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CHAPITRE II

Le 14 juin 1830, jour où les Français débarquèrent à Sidi-Ferruch, marque le point de départ d'une ère nouvelle pour l'histoire de l'Afrique septentrionale tout entière. Sur la première pierre posée par la monarchie à ses derniers jours s'est élevé l'édifice de notre empire africain, auquel les régimes politiques qui se sont succédé en France au xixe siècle ont tous travaillé; le développement de cet empire nous a conduits des bords de la Méditerranée aux bouches du Congo et a placé sous notre domination plus du tiers du continent africain. Les guerriers vêtus de rouge qu'annonçaient d'anciennes prédictions et qui sont entrés dans Alger par la Porte- Neuve le 5 juillet 1830 ont paru à Tunis en 1881, à Fez en 1911. Et l'établissement du protectorat français sur le Maroc en 1912 a été l'aboutissement de cette longue série d'efforts, de ce plan colonial poursuivi avec persévérance.

1. Augustin Bernard, Les Confins algéro-marocains, in-8°, Paris, 1911. — Gabriel de Morales, Datos para la historia de Melilla, in-8°, Melilla, 1909. — Mordacq, La Guerre au Maroc, in-8°, Paris, 1908. — Bibliographie de la guerre hispano-marocaine de 1859 dans Archives marocaines, 1905, t. III, p. 318. — Livre Jaune sur la conférence de Madrid.

Les ministres de Charles X ne prévoyaient assurément pas les conséquences de leur acte. Ils ne songeaient guère qu'à détruire un nid de pirates et à régler avec la Régence d'Alger une vieille querelle. En tout cas, la monarchie de Juillet était fort peu disposée à se laisser entraîner dans une aventure extérieure. On songea d'abord à l'évacuation, puis à l'occupation restreinte. Mais les hésitations du gouvernement et de l'opinion tournèrent contre les intentions de leurs auteurs et les forcèrent précisément à faire la conquête qu'ils voulaient éviter.

Dès 1830, le Maroc est lié à notre conquête algérienne, comme il l'est encore aujourd'hui. Les tentatives de Moulay-Abd-er-Rahman pour s'emparer de Tlemcen amenèrent à Fez en 1832 une mission spéciale de M. de Mornay, porteur d'un ultimatum très net. Lorsque le Maroc fournit à Abd-el-Kader des approvisionnements et des munitions, le comte de la Rue fut envoyé à Meknès pour faire de nouveau au sultan d'énergiques représentations. A la suite de l'agression du 30 mai 1844, des instructions très fermes furent envoyées par Guizot à M. de Nion, consul général à Tanger : « Vous devez, lui disait-il, au reçu de la présente dépêche, écrire immédiatement à l'Empereur pour lui adresser les plus vives représentations contre une attaque qui ne saurait être justifiée, pour demander les satisfactions qui nous sont dues, notamment le rappel des troupes marocaines réunies dans les environs d'Oudjda, et pour le mettre luimême en mesure de s'expliquer sur ses intentions. Est-ce la paix ou la guerre qu'il veut? Si, comme le lui conseillent ses véritables intérêts, il tient à vivre en bons rapports avec nous, il doit cesser des armements qui sont une menace pour l'Algérie, respecter la neutralité en retirant son appui à Abd-el-Kader, et donner promptement les ordres les plus sévères pour prévenir le retour de ce qui s'est passé. Si c'est la guerre qu'il veut, nous

sommes bien loin de la désirer, nous en aurions même un sincère regret, mais nous ne la craignons pas, et si on nous obligeait à combattre, on nous trouverait prêts à le faire avec vigueur, avec la confiance que donne le bon droit et de manière à faire repentir les agresseurs. Vous terminerez en répétant que nous n'avons aucune intention de prendre une parcelle du territoire marocain, et que nous ne désirons que de vivre en paix et en bons rapports avec l'Empereur, mais que nous ne souffrirons pas que le Maroc demeure pour Abd-el-Kader un repaire inviolable, d'où partent contre nous des agressions pareilles à celle qui vient d'avoir lieu, et que si l'Empereur ne fait rien de ce qu'il faut pour les empêcher, nous en ferons nous-même une justice éclatante. » Pour appuyer ces réclamations, on envoya en croisière sur les côtes du Maroc trois vaisseaux, deux frégates et quelques corvettes à vapeur. Le prince de Joinville fut placé à la tête de cette division; sa mission, telle qu'elle était tracée par le ministre de la marine, avait un caractère relativement pacifique. Au cas seulement où la guerre serait déclarée, il pourrait employer les moyens coercitifs et, par exemple, bombarder Mogador.

Pendant qu'à Paris on prenait les mesures commandées par la situation, le maréchal Bugeaud débarquait le 5 juin à Mers-el-Kebir. Avant d'entreprendre une campagne, il essaya d'engager des pourpalers avec les autorités marocaines; il fut convenu qu'une conférence aurait lieu entre un officier français et le caïd d'Oudjda près du marabout de Sidi-Mohammed-el-Oussini. Le 45 juin, le général Bedeau et le caïd marocain El- Guennaoui se rencontrèrent au lieu fixé : derrière eux se trouvaient face à face les troupes françaises sous les ordres de Lamoricière et les troupes marocaines sous les ordres de Si-el-Arbi-el-Kebili. La conférence s'ouvrit après l'échange des saluts habituels et se continua

au milieu d'un tumulte affreux; elle fut brusquement rompue par El-Guennaoui, parce que le général Bedeau refusait d'admettre la Tafna comme frontière entre l'Algérie et le Maroc. Gomme les troupes françaises se retiraient vers Lalla-Marnia, elles furent poursuivies par les cavaliers, qui tiraillèrent sur l'arrière-garde. A ce moment, Bugeaud, entendant la fusillade, arriva avec quelques bataillons et fit prendre l'offensive à nos soldats. Surpris de ce mouvement, les Marocains essayèrent de s'enfuir, mais ils furent vivement chargés par le colonel Yusuf et subirent des pertes sérieuses.

Cette nouvelle agression démontrait que, malgré tous les efforts de notre diplomatie, l'espoir d'une solution pacifique devait être abandonné. Nous ne pouvions plus compter même sur le sultan Abd-er-Rahman, qui, subissant des influences diverses, tantôt était disposé à reconnaître ses torts et tantôt se montrait plein d'arrogance. Il ne nous restait plus qu'à agir par la force. Le 6 août, le prince de Joinville ouvrit le feu contre Tanger, dont il détruisit les fortifications. Du reste, la ville ellemême fut ménagée; quatre ou cinq obus seulement atteignirent le quartier des consuls. A la frontière, le maréchal Bugeaud, qui avait occupé Oudjda le 19 juin, résolut d'attaquer le camp marocain situé entre Oudjda et la rive droite de l'Oued Isly ou Bou-Naïm, affluent de la Mouïlah. L'armée française comprenait 8 500 fantassins, 1400 cavaliers, 400 irréguliers et 16 canons. La masse énorme de la cavalerie marocaine n'effraya nullement Bugeaud, car, dit-il, passé un certain chiffre, comme quatre ou cinq mille, plus elle est nombreuse, moins elle a de puissance. Dans la matinée du 14 août, les troupes françaises passèrent l'Isly et remontèrent la rive gauche; elles étaient formées en losange irrégulier, la fameuse « tête de porc » de Bugeaud, la cavalerie encadrée par l'infanterie. Lorsqu'elles furent arrivées à la hauteur des tentes marocaines, elles franchirent de

nouveau la rive à gué et attaquèrent l'ennemi avec impétuosité; la victoire, qui fut complète, nous coûta peu de monde : 27 tués et 96 blessés; l'ennemi avait perdu 11 pièces de canon, 16 drapeaux, 800 hommes, et s'enfuit dans la direction de Taza. Le lendemain du jour où était livrée la bataille d'Isly, le prince de Joinville bombarda Mogador, s'empara de l'îlot situé à l'entrée du port et y installa une garnison de 500 hommes.

Bugeaud, dès cette époque, aurait voulu marcher sur Fez : « On peut y aller, écrivait-il à Joinvilie, avec 20 000 hommes d'infanterie, 3 régiments de cavalerie d'Afrique, une vingtaine de bouches à feu bien approvisionnées et des moyens suffisants pour transporter des vivres pour un mois. » Des considérations de politique générale et européenne empêchèrent de mettre ce projet à exécution.

La nouvelle de nos succès fut très mal accueillie à Londres. Le premier ministre, sir Robert Peel, manifesta beaucoup d'inquiétude; il craignait que la France ne conservât une partie du territoire marocain. Vainement lord Aberdeen s'efforçait de le rassurer; il ne voulait rien entendre. Pour mettre fin à ses appréhensions, qu'une lettre explicative de Guizot n'avait pu calmer, le gouvernement français prit le parti de conclure la paix le plus promptement possible. MM. de Nion et de Gliïcksberg, qui se trouvaient à Cadix, furent délégués pour suivre les négociations, de concert avec le prince de Joinvilie. Le 19 septembre 1844, Sidi-Bou-Selam, gouverneur des provinces septentrionales de l'empire, dûment autorisé par le sultan, se déclara prêt à signer le traité de paix sans retard et à souscrire à toutes les clauses qui lui étaient proposées.

La convention signée à Tanger n'était guère que la reproduction de l'ultimatum. L'Empereur du Maroc promettait de licencier les troupes marocaines réunies près de la frontière algérienne, d'infliger un châtiment exem-

plaire aux chefs coupables d'agression envers les Français et de ne prêter aucun appui aux ennemis de la France. El-Hadj-Ahd-el-Kader, mis hors la loi, devait être poursuivi à main armée par les Français sur le territoire de l'Algérie et par les Marocains sur leur propre territoire. S'il venait à tomber au pouvoir des troupes françaises, il devait être traité avec égards, et, s'il venait à tomber aux mains des troupes marocaines, il devait être interné dans une ville du littoral occidental de l'empire. Les deux gouvernements s'engageaient à procéder le plus promptement possible à la délimitation de leurs frontières respectives et à la conclusion d'un traité général, nos troupes devant évacuer l'île de Mogador et la ville d'Oudjda dès que le sultan aurait exécuté ses engagements. En somme, par ce traité, la France n'obtenait pas les réparations qu'elle était en droit d'exiger; elle ne recevait même aucune indemnité pour les frais de la guerre. Aussi reprocha-t-on au ministère d'avoir sacrifié les intérêts du pays aux susceptibilités britanniques. A la Chambre des députés, l'opposition se fit l'interprète de ces critiques, et Guizot fut obligé de prendre la parole pour justifier la conduite du gouvernement.

La convention du 18 mars 1845, conclue en exécution du traité de Tanger et connue sous le nom de convention de Lalla-Marnia, s'inspire des mêmes principes. Le plénipotentiaire français, le comte de la Rue, conformément aux instructions de Guizot, réclama seulement la frontière des Turcs, frontière incertaine qui avançait suivant les hasards de la fortune ou des combats. La frontière est divisée en trois sections : une ligne est tirée de l'Oued Kiss au Teniet-es-Sassi, c'est-à-dire dans le Tell sur une profondeur de 100 kilomètres environ à partir de la mer; au delà du Teniet-es-Sassi, on se contente d'indiquer quels sont les tribus et les ksours attribués soit à la France, soit au Maroc; au Sud de la région

des ksours, le traité déclare que, comme le pays est inhabitable et que c'est le désert proprement dit, toute délimitation serait superflue. Nous tenions avant tout à obtenir la reconnaissance de notre souveraineté sur les musulmans algériens et le désaveu d'Abd-el-Kader. Tous les points litigieux furent réglés à notre désavantage; Oudjda notamment fut reconnue au Maroc, et la frontière de l'Algérie fixée au Kiss et non à la Moulouya. La rédaction du traité trahit, comme l'écrivait Lamoricière, une ignorance absolue des hommes et des choses. Cependant il faut bien reconnaître que la plupart des inconvénients que l'on a reprochés au traité de 1845 tiennent au voisinage d'un pays barbare où aucune autorité n'est respectée ; d'un pays musulman où on fait une bonne action en pillant le chrétien et où l'on ne peut jamais considérer son établissement que comme un mal provisoire; d'un pays de nomades enfin, qui se déplacent pour chercher des pâturages et aussi en quête d'occasions de rapines.

Depuis 1845, il ne s'est pas passé d'année sans que quelque agitation, quelque pillage soit venu troubler l'Oranie et lui coûter des vies d'hommes et des pertes matérielles. Cet état de choses n'est pas imputable au traité de 1845; en nous conférant le droit de suite avec ses avantages et ses conséquences, cette convention nous fournissait le seul remède possible à l'insécurité chronique du Blad-siba. Nous avons usé de ce droit jusqu'en 1870, et, lorsque les troubles prenaient un caractère particulièrement grave, nous sommes intervenus à diverses reprises tant au Sud du Teniet-es-Sassi qu'au Nord de ce point. En prenant en mains la police des confins, aussi bien sur le territoire marocain que chez nous, nous réduisions autant que possible les risques et les frais. L'action du gouvernement chérifien n'existant pas dans cette région, il était inutile de compter sur lui pour assurer la sécurité de nos sujets sur son

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territoire ou pour empêcher des gens qui ne lui avaient jamais obéi de pénétrer dans la zone reconnue à la France. Le sultan ne nous contesta jamais ce droit. En fait, nos troupes opérèrent d'une manière constante aussi avant qu'elles le jugèrent à propos dans le soidisant territoire marocain, ou, pour mieux dire, dans les pays indépendants qui séparaient, comme ils séparent encore aujourd'hui, l'Algérie du Blad-cl-Makhzen.

En 1859, à la suite d'une violation de territoire par les Beni-Snassen, une véritable expédition fut organisée sous le commandement du général deMartimprey. Notre consul à Tanger avait déclaré au représentant du sultan « qu'il ne nous restait d'autre parti que de nous faire justice nous-mêmes en allant frapper les tribus que son gouvernement était impuissant à contenir, et ce dernier avait donné à entendre que ce ne serait jamais cela qui nous brouillerait avec son maître ». Le combat d'Aïn- Taforalt, que nous livrèrent le 27 octobre les montagnards commandés par El-ïiadj-Mimoun, nous rendit maîtres de la région, et, dès le 29, les Beni-Snassen faisaient leur soumission.

Le ministre de la guerre, maréchal Randon, avait prescrit au général de Martimprey de profiter de sa présence dans l'Ouest algérien pour se rendre compte s'il ne serait pas avantageux pour la France au point de vue militaire d'étendre ses possessions jusque sur les rives de la Moulouya; le général répondit négativement. Cependant les circonstances étaient singulièrement favorables pour occuper les régions que nos troupes venaient de parcourir; le sultan Abd-er-Rahman venait de mourir et avait été remplacé par Sidi- Mohammed, qui était aux prises avec des difficultés intérieures et extérieures. L'Espagne venait en effet de déclarer la guerre au Maroc.

L'Espagne avait occupé en 1848 les îles Zaffarines, où le gouvernement français s'était laissé devancer; ces îlots rocheux, sans valeur économique, complétaient la défense de Melilla et assuraient à l'Espagne une position militaire de premier ordre en face de la vallée de la Moulouya. Un essai des Espagnols pour occuper l'îlot de Peregil fut empêché par l'Angleterre. Cependant les attaques contre les Présides ne cessaient pas, et, en 1859, celles des Djebala contre Geuta avaient pris un caractère d'une gravité particulière; le sultan répondait évasivement aux demandes de réparations et de garanties. Les journaux anglais annonçaient une alliance hispano-française en vue du démembrement du Maroc. L'Angleterre s'inquiéta, et le cabinet de Madrid, pour la rassurer, envoya une circulaire par laquelle il s'engageait à n'occuper d'une manière permanente aucun point dont la possession pût procurer à l'Espagne une supériorité dangereuse pour la libre navigation de la Méditerranée.

L'expédition de 1859-1860, dite de Tétouan, suscita en Espagne un grand enthousiasme. Une armée de 50 000 hommes fut placée sous le commandement du général O'Donnel. L'armée marocaine comptait 15 000 fantassins et 10 000 cavaliers; elle avait été quelque peu réorganisée après la bataille d'Isly et pourvue de fusils rayés fournis par les Anglais, mais demeurait néanmoins un instrument peu utilisable. Les Espagnols, après avoir livré quelques combats défensifs aux environs de Ceuta, se mirent en marche sur Tétouan, qui n'est située qu'à 35 kilomètres du préside; après la victoire du général Prim à Gastillejos, ils s'emparèrent de Tétouan, événement qui impressionna vivement le monde musulman; ils marchaient sur

Tanger lorsqu'ils furent arrêtés par un armistice et par les préliminaires de paix signés à l'Oued-Ras. Le traité de paix définitif fut conclu à Tétouan le 26 avril 1860; l'Espagne obtenait une indemnité de guerre de 100 millions, une extension du territoire de Ceuta, la concession d'un territoire à Santa-Cruz-la-Pequena, l'établissement de missionnaires espagnols à Fez. C'était peu, après de tels efforts et une campagne victorieuse; la déception fut générale. C'était encore l'action diplomatique de l'Angleterre qui avait arrêté l'armée espagnole à quelques kilomètres de Tanger, de même qu'elle avait arrêté les troupes françaises après Isly.

L'Espagne évacua Tétouan; l'indemnité de guerre fut payée grâce à un emprunt de 426 000 livres conclu à Londres et gagé sur les douanes; une délimitation nouvelle des Présides fut effectuée. Les stipulations concernant Santa-Cruz demeurèrent longtemps sans effet; c'est seulement en 1878 qu'une commission mixte fut constituée par les deux gouvernements à l'effet de désigner un emplacement conforme aux stipulations du traité de 1860; leur choix se fixa arbitrairement sur un petit havre situé à 30 kilomètres au Nord-Est de l'embouchure de l'Oued Noun, la crique d'Ifni, qui n'est pas la véritable Santa-Cruz. Le sultan ratifia la cession en 4883, mais l'Espagne ne prit pas encore possession de ce territoire,

En 1861, un important arrangement commercial fut conclu entre l'Espagne et le Maroc. Cet arrangement contenait la clause de la nation la plus favorisée; il développait le régime de la protection, accordait aux Espagnols la faculté d'acquérir des propriétés au Maroc, autorisait l'établissement de Franciscains espagnols, auxquels le monopole de la mission était concédé.

Malgré les actes d'hostilité que commettaient sans cesse les tribus du Rif et d'Oudjda, le ministre de France au Maroc, M. d'Aquin, restait en bons termes avec la

cour de Fez; cela lui permit de conclure la convention du 19 août 1863, qui réglementait l'exercice du droit de protection et maintenait les privilèges des censaux ou courtiers indigènes employés par nos négociants. Le nombre des courtiers indigènes jouissant de la protection était limité à deux par maison de commerce; par exception, les maisons de commerce qui avaient des comptoirs dans différents ports pouvaient avoir des courtiers attachés à chacun de ces comptoirs. La protection française ne s'appliquait pas aux indigènes employés par des Français à des exploitations rurales ; cependant les cultivateurs, gardiens de troupeaux ou autres paysans indigènes au service des Français ne pouvaient être l'objet de poursuites judiciaires sans que l'autorité consulaire en fût immédiatement informée.

Une convention internationale fut signée en 1865 par la plupart des puissances européennes en vue de l'administration et de l'entretien du phare du cap Spartel.

A la frontière algéro-marocaine, les troubles demeuraient à l'état permanent. Dans le Sud, la longue insurrection des Ouled-Sidi-Gheikh vint, à partir de 1864, entraver notre action. Sa durée ne s'explique que par l'appui que les insurgés trouvaient chez les tribus du Zegdou : Douï-Menia, Ouled-Djerir et Beni-Guil. Le sultan, qui tenait surtout à éviter un nouvel Isly, se réfugiait derrière son impuissance et arguait de la faculté que nous octroyait le traité de 1845 de venger nousmêmes nos injures. C'est ce qui amena l'expédition de Wimpfen en 1870. Cette expédition conduisit nos troupes jusque dans la région du Guir, où les Roumis n'avaient pas paru depuis le général romain Suetonius Paulin-us. Une sorte de convention fut signée à Oran avec les chefs des Douï-Menia, par laquelle ceux-ci s'engageaient, au nom de leur djemaâs, à ne plus prendre les armes contre les tribus soumises aux Français et à interdire l'accès de leur territoire aux Ouled-

Sidi-Cheikh dissidents. L'expédition de Wimpfen eut dans tout le Sud-Ouest un grand retentissement et produisit les plus heureux effets. Si l'insurrection algérienne de 1871 passa inaperçue en Oranie, si pas un douar ne fît défection, c'est grâce à l'effet moral qu'avait produit cette pointe poussée par nos troupes jusqu'aux portes du ïafilelt.

La guerre de 4870 eut son contre-coup au Maroc comme partout où existaient des intérêts français. Le gouvernement chérifien sembla vouloir contester môme le droit de protection qui nous était reconnu par le traité de 1767 et par la convention de 1863. A l'instigation de l'Angleterre et de l'Espagne, Si-Mohammed-Bargach, ministre des Affaires étrangères du sultan, réclama une réglementation plus restrictive de ce droit. Ses propositions, critiquées par notre gouvernement, furent soumises aux représentants des diverses puissances dans une conférence tenue à Tanger en 4879; quelques-unes furent acceptées d'une façon unanime, tandis que d'autres furent réservées pour un examen ultérieur.

En 1880, le cabinet de Madrid, de concert avec le cabinet de Londres, manifesta l'intention de réunir à Madrid les délégués des diverses puissances pour arriver au règlement de la question des protections accordées aux sujets marocains. Le gouvernement français donna son adhésion et la conférence se réunit à Madrid le 15 mai. La France y était représentée par l'amiral Jaurès, ambassadeur de la République française à Madrid, auquel des instructions furent envoyées par M. de Freycinet, ministre des Affaires étrangères : « La protection que les puissances européennes accordent à certains indigènes dans l'empire chérifien, était-il dit dans ces instructions, repose sur un système de droit conventionnel qui est traditionnellement admis comme pouvant seul assurer aux étrangers en pays musulman les moyens nécessaires pour entrer en rapports avec les

populations locales. Nous ne faisons pas de difficulté de reconnaître qu'une application abusive de ce système a pu exciter quelquefois de justes susceptibilités chez le souverain territorial, à la juridiction de qui un nombre excessif d'individus se trouvait soustrait. Les puissances ont multiplié outre mesure et sans l'excuse de motifs légitimes le nombre de leurs protégés; il en résulte dans la pratique des récriminations et des conflits, qui ont amené un état de malaise incontestable. La France, pour sa part, n'a jamais suivi au Maroc une ligne de conduite pouvant donner prise à de semblables objections. Ses droits sont fondés sur l'article 11 du traité solennel conclu en 1767. L'application du principe posé dans cet article a été, le 19 août 1863, l'objet d'un règlement. Nous admettons d'ailleurs que nos protégés soient, en tant que propriétaires, soumis au paiement des taxes agricoles ; mais, en retour de notre consentement à ces impositions, nous demandons au Maroc la reconnaissance formelle du droit de posséder pour les étrangers. Il y a une corrélation évidente entre ces deux idées, et, si notre réclamation devait être repoussée, nous nous verrions obligés de nous en tenir aux termes de la convention de 1863 en ce qui concerne l'exemption de toute taxe pour nos protégés. »

De longs et vifs débats eurent lieu à la conférence de Madrid sur cette question des censaux et de la protection irrégulière. L'amiral Jaurès fut énergiquement appuyé par le plénipotentiaire de l'Allemagne, qui avait reçu pour instructions de régler sa conduite sur celle du plénipotentaire français, « parce que, disait le prince de Bismarck, l'Allemagne n'a pas d'intérêts au Maroc ».

Finalement, grâce à quelques concessions, les plénipotentiaires adoptèrent un projet en 18 articles qui devint la convention du 3 juillet 1880. Cette conventioa réglemente non seulement la protection diplomatique et consulaire, mais encore l'acquisition de la propriété

immobilière, le paiement des impôts agricoles, la médiation des employés des légations et consulats, la naturalisation étrangère des sujets marocains. La convention reconnaît à tous les États représentés à la conférence le droit au traitement de la nation la plus favorisée en matière de protection.

La conférence de Madrid a admis pour la première fois l'Etat marocain dans un congrès européen et Ta fait entrer pour ainsi dire dans le concert des nations. C'est l'Espagne qui provoqua la conférence et c'est la France qui en fit les frais; l'Allemagne, jouant de nos défiances à l'égard de l'Angleterre, fit jeter par nos propres diplomates les premiers fondements de l'internationalisation du Maroc, qui nous est si nuisible à l'heure actuelle. La France perdit la situation privilégiée qu'elle avait eue jusqu'alors dans l'empire chérifien, et c'est à sa demande même que l'article 17 de la convention de Madrid étendit le bénéfice de l'égalité en matière de protection à toutes les nations représentées à la conférence.

Dans les confins algéro-marocains, repliés en quelque sorte sur nous-mêmes après 1870, défiants à l'excès de tout ce qui pourrait entraîner des complications, nous renoncions au droit de suite et nous préférions porter des revendications pécuniaires à Fez par voix diplomatique, méthode déplorable dont les inconvénients s^pnt multiples : nous n'obtenions que rarement satisfaction, nous indisposions le Makhzen contre nous, enfin nous l'incitions à intervenir plus activement dans la zone des confins. C'est sur nos instances que Moulay-el- Ilassan vint à Oudjda en 1876, et c'est sur notre invitation qu'il nomma un représentant à Figuig en 1883. La politique makhzénienne dans les confins fut, pendant cette période, aussi ingénieuse et adroite que la nôtre l'était peu. Le sultan se gardait bien de soumettre entièrement ces régions éloignées du centre, sans réel intérêt pour lui; son impuissance se doublait de mauvaise

volonté. L'insécurité et l'agitation de ce Blad-siba lui était précieuse pour éviter la prise de contact avec les Roumis, qu'il cherchait à éviter ou à retarder le plus possible. Néanmoins, la présence de deux fonctionnaires chérilîens de pure parade à Oudjda et à Figuig suffisait pour poser une limite à notre extension, et les tribus étaient invitées à se réclamer de Fez dans leurs difficultés avec nous. Le voisinage, au lieu d'être pour nous l'occasion d'une collaboration féconde, qui fît apprécier au Makhzen les services que nous pouvions lui rendre, était une source de difficultés et de réclamations incessantes qui l'aigrissait contre nous. L'insurrection de Bou-Amama en 1881 montra le résultat de la politique effacée et timide suivie depuis la guerre franco-allemande et de l'anarchie qui régnait dans notre politique indigène en Algérie. Lorsque M. Jules Cambon réagit contre la politique négative de ses prédécesseurs, la situation générale était changée et la question marocaine était en partie internationalisée par la conférence de Madrid. Nous avions laissé passer l'heure où nous aurions pu sans difficulté progresser au point de vue politique et économique dans le vaste pays sans maître qui confinait à nos possessions. Cependant, c'est à la France et au gouverneur de l'Algérie que le sultan s'adressa en 1880 pour avoir un officier d'artillerie chargé d'apprendre aux Marocains la manœuvre du canon : ce fut l'origine de la Mission militaire française, dont on ne sut malheureusement pas tirer tout le parti possible. A Tanger et à Fez, M. Ordega, ministre de France depuis 1881, défendait nos droits et relevait notre influence; son passage était marqué par un important succès : le protectorat français accordé aux chérifs d'Ouezzan. De son côté, l'Allemagne, qui, à la conférence de Madrid, déclarait, par l'organe de M. de Bismarck, n'avoir pas d'intérêts au Maroc, commençait à travailler dans ce pays. Le docteur Jannasch, président

du Centralverein fur H andelsgeo graphie et directeur delà Deutsche Exportbank, fondait la ligne de navigation directe Atlas entre Hambourg et le Maroc. Peu après, le comte de Tattenbach signait le traité de commerce de 1890, le plus complet de ceux conclus par le Makhzen, qui fixait à 10 p. 100 ad valorem les droits d'importation, établissait des droits de sortie, autorisait l'exportation des céréales et devenait la base du tarif général marocain. Quant à l'Angleterre, elle tenta à diverses reprises d'établir son protectorat sur l'empire chérifien; en 1892, notamment, un projet dans ce sens fut élaboré par sir Evan Smith; mais Moulay-el-Hassan se refusa toujours à entrer dans cette voie. Pour l'Espagne, la guerre de Melilla (1893), occasionnée par la construction d'un fort près du marabout de Sidi-Ouriach, nécessita l'envoi de 25 000 hommes, commandés par le maréchal Martinez Campos; elle se termina par les conventions de 1894 et de 1895, qui ne conféraient à cette puissance que de médiocres avantages; malgré un effort militaire considérable, elle dut se contenter d'une indemnité et d'une insignifiante rectification de frontière autour des Présides.

En somme, durant tout le xixe siècle, c'est l'influence de Londres qui a dominé dans les conseils du sultan. Le prestige maritime de l'Angleterre, l'habileté de sa politique, la crainte de l'Algérie française depuis 1830, maintiennent et fortifient cette influence. C'est l'Angleterre qui a arrêté la France en 1844, l'Espagne en 1860. Les Marocains le savent, mais leur reconnaissance ne va pas jusqu'à laisser l'Angleterre imposer elle-même son protectorat, comme elle l'a plusieurs fois essayé. Ainsi se perpétue le statu quo, ainsi se maintient le vieux Maroc barbare, vivant anachronisme à la fin du xixe siècle, plus fermé presque à l'influence européenne qu'il ne l'était au xvme siècle ou à l'époque des Almoravides.

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