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CHAPITRE III

En 1900 s'ouvre la crise marocaine, qui, après de nombreuses et parfois émouvantes péripéties, devait aboutir en 1912 à l'établissement du protectorat français sur l'empire chérifîen. Tandis que la politique d'Abd-el- Àziz provoquait une crise intérieure qui détraquait la vieille machine vermoulue du Makhzen, l'occupation des oasis du Touat marquait, au point de vue extérieur, le début d'une période nouvelle.

Depuis 1830 jusque vers 1898, ou peut dire que la situation de la France vis-à-vis du Maroc n'avait guère changé ; si elle ne s'était pas désintéressée du Maghreb extrême, la France n'avait à peu près rien fait pour y exercer une influence politique prépondérante. A la frontière algérienne, la situation demeurait sensiblement

i. Eug. Aubin, Le Maroc d'aujourd'hui, in-8°, Paris, 1904. — Victor Bérard, V Affaire marocaine, in-18, Paris, 1906. — André Tardieu, La Conférence d'Algésiras, in-8c, Paris, F. ÀlcaD, 1907. — 1d., Cinq Ans de politique marocaine (Revue politique et parlementaire, 10 nov. 1908). — Livres Jaunes sur les Affaires du Maroc. — Rouard de Card, Documents diplomatiques pour semir à V histoire de la question marocaine, in-8°, Paris, 1911. — Bulletin de l'Afrique française et du Comité du Maroc. — Nombreux articles de périodiques, notamment de la Revue politique et parlementaire.

la même qu'en 1845, malgré des expéditions comme celles de Martimprey et de Wimpfen. Par un trait assez frappant de notre caractère national, nous mettons désormais autant de hâte à résoudre la question du Maroc que nous en avions mis peu dans les soixante années précédentes. L'inertie antérieure fait place à une précipitation parfois un peu fébrile.

Le 5 novembre 4881, Jules Ferry, exposant à la Chambre sa politique tunisienne, disait : « La question tunisienne est aussi vieille que la question algérienne. Elle en est contemporaine. Un bon Français peut-il supporter la pensée de laisser à d'autres qu'à une puissance faible, amie ou soumise, la possession d'un territoire qui est, dans toute l'acception du terme, la clef de notre maison? » La nécessité qui s'était imposée à la clairvoyance du grand homme d'État devait fatalement inspirer notre politique le jour où, après la question algérienne, après la question tunisienne, se poserait la question marocaine.

La France ne pouvait pas se désintéresser du Maroc et il ne dépendait pas d'elle de n'avoir pas de politique marocaine. L'islam, partagé entre des gouvernements différents, constitue une nationalité unique; un musulman est citoyen de tout pays musulman où il se trouve et bénéficie d'une solidarité dont l'équivalent n'existe pas parmi les nations chrétiennes. Nulle part cette solidarité n'est plus visible et plus étroite qu'entre l'Algérie et le Maroc; entre ces deux pays, religion, langue, mœurs, organisation familiale, tout est commun. En vain on essaierait d'esquisser des limites comme on Ta fait en 1845 : « Les musulmans, a dit M. Jules Cambon, ont en ces matières des habitudes d'esprit qui échappent entièrement aux Européens. C'est dans le Coran, qui ne parle point de patrie, qu'est pour euxrenfermée toute la loi. Le reste n'est qu'accident. » Dans ces conditions, tout trouble au Maroc a son contre-

coup en Algérie. De là vient notre intérêt tout spécial à veiller à la tranquillité de l'empire chérifien; cet intérêt se mesure au préjudice que nous nous infligerions en renonçant à le sauvegarder.

Ce n'est pas du tout un insatiable appétit de conquête qui nous a poussés à assurer au Maroc notre prépondérance politique : c'est une nécessité inéluctable. On ne peut contester l'intérêt primordial qu'a pour nous la question marocaine sans mettre en question du même coup l'utilité, l'avenir et l'existence même de nos possessions de l'Afrique du Nord. Il ne s'agit pas ici d'un de ces territoires plus ou moins riches, plus ou moins désirables, au sujet desquels les transactions et les partages sont possibles. Les énormes sacrifices que nous avons faits en Algérie et en Tunisie depuis trois quarts de siècle pouvaient se trouver annulés, si la solution n'était pas conforme à nos intérêts et à nos droits. Si le Maroc était tombé aux mains d'une autre puissance, notre situation dans la Méditerranée occidentale s'effondrait. Qu'on suppose le Maroc ou une partie du Maroc aux mains d'une puissance qui, consciemment ou inconsciemment, agiterait la masse musulmane et berbère, l'Algérie s'en trouverait très sérieusement compromise.

L'obligation impérieuse pour la France d'avoir une politique marocaine aboutit à la définition même de cette politique, qui tient dans les deux formules suivantes : 1° la France veut que l'ordre règne au Maroc; 2° elle veut encore qu'aucune puissance européenne n'y prenne une influence prépondérante, qui, en provoquant des troubles en Algérie, risquerait de compromettre notre situation africaine, notre situation méditerranéenne et, par contre-coup, notre situation européenne. La défense d'un double intérêt, un intérêt positif : le maintien de l'ordre; un intérêt négatif : l'exclusion des influences étrangères, telle devait être à l'égard du Maroc la règle de l'action française.

Si l'on aperçoit très bien la nécessité pour la France d'avoir une politique marocaine, on ne pouvait manquer, d'autre part, d'être frappé des graves difficultés qu'il y aurait pour elle à résoudre cette question à son profit. En France, le parti socialiste faisait à la question marocaine le reproche qu'il adresse à toutes les entreprises coloniales, d'être des aventures capitalistes et militaristes, de nature à détourner le pays des réformes \ sociales. D'autre part, beaucoup de bons esprits pensaient que l'établissement de l'ordre et de la sécurité au Maroc ne pouvaient être obtenus sans un sérieux effort militaire, sur l'importance duquel les opinions différaient d'ailleurs, et que cet effort militaire, nullement disproportionné pour une puissance comme la France si elle avait eu les mains libres en Europe, risquait de désorganiser notre mobilisation et d'affaiblir nos forces sur le continent au moment où nous aurions pu en avoir besoin; or, c'est en Europe que se gagnent : et se perdent les colonies. Même au point de vue purement colonial, on peut soutenir que, amplement pourvus en Algérie et en Tunisie, nous risquions, en nous étendant outre mesure et étant donnée notre faible natalité, '■ de nous affaiblir et de dépasser la mesure de notre capa- ] cité, comme cela s'est produit jadis pour l'empire colonial espagnol et portugais. Enfin, et c'est l'objection de beaucoup la plus grave, il semblait bien que la question A du Maroc ne pouvait se résoudre sans de graves complications européennes et que le consentement de l'Angleterre, de l'Allemagne et de l'Espagne notamment j à notre établissement au Maroc serait certainement difficile, peut-être même impossible à obtenir.

La méthode dite de pénétration pacifique répondait ou semblait répondre à la plupart de ces objections, toi t en sauvegardant l'essentiel de nos aspirations marocaines. Il ne s'agissait ni d'annexion ni de protectorat; ce! te méthode acceptait comme principe premier Tinté-

grité territoriale du Maroc, la souveraineté du sultan et la liberté économique. Elle tendait à nous donner, par l'intermédiaire des Marocains, les garanties dont nous avions besoin et à tirer de la collaboration que nous établissions avec eux les résultats que nous renoncions à demander à l'action directe. Cette formule, extrêmement souple et ingénieuse, a pour auteur le diplomate le plus éminent qui ait eu à s'occuper de la question marocaine, M. Paul Révoil. On ne peut reprocher à la méthode qu'un excès de subtilité et d'ingéniosité. Il fallait, pour réussir, qu'elle fût comprise et adoptée par l'opinion publique française; or, les Algériens, les coloniaux, les militaires ne se ralliaient pas facilement à cette formule, différente de celles qu'ils avaient vu employer jusque-là. Il fallait, en second lieu, obtenir la collaboration du Makhzen, l'amener à comprendre que nous étions véritablement ses amis et ses alliés, seuls en état de le préserver des convoitises des puissances européennes et n'aspirant pas nous-mêmes à son héritage, par la bonne raison que nous n'avions pas d'intérêt à hâter le développement d'un concurrent de l'Algérie. Il fallait enfin que les puissances européennes fussent parfaitement rassurées sur nos intentions véritables et ne vinssent pas entraver l'application d'un programme déjà si délicat par lui-même. Cette triple hypothèse ne s'est pas réalisée, et il a fallu en revenir à la vieille formule du protectorat.

Il serait vain de vouloir trouver une parfaite unité d'action dans les événements qui nous ont peu à peu acheminés vers cette solution. Ce sont surtout les forces géographiques et historiques qui ont travaillé pour nous. Quant à notre politique extérieure, elle a eu le mérite de comprendre toute l'importance qu'avait pour nous la question marocaine, mais ce n'est pas sans à-coups, sans contradictions mémo, qu'elle a travaillé à la résoudre.

320 LES EUROPÉENS AU MAllOC

L'origine de la crise doit être cherchée dans l'occupation par la France des oasis du Touat. De l'absence de toute délimitation au Sud du pays des Ksours résultait, en vertu du traité de 1845, notre droit absolu à occuper les oasis du Tidikelt, du Touat et du Gourara, droit affirmé par nous à plusieurs reprises. Nous avons effectué cette occupation en 1900 et 1901 et nous fumes bientôt amenés à utiliser la ligne de communicalion naturelle de la Zousfana et de la Saoura pour rattacher les oasis à la région du Sud-Oranais. Cependant nos atermoiements au sujet du Touat avaient attire l'attention du Maroc sur cette région, et, à la suite de notre établissement dans les oasis, nos rapports avec le sultan s'étaient passablement tendus. On avait pu saisir la trace des intrigues de certains agents chérifîens dans les agressions de Sahela-Metarfa et de Timmimoun. Sur ces entrefaites survint le meurtre d'un colon oranais, I M. Pouzet, assassiné sans provocation par le caïd des Kebdana, alors qu'il livrait des marchandises achetées par des Rifains (3 avril 1901). Les circonstances dans lesquelles ce meurtre avait été commis appelaient une réparation; M. Révoil adressa auMakhzen un ultimatum appuyé par la présence à Tanger de deux navires de guerre. Le Maroc effrayé consentit immédiatement à satisfaire toutes les demandes du ministre ; on se borna d'ailleurs à exiger, outre une indemnité convenable pour la famille Pouzet, l'envoi à Paris d'une ambassade solennelle avec mission d'y régler les questions pendantes au mieux des intérêts réciproques des deux Etats et sur les bases du traité de 1845. On ne manqua pas en môme temps de faire savoir au sultan que nous étions animés au fond des intentions les plus conciliantes et de l'esprit le plus amical.

Le protocole du 20 juillet 1901 et les accords des 20 avril et 1 mai 1902, tout en laissant subsister le traité de 18ï5, déterminèrent le sens et la portée des principales clauses. L'accord était destiné, suivant les termes mêmes du préambule, à « consolider les liens d'amitié existant entre les deux gouvernements et à développer leurs bons rapports réciproques, en prenant pour base le respect de l'intégrité de l'empire chériflen d'une part, et, d'autre part, l'amélioration de la situation de voisinage immédiat qui existe entre eux par tous les arrangements particuliers que nécessite ledit voisinage ». Il y a cependant entre l'acte de 1901 et celui de 1902 quelques différences : le premier s'inspire plutôt d'une politique de zones d'influence, tandis que le deuxième fait nettement prévaloir la politique d'association. L'objet essentiel du premier protocole est de placer sous notre suzeraineté les Ouled-Djerir et les Douï- Menia. Les accords de 1902 organisent la collaboration de la France et du Makhzen dans les régions frontières en ce qui concerne la police, le commerce et les douanes; une triple ligne de marchés, français, mixtes et marocains, devait être créée entre le Maroc et l'Algérie; le gouvernement français s'engageait à verser chaque année au Makhzen une somme représentant les droits de douanes afférents aux marchandises introduites du Maroc en Algérie entre le Teniet-Sassi et Figuig. Les accords stipulaient d'une façon générale que le gouvernement français prêterait son appui au gouvernement marocain pour consolider son autorité makhzénienne dans la zone des confins.

La France pratiqua la politique des accords dans l'esprit le plus large et le plus conciliant. Elle secourut le sultan contre le Rogui, lui donna l'appui de ses arsenaux, de ses officiers et même de ses postes de la frontière. Mais le Makhzen refusait de collaborer avec nous au rétablissement do la poix et de la sécurité et faisait

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preuve d'autant de mauvaise volonté que d'impuissance. Non seulement il ne nous aidait pas, mais la main de ses agents était trouvée dans toutes les agressions fomentées contre nous. D tns tout le Sud-Oranais, ce n'étaient qu'attaques contre nos postes et nos convois, enlèvements de troupeaux, pillages de caravanes, assassinats de sentinelles et d'officiers. Nous fûmes donc amenés à assurer la sécurité par nous-mêmes. L'agression du col de Zenaga (31 mars 1903), commise par les gens de Figuig contre M. Jonnart, gouverneur général de l'Algérie, amena le bombardement des ksours qui nous avaient si longtemps bravés et qui avaient servi de refuge à tous les malfaiteurs.

C'est au colonel Lyautey, qui avait fait ses preuves comme pacificateur à Madagascar et parcouru une brillante carrière coloniale, que fut confiée la difficile mission d'affermir notre domination dans le Sud-Oranais, et d'assurer le respect de nos droits dans des régions jusque-là hostiles et fermées à notre influence.

Il était tout d'abord indispensable de ne pas nous cantonner dans le fossé de la Saouara, mais de surveiller également le talus qui borde ce fossé à l'Ouest, c'està-dire la région des Ouled-Djerir et des Douï-Menia. C'était là une conséquence prévue de l'occupation du Touat; il fallait nous porter en avant du Djebel Bechar, qui surplombait notre ligne d'étapes ; l'occupation de Colomb, en novembre 1903, répondit à cet objectif; nous pouvions désormais recouper vers le Nord les pistes allant à Figuig, surveiller vers le Sud la vallée du Guir, appliquer les conventions aux Douï-Menia, tenir les Beraber en respect. Pour contenir les gens du Guir et parer aux incursions des gens de Bou-Amama, des postes furent installés à Forthassa et à Berguent en 1 904 ; une série de reconnaissances de police nous amenèrent en 1905 et 1906 à rayonner dans toute la zone des steppes qui s'étend jusqu'à la Moulouya.

On aurait pu concevoir que la pénétration française du Maroc continuât à s'effectuer graduellement en partant de la base solide que nous avions en Algérie. Mais on procéda autrement et il parut nécessaire de préparer le terrain diplomatiquement. Des négociations furent engagées dans ce but avec diverses puissances européennes, négociations qui eurent pour résultat d'internationaliser la question du Maroc.

On commença par obtenir le désistement de l'Italie, ce qui fut relativement facile. A un moment donné, l'Italie avait songé elle aussi à établir son protectorat au Maroc, mais ces velléités n'avaient pas eu de suite. Les relations entre la France et l'Italie s'étaient améliorées vers la fin de 1898, le cabinet de Paris, profitant de cette détente, fit comprendre qu'il serait disposé à ne pas gêner Faction italienne en Tripolitaine si le cabinet de Rome promettait de ne pas gêner l'action française au Maroc. La Consulta se montra favorable à ces ouvertures, et ces négociations aboutirent à un accord signé en décembre 1900 et confirmé le 1er novembre 1902; la France déclarait se désintéresser de la Tripolitaine, et l'Italie en retour déclarait se désintéresser du Maroc.

En 1903, un rapprochement se produisit entre la France et l'Angleterre; l'entente cordiale se dessina. Désireux de supprimer pour l'avenir toute cause de froissement et d'irritation, les hommes d'Etat des deux pays estimèrent qu'il convenait de régler simultanément un certain nombre de vieux litiges coloniaux. Le 8 avril 190*, M. Paul Cambon, ambassadeur à Londres, et le marquis de Lansdowne signèrent une déclaration concernant l'Egypte et le Maroc. Moyennant l'abandon de nos droits en Egypte, l'Angleterre nous laissait les mains libres au Maroc, quoique avec certaines réserves. L'Angleterre

déclarait qu'il appartenait à la France de veiller à la tranquillité de ce pays, de lui prêter son assistance pour toutes les réformes administratives, financières et militaires dont il aurait besoin, et s'engageait à ne pas y entraver l'action de la France. Celait là un résultat capital, dont il est superflu de faire ressortir la valeur. La France s'engageait à maintenir la liberté commerciale au Maroc pour une période de trente ans; elle s'engageait à ne pas laisser élever de fortifications ou d'ouvrages stratégiques quelconques sur la partie de la côte du Maroc comprise entre Melilla et la rive droite du Sebou. Enfin le gouvernement français devait se concerter avec l'Espagne au sujet des intérêts de cette puissance en vertu de sa position géographique et de ses possessions territoriales sur la côte marocaine de la Méditerranée. Par un des articles secrets annexés à la conventionnés deux gouvernements convenaient qu'une certaine quantité de territoires marocains adjacents à Melilla, Geuta, et autres Présides devaient, le jour où le sultan cesserait d'exercer son autorité, tomber dans la sphère d'influence espagnole, et que l'administration de la côte depuis Melilla jusqu'aux hauteurs de la rive droite du Sebou serait confiée à l'Espagne.

Quant à l'Espagne, la France avait négocié avec cette puissance un premier arrangement qui avait pour objet d'opérer un partage éventuel du Maroc entre les deux puissances et qui donnait à l'Espagne toute la partie septentrionale du Maroc, y compris Fez et Taza, jusqu'au 33e degré de latitude et au cours de l'Oum-cr- Rebia, ce qui revenait à attribuer le royaume de Fez à l'Espagne et le royaume de Merrakech à la France. Par bonheur, l'arrangement ne fut pas conclu et resta à l'état de simple ébauche. Après la signature de l'accord franco-anglais, de nouvelles négociations furent engagées entre le cabinet de Paris et celui de Madrid en vue de définir le rôle de chacune des deux puissances

dans l'empire chérifïen; elles aboutirent à la signature de la déclaration du 3 octobre 1904, qu'un protocole additionnel vint compléter le 1er septembre 1905 en se bornant à préciser certains de ses termes.

Cette déclaration, dans sa partie officielle, se référait simplement à la convention franco-anglaise du 8 avril, à laquelle l'Espagne adhérait; les puissances signataires affirmaient leur attachement à l'intégrité de l'empiie marocain sous la souveraineté du sultan. Mais une convention secrète délimitait, pour le cas où la situation du Maroc viendrait à être modifiée, une zone d'influence espagnole. Cette zone, moins étendue que celle du projet de 1902, traçait une limite dans une région à peu près inconnue au point de vue géographique. En gros, elle attribuait à l'Espagne les massifs littoraux du Maroc septentrional jusqu'à la ligne du partage des eaux entre la Méditerranée et le bassin du Sebou; elle laissait à l'Espagne une grande partie de la vallée de l'Ouerra, passait entre Ksar-el-Kebir et Ouezzan et allait aboutir à l'Atlantique au Sud de Larache; Taza, Fez, Ouezzan, la vallée du Sebou étaient laissés à la France. En outre, dans le Sud du Maroc, une autre zone d'influence espagnole, prolongation de celle du Rio-de-Oro, s'étendait jusqu'à l'Oued Tazeroualt et à l'Oued Mesa. L'arrangement franco-espagnol était en contradiction manifeste avec la politique d'intégrité marocaine et de pénétration pacifique, et la constitution d'une zone espagnole sonnait le glas du vieux Maroc.

Au mois de juin 1904, la question du Maroc sembla devoir se résoudre à notre profit et selon nos intentions. Un emprunt de 62 millions et demi avait été conclu par le sultan; l'emprunt était garanti sur la totalité du produit des douanes; 60 p. 100 de ce produit était affecté spécialement et exclusivement au service de l'emprunt; un délégué des porteurs de titres, ayant des employés dans chaque port, était chargé d'opérer ce

vemcnt. En somme, le contrat mettait entre nos nrains les douanes du Maroc et nous donnait le droit de les contrôler. Mais bientôt le Makhzen, subissant des influences qui nous étaient hostiles, modifia complètement son attitude à notre égard. Une ambassade, destinée I à exposer au sultan un programme général de réformes, fut envoyée à. Fez au début de 1905 sous la conduite de M. Saint-René Taillandier. C'est à ce moment que se produisit l'intervention allemande, qui vint tout remettre en question.

C'était une tradition de la politique allemande depuis 1871 de favoriser les entreprises coloniales de la France. En ce qui concerne le Maroc, l'Allemagne avait manifesté à diverses reprises, et notamment à la conférence de Madrid, son intention de ne pas entraver notre . action ou même de la servir; à deux reprises, en 1885 et 1887, cette puissance refusa de prendre part à une conférence marocaine qu'elle savait devoir être dirigée contre nos intérêts. Certes, le temps n'était plus où le prince de Bismarck déclarait que l'Allemagne n'avait pas d'intérêts au Maroc et depuis lors, le commerce, allemand, sans atteindre un chiffre très considérable, avait fait preuve dans ce pays d'une remarquable activité. Cependant, M. de Bùlow affirmait à son tour qu'il n'était point, en Afrique ou en Asie, de terrain où les intérêts français et les intérêts allemands fussent en conflit; le 12 avril 1904, le chancelier disait au Reichstag que l'Allemagne n'avait aucune raison de craindre que ses intérêts économiques au Maroc pussent être mis de j côté par une puissance quelconque. Le 29 mars 1905, il tenait un tout autre langage; il est vrai que dans Tinter- '•£ valle s'était produite la défaite des Russes à Moukden et que les événements d'Extrême-Orient donnaient à l'Aile- 1 magne toute liberté d'agir.

La thèse de l'Allemagne se résumait ainsi : elle n'avait jamais eu connaissance ' officielle de l'arrangement anglo-français; en négligeant de le lui communiquer, on avait péché par omission; en conséquence, elle gardait sa pleine indépendance, et, considérant que ses intérêts économiques n'étaient pas garantis, puisque aucun engagement n'avait été pris envers elle, elle entendait traiter ses affaires directement avec le sultan du Maroc. L'Allemagne prétendait en outre que nous nous étions présentés à Fez comme mandataires de l'Europe et qu'en vertu de l'article 17 de la convention de Madrid, nous ne pouvions prétendre à un mandat de ce genre qu'avec l'assentiment de toutes les puissances signataires de cette convention. Au reste, derrière ces « moyens de droit », quelle qu'en fût la valeur, il y avait la question de force.

Le 31 mars, l'empereur Guillaume II débarquait à Tanger et les paroles prononcées par lui dans cette circonstance avaient un caractère d'hostilité directe contre la politique française : « C'est, dit-il, au sultan du Maroc, souverain indépendant, que je fais ma visite, et j'espère que, sous sa haute souveraineté, un Maroc libre sera ouvert à la concurrence pacifique de toutes les nations, sans monopole ni exclusion d'aucune sorte. » On apprit bientôt après que le comte de Tattenbach était envoyé à Fez en mission spéciale. Sur son conseil, le sultan repoussait le programme de la France, comme incompatible avec les conventions internationales, et invitait les puissances à une conférence où seraient étudiées les réformes à introduire au Maghreb.

On se décida alors à négocier avec l'Allemagne. La France déclara qu'elle n'était pas opposée en principe à la conférence proposée par le sultan, mais qu'elle désirait la voir précédée d'un échange de vues avec l'Allemagne

sur la question marocaine. Les négociations poursuivies entre M. Rouvier et le prince de Radolin, puis entre M. Rosen, ministre d'Allemagne au Maroc, et M. Révoil, aboutissaient à la note du 8 juillet 4905 et au protocole du 28 septembre 1905.

L'accord se faisait sur les principes suivants : souveraineté et indépendance du sultan, intégrité de son empire, liberté économique sans inégalité, utilité de réformes de police, de réformes financières, reconnaissance de la situation spéciale faite à la France au Maroc par la contiguïté, sur une vaste étendue, de l'Algérie et de l'empire chérifien. Le programme de la conférence devait comporter : organisation de la police, règlement concernant la surveillance et la répression de la contrebande des armes, réforme financière consistant principalement dans la constitution d'une banque d'Etat, étude d'un meilleur rendement des impôts et de la création de nouveaux revenus, enfin fixation de certains principes destinés à sauvegarder la liberté économique.

La conférence internationale qui se réunit à Algésiras, le 45 janvier 4906, dura près de trois mois, l'acte général ayant été signé seulement le 7 avril 4906. Cet acte portait dans son préambule que les puissances signataires s'inspiraient de l'intérêt qui s'attache à ce que l'ordre, la paix et la prospérité régnent au Maroc et avaient reconnu que ce but précieux ne saurait être atteint que moyennant l'introduction de réformes basées sur le triple principe de la souveraineté et de l'indépendance de S. M. le Sultan, de l'intégrité de ses États et de la liberté économique sans aucune inégalité. L'acte lui-même était divisé en six parties : la première était une déclaration relative à l'organisation de la police; la seconde, un règlement concernant la surveillance et la répression de la contrebande des armes; la troisième, un acte de concession d'une banque d'État marocaine; la quatrième, une déclaration concernant un meilleur rendement des

impôts et la création de nouveaux revenus; la cinquième, un règlement sur les douanes de l'empire et la répression de la fraude et de la contrebande; la sixième, une déclaration relative aux services publics. La Banque d'État et l'organisation de la police constituaient la partie essentielle des décisions de la conférence.

La Banque d'Etat marocaine est constituée au capital initial de 15 400 000 francs, divisé en 14 parts, dont 12 sont prises par les puissances signataires et 2 par le consortium des banques qui a consenti l'emprunt de 1904. Chaque part donne droit à la désignation d'un administrateur statutaire. La Banque d'Etat est chargée des opérations de trésorerie du gouvernement marocain, c'està-dire notamment d'encaisser les revenus et de payer les dépenses pour son compte. La Banque est obligée de faire au gouvernement marocain des avances dont la principale, à concurrence de 10 millions de francs, est destinée à la création et à l'entretien de la police des ports. Cette avance est l'objet le plus immédiat qu'aient envisagé les puissances; elles ont voulu créer la sécurité dans les ports ouverts, et, comme elles auraient vainement demandé au Makhzen de faire les fonds, elles ont à cet effet institué la Banque. Enfin cette institution est chargée du service des emprunts publics au Maroc, et, dans un autre ordre d'idées, elle doit prendre les mesures utiles en vue de l'assainissement de la situation monétaire. En compensation de ces charges et obligations, la Banque jouit de divers droits et avantages, parmi les quels les plus importants sont le privilège d'émission et le droit de préférence en matière d'emprunts publics.

La police, placée sous l'autorité du sultan et recrutée parmi les musulmans marocains, est créée pour une période de cinq ans. Son effectif ne devra pas dépasser 2 500 hommes, ni être inférieur à 2000; elle est répartie entre les 8 ports ouverts. Des instructeurs européens seront mis à la disposition du sultan pour lui venir en

aide dans l'organisation de cette police. Ces instructeurs devront être espagnols à Tétouan et à Larache, mixtes à Tanger et à Casablanca, français à Rabat, Safi, Mazagan et Mogador. L'inspection générale de la police est confiée à un officier supérieur de l'armée suisse.

Pendant la longue période de négociations et de luttes qui précéda la signature, la politique française n'avait pas varié et avait fait preuve d'une netteté et d'une franchise qui finit par gagner à notre cause presque toutes les autres puissances représentées à la conférence. L'Allemagne montra au contraire de l'imprécision dans ses desseins, un appétit de représailles, de i'infatuation; bien qu'en lui-même le résultat final fût pour elle acceptable, la conférence d'Algésiras avait en somme repris, en les précisant, nos suggestions initiales; à quelques différences près, les réformes sanctionnées par la conférence sont celles-là mêmes que deux ans auparavant nous avions recommandées au Makhzen. Pour la question de la police des ports, question la plus discutée et en effet la plus importante au point de vue politique, non seulement l'Allemagne n'obtint pas le secteur qu'elle désirait en 1905, mais aucun officier allemand ne figurait parmi les instructeurs; ces instructeurs étaient exclusivement français et espagnols. Pour la Banque d'État, nous avions accepté l'internationalisation de son capital, mais nous avions obtenu dans la direction une place équivalente à l'importance de notre apport, équivalente aussi à notre rôle prépondérant dans la constitution du crédit marocain; nous possédions la majorité dans le comité des statuts et dans le Conseil d'administration. Il en était de même pour la contrebande des armes, pour les douanes, pour les travaux publics, pour l'augmentation des revenus. Les mesures que la France avait jugées nécessaires, la conférence se les appropriait. Et par là même, le principe de notre politique marocaine se trouvait consacré par les repré-

sentants de l'Europe. Nous avions consenti des sacrifices de forme, mais sauvé le fond; admis que, pour l'introduction des mesures à prendre, l'Europe s'interposât entre le sultan et nous, mais, pour l'exécution de ces mesures, réclamé et obtenu la reconnaissance de l'intérêt spécial invoqué dès le premier jour.

En somme, en 1904, au moment de la signature de l'accord franco-anglais, nous avions cru la partie gagnée; en 1905, au moment du débarquement de Guillaume II à Tanger, nous pouvions la croire perdue; en 1906, après Algésiras, elle n'était ni perdue ni gagnée. La conférence d'Algésiras était évidemment un pas de plus dans la voie de l'internationalisation du Maroc, commencée par la conférence de Madrid. Mais nous avions évité dans la mesure du possible l'institution au Maroc d'organismes internationaux susceptibles de devenir pour nous une menace et une gêne, en particulier la création d'une police internationale qui serait vite devenue une source de conflits ; pratiquement, les choses restaient en l'état. La police des ports, limitée aux proportions que lui avaient données la conférence, ne pouvait guère produire de résultats appréciables. Le sultan ne disposait pas plus qu'auparavant d'une force militaire lui permettant de faire reconnaître et d'exercer sa souveraineté, d'enrayer l'anarchie, de faire rentrer les impôts. L'Europe collective n'inspire aux Marocains ni crainte, ni respect; la réorganisation, la réfection d'un État comme le Maroc ne pouvait être tentée et pratiquée que par un seul opérateur et cet opérateur ne pouvait être que la France, personne n'en doutait en Europe, pas même l'Allemagne.

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