aux silos de l'Etat. Quant à la zaka, elle est acquittée en espèces en proportion du bétail possédé par chaque tribu et par chaque fraction de tribu.

Dans les ports, la douane constitue une caisse publique renfermant les fonds d'Etat. Dans l'intérieur, le Trésor dispose à Fez, Meknès et Merrakech de trois bit-el-mal, placés dans la kasba sous la garde du pacha du guich. À chacun d'eux est attaché un amin-es-sayer, payeur général, chargé d'effectuer les paiements par l'intermédiaire des allafs. Les impôts payés en nature aboutissent aux magasins généraux du Makhzen, placés sous la surveillance d'oicmana-el-mers.

Chaque amin est tenu d'envoyer au Makhzen en double exemplaire un état hebdomadaire de ses recettes et son bilan mensuel. Dans les sept jours qui suivent la fin du mois, l'amin doit avoir expédié et adressé à la cour le compte détaillé de l'exercice du mois écoulé. En outre, avant de quitter leurs fonctions, les oumanas se présentent devant le Makhzen avec un compte général de leur gestion, afin qu'il leur en soit donné décharge. Un exemplaire des états ainsi fournis est remis au sultan et communiqué par lui au contrôle de la benika spéciale, faisant office de cour des comptes; l'autre est retenu par le ministre des finances, qui le fait transcrire sur un grand livre tenu constamment à jour et marquant ainsi, en recettes et en dépenses, la situation exacte du Trésor. On voit que les oumanas ont apporté dans la comptabilité de l'Etat les habitudes régulières des maisons de commerce dont ils sont issus, mais ils n'ont pas cherché à dégager les règles propres aux finances publiques; ils ne dressent pas de budget véritable et ne s'astreignent à aucune espèce de prévision de dépenses.

En dehors du système militaire et du système financier, bien surannés et imparfaits d'ailleurs, le Makhzen n'a pas cherché à exercer son action sur le pays ni à se pourvoir des organes que nous considérons comme indispensables. Dans les villes, les crimes et les délits sont jugés par le pacha ou par le mohtasseb. Les peines ordinaires sont la bastonnade; le tetouaf, qui consiste à promener le délinquant sur un âne la tête tournée vers la queue; la prison, qui est de beaucoup la peine la plus fréquente, et la peine de mort, qui n'est appliquée que par le sultan et en temps de guerre. Il y a deux sortes de prisons : celles qui sont occupées par les délinquants de droit commun et qui sont relativement douces, et celles qui sont réservées aux détenus politiques et qui sont très dures. Les rebelles sont souvent attachés ensemble par le cou au moyen de fers dits annakia, en sorte que l'un d'eux ne peut bouger sans que tous les autres bougent en même temps. D'autres ont simplement les fers aux pieds (karbél). Ceux qui ont les mains libres travaillent, ce qui est le seul moyen de subsister, car le Makhzen ne leur donne qu'une nourriture insignifiante; ils fabriquent habituellement des objets en sparterie, qu'ils vendent pour acheter des aliments; la plupart du temps aussi leur famille leur fait apporter de la nourriture. L'amputation de la main, du pied n'est plus guère employée, et le supplice du sel a disparu; il était surtout infligé aux voleurs : il consistait à replier les doigts dans des incisions faites à la paume des mains et à les maintenir dans cette position au moyen d'un gant de peau, après avoir saupoudré les plaies de sel; la cicatrisation ne se faisait 'pas, à cause de la croissance des ongles, et les victimes mouraient généralement de la gangrène.

La justice civile est rendue par les cadis. Dans les

grandes villes, il y a plusieurs cadis, ayant chacun leur •mahakma ou tribunal. Ils sont assistés par les adoul ou notaires et par deux ou trois àoun ou huissiers. Les adouls écrivent toutes les déclarations qui sont faites, jusque et y compris le jugement, et cette procédure écrite n'est pas sans analogie avec la procédure anglaise. Dans le Blad-Makhzen, les cadis sont nommés par le sultan sur la proposition des gouverneurs; en pays siba, ils sont nommés par la tribu; ce sont souvent simplement des fkihs ou des tolbas un peu plus instruits que les autres. Les cadis appliquent le droit musulman, mais souvent aussi s'en réfèrent au droit coutumier berbère, seul appliqué chez les populations montagnardes et indépendantes.

Dans les villes, toutes les affaires commerciales sont jugées par des arbitres, commerçants eux-mêmes, qui appliquent un droit non-écrit qui constitue Yorf tojar, la coutume des commerçants. Les membres de ce tribunal commercial sont désignés par le pacha sur la présentation de leurs pairs; le khalifa fait exécuter la décision. La procédure d'arbitrage est d'ailleurs très usitée; les moualin-el-ma décident des querelles concernant la répartition des eaux, les chioukh-en-nadhar interviennent dans les bornages de terrains.

La propriété immobilière au Maroc est régie par le droit musulman combiné avec les coutumes indigènes. Le principe qui domine la législation coranique en matière de propriété immobilière est celui de la vivification de la terre morte, en vertu duquel la terre morte est acquise au premier occupant par sa mise en valeur, et, si les traces de la première occupation sont effacées depuis longtemps, à celui qui la fait revivre. La propriété coranique est absolue et inviolable, essentiellement transmissible et aliénable. Le droit coutumier et l'usage complètent et modifient le droit coranique. Ces coutumes (âda, ârf, ârf-el-blad) ne sont pas écrites en général.

Les conditions naturelles et sociales influent sur la nature même du droit de propriété, qui n'a pas le même caractère suivant qu'il s'applique à des terrains complantés d'arbres à fruits, à des terres de labour, ou à des terres de pâture et de parcours. La propriété, strictement individuelle dans les oasis et dans la montagne, est beaucoup plus vague dans les plaines. La propriété d'un jardin d'oliviers et de figuiers, parfois clos de murs et représentant l'effort de nombreuses générations de paysans, n'aura pas le même caractère que celle d'une plaine où l'on cultive des céréales, et celle-ci à son tour différera de la steppe où les troupeaux ne font que passer. C'est ainsi que, dans le Rarb, il est très difficile de se procurer des titres de propriété; les terres se lèguent de père en fils sans que les possesseurs connaissent l'origine de leurs droits. Ils sont assez embarrassés pour répondre aux questions qu'on leur pose au sujet de cette origine : nos pères sont arrivés ici les premiers, disentils simplement. Il faut aller jusqu'aux environs du Zerhoun pour trouver des titres de propriété ; à Moulay- Idris du Zerhoun, où se trouvent de vastes plantations d'oliviers, les titres sont tout à fait réguliers. De même, dans les tribus arabes de la vallée du Loukkos, Khlot et Tlik, la propriété est définie d'une manière assez vague. Pour ces indigènes, une propriété est l'étendue de terre qu'un individu et les siens peuvent cultiver, dont ils ont besoin pour faire paître leurs troupeaux et qu'ils peuvent utilement défendre; qu'est-ce qu'une propriété qu'on n'utilise pas et qu'on n'est pas assez fort pour garder? Au contraire, les tribus montagnardes refoulées de la plaine, Ahl-Serif, Ketama, Beni-Gorfet, Beni- Arous, revendiquent le droit de propriété absolu et sans restriction.

Il faut bien remarquer qu'une faible part du territoire marocain est cultivée et appropriée. De vastes surfaces restent incultes par suite de l'insécurité ou du peu de

fertilité. Pour les Européens, le signe distinctif cle la propriété est l'aliénabilité. Mais la faculté d'aliéner une terre n'a de sens que si l'on trouve des acheteurs, ce qui n'est pas le cas si la terre est en quantité surabondante pour les capacités et l'état social d'une population. D'ailleurs, il est pratiquement impossible de devenir propriétaire dans une tribu à laquelle on n'appartient pas. Il y a plus : quand on cesse d'habiter la tribu pour aller habiter la ville, par exemple, et qu'on prétend revendiquer par héritage des terres sur lesquelles on a un droit de propriété parfaitement établi, ladjemaâ s'arrange toujours pour frustrer celui qu'elle regarde désormais comme un intrus.

En somme, le droit des tribus, et clans chaque tribu le droit des individus sur la terre est plus ou moins absolu suivant que la terre est plus ou moins fertile, plus ou moins sûre et par suite plus ou moins susceptible d'appropriation, suivant aussi que le territoire est plus ou moins soumis au Makhzen.

Il existe au Maroc, comme dans tous les pays musulmans, des biens habous, c'est-à-dire, selon la définition même du mot, des biens immobilisés, des biens de mainmorte. Le habous peut être défini une donation à perpétuité d'usufruit au profit d'établissements religieux ou d'assistance publique, le fonds restant la propriété inaliénable du constituant. La constitution des biens habous produit trois effets principaux : elle rend les biens constitués inaliénables, imprescriptibles et les soustrait à la dévolution régulière de la loi de succession musulmane. Un immeuble ou une partie d'immeuble est constitué en habous par la volonté généralement testamentaire de son propriétaire, qui les consacre soit aux villes de la Mecque et de Médine, soit à une fondation pieuse, à une mosquée, à une zaouïa, soit à la création ou à l'entretien d'une médersa, d'un hôpital.

Au Maroc, l'administrateur de tous les biens habous

268 LA SOCIETE INDIGENE

est le sultan, qui délègue ses pouvoirs aux nadirs de chaque ville; ces fonctionnaires, nommés par lui sur la proposition du cadi et payés sur les fonds des mosquées, ainsi que leurs secrétaires ou adouls, sont chargés de recevoir les constitutions de hahous et de les administrer.

Dans les villes du Maroc, 40 à 45 p. 100 des immeubles sont hahous; à Tanger, les neuf dixièmes de la ville sont hahous. La plupart de ces immeubles urbains sont loués dans des conditions particulières, moyennant ce qu'on appelle er-robta, l'attache, ou la vente de la clef, hak-el-meftah. Ce droit de clef équivaut à la vente de la jouissance perpétuelle de l'immeuble; l'acheteur du droit de clef n'est jamais que locataire, mais il a le privilège de ne pas pouvoir être expulsé tant qu'il paie le loyer. On n'achète pas une propriété en payant le droit de clef, car les habous sont inaliénables; la mosquée ou la fondation pieuse reste toujours propriétaire, conservant tous les droits de ce titre et notamment celui d'élever dans la mesure qui lui plaît la redevance mensuelle de location.

Le Makzen a des propriétés particulières, vastes étendues de terres cultivées ou non qu'on pourrait assimiler aux biens de la couronne. Il acquiert des terres par mainmise sur les biens en déshérence, par achat ou échange et surtout par confiscation, à la mort ou à la disgrâce des gouverneurs ou des caïds. Ces propriétés sont gérées par l'amin-el-moustafad de la région. Elles sont quelquefois louées. Le plus souvent, le Makhzen y envoie paître des mulets; les muletiers, placés sous les ordres d'un mokaddem nommé par le sultan, se font payer la mouna par les tribus sur lesquelles se trouvent ces terres et chargent les habitants de toutes les corvées.

Le sultan a le droit de faire don de propriétés à qui bon lui semble. L'acte par lequel il donne une propriété à un de ses sujets est un daher ou firman. En principe,

les faveurs accordées par le dahcr ne s'appliquent qu'au bénéficiaire, à moins qu'il ne soit spécifié qu'elles sont héréditaires. Les dahers sont généralement accordés aux chérifs, surtout pour la concession des azibs; mais les familles maraboutiques et toutes les personnes ayant rendu des services au sultan peuvent obtenir des dahers. Indépendamment des propriétés du sultan dont la location rapporte des revenus périodiques à l'État, il en est dont le Makhzen a abandonné depuis longtemps l'usufruit à quelques personnages. L'envoi en possession d'une propriété sultaniennc est constaté par un brevet appelé ten/Ida, sorte de donation de jouissance qui peut être temporaire ou viagère; le sultan conserve toujours théoriquement le droit de la retirer, mais il n'en use que très rarement.

Un azib n'est pas à proprement parler une ferme; c'est un village ou une partie de village dont les habitants sont de père en fils concédés par le sultan à un chérif ou à sa descendance pour prélever sur eux l'aumône légale et toutes les redevances de la souveraineté. En un mot, le chérif est substitué au sultan vis-àvis des individus qui lui sont ainsi concédés. La forme la plus commune, l'azib par excellence, est celui sur lequel le daher du sultan accorde la terre, les habitants, les productions et les impôts. Le chérif possède une souveraineté absolue sur cette terre et sur ceux qui l'habitent; les azzaba lui paient les divers impôts musulmans, l'achour, la zaka et même la hedya. L'azib présente beaucoup d'analogie avec le fief de notre féodalité. Comme conséquence de sa situation exceptionnelle, il est ordinairement horm et zoueg, terre de protection ; le Mahkzen ne peut y pénétrer, il doit s'adresser au chérif au cas où un malfaiteur s'y réfugierait.

La propriété se transmet par la mort, qui donne lieu à l'ouverture de la succession, ou par un acte de volonté. La volonté de transmettre se manifeste par la vente,

270 LA SOCIETE INDIGENE

l'échaûge, la donation, quand il s'agit de la propriété intégrale; par la location, le gage, l'hypothèque, la constitution de servitudes, si l'on ne transmet qu'une partie de la propriété.

En principe, on vend un immeuble comme on vend un meuble, par le seul consentement, môme tacite. L'écrit qui constate la vente et la tradition matérielle qui la manifeste n'interviennent que pour la preuve. La vente, d'après Khelil, suppose cinq éléments : une convention, un vendeur, un acheteur, un objet et un prix.

Dans les tribus, les héritages, les partages qui en résultent, les achats et les ventes, tout se faisait autrefois en présence de la djemaâ, sans qu'aucun titre écrit fût établi. Il n'y a guère que vingt-cinq ou trente ans que les transactions en matière d'immeubles ont commencé à se faire par écrit; l'usage s'en est répandu peu à peu et est devenu général; tous les héritages et achats de terre se font maintenant par documents d'adouls, visés par le cadi. A plus forte raison en est-il ainsi dans les villes. L'écrit, Yakd, constate la vente, mais ne la constitue pas; sa rédaction est pratiquement confiée aux adouls, qui sont des sortes de notaires ou plus exactement des témoins certifîcateurs, dont la signature est ensuite certifiée par le cadi.

La valeur d'une acquisition étant subordonnée au droit réel du vendeur sur l'immeuble vendu, les titres doivent se suivre selon l'ordre chronologique des transmissions successives, de façon que le dernier acquéreur puisse s'assurer, en refaisant le chemin inverse, de la solidité du droit qu'il vient d'acquérir. Les titres de propriété présentent ainsi l'aspect d'une longue feuille de papier un peu fort, sur laquelle s'inscrivent, l'une au-dessous de l'autre, les diverses mutations. A l'origine de cette série se trouve la souche, oum, c'est-à-dire la mère. Pratiquement, on fait établir une moulkya, sorte d'acte de noto-

LA VIE POLITIQUE. — LE MAKIiZEN 271

riété rédigé par deux adouls en présence du cadi, certifiant que telle propriété a toujours appartenu à tel individu, quoique celui-ci soit dépourvu de titre. Cette moulkya exige le témoignage de 12 témoins qui signent l'acte, mais on peut remplacer les 12 témoins par une biina, c'est-à-dire deux adouls autres que ceux" qui rédigent l'acte, chaque adel valant six témoins. La moulkya devient alors la base d'un titre qui portera mention des ventes successives de l'immeuble. L'examen de toute la série des mutations ne révèle malheureusement pas tous les vices du consentement des différents vendeurs, vices qui peuvent affecter la validité de la transmission.

Aux termes de la loi musulmane, les territoires conquis se divisent en deux catégories : ceux qui ont été conquis par la force et qu'on appelle blad-anoua et ceux qui se sont soumis par des capitulations qu'on nomme blad-solha. Dans la pratique, on peut dire que les plaines, territoires riches et productifs d'une part, de l'autre plus faciles à soumettre et à occuper, ont été conquis par la force. Au contraire, la majeure partie des montagnes, pays pauvres, peu productifs et d'une conquête difficile et coûteuse ont aisément obtenu autrefois des capitulations que le conquérant jugeait plus profitables pour lui-même que les risques d'une lutte par la force dont les résultats financiers devaient être médiocres. C'est pour cette même raison que le gouvernement marocain a toujours laissé à ces régions d'accès difficile une certaine indépendance, jugeant que l'effort et les dépenses nécessaires pour obtenir une soumission complète ne seraient pas compensés par un rendement suffisant.

Le Makhzen ne cherche pas à organiser les tribus; au contraire, il y entretient avec soin le désordre et la désunion. Il pratique simultanément les négociations et les expéditions, la diplomatie la plus fourbe et les razzias les plus cruelles, ces procédés aboutissant d'ordinaire à faire manger les tribus les unes par les autres.

Brûler des moissons, couper des arbres à fruits, vider des silos, piller des douars et des villages, razzier des troupeaux, violer des femmes et des enfants, ruiner en un mot et mettre à feu et à sang une région en frappant surtout sur les faibles, c'est en cela qu'ont loujours consisté au Maroc les manifestations du pouvoir central et de l'autorité chérifienne. On comprend que cette autorité ne soit ni très aimée, ni très estimée. Le Makbzen peut intéresser l'historien par l'ingéniosité de certains rouages, mais, au point de vue moral, le système n'est pas défendable.

Telle est, ou plutôt telle était, il y a quelques années, l'organisation du gouvernement marocain, organisation à la fois très primitive et très compliquée, qui ne répond pas à ce que nous appelons en Europe une organisation gouvernementale et administrative, parce qu'elle s'inspire de conceptions tout à fait différentes des nôtres. La vieille machine vermoulue devait se détraquer et s'effondrer dès qu'on tenterait quelque réforme un peu sérieuse pour transformer le Maroc en un Etat moderne; à plus forte raison toute intervention européenne pour pénétrer dans cet organisme devait le réduire en poussière et aboutir au chaos. Loti exprimait le vœu que le vieux Maroc restât longtemps encore tel qu'il l'avait vu : vœu d'artiste épris de pittoresque et d'archaïsme, qui ne s'est pas réalisé et, sans doute, n'était guère réalisable.

La civilisation marocaine ne s'est pas développée en vase clos, à l'abri de toute influence extérieure. Certes, elle a toujours cherché à se préserver du contact avec le dehors, même dans l'antiquité, et surtout depuis qu'en tant que pays musulman le Maroc s'oppose à la chrétienté. Cependant, sans parler des pénétrations phénicienne et romaine dans les temps anciens, à aucune époque le Maghreb, malgré le désir qu'il en a

1. Comte Henry de Castries, Sources inédites de l'histoire du Maroc (1530-1845), 20 volumes in-8°, en cours de publication. — De Mas-Latrie, Relations et commerce de V Afrique septentrionale avec les nations chrétiennes au Moyen Age, in-18, Paris, 1886. — Thomassy, Le Maroc et ses caravanes, relations de la France avec cet empire, in-8°, Paris, 1845. — Paul Masson, Histoire des établissements et du commerce français dans V Afrique barbarp.sque, 1560-1793, in-8°, Paris, 1903. — Rouard de Gard, Les Traités entre la France et le Maroc, in-8", Paris, 1898. — Id., Relations entre V Espagne et le Maroc, in-8°, Paris, 1900. — Pour les établissements espagnols et portugais aux xv-xvie siècles, bibliographie de Masqueray dans l'Histoire générale de Lavisse et Rambaud, t. IV, p. 821-825.

A. Bernard. 18

toujours eu, et bien qu'il mérite le nom qui lui a été donné de « Chine de l'Occident», n'a réussi à se garantir complètement des influences de l'Europe.

Lors de l'invasion arabe du vnc siècle, le christianisme ne fut nullement proscrit par les musulmans. Les chrétiens qui se soumettaient à la capitulation gardaient leurs biens, leurs lois, leur religion; c'est seulement à l'égard des idolâtres que toute transaction était interdite. Les populations de la Berbérie restées chrétiennes ne furent pas complètement perdues de vue par les papes et les écrivains ecclésiastiques; du vnc au xe siècle, les papes envoyèrent quelques messages, peut-être même quelques légats aux églises d'Afrique, dont. le nombre diminuait d'année en année. Les documents mentionnent encore au ixe siècle 40 villes épiscopales; mais ces listes conduisent à exagérer l'importance de l'élément chrétien, car les évêchés étaient très nombreux relativement au nombre de fidèles, et les sièges n'étaient pas toujours occupés. Rome s'efforça toujours de maintenir la primauté du siège de Carthage sur les autres églises d'Afrique. Grégoire VII était en rapports amicaux avec En-Nacer, qui régnait à 1 Kalaâ, et, dans la capitale des Hammadites, on voit, en 1114, des chrétiens, tous Africains et Berbères, dédier une église à la vierge Marie; leur évêque est le dernier prélat indigène dont nous puissions constater l'existence; et la population, sous l'influence croissante du langage et des habitudes arabes, le désignait sous le nom musulman de calife.

Au xmc siècle, la piraterie prend chez les musulmans une extension de plus en plus considérable. Des ordres religieux spéciaux se fondent pour le rachat des captifs, dont les Franciscains et les Dominicains s'étaient seuls occupés jusque-là : ce sont les Pères de N.-D. de la Merci et les Trinitaires, fondés à Marseille au xne siècle et appelés aussi Mathurins. Une lettre d'Innocent III à El-Mansour (1189), dans laquelle il traite les musulmans

de païens, est très diffé rente de ton de la lettre quasi affectueuse de Grégoire VII.

Les Almohades semblent avoir été, de toutes les dynasties africaines, la plus tolérante et la mieux disposée pour les chrétiens. Aussi saint François d'Assise en vint-il à espérer la conversion du Maroc; son ordre était à peine fondé (1208) qu'il tournait déjà les yeux vers ce pays. Amener par amour tous les infidèles à la religion avait été son grand rêve; dès 1217, il entreprit de le réaliser avec une ferveur et une candeur toutes franciscaines. Arrêté en Espagne par la maladie au moment où il se préparait à se rendre au Maroc, il dut se contenter d'y envoyer ses disciples; la règle qu'il leur avait donnée convenait d'ailleurs à certains égards à des missions en pays musulman. En 1219 arrivèrent à Merrakech cinq frères franciscains, ayant à leur tête Bérard de Carbio, qui savait l'arabe. Parmi eux se trouvait un chevalier castillan, Ferdinand de Castro, qui les présenta à l'infant don Pedro de Portugal; celui-ci, qui avait fui la vengeance de son frère Alphonse après une conspiration, était un des premiers officiers de l'émir. Le sultan Youssef-el-Mostancer ne songeait point à inquiéter les chrétiens, mais, contre l'avis de don Pedro, Bérard et ses compagnons attaquèrent publiquement Mahomet. L'émir, alors, donna l'ordre de les conduire à Ceuta, d'où ils s'embarqueraient pour l'Europe ; à deux reprises différentes, ils s'échappèrent en route et revinrent à Merrakech. Don Pedro prit sur lui, dans l'intérêt commun des chrétiens, de leur fermer la bouche en les gardant à vue; ils trompèrent un jour cette surveillance et trouvèrent enfin le martyre qu'ils cherchaient (1220). Ce résultat n'était pas fait pour décourager les frères mineurs, mais plutôt pour enflammer leur zèle; aussi, dès 1221, Daniel de Belvederio et ses compagnons se rendent à Ceuta. Le dimanche de Pâques, ils sortent du quartier des chrétiens, entrent sans per-

mission dans la ville musulmane et y prêchent contre Mahomet. Ils sont conduits au sultan qui, voyant leur tonsure et pensant qu'ils étaient fous, les met en prison; à la fin, ne pouvant les réduire au silence, sous la pression de l'opinion publique, il les fît décapiter.

L'idée de la conversion des musulmans hanta aussi Raymond Lulle, le Docteur illuminé, un des plus admirables caractères du Moyen-Age. Né en 1235 à Palma, dans un milieu fortement imprégné d'éléments islamiques, il s'acheta un esclave sarrasin avec lequel, pendant deux ans, il étudia l'arabe, les mœurs et les croyances des musulmans. Compatriote de don Quichotte et d'Ignace de Loyola, Raymond Lulle semble avoir uni l'optimisme inébranlable, l'orgueil naïf, le désintéressement et l'humeur inquiète du bon chevalier de la Manche à la foi absolue, au mysticisme ardent, aux vastes ambitions du fondateur des Jésuites.

Les Àlmohades facilitèrent le rachat des captifs et accueillirent convenablement les religieux qui s'en chargeaient; ces derniers furent autorisés par Honorius III (1226) à porter le costume indigène et à laisser croître leur barbe. Vers 1236, un Almohade détrôné vint à Rome, où le pape essaya de le convertir. Innocent IV espéra aussi, mais en vain, que le royaume de Salé, détaché un moment de l'empire marocain, allait se donner à Tordre de Saint-Jacques.

Un évêché fut créé à Fez au xmc siècle et transféré peu après à Merrakech. La première mention de cet évêché se rencontre dans une lettre de Grégoire IX, qui remercie le « Miramolin » (Emir-el-Moumenin) de sa bienveillance pour Agnello, évêque de Fez, et pour les autres frères mineurs habitant ses états. Un peu plus tard, Innocent IV recommande l'évêque Loup au roi de Maroc et le considère comme le chef unique du christianisme dans le Maghreb. Les chrétiens, beaucoup plus nombreux, semblc-t-il, à cette époque au Maroc que dans

le reste de la Berbérie, paraissent y avoir joui d'une réelle faveur. Le pape en arriva même à demander pour eux quelques places fortes où ils pussent se réfugier en cas de danger.

Le traité de 1270, qui suivit la croisade de saint Louis à Tunis, assura aux chrétiens le libre exercice de leur culte, mais non la faculté de prêcher publiquement l'évangile comme le prétend Guillaume de Nangis; toute l'histoire de l'islam contredit une pareille interprétation. Les cérémonies et les prières étaient autorisées à l'intérieur des maisons et des fondouks, mais toute manifestation extérieure entraînait immédiatement un soulèvement populaire et la mort de celui qui s'y était livré.

Au xive et au xve siècles, la prédominance définitive des chrétiens dans la péninsule ibérique, la reconquista, détermine beaucoup de familles musulmanes à venir se fixer en Afrique ; elles y apportent un sentiment de rancune et de vengeance inconnu aux anciennes trihus. Pour les Maures espagnols réfugiés au Maghreb, la course et la piraterie ne sont que la continuation de la guerre sainte.

Merrakech conserve encore quelque temps son siège épiscopal, mais il n'y a plus désormais de chrétiens indigènes; l'évêque a comme fidèles les milices européennes, les colonies chrétiennes des ports, les captifs. Enfin l'évêché de Merrakech cesse d'exister au xvic siècle avec la dynastie méridine, qui lui avait continué la protection des Almohades; il périt, comme cette dynastie elle-même, sous la réaction chérifienne.

Les Almohades et les Almoravides eurent constamment à leur service des milices chrétiennes. Ces troupes n'étaient pas, comme on pourrait le croire, composées de renégats ou de transfuges; des chevaliers et des hauts seigneurs en faisaient partie. L'église et les gouvernements chrétiens en autorisaient le recrutement en

Europe; ces soldats ne cessaient pas d'appartenir à la religion chrétienne, avaient leurs aumôniers et leurs églises, étaient commandés par des chefs de leur nationalité et de leur religion, combattaient sous un étendard chrétien. A partir du xne siècle, les milices chrétiennes devinrent une véritable institution, et le premier soin de tout prétendant aspirant au pouvoir fut d'enrôler un corps de milice franque.

En 1309, en vertu d'un traité conclu entre les rois d'Aragon et de Merrakech contre le roi de Grenade en vue de reprendre Ceuta, le roi d'Aragon fournissait b'O navires et un corps de 1 000 hommes d'armes montés à la genète, c'est-à-dire aux étriers courts comme les Maures, mais combattant en bon ordre comme les Francs ; le sultan gardait à sa charge la solde des hommes, la fourniture des chevaux et des chameaux. Après la prise de Ceuta, la cavalerie chrétienne resta au service du roi de Maroc, sous les ordres d'un capitaine nommé Gonzalve, appelé le caïd Gonzala par les musulmans.

Les relations commerciales ne furent jamais complètement interrompues entre la rive musulmane et la rive chrétienne de la Méditerranée. Marseille et Pise dès le règne de Charlemagne, Venise dès le xie siècle commerçaient avec la Berbérie. Les textes désignent les Pisans comme ayant les premiers conclu des traités formels avec les Almoravides du Maroc ; en 1 1 38, ils se lient avec les communes et les seigneurs de Marseille, Fréjus, Hyères et Antibes. En 11 GO, un ambassadeur de la république de Gênes va trouver Abd-el-Moumen à Maroc et renouvelle avec lui les traités antérieurs. Dès le milieu du xiic siècle se forment à Gênes par contrats notariés des sociétés de commerce pour envoyer des navires au Maghreb. Il existe à Ceuta un consulat général permanent; les revenus de la chancellerie (scrivania) sont affermés tous les deux ans. En 1180, un traité est conclu par les Pisans avec les Almohades: les Pisans s'engagent

à punir tout acte de piraterie contre les sujets de l'émir, qui leur promet la liberté des personnes et des transactions moyennant le paiement d'un droit de 10 p. 100 sur les marchandises vendues.

Les Provençaux se montrent en général en compagnie des Génois. Marseille avait un fondouk à Ceuta à côté de ceux des Génois et des Pisans. Les statuts municipaux témoignent de relations régulières entre Marseille et l'Afrique; ils prévoient la vente du vin en gros et en détail au moyen de mesures poinçonnées par la commune; musulmans et chrétiens venaient publiquement s'en approvisionner. Les statuts de 1255 renferment des dispositions relatives aux voyages des navires marseillais à Ceuta et aux consuls de mer ou consuls temporaires qui accompagnaient les vaisseaux. Les registres des armateurs marseillais les montrent faisant en Berbérie la banque et le change, le commerce des draps et des toiles, probablement aussi celui des esclaves; il est fait mention d'une certaine Aïcha, Sarrasine, vendue à un Marseillais 8 livres 12 deniers (environ 400 francs de notre monnaie). Au xvie siècle, sous les Mérinides, ces relations commerciales continuent et même se développent : Montpellier, Nîmes, Aiguës-Mortes, Narbonne y participent. Le commerce de la Berbérie préoccupa aussi Jacques Cœur, dont les navires portaient des draps en Afrique, et Louis XI, lorsqu'il eut hérité la Provence du roi René.

Au xive siècle, Pise est en décadence au profit de Gênes et de Venise d'abord, puis de Barcelone et de Florence. Quoique Venise s'occupât surtout de la Méditerranée orientale, son commerce avec la Berbérie était, au xvie siècle, le plus considérable après celui qu'elle faisait avec l'Egypte. Les galères partaient du Lido dans la deuxième quinzaine de juillet, s'arrètant à des étapes fixées d'avance.

Quant aux Florentins, ils se substituèrent complè-

tement aux Pisans par la conquête de Pise et l'acquisition de Livourne (4421); ils firent construire des navires, développèrent leur industrie des draps et des étoffes de soie, envoyèrent leurs consuls et leurs ambassadeurs négocier avec les États musulmans, remplacèrent dans les traités le nom des Pisans par le leur, organisèrent leur service de galères sur le modèle du système vénitien.

En somme, ce sont les puissances méditerranéennes, Majorque, Barcelone, Marseille, Venise, Gênes, Pise, Livourne, qui ont fait ce commerce de Barbarie simultanément ou alternativement. Il est douteux que le commerce chrétien ait beaucoup pénétré dans l'intérieur, quoiqu'il y ait eu des quartiers francs ou kessaria à Tlemcen et à Merrakech. Mais les grandes opérations devaient se concentrer dans les villes maritimes qu'indiquent les portulans chrétiens et où il y avait des douanes arabes; ailleurs, on pouvait seulement prendre des vivres, de l'eau, des agrès et s'abriter en cas de tempête. Au Maroc, les principales escales ou échelles étaient Arcudia ou Alcudia (probablement Alhucemas), Badis (Penon de Vêlez), Ceuta, Tanger, Arzila et Larache. On n'allait guère au delà, semble-t-il, et on ne commença à fréquenter les ports de l'Atlantique qu'au xve siècle. Dans ces ports ouverts étaient les quartiers chrétiens, les fondouks et les chapelles. Des facteurs spéciaux gardaient les approvisionnements déposés aux fondouks, concluaient d'avance les marchés, faisaient venir les marchandises éloignées, préparaient les comptes de douanes pour que les navires eussent à séjourner le moins possible dans le port et pussent se rendre sans trop tarder aux escales suivantes. De toutes ces escales, la plus importante de beaucoup était Ceuta, dont les artisans, au dire de Léon l'Africain, valaient ceux de Damas; on y fabriquait des tapis magnifiques, des ceintures brodées et des kabbout ou ceintures de

laine d'un grand prix; c'était le plus riche entrepôt de marchandises des provinces septentrionales du Maroc.

Les traités conclus entre les musulmans et les chrétiens établissent les conditions essentielles sur lesquelles ont reposé leurs rapports réciproques pendant quatre siècles, jusqu'à la conquête des Turcs et à l'avènement du Chérifat. C'étaient au début de simples conventions verbales ; bientôt, une lettre remise au plénipotentaire constata le fait même de l'accord, en rappelant quelquefois les garanties principales assurées aux chrétiens; pour les questions secondaires, on s'en rapportait à l'usage et aux précédents. Plus tard, la procédure diplomatique se développe et de véritables traités bilatéraux sont conclus. L'acte primitif était généralement en arabe; le texte était livré ensuite aux interprètes et aux notaires des chancelleries chrétiennes, qui rédigeaient la charte dans les formes usuelles.

Les traités assurent aux chrétiens la sécurité des personnes et des transactions; ils relèvent de la juridiction de leur consul, qui, résidant au fondouk, au milieu de ses nationaux, administre la colonie. Le consul rend la justice, sauf lorsqu'un musulman est défendeur, perçoit les droits de chancellerie et de navigation. On reconnaît aux chrétiens la propriété de leurs fondouks, de leurs églises et de leurs cimetières; le tout ensemble, clos de murs et fermé par une porte unique, constitue te quartier franc, dont le consul seul a la police intérieure et où les fonctionnaires musulmans ne pénètrent sous aucun prétexte. Des garanties sont accordées pour le transport, la garde, la vente et le paiement des marchandises. En échange de ces avantages, les chrétiens sont soumis à deux obligations principales : n'aborder, sauf le cas de force majeure, que dans les ports ouverts, et ne pratiquer leur culte qu'à l'intérieur des fondouks. Des mesures sont également prescrites contre la contrebande, mais les chrétiens ne se faisaient pas faute de la

pratiquer toutes les fois que l'occasion s'en présentait. Pegoletti donne des indications sur la manière de s'y prendre, tout en conseillant de ne pas abuser de la confiance et de la négligence des musulmans.

Les marchandises à leur débarquement étaient présentées à la douane, inscrites au compte du propriétaire par les soins d'agents chrétiens, puis déposées dans les magasins de la douane ou transportées dans les fondouks. Les ventes avaient lieu à la douane même, par mise à l'encan (halka), par courtiers spéciaux ou à l'amiable; elles avaient lieu sous la responsabilité et avec la garantie de la douane; c'était donc un avantage pour les négociants, non une condition imposée. Les fonctionnaires des douanes étaient des personnalités considérables : le caïd des douanes était le directeur et le protecteur des chrétiens dans leurs rapports avec les indigènes et jugeait les procès où les Sarrasins étaient défendeurs vis-à-vis des chrétiens. Les droits étaient ordinairement de 10 p. 100 à l'importation et de 5 p. 100 à l'exportation, avec des droits additionnels prévus par les traités ou les usages locaux (droits d'écrivain, d'interprète, d'ancrage, de pesage, de magasinage).

Les principaux articles d'importation étaient les oiseaux de chasse, le bois, les métaux (cuivre et étain), les armes, For et l'argent, les bijoux, la quincaillerie et la mercerie, les tissus et draps (toiles de Bourgogne, futaines blanches et noires, draps d'Arras, draps de Languedoc, draps rayés dits biffes de Paris, tissus de soie), les céréales, l'épicerie (poivre, girofle, cannelle), les parfums (musc, benjoin), le vin (de France et d'Espagne), les agrès de navires, les verres de Venise. Les principaux articles d'exportation étaient les esclaves noirs et blancs, les cuirs maroquins, les peaux préparées ou non préparées, les écorces à tan, les substances tinctoriales, le sel, le sucre, la cire, les céréales, les fruits (dattes, amandes), les étoffes et tapis, les laines et tissus,

le coton, le plomb, la poudre d'or, les plumes d'autruches, le corail; cette liste témoigne que la canne à sucre et le coton étaient alors au nombre des cultures du Maroc, ce que nous apprennent d'ailleurs d'autres témoignages. Ce commerce était certainement fort important, bien qu'il soit impossible de donner des chiffres.

Nous sommes trop disposés à juger de la situation du Nord de l'Afrique et de ses relations avec les chrétiens sous l'influence des souvenirs de l'époque turque ou de la période moderne. Malgré l'antipathie persistante provenant de la différence de religion et d'organisation sociale, il y eut au Moyen-Age, au moins pendant deux ou trois cents ans (xme-xve siècles), entre chrétiens et musulmans, des rapports d'intérêt plus multipliés et plus de confiance réciproque qu'on ne le pense.

La découverte du Cap de Bonne-Espérance engagea le commerce dans des voies nouvelles, en même temps que les établissements portugais et espagnols en Afrique amenaient la réaction chérifienne. Les derniers traités que nous connaissions avant l'avènement des Chérifs sont de la deuxième moitié du xve siècle (Gênes, 1465). Les progrès de la piraterie et des brigandages sur terre et sur mer rendent le commerce régulier impossible. Partout, en Orient comme en Afrique et en Espagne, l'islamisme aux xve et xvie siècles tombe dans la pire barbarie. Les traditions d'administration se perdent, l'autorité des émirs s'affaiblit, les populations arabes ou berbères deviennent moins hospitalières, plus fanatiques et refusent tout contact avec l'étranger. Les grandes découvertes maritimes ruinent Venise, que remplacent Cadix et Lisbonne. Les Vénitiens furent saisis d'effroi lorsqu'une dépêche de leur ambassadeur leur apprit l'arrivée des galères de Vasco de Gama à Lisbonne : « Lisbonne, dirent-ils, va pouvoir céder à bas prix ce que Venise devra toujours vendre à un taux exorbitant. » Cette révolution commerciale est sur-

tout marquée dans la Méditerranée orientale; mais, au Maghreb aussi, les conditions sont changées, une période nouvelle commence. Les Vénitiens se plaignent que l'Espagne impose au commerce chrétien en Afrique des conditions moins avantageuses que ne leur en faisaient les musulmans et leur demande des droits plus élevés. Surtout, la réaction religieuse que provoquent les établissements portugais et espagnols en Afrique bouleverse complètement les relations entre les Etats chrétiens et la Berbérie.

La première conquête des Portugais au Maroc est la place de Ceuta, dont ils s'emparèrent en 1415; l'infant don Henrique, celui qu'on appela plus tard Henri le Navigateur, y assistait. Il s'agissait au début de poursuivre au delà du détroit les conquêtes sur les Maures; plus tard, les Portugais se préoccupèrent surtout de la route des Indes, au fur et à mesure de leurs découvertes sur les côtes d'Afrique. La prise de Ceuta demeura longtemps un fait isolé; on y laissa une garnison commandée par Pedro de Menesez. En 1437, une attaque contre Tanger demeura infructueuse et l'infant don Ferdinand fut fait prisonnier.

En 1402, Jean de Béthencourt, gentilhomme du pays de Caux, faisait la conquête des Canaries, dont il fit hommage au roi d'Espagne. Il fut remplacé par son neveu Maciot de Béthencourt, qui eut pour successeur un Espagnol, Diego de Herrera. Celui-ci, en 1476, fonda sur la côte d'Afrique un établissement nommé Santa- Cruz-de-Mar-Pequena ou de Mar-Menor. Cet établissement, qui ne subsista que jusqu'en 1524, c'est-à-dire moins de 50 ans, se trouvait en face des Canaries entre le cap Noun et le cap Bojador, probablement sur les

bords de la lagune appelée Puerto-Cansado, non loin du cap Juby.

C'est seulement dans la deuxième moitié du xve siècle que les entreprises des Portugais prennent une plus grande extension. En 1458, ils s'emparent de Ksar-es- Srir; en 1468, d'Anfa (Casablanca), qu'ils détruisent; en 1471, d'Arzila et de Tanger. Tout le Nord de la presqu'île de Tanger reconnaît alors la suzeraineté des Portugais; ils subissent un échec devant Mers-el-Kebir en 1501, mais avec le xvie siècle débutent leurs grands établissements sur la côte atlantique. En 1506, ils fondent tylazagan; en 1507, ils s'emparent de Safi, grâce à la complicité de deux indigènes, Ali et Yahia-ben-Tafouf, puis ils fondent Santa-Cruz du Cap d'Aguer (Agadir), ainsi appelée pour la distinguer de Santa-Cruz-de-Mar-Pequena; en 1513, Azemmour est prise. C'est l'apogée de la domination des Portugais; ils ne se cantonnent pas dans les villes du littoral : ils font des expéditions dans l'intérieur et sont obéis dans la plus grande partie du Houz, surtout dans la province des Doukkala. Ils manquent de prendre Merrakech, et un de leurs soldats plante sa lance dans une porte de la ville. Ils sont en rapports étroits avec les populations indigènes et les administrent par l'intermédiaire de caïds, qui correspondent avec les gouverneurs portugais en aljamia, c'est-à-dire en langue portugaise écrite avec des caractères arabes. Leur gouverneur le plus remarquable fut Lope de Barriga; ils trouvèrent aussi un précieux auxiliaire indigène dans la personne de Yahia-ben-Tafouf, qui organisa un makhzen, pratiqua des razzias et auquel ils donnèrent le commandement général des indigènes de tout le pays conquis. En somme, les Portugais ont réellement tenté au Maroc une œuvre de pénétration, dont quelques traces seulement subsistèrent sur la côte. Ils appliquèrent d'assez bonnes méthodes politiques, tout au moins dans le Sud, mais ils considéraient les provinces marocaines comme

des mines à exploiter; ils les pillaient, les saccageaient, et vendaient les habitants comme esclaves à Lisbonne. D'ailleurs, plus préoccupés de la route des Indes que de la colonisation du Maroc, ils avaient des moyens d'action réduits et ne déployèrent que des efforts restreints, pendant une courte période.

Les entreprises des Espagnols sur la côte Nord ont un caractère encore plus précaire. Elles ne commencent qu'après la prise de Grenade en 1492; elles sont une réponse aux pirateries des Morisques expulsés et des Barbaresques. Le testament d'Isabelle la Catholique prescrivait aux Espagnols de conquérir l'Afrique et de combattre pour la foi contre les infidèles. La guerra a los Moros eut toujours le caractère d'une croisade; les Espagnols ne se préoccupèrent pas d'organiser les indigènes et n'eurent aucune intention de fonder un empire colonial. Ils s'étaient emparés de Mers-el-Kebir, d'Oran, de Tripoli, du Penon d'Alger, de Ténès. Des expéditions navales s'organisèrent dans les différents ports de la péninsule aux frais de riches et puissantes familles; en 1490, Pierre Estopinan, officier attaché à la maison de duc de Medina-Sidonia, réussit à prendre Melilla. Mais les Espagnols étaient assiégés dans leurs places fortes, où ils étaient obligés d'importer même l'eau douce, et n'avaient aucun contact avec l'arrière-pays. Par un accord de 1500, ils abandonnèrent l'Ouest du Maroc aux Portugais : la limite était fixée au Penon de Vêlez (Badis), forteresse qui, conquise par Pedro Navarro en 1508, fut prise par les Turcs en 1522, et reprise par les Espagnols en 1564. L'Espagne, trop occupée en Europe même et en Amérique, ne songea pas à s'établir sérieusement en Afrique.

Cependant les coups frappés sur la Berbérie musulmane depuis les rivages de l'Atlantique jusqu'aux Syrtes avaient un profond retentissement. La réaction islamique du xvie siècle, provoquée par les agressions

portugaises et espagnoles, affecte deux formes différentes : dans le pays de Tunis et d'Alger, c'est la conquête ottomane; au Maroc, c'est le chérifat.

Les chérifs de l'Oued Dra, fondateurs de la dynastie saadienne, prêchent la guerre sainte contre les chrétiens. En 1516, ils font prisonnier le gouverneur portugais Lope de Barriga; en 1517, Yahia-ben-Tafouf est assassiné; en 1541, Santa-Cruz du Gap d'Aguer est prise d'assaut; le gouverneur se rend, et sa fille, dona Mencia, devient la femme du Chérif de Merrakech; l'année suivante, les Portugais, découragés et d'ailleurs exclusivement occupés des Indes, évacuent Safi et Azemmour. En 1578 a lieu la tentative du roi Don Sébastian, qui veut reprendre les anciennes traditions, faire la conquête du Rarb et de Fez. Mais ses projets sont réduits à néant par le désastre d'Alcazar ; la bataille, qui se livra au confluent de l'Oued Mkhazen et du Louk' kos, est appelée la bataille des Ïrois-Rois, parce que Don Sébastian y trouva la mort, ainsi que le prétendant qu'il soutenait et le Chérif son adversaire. En 1580, Philippe II réunit le Portugal à la couronne de Castille! 3uand l'union ibérique fut de nouveau rompue et que e duc de Bragance fut proclamé roi de Portugal en 1640, toutes les colonies marocaines ne lui revinrent )as : Arzila était évacuée, Larache avait été occupée par 'Espagne en 1609, Ceuta préféra rester Espagnole, ranger passa peu après aux mains de l'Angleterre. De eurs anciennes conquêtes, les Portugais ne conservèrent [ue Mazagan.

Sous Moulay-Ismaïl, les chrétiens ne possèdent plus rand'chose au Maroc. Les Espagnols se sont, il est rai, établis au rocher d'Alhucemas (1673) et conservent leuta, que Moulay-Ismaïl assiège vingt-sept ans (1674- 701) sans réussir à s'en emparer. Mais les chrétiens Dnt chassés de Mamora (Mehediya) en 1681, d'Arzila et e Larache en 1689, enfin de Tanger. Les Anglais

occupaient cette dernière ville depuis 1662; elle leur était échue par le mariage du roi Charles II avec l'infante Catherine de Bragance. Ils y dépensèrent beaucoup d'argent, y construisirent des fortifications et un môle; mais, en 1684, le Parlement se lassa de fournir des subsides; une escadre, commandée par lord Darmouth, détruisit le môle, combla le port et rembarqua la garnison. En compensation, les Anglais occupèrent Gibraltar en 1704.

Au xvme siècle, les misérables établissements portugais et espagnols ne sont conservés que par point d'honneur et aussi pour jouir du bénéfice de la bulle de la croisade; cette bulle, octroyée par les papes aux fidèles d'Espagne et de Portugal, conférait le privilège de faire usage d'œufs, de lait et de viande pendant le carême à ceux qui avaient combattu les Maures : les rois d'Espagne vendaient la bulle à leurs sujets et en tiraient des revenus considérables, avec lesquels ils gageaient des emprunts. Cependant Mazagan disparut à son tour, et le pavillon portugais cessa de flotter au Maroc. Restent les quatre présides espagnols : Ceuta, Melilla, Penon de Vêlez et Alhucemas; mais, en dehors des murailles de leurs bagnes et de leurs places fortes, les Espagnols, pendant des siècles, n'ont pas gagné un pouce de terrain au Maroc. Ces présides, toujours bloqués et assiégés, loin de leur valoir des droits, sont le témoignage de leur durable impuissance, d'autant plus que tout port occupé par eux peut être considéré comme perdu pour le commerce.

A la fin du xvmc siècle, l'Espagne et le Portugal renoncent à conquérir le Maroc et signent avec lui des conventions. Le traité de paix et de commerce du 28 mars 1767, complété par le traité de 1799, a régi les j relations de l'Espagne et du Maroc jusqu'à la guerre j hispano-marocaine de 1861. Il reconnaît l'existence des 1 présides, mais, dit l'article 19, le sultan ne peut auto- 1

riser l'agrandissement de leur territoire, les limites de ces possessions ayant été fixées depuis longtemps d'après l'avis des tolbas et des oulamas; il sera seulement procédé à une revision des limites et à l'établissement de pyramides de pierres pour les marquer. Le traité reconn'iH la liberté de commerce et de séjour pour les chrétiens et stipule la création de consuls qui rendront la justice à leurs nationaux. Le traité du 28 mars 1767 présentait une certaine analogie avec le traité conclu entre la France et le Maroc à la même date; il était cependant moins explicite que ce dernier relativement aux attributions des consuls; de plus, il était absolument muet quant à la protection consulaire : aucun de ses articles ne soustrayait à la juridiction locale et aux impôts locaux les sujets du sultan employés par les consuls et les négociants espagnols.

Le xvie et le xvne siècles sont la belle époque de la piraterie, au Maroc comme dans la Régence d'Alger. Cette industrie nationale des musulmans de l'Afrique du Nord était exercée, non par des Marocains, maladroits navigateurs, mais par des Andalous et par des renégats chrétiens de toutes provenances. Les ports de la côte atlantique, Larache, Mamora, Salé, Fdala, armaient pour la course et y trouvaient de beaux bénéfices. Salé surtout était, avec Tripoli, Tunis et Alger, un des plus grands centres de piraterie du Maghreb, et les Maures d'Espagne y jouaient le même rôle que les janissaires à Alger; ils écumaient l'Atlantique depuis les Canaries jusqu'à Brest. « Plus d'un, dit Cervantes, a vu coucher le soleil en Espagne que le voyait se lever au Maroc. »

Au xvnie siècle, les sultans, ne pouvant plus pré-

A. Bernard, - 19

lever le dixième sur les prises des pirates, réduits à l'impuissance, se décidèrent à favoriser le commerce avec l'étranger pour percevoir le même droit de 10 p. 100; ils ouvrent môme ou fondent des ports. Casablanca a été bâtie en 1770 sur les ruines d'Anfa par Sidi-Mohammed; en 1795, elle est fermée. au commerce par Moulay- Sliman, et les négociants chrétiens qui l'habitent se transportent à Rabat; mais Moulay-Abderrahman la rouvre dans la première moitié du xixe siècle. Mogador (Soueïra) fut bâtie par Sidi-Mohammed-ben-Abdallah. Jusqu'au xixe siècle, les nations chrétiennes payaient toutes tribut au Maroc pour pouvoir y commercer et ce n'est qu'après la bataille d'Isly que furent supprimés les derniers tributs annuels, que payaient encore le Danemark et la Suède et qui leur avaient été imposés en 17G8 par Sidi-Mohammed.

Depuis deux siècles et plus, la France avait signé des traités avec le Maroc et entretenu avec lui des relations amicales. Dès le Moyen-Age, comme on l'a vu, des commerçants provençaux étaient établis au Maroc et Marseille avait conclu des arrangements avec les souverains du Maghreb. Mais les premières relations officielles et modernes datent du règne de François Ier et de la mission de Pierre de Piton (1533). Les rois de France, à ce moment alliés des Turcs et luttant contre Charles-Quint, ne pouvaient manquer de chercher à nouer des relations avec les États Barbaresques. Piton, parti d'Harileur sur une galéasse, débarqua à Larache; à Fez, il vit le dernier souverain mérinide et obtint pour tous les navires français le droit de se ravitailler dans les ports du Maroc; au retour, trahi par le capi- « taine de son navire, il échappa à grand'peine aux Portugais et mourut sur les côtes de Galice. En 1577, Henri III nomme consul au Maroc le Marseillais Guillaume Bérard; des lettres sont échangées à ce sujet entre Henri III et le sultan. La môme année, l'Angleterre fait

son apparition avec un écuyer Je la reine Elisabeth; en >, une Compagnie à charte anglaise est fondée, qui se livre d'ailleurs plutôt à la piraterie qu'au commerce. Puis c'est le tour des Hollandais; possédant au xvn° siècle l'empire des mers et la suprématie commerciale, ils étaient aussi tout naturellement rapprochés du Maroc par une commune aversion contre l'Espagne; aussi, dès 1610, signèrent-ils avec le Chérif un traité d'alliance.

Les relations créées avec le Maroc par François Ier et Henri III ne furent plus interrompues, et on peut considérer dès cette époque le consulat de France comme définitivement établi. Henri IV, si préoccupé de nouer des alliances contre l'Espagne et de développer le commerce français, n'eut garde de négliger le Maroc à ce double point de vue; il y envoya le médecin de Lisle (1601), qui, aux termes de ses instructions, devait attester le désir d'Henri IV que l'ancienne amitié et alliance entre la France et le Maroc fût renouvelée.

En 1619 a lieu la mission du chevalier de Razilly, un des meilleurs conseillers et auxiliaires de Richelieu dans ses projets maritimes et commerciaux, un des hommes qui ont fait les tentatives les plus sérieuses pour établir 'influence française au Maroc; il y joua un rôle analogue i celui que remplissait presque en même temps Sanson Napollon à Alger. Razilly était chargé de négocier non seulement la délivrance des captifs français, mais un véritable traité d'alliance; dans sa deuxième mission, m 1624, ses projets s'élargissent encore et il songe à .m véritable établissement au Maroc. Dans un mémoire Je 1626, il explique au cardinal que l'entreprise est faciement réalisable et qu'elle procurerait de sérieux proîts; on pourrait faire le commerce des toiles, des fers, les draps, de la poudre d'or et des plumes d'autruches; 1 propose dans ce but d'occuper l'île de Mogador, natu- •ellement fortifiée : c'est, dit-il, avoir un pied en Afrique >our aller s'étendre plus loin. En 1629, il revient avec

sept navires bloquer Salé, la seule ville du Maroc qui armât encore des corsaires; il était autorisé à occuper l'île de Mogador s'il le jugeait convenable, mais le mauvais temps l'obligea à repartir. Le traité de 1631 assure la liberté du commerce, la tolérance religieuse, l'établissement de consuls français.

Sous Louis XIV, les Marseillais Michel et Roland Fréjus, qui avaient fondé une Compagnie pour l'exploitation du Bastion-de-France et du Cap-Nègre, tentent d'en créer une semblable au Maroc, à côté des établissements purement militaires des Espagnols; des lettres patentes leur sont accordées en 1665. Roland Fréjus se rend à Taza auprès de Moulay-Rechid, qui le reçoit fort bien, puis, dans un deuxième voyage, il va à Fez demander au sultan la permission d'exporter les blés et de faire la pêche du corail; il échoue, parce qu'un renégat trouve dans ses papiers un plan de construction d'un fort à Albouzème (Alhucemas).

Moulay-Ismaïl fut toujours très désireux d'entretenir de bons rapports avec Louis XIV, dont les victoires et la puissance exerçaient sur son esprit un grand prestige. En 1680, une escadre de six vaisseaux, commandée par le chevalier de Château-Renaud, avait bloqué Salé et détruit plusieurs corsaires. Moulay-Ismaïl envoya en France le gouverneur de ïétouan, Mehemed-Tumin, chargé d'offrir à Louis XIV un lion, une lionne, une tigresse et quatre autruches. L'ambassadeur fut reçu en audience royale le 4 janvier 1682, après quoi il négocia avec MM. de Croissy et de Seignelay. De ces négociations sortit le traité de paix de 1682, par lequel le sultan autorisait le rachat des Français captifs moyennant trois cents livres par tête, s'engageait à conserver une stricte neutralité en cas de lutte entre la France et les Barbaresques et enfin garantissait la liberté de la navigation et du trafic à tous nos nationaux, qui devaient être assistés par plusieurs consuls. L'ambassade quitta la

France enchantée d'avoir obtenu une paix si avantageuse et d'avoir pu contempler toutes les merveilles de Paris.

M. de Saint-Amand partit quelque temps après pour aller chercher la ratification du traité. Louis XIV envoyait au sultan deux fusils, deux paires de pistolets, deux douzaines de montres, douze pièces de brocart d'or, douze autres de drap d'Angleterre, un porte-lettres brodé d'or, et un canon de six pieds non monté. Saint-Amand devait demander certaines additions au traité, notamment que les bâtiments français ne pussent être visités [et que les marchandises embarquées par les étrangers sur ces bâtiments ne fussent pas de bonne prise. Moulayllsmaïl consentit à tout. Au retour, un indigène ayant Itiré un coup de fusil sur un Français, le caïd qui commandait l'escorte décapita trois hommes et dit à M. de [Saint-Amand que, si cela pouvait lui être agréable, il jcouperait immédiatement cinquante autres têtes. A Ipartir de 1684, Seignelay réorganisa les consulats du 'Levant et de Barbarie, dont il fît une ferme 'générale qu'il adjugea à la Compagnie de la Méditerranée. Deux consuls furent nommés à Salé et à Tétouan.

Mouîay-Ismaïl songeait à compléter le traité de 4682, nui réglait les relations maritimes et commerciales, par une alliance politique contre les Espagnols. L'ambasjsade de Pidou de Saint-Olon (1693) échoua; l'on ne put s'entendre sur la question des captifs marocains qui étaient sur les galères du roi et que la France refusait le rendre. Jusqu'au commencement du xixe siècle, toutes les ambassades et tous les traités des nations chrétiennes ivec le Maroc ont pour principal objet la rançon des esclaves chrétiens ou leur échange avec des prisonniers musulmans; c'est aussi le sujet sur lequel il est le plus liffîcile de s'accorder, les Barbaresques ne pouvant Renoncer à la course, qui constituait le plus clair de leurs revenus.

2Ui LKS EUROPÉENS AU MAROC

En 1099 eut lieu la célèbre ambassade marocaine d'Abdallah-ben-Aïssa. L'envoyé du sultan visita les principaux monuments de Paris, le Louvre, les Invalides, It; Palais du Parlement, la Bibliothèque royale, l'Arsenal, le Yal-de-Grâce, l'Observatoire, la Manufacture des Gobelins, l'Imprimerie royale. Il assista à des représentations théâl raies et prit part aux fêtes de la Cour. Il eut personnellement beaucoup de succès ; on ne parlait que de sa dignité, de sa générosité, de son esprit. Ses réparties faisaient le tour de la ville et étaient publiées par les gazettes ; lorsqu'on lui demanda pourquoi les hommes dans son pays épousaient plusieurs femmes, « c'est, répondit-il, afin de trouver réunies en plusieurs les qualités que chaque Française possède à elle seule ». Il avait été recherché par les dames de la Cour et avait même ébauché une intrigue avec l'une d'elles. Enfin, ayant rencontré à un bal la princesse de Conti, fille du Roi et de la duchesse de la Yallière, connue d'abord sous le nom de mademoiselle de Blois, le galant Ben-Aïssa déclara qu'il suffisait de la voir pour savoir de qui elle était fille. Moulay-Ismaïl écrivit à Louis XIV pour lui demander la main de cette princesse; la Cour se divertit pendant quelques jours de cette demande, qui ne fut pas prise au sérieux et donna lieu à quelques vers galants tels que ceux de J.-B. Rousseau :

Votre beauté, grande princesse Porte les traits dont elle blesse Jusques aux plus sauvages lieux; L'Afrique avec vous capitule, Et les conquêtes de vos yeux Vont plus loin que celles d'Hercule.

Malgré toutes ces gentillesses, l'ambassade de Ben- Aïssa n'aboutit pas à un traité d'alliance. Louis XIV voulut imposer la paix au Maroc, comme il avait réussi à le faire avec les Barbaresques, par la force. L'attitude

hautaine de ses ministres et de sa diplomatie, les menaces et les essais d'intimidation, empêchèrent de tirer parti de l'état d'esprit de Moulay-Ismaïl et de ses dispositions conciliantes. On manqua l'occasion de signer avec le Maroc une paix solide et d'y asseoir pour longtemps la primauté de nos nationaux et de notre commerce.

Malgré l'échec des négociations, l'influence française est prépondérante au Maroc à la fin du xvne siècle. Aux pourparlers avait été mêlé le négociant Jourdan, chargé de la manufacture de glaces du faubourg- Saint-Antoine et qui était en relations commerciales très actives avec l'empire des Chérifs; il avait essayé notamment de faire lever les prohibitions concernant l'exportation de l'huile et du blé. Ben-Aïssa lui avait fait de nombreuses commandes pour son maître et pour lui-même, en lui recommandant de choisir les articles les plus chers sans se préoccuper du prix. Dans une lettre curieuse, Jourdan essaie de persuader à Ben-Aïssa que les pierres fausses sont plus belles que les véritables.

La France importait au Maroc des draps, des velours, des cotons, des toiles (pour plus de deux cent mille livres par an) ; elle exportait de la cire, des cuirs, des laines, des plumes d'autruches, du cuivre, des dattes, des amandes. Le protecteur du commerce était le sultan, qui percevait un droit de dix pour cent sur les marchandises à l'entrée et à la sortie. Salé et Tétouan étaient les principaux ports; venaient ensuite Safi et Sainte-Croix. Moulay- Ismaïl avait songé à faire un grand port à la Mamora, après l'avoir reprise aux Espagnols : « C'est, dit Mouette, le lieu le plus commode de tout le royaume de Fez; le port est très profond, il peut recevoir des navires chargés du port de trois cents tonneaux. » Les marchandises, une fois débarquées, étaient vendues en gros aux Maures et aux Juifs, qui les envoyaient dans les cinq villes les plus commerçantes de l'intérieur, qui étaient

Maroc, Fez, Méquinez, Taroudant et Ilegh. A Meknès existaient de gros négociants de graines, de cuirs et de cires. Les relations du Maroc avec le Soudan et Tombouctou étaient également assez actives.

Au xvme siècle, l'influence française décline au profit de l'influence anglaise; Gibraltar devient un grand entrepôt de marchandises anglaises. L'Angleterre importe des draps, fournit des armes et des munitions, obtient la permission d'exporter les blés; les Anglais et les Hollandais font presque tout le commerce de Salé, de Safî et de Sainte-Croix. Marseille garde cependant une partie du commerce des laines et il reste quelques Français dans les ports du Maroc, quoique ce ne soient pas toujours des Français de première qualité.

Sous Choiseul, l'influence française se relève, mais sans prédominer autant qu'à la fin du xvne siècle. En 1765 a lieu une expédition navale ; à la suite du bombardement de Salé et de Larache, le comte de Breugnon conclut le traité du 28 mai 1767. Cette convention reproduit la plupart des clauses du traité de 1682 relativement au commerce et à la navigation; elle rappelle la promesse de neutralité en cas de conflit entre la France et les États barbaresques ; les consuls français auront la préséance et le pas sur tous les consuls des autres nations; l'article 5 garantit aux Français pour les droits de douane le traitement de la nation la plus favorisée. L'article 11 consacre une innovation notable : les indigènes employés comme interprètes ou courtiers par les consuls et négociants français sont soustraits à la juridiction locale et au paiement des charges personnelles; on donne à ces protégés le nom de censaux (de l'arabe samsar). C'est la première fois que le droit de protection à l'égard des sujets marocains est expressément reconnu par une convention.

Le traité de 1767 est le dernier acte diplomatique conclu entre la France et le Maroc sous l'Ancien Régime.

Breugnon, en quittant le Maroc, y laissa, comme consul et représentant du roi, Cliénier, le père d'André et de M.-J. Chénier, qui avait été longtemps employé à l'ambassade de Constantinople. Celui-ci établit d'abord sa résidence à Safi, puis à Salé ; il vécut en assez bons termes avec le sultan Sidi-Mohammed, bien qu'avec des intermittences causées par les bizarreries de ce prince. Une ambassade de Sidi-Taher-Frechich (1777) vint traiter une fois de plus la question des esclaves, et un curieux mémoire du comte de Grasse, officier de marine, proposa l'occupation de Sainte-Croix (1778).

Malgré ces velléités d'action, la France n'eut jamais au Maroc l'équivalent des Concessions d'Afrique. La paix de 17G7 n'eut pas pour le commerce français les résultats qu'on aurait pu attendre; l'anarchie, l'élévation des droits, l'interdiction du commerce des blés entravaient les relations. A la fin du xvme siècle, le commerce français avec le Maroc s'élevait aux importations à quatre cent mille livres et oscillait entre six cent mille livres et un million deux cent mille livres aux exportations, qui consistaient principalement en huiles destinées aux savonneries de Marseille.

Le commerce hollandais était plus considérable aux importations que celui de la France et de l'Angleterre; venaient ensuite les Danois et les Génois; le commerce espagnol demeurait insignifiant. Salé avait cessé d'être la principale place de commerce, par suite de la fondation de Mogadorparle sultan Sidi-Mohammed; ce souverain favorisait aussi Larache; Tanger et Tétouan étaient à peu près négligeables.

En 1795, la République française décida de transférer son consulat de Salé à Tanger, afin de mieux surveiller la politique des Anglais et des Espagnols. Un personnage quelque peu mystérieux, qui professait la foi musulmane et se faisait appeler Ali-Bey-el-Abbassi, voyagea au Maroc de 1803 à 1805; il était en réalité d'origine espa-

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gnole et se nommait Domingo Badia-y-Leblich. Il avait été envoyé au Maroc par Godoy, le prince de la Paix; sa mission aventureuse se rattache à un projet de mainmise sur l'empire chérifien conçu très à la légère. La bataille de Trafalgar porta un coup sensible à la situation de la France au Maroc. Une ambassade marocaine vint à. Saint-Cloud saluer l'empereur en 1807, mais une mission confiée peu après au capitaine Burel pour faire sortir le Chérif de sa neutralité bienveillante vis-à-vis des Anglais ne donna pas de résultats.

Les actes diplomatiques conclus entre la France et le Maroc en 1824 et en 1825 confirment le traité de 17G7 et nous amènent à l'époque de 1830.

Ainsi, les relations politiques et commerciales de la France avec le Maroc, qui remontent dans le lointain Moyen-Age aux négociants provençaux et languedociens, n'ont jamais cessé d'être importantes. Même au point de vue des droits historiques, la France pourrait revendiquer un rang élevé au Maroc. Mais c'est sur des traditions moins archaïques et sur des droits plus immédiats que se fondent ses prétentions sur le Maghreb.

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