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CHAPITRE IV

LA CRISE MAROCAINE (suite) -(1906-1912)

L'acte d'Algésiras n'était pas une solution de la question du Maroc, c'était l'ajournement de la solution. « Ce n'est pas la paix, écrivait au lendemain de la conférence un publiciste russe, c'est un armistice de cinq ans. »

Peu après la clôture de la conférence, de sensibles changements venaient modifier la situation de l'empire chérifien et celle de la France vis-à-vis de lui. Soit sur la frontière algérienne, soit dans le Maroc occidental, le gouvernement français avait de nombreux griefs à invoquer; les attentats contre les Européens et en particulier contre les Français se multipliaient. Toute une série de vexations et de mauvais procédés de la part des autorités chérifiennes, aussi bien dans l'Est que dans l'Ouest, rendirent nécessaire l'occupation d'Oudjda en mars 4907; cette occupation, opportune en elle-même,

1. Outre les ouvrages cités au chapitre précédent, voir : André Tardieu, Le Mystère d'Agadir, in-8°, Paris, 1912. — Pierre Albin, Le Coup d'Agadir, in-18, Paris, F. Alcan, 1912. — Rapports parlementaires de AI. Long et Pierre Baudin sur la convention franco-allemande du 4 novembre 1911 et sur le traité franco-marocain du 30 mars 1912; — Noulens et de Selves sur le traité franco-espagnol du 27 novembre 1912. In-4°, Paris, 1912-1913.

ne donna que des résultats médiocres en raison des restrictions qu'on crut devoir y apporter, la colonne expéditionnaire ayant reçu l'ordre de ne pas dépasser un rayon de 10 kilomètres autour de la ville. Dès le mois d'août, M. Jonnart réclamait l'occupation de Cheraà pour contenir les Beni-Snassen; l'autorisation nécessaire ne lui fut pas accordée. Cependant l'agitation croissante aboutit à la violation du territoire algérien par les Beni-Snassen, et il fallut finir par où l'on aurait du commencer. Le plan adopté consista à entourer le massif montagneux, à tenir les Beni-Snassen en s'emparant de leurs marchés, de leurs cultures et en leur rendant impossible toute relation avec l'extérieur. L'opération, conduite par le général Lyautey avec une précision remarquable et une admirable compréhension des choses et des hommes du pays, aboutit en quelques semaines à la soumission delà Kabylie des Beni-Snassen et de 30 000 Berbères.

Au cours de l'année 1908, des harkas considérables, fanatisées par des marabouts, se rassemblent dans le Tafîielt et viennent nous attaquer dans le Sud-Oranais; la riposte à leurs agressions nous conduit jusque sur le Haut-Guir. La harka est mise en déroute près du ksar de Bou-Denib, où une garnison est laissée; le 1er septembre, dans un blockhaus voisin du ksar, 75 hommes, commandés par le lieutenant Vary, se défendent héroïquement pendant dix-huit heures contre les attaques furieuses de 20 000 Marocains. Quelques jours après, la colonne Alix mettait la harka en pleine déroute à Djorf et la poursuivait jusqu'à Toulal. Cette victoire arrêta le mouvement de guerre sainte qui avait précipité sur nous les Beraber et laissa aux indigènes une très vive impression de terreur et de découragement.

Le 7 décembre 1908, le général Lyautey, haut commissaire français dans les confins, avait adressé au Pré-

33 i LES EUROPÉENS AU MAROC

sidcnt du Conseil un remarquable rapport qui présentait un programme complet d'organisation, reposant sur les accords de 1901 et de 1902. Le but des accords était d'établir un état de sécurité, puis un courant d'échanges commerciaux; pour y parvenir, il fallait organiser une police capable d'assurer réellement et d'une façon définitive la protection delà frontière algérienne, la sécurité de ses abords, l'innocuité des foyers d'agression voisins. Ce plan magistral fut exécuté avec beaucoup de lenteur, par suite de la sourde hostilité de certains bureaux de la Guerre et des Affaires étrangères. La période qui va de la fin de 1908 au mois de mai 1910 est une période d'attente, qui fut néanmoins mise à profit par le général Lyautey et ses collaborateurs pour consolider les résultats acquis et préparer une nouvelle étape. Les populations les plus farouches prennent confiance et entrent en contact avec nous. Au printemps de 1910, le sud de l'amalat d'Oudjda et le nord du Haut-Guir sont acquis à notre influence jusqu'au voisinage de la Moulouya. Un nouveau pas en avant est alors accompli; les mouvements combinés de nos détachements de Bou-Denib, Colomb, Berguent et Oudjda mettent à la raison les tribus qui manifestaient encore des sentiments hostiles. Pendant que le général Alix et le colonel Strasser, opérant à l'Ouest d'Anoual, châtiaient les Aït-bou-Chaouen et les Aït-Hammou, le générai Lyautey et le colonel Féraud, poursuivant l'application de l'accord de 1902 qui prévoyait l'établissement de marchés à El-Aïoun-Sidi- Mellouk et à Debdou, occupaient Taourirt, carrefour des routes conduisant à Debdou, à Melilla et d'autre part à ïaza et à Fez. Le colonel Féraud entreprenait une série d'opérations en éventail dans la plaine de ïrafata; le 10 juillet 1910, deux fractions de la tribu des Beni-bou- Yahii nous attaquaient au gué de Moul-el-Bacha; mais, peu après, elles demandaient l'aman et payaient l'amende qui leur était imposée.

L'occupation de Taourirt nous permettait d'étendre sur la Basse-Moulouya, de la mer jusqu'à Guercif, la môme surveillance pacifique que la colonne Alix et nos postes du Guir venaient d'exercer sur la moyenne Moulouya. Du Nord au Sud, l'Algérie se trouvait couverte par une zone acquise à la sécurité, grâce à l'action combinée de notre politique et de nos armes. Ces opérations consacraient la supériorité des méthodes inaugurées sept ans auparavant dans le Sud-Oranais et mettaient en lumière une fois de plus cette vérité, que, pour ne pas être acculé à l'emploi de la force, il importe de la manifester; il faut choisir entre le système des répressions coûteuses et celui des manifestations pacifiques. C'est au gouverneur général de l'Algérie, M. Jonnart, et au général Lyautey, auquel M. Jonnart s'est efforcé de faciliter sa tache en toutes circonstances, qu'il faut rapporter l'honneur de l'œuvre accomplie pendant sept ans dans les confins algéro-marocains (1903-1910). La méthode, dont les résultats ont démontré l'excellence, a consisté essentiellement à substituer le système de l'action régionale au système des postes et au système des colonnes purement militaires; en Afrique, selon une formule du général Lyautey, on se garde par le mouvement. Sa méthode consiste dans la combinaison constante et simultanée de la politique et de la force, seul procédé efficace pour obtenir une tranquillité définitive : c'est la véritable pénétration pacifique. En même temps, dans toute la région des confins, nos soldats, dignes héritiers des légions romaines, aménageaient le pays qu'ils venaient de soumettre. Sans crédits, sans indemnités, des routes étaient construites, des lignes télégraphiques et téléphoniques installées, des points d'eau aménagés, des pépinières, des écoles, des infirmeries créées. C'est une œuvre qui force l'admiration.

A l'autre extrémité du Maroc, sur les bords de l'Atlantique, d'autres opérations militaires étaient jugées nécessaires. A la suite de l'assassinat, le 30 juillet 1907, de 9 Européens, dont 5 Français, employés aux travaux du port de Casablanca, un détachement de marins français, mis à terre le 5 août pour protéger le consulat, avait son chef et cinq hommes blessés. Casablanca, attaquée et pillée par les tribus du voisinage, n'était dégagée que le 7 août, par le corps de débarquement du général Drude. Mais le gouvernement crut devoir, comme il l'avait fait au début à Oudjda, limiter l'action de nos troupes à la banlieue immédiate de la ville. Dans ces conditions, aucun résultat ne pouvait être obtenu et Casablanca tendait à devenir un véritable préside où nous étions enfermés. Le 1er janvier 1908, pour la première fois, le général Drude, au lieu d'abandonner immédiatement un point conquis, laissa une garnison à la Kasba-Mediouna, à 18 kilomètres de Casablanca. Quelques jours après, le général d'Amade lui succédait et se mettait en devoir de commencer sans retard une campagne active. Le corps expéditionnaire était porté de 7 000 à 10 000, puis à 14 000 hommes; après avoir occupé la kasba inhabitée de Ber-Rechid, le général d'Amade marcha immédiatement sur Settat, la principale localité de la province et le marché le plus important des tribus chaouïa; il s'en empara. Pour maintenir les communications avec Rabat, il plaça également des garnisons dans les kasbas de Fedala et de Bou-Znika. Le 2 février, le colonel Boutegourd livra près de Ber-Rechidle combat le plus acharné de la campagne, à la zaouïa d'El-Mekki, où les lieutenants Bosquet et Ricard, les cavaliers de Kcrgolay et Rousseau se couvrirent de gloire. Pendant les trois mois

d'opérations qu'il fallut exécuter pour persuader aux Chaouïa qu'il leur était impossible de résister victorieusement aux Français, la stratégie du général d'Amade fut caractérisée par une incessante activité. Grâce à des efforts incroyables, qui imposèrent aux troupes des fatigues véritablement surhumaines, à des marches inouïes, à de brusques changements de direction, à des opérations de nuit accomplies dans le plus grand secret, il parvint à atteindre l'ennemi, à le mettre en déroute, à le rejeter dans les montagnes. Son principe resta toujours celui de l'ubiquité constante ; mais, à la suite des combats indécis des 17 et 18 février, il fut amené à modifier ses procédés. Il renonça à l'emploi des colonnes séparées, dont il est toujours difficile de coordonner la marche dans de bonnes conditions et entre lesquelles un ennemi mobile et bien informé peut faire la navette, menaçant constamment les plus faibles; il employa désormais une seule masse comprenant toutes les unités disponibles. Après les combats des Rfakha (29 février), où les chasseurs d'Afrique exécutèrent des charges héroïques et firent des prodiges de vaillance, du Mgarto (8 mars), de Sidi-el-Ourimi (15 mars), l'affaire la plus brillante de la campagne, où l'on surprit le campement de 15000 guerriers chaouïa, de Fekkak (29 mars), toutes les tribus se soumirent à l'exception des Mdakra. Pour venir à bout de la résistance de cette dernière fraction belliqueuse et maintenir le reste de la population, on créa les postes de Camp- Du-Boucheron (Sidi-Aceïla), Settat, Kasba-ben- Ahmed et Sidi-ben-Sliman, occupés par des détachements régionaux assurant à notre action la constance et la fixité. Le 16 mars, une forte colonne pénétra jusqu'au cœur du pays des Mdakra et détruisit leur camp. Cette affaire marque la fin de la campagne; en trois mois, le territoire des Chaouïa avait été entièrement pacifié. Le 30 juin, une reconnaissance était poussée jusqu'à

A. Bernard. 22

Azemmour et un poste permanent laissé à Sidi-bou- Beker. La sécurité était assurée tant à la périphérie qu'à l'intérieur, le long de nos lignes de communication doublées de lignes télégraphiques, jalonnées de gîfes d'étapes et de magasins. L'œuvre de la France s'imprimait sur le sol et y laissait sa trace bienfaisante.

Le 1er février 1907, le général Moinier remplaçait le général d'Amade, qui rentrait en France. Quelques jours après, le lieutenant Méaux était tué sur les confins des Chaouïa et des Zaër, où il poursuivait un malfaiteur, et les Zaër refusaient de livrer ses agresseurs ; nos goumiers s'avançaient jusque sur les bords de l'oued Korifla et mettaient en fuite les Zaër, mais ne pouvaient les poursuivre, par suite des instructions reçues. Une opération dirigée au mois de juin 1910 sur le Tadla nous avait amenés à occuper la kasba de Tadla, mais le général Moinier avait reçu l'ordre de ramener ses troupes dans leurs positions habituelles à l'intérieur du pays des Chaouïa. Le 14 janvier 1911, le lieutenant Marchand, attiré dans un guet-apens à la kasba de Merchouch, était tué presque au même point où le lieutenant Méaux avait péri un an auparavant; une petite colonne avait été concentrée au Camp-Du-Boucheron dès l'agression connue, mais on estima que nos forces en Chaouïa ne nous permettaient pas d'entamer une opération de police sérieuse contre les Zaër et on s'abstint provisoirement. L'insuffisance des effectifs, réduits de 15 000 à 6 000 hommes, l'immobilité qui en était la suite, les consignes de prudence entravaient complètement notre action.

Nos officiers et nos soldats ont transformé la province des Chaouïa et y ont fait régner une paix et une sécurité qu'elle n'avait jamais connue. On ne saurait trop rendre hommage à leur effort. Des goumiers marocains, établis auprès de nos postes avec leurs familles et fortement encadrés par des officiers français,

marchaient avec nos troupes sous l'autorité de leur caïd. Les impôts coraniques et les taxes sur les marchés étaient régulièrement perçus, sous la surveillance et le contrôle du Service des renseignements. Puis c'étaient des travaux de propreté et d'hygiène, la réfection des anciennes pistes, des constructions de ponts et de tramways, la création d'un réseau télégraphique, des adductions d'eau, des installations de casernements et d'hôpitaux, le tout par des moyens de fortune, avec un misérable budget de quelques milliers de francs; le tout avec l'approbation, à la demande même des populations intéressées, des caïds, des djemaâs, des assemblées de notables : c'était un magnifique rayonnement de l'influence et de la civilisation française. « Il est. absolument hors de doute, écrivait dès 1908 II. Rankin, que la masse des agriculteurs chaouïa saluerait avec allégresse l'annonce de l'occupation permanente de leur pays par les Français ; ce résultat est dû pour la plus grande part à l'excellente conduite des troupes et à leur exacte discipline. »

On se proposa à plusieurs reprises d'évacuer le pays, mais il fallut bien reconnaître qu'il était désormais impossible de priver la contrée du bienfait de l'hégémonie française, d'abandonner de nouveau à l'anarchie et aux représailles aussi bien les intérêts français et européens que les indigènes qui nous avaient fait leur soumission. Après avoir établi dans ce pays un état de sécurité et de prospérité jusque-là inconnu, nous avions le droit d'exiger des garanties effectives contre le retour des désordres que risquait d'entraîner le départ de nos troupes.

Nous avions ainsi organisé et pacifié deux provinces marocaines : la région des confins, qui s'étend entre

l'Algérie et la Moulouya, et la province des Chaouïa. C'étaient là deux terrains d'association avec le Makhzen, si celui-ci s'y prêtait par la suite, et des exemples qui pourraient peu à peu s'étendre à d'autres régions du Maroc. Dans le cas contraire, et si le suKan se montrait trop mal intentionné ou trop impuissant, c'était les deux pinces d'un étau qui pourraient se resserrer sur le Maroc.

Nous nous efforcions cependant, non seulement pour montrer notre bonne foi, mais [parce que tel était notre véritable intérêt, d'amener le Makhzen à cette collaboration si désirable pour nous comme pour lui. Une nouvelle crise intérieure était venue compliquer encore les éléments du problème. Moulay-IIafid, proclamé d'abord à Merrakech, puis à Fez, avait remplacé Àbd-el-Àziz. La France en cette circonstance avait à choisir entre deux politiques : liée à Abd-el-Aziz par l'acte d'Algésiras, en rapports amicaux avec lui depuis qu'en octobre 1907 il avait eu à Rabat une longue entrevue avec M. Regnault et le général Lyautey, attaquée par les émissaires de Moulay-Hafîd non seulement dans les Chaouïa, mais encore sur les confins du Sud-Oranais, elle pouvait prendre nettement parti pour Abd-el-Aziz, au moment où la révolte de son frère était encore peu redoutable, et travailler au rétablissement de l'ordre d'accord avec lui. Elle pouvait aussi, considérant que la querelle des deux frères ne la regardait pas, rester sur ses positions et voir venir les événements. C'est à ce second parti qu'on s'arrêta; au mois d'avril 1908, le général d'Amade, qui était à portée de Moulay-IIafid et qui lui eût aisément barré la route de Fez, reçut l'ordre de le laisser passer. Abd-el-Aziz, parti de Rabat pour Merrakech avec une mehalla de 6 000 hommes, dont environ 1 000 Chaouïa, fut défait le 19 août à Bou- Ajiba, sur la rive gauche de l'Oued Tessaout-et-Tahtia, par les contingents du Glaoui. Ce fut un sauve-qui-peut

général jusqu'à l'Oum-er-Rebia, au delà duquel le sultan vaincu vint chercher asile dans les rangs de nos soldats.

Quoique porté au pouvoir par un mouvement nettement xénophobe et anti-français, Moulay-Hafid fut obligé de souscrire aux engagements qu'avait pris son prédécesseur vis-à-vis de l'Europe et des diverses puissances. Il déclara qu'il entendait respecter l'acte d'Algésiras, les traités internationaux, les engagements financiers et autres, après quoi il fut reconnu par la France et l'Espagne, ainsi que par les autres puissances européennes.

Un nouvel accord entre la France et le Maroc était signé le 4 mars 1910; il était relatif aux Chaouïa et à la région frontière. Il était convenu que le corps d'occupation évacuerait les Chaouïa dès que le Makhzen aurait installé dans cette région une force marocaine de 1 500 hommes dirigée et instruite par la Mission militaire française dans des conditions analogues à celles de la police des ports et capable de maintenir dans la province la sécurité des personnes et des biens ainsi que celle des transactions commerciales; à cette force se joindraient les goums organisés par nous, à l'effectif de

1 200 hommes. Les troupes seraient retirées de Casablanca lorsqu'on aurait pu juger que l'organisation prévue en Chaouïa donnait des résultats satisfaisants. En ce qui concerne la frontière, le gouvernement français admettait également le principe de l'évacuation d'Oudjda et des Beni-Snassen, de Bou-Anan et de Bou-Denib; cette éventualité était subordonnée à la constitution d'une troupe makhzénienne atteignant l'effectif de

2 000 hommes et jugée capable de veiller à l'exécution des accords, de maintenir la sécurité, enfin d'assurer la perception des impôts. Ainsi, jusqu'au bout, nous montrions notre désir de respecter, comme nous l'avions promis, l'indépendance du sultan et l'intégrité du Maroc.

Quelques jours après, un arrangement financier inter-

venait entre la France et le Makhzen; il comportait un emprunt de 101 millions gagé sur le produit disponible des droits de douane, dont 60 p. 100 étaient déjà affectés à l'emprunt de 1904, sur le produit des monopoles du tabac et du kif, sur divers revenus du Makhzen dans les villes du littoral, sur différents loyers de biens appartenant au gouvernement marocain et sur les revenus des biens domaniaux dans un rayon de 10 kilomètres autour des ports. L'emprunt devait être émis par la Banque d'Etat. La France obtenait en outre que le chef de la Mission militaire française devînt le chef de tous les instructeurs; qu'un ingénieur français fût placé à la tête de l'administration chérifienne des travaux publics et que les attributions de notre service du contrôle des douanes fussent élargies.

De même que nous étions intervenus dans les Chaouïa et dans les confins algéro-marocains, les Espagnols intervinrent dans ce qu'ils appelaient déjà la « zone d'influence » espagnole. Ils déclaraient que, l'obligation incombant au sultan de faire la police autour des places du Rif n'ayant jamais été remplie, malgré les réclamations incessantes du gouvernement espagnol, une intervention était devenue nécessaire. En 1908, l'Espagne occupa la Restinga, puis le Cap-de-1'Eau, et établit son influence chez les Kebdana. Les hostilités proprement dites commencèrent, à Melilla comme à Casablanca, par un massacre d'ouvriers, le 9 juillet 1909. Le général Marina s'empara d'abord de l'Atalayoun; les 18, 20, 23 et 27 juillet eurent lieu de sanglants combats dans les massifs du Gourougou, où les Espagnols et les Marocains, emplirent de leurs cadavres la fameuse gorge du Loup, le Barranco de Lobos. Aucun moyen d'action ne fut refusé au général Marina; l'effectif fut porté de 5 000

à 8 000, puis à 12 000, enfin à 45 000 hommes. A la mi-septembre, toutes les troupes jugées nécessaires à l'exécution des opérations se trouvèrent rassemblées autour de Melilla et les Espagnols reprirent l'offensive (20 septembre). Les opérations des 24, 25, 27 et 29 septembre firent tomber aux mains du corps expéditionnaire, presque sans effusion de sang, Nador, Selouen et la crête orientale du Gourougou. Un demi-échec, le 30 septembre, sembla décourager le commandement. Néanmoins, le 26 novembre, les Espagnols s'avancèrent par la vallée du Rio-Cavallo (Oued Youksen), qui est la véritable voie de pénétration dans le massif central des Guelaya; ils s'emparèrent ainsi sans lutte du nœud de communication d'Àtlaten, dans la dépression qui sépare le massif du Youksen des hauteurs du Gourougou.

Un accord conclu le 19 novembre 1910 entre l'Espagne et le Maroc comporte, en ce qui concerne les régions de Melilla et de Geuta, comme l'acte similaire concernant les Chaouïa et les confins algéro-marocains, la nomination d'autorités indigènes locales après entente préalable entre deux hauts commissaires espagnol et chérifien; l'organisation d'une police marocaine instruite par des officiers espagnols, enfin l'évacuation des territoires occupés par les troupes espagnoles le jour où le corps de police sera jugé capable d'assurer la tranquillité, la liberté des transactions et la perception des impôts. Le parallélisme avec les arrangements francomarocains est complet et a été poursuivi jusque dans le détail : « La dignité de l'Espagne, disait M. Canalejas, nous obligeait à ne pas accepter des conditions inférieures à celles que la France avait obtenues. »

Cependant les difficultés entre la France et l'Allemagne ne cessaient pas, et, depuis 1906, malgré des

moments d'accalmie, l'affaire marocaine restait un litige ouvert entre Berlin et Paris. Si ce litige avait été purement marocain, il aurait été relativement aisé à résoudre. Sans doute, l'Allemagne est loin de professer pour le Maroc l'indifférence qu'elle affichait en 1880 et son désir d'y développer son commerce est parfaitement légitime. Mais la France était prête à donner à l'Allemagne toutes les garanties économiques que celle-ci pouvait souhaiter. Ce qui compliquait l'affaire, c'est que, pour l'Allemagne, le Maroc avait été, suivant l'expression même du chancelier, l'occasion d'une riposte contre la politique générale de la France; le Maroc restait pour elle l'instrument commode avec lequel elle inquiéterait ou menacerait la France. En septembre 1908 se produisit l'affaire des déserteurs de Casablanca, qui aboutit à une bagarre entre les marins français et le chancelier du consulat allemand et montra que la campagne contre la Légion Etrangère avait l'appui officiel de la légation d'Allemagne. On convint cependant de soumettre l'affaire à un arbitrage (14 novembre 1908), et une certaine détente se produisit entre les deux pays.

La preuve était faite par ailleurs que l'acte d'Algésiras, grevé de l'opposition persistante de l'Allemagne, ne pouvait suffire à ce qu'exigeaient les obligations marocaines de la France. Pris en soi, conclusion de l'échec subi en 1905 par notre intervention directe dans l'empire chérifien, l'acte de 1906 représentait le moindre mal et réservait l'avenir. Mais la formule internationale n'en avait pas moins été acceptée par nous et elle ne correspondait pas aux nécessités de la situation. Elle impliquait en effet une insoluble contradiction: elle nous imposait à la fois le devoir d'agir et l'impossibilité d'agir; elle nous plaçait dans l'alternative, ou de sacrifier notre intérêt spécial pour rester sur le terrain international, ou de le servir en sortant de ce terrain; elle nous astreignait à chercher d'irréalisables conciliations entre

l'action particulière, conséquence logique de notre intérêt particulier, et l'action collective, conséquence juridique de nos engagements collectifs. La police des ports fonctionnait à peu près convenablement, mais n'avait nullement remédié à l'insécurité. Le corps diplomatique de Tanger élaborait avec une sage lenteur les règlements douaniers, miniers et autres prévus par l'acte d'Algésiras, mais le Maroc ne s'ouvrait pas à la pénétration européenne, et aucun grand programme des travaux publics ne venait permettre sa mise en valeur.

L'opinion allemande marquait une certaine lassitude à l'égard de la politique d'obstruction inaugurée en 1905. Au début de 4909, l'Allemagne avait le sentiment que l'affaire marocaine alourdissait sa marche, que l'embarras qu'elle lui causait était excessif, nuisible au souci qu'elle devait avoir de ses autres intérêts et notamment de ses intérêts politiques en Orient. Une tentative fut faite pour régler la question, et un arrangement fut signé à Berlin par M. Jules Cambon et M. de Kiderlen- Waechter.

L'accord du 8 février 1909 stipulait de la part de la France sa volonté de maintenir l'égalité économique et par suite de ne pas entraver les intérêts commerciaux et industriels allemands ; de la part de l'Allemagne, l'affirmation qu'elle ne poursuivait que des intérêts économiques au Maroc et la reconnaissance des intérêts politiques particuliers de la France. En outre, les deux gouvernements déclaraient qu'ils ne poursuivraient et n'encourageraient aucune mesure de nature à créer en leur faveur ou en faveur d'une puissance quelconque un privilège économique, et qu'ils chercheraient à associer leurs nationaux dans les affaires dont ceux-ci pourraient obtenir l'entreprise. Cet accord fut accueilli avec satisfaction; cependant la disposition finale de l'accord consacrant les associations d'intérêts n'avait pas une signification bien précise; l'expérience ne tarda pas à

prouver que le gouvernement allemand comprenait autrement que nous cette association.

La collaboration économique franco-allemande prévue par l'accord du 8 février 1909 tenta de se manifester sous diverses formes : mines, travaux publics, chemins de fer; l'échec fut complet sur tous les points. Le gouvernement français montra sa volonté de mettre à exécution les engagements réciproques exprimés par le traité, d'abord par l'envoi à Berlin de M. Guiot, délégué des porteurs de l'emprunt marocain, qui traita les questions économiques dans l'esprit le plus conciliant, notamment les questions des dettes chérifiennes, de l'emprunt, de la construction des ports; il fut convenu notamment que les fonds de l'emprunt de 1910 serviraient avant toutes choses à l'exécution des travaux du port de Larache, confiés à des entrepreneurs allemands (5 millions de marks). Une Société marocaine de travaux publics, où les Allemands avaient une participation de 30 p. 100, fut constituée au début de 1910 entre un groupement français et un groupement allemand, en vue de la construction de phares, de ports et de chemins de fer. L'Union des mines marocaines, la Société fermière du monopole des tabacs firent également une large part à l'Allemagne. Pendant toute l'année 1911, on négocia au sujet des chemins de fer. Mais l'association d'intérêts telle que la comprenait l'Allemagne se révéla à la fois très difficile et très dangereuse; elle comportait l'intervention du gouvernement dans les affaires privées, qui est dans les traditions de l'Allemagne, mais non dans les nôtres; dans chaque affaire, les exigences de l'Allemagne marquaient une tentative de pression, une intention plus ou moins avouée de nous réduire à une sorte de vassalité économique. La France n'avait cru promettre à l'Allemagne qu'une association limitée : l'Allemagne entendait obtenir une association générale qui aboutissait à un monopole économique franco-allemand,

à un condominium économique. Un pareil système ne pouvait être de notre goût; il n'aurait d'ailleurs pas été admis par l'Angleterre, dont la participation n'était nullement en rapport avec l'importance proportionnelle des intérêts anglais au Maroc.

YI

L'accord franco-allemand de 1909 nous avait donné une liberté élargie pour travailler au développement solidaire de notre intérêt spécial et de l'ordre public. Mais nous ne sûmes pas en profiter; la réduction excessive des effectifs, l'absence de plan économique, la lenteur des décisions amenèrent la crise du printemps de 1911. Cette crise était depuis longtemps prévue; l'organisme marocain se désagrégeait de plus en plus et l'autorité du sultan était de plus en plus précaire; en négligeant de donner au Makhzen, par un emprunt garanti, les ressources nécessaires, dont nous aurions contrôlé la gestion, nous l'avions acculé à une impasse. Sans argent, pas de soldats, car faute de solde on déserte; sans soldats, pas d'argent, car l'impôt ne rentre que si on le perçoit. La rébellion de 1911 a trouvé le Makhzen aussi démuni financièrement que militairement; l'insuffisance de notre aide financière et de notre aide militaire avait la révolte pour sanction; et la révolte, c'était l'intervention. Pour avoir négligé l'action indirecte, la France était amenée à l'action directe.

Les Cherarda, puis toutes les tribus des environs de Fez, se révoltèrent au printemps de 1911. Le 28 mars, la ville était entièrement investie et les forces militaires présentes ne pouvaient plus que défendre les murailles de la capitale, contre laquelle les attaques des Berbères se succédaient sans relâche. La situation s'aggravait de jour en jour, un Makhzen insurrectionnel s'établissait à

Meknès, les colonies européennes de Fez étaient menacées; les troupes chérifiennes, dépourvues de munitions, pactisaient d'ailleurs avec les insurgés; les rapports reçus de Fez représentaient la situation comme de plus en plus critique. Le gouvernement français songea d'abord à ne faire appel qu'à des éléments marocains et prescrivit au général Moinier de former une colonne avec les goums chaouïa (1 200 hommes) et des contingents auxiliaires marocains; mais il apparut bientôt que ces secours seraient insuffisants. Le 27 avril, le sultan adressait un appel au gouvernement français et demandait que la mehalla chérifienne fût appuyée par une force française. Notre intervention et notre marche sur Fez furent donc non seulement sollicitées par le sultan, mais encore commandées parla nécessité inéluctable de sauver les colonies européennes de Fez. On pensa d'abord à n'envoyer que des troupes chérifiennes, et c'est sous la pression des événements, devant la faiblesse grandissante du Makhzen, qu'on se décida à faire intervenir les troupes françaises.

Le général Moinier fut chargé de la direction générale des opérations. Ses instructions lui rappelaient qu'il ne devait rien tenter qui pût nuire à l'indépendance du sultan ou diminuer le prestige de sa souveraineté; que nous ne nous proposions pas une occupation de nouveaux territoires marocains, qui serait contraire à nos véritables intérêts politiques ; que les opérations du corps expéditionnaire devaient être aussi réduites que possible et rapidement terminées. Il devait adresser aux tribus une proclamation leur faisant connaître que la marche en avant de nos troupes n'avait pour but que d'appuyer la harka chérifienne et de rétablir l'ordre sous l'autorité du sultan.

Le 11 mai, les colonnes quittaient la kasba deKenilra, près de Mehediya, où elles avaient commencé à se concentrer à la fin d'avril. Après s'être ouvert la route par

les combats de Sidi-Ayech, de Lalla-Ito, de Daïet-Aïcha, le général Moinier entrait à Fez le 21 mai, sans avoir rencontré de résistances sérieuses, mais après de rudes épreuves physiques. Le colonel Gouraud, chargé d'escorter les convois de ravitaillement, subissait de nombreuses attaques. Le 8 juin, sur la demande du sultan, le général Moinier occupait Meknès, où il s'emparait de Moulay-Zin, prétendant prisonnier des Berbères plutôt que leur chef; il y laissait une petite garnison et rentrait à Fez en passant par Moulay-Idris et le poste de Nzala- Beni-Amar, créé pour dominer le Zerhoun et la vallée del'Oued Zeggota. Après avoir obtenu la soumission des Beni-Mtir et placé une garnison chérifîenne à Kasba-el- Hajeb, au Sud de Meknès, le général Moinier quittait cette dernière ville le 2 juillet avec le gros de ses forces et ouvrait une route de communication directe de Meknès à Rabat, à travers le pays des Zemmbur, par Souk-el- Arba, Tiflet et Si-Allal-Bahraoui (Camp-Monod). En même temps, la colonne Branlière agissait contre les Zaër, auteurs de l'assassinat du lieutenant Marchand, et établissait un posteàDar-Djilali, au Nord de Merchouch. Le 9 juillet, le général Moinier rentrait à Rabat. Le corps expéditionnaire n'avait pas eu à livrer de brillants combats, mais il avait enduré des souffrances et des fatigues terribles, dont l'état sanitaire se ressentit par la suite et d'où résulta une forte proportion d'indisponibles.

Une double erreur fut commise à cette époque par la politique française. La première consista à ne pas utiliser la voie de Taza, soit seule, soit concurremment avec celle de l'Atlantique, pour aller au secours de Fez. Cette voie était à la fois la plus facile et celle qui, reliant enfin la capitale chérifîenne à l'Algérie, nous donnait véritablement la clef du Maroc et nous permettait d'y faire une œuvre durable. Non seulement on négligea cette voie, mais on interdit aux troupes des confins

algéro-marocains de franchir la Moulouya, leur imposant une immobilité qui risquait de compromettre et compromit en effet l'œuvre du général Lyautey.

D'autre part, le gouvernement français paraît avoir cru sérieusement qu'il serait possible à nos troupes de quitter Fez après avoir dompté les révoltes indigènes. En même temps qu'il donnait au général Moinier l'ordre de préparer la marche sur Fez, il prévoyait déjà l'évacuation de la ville et le retour de la colonne expéditionnaire, faisant preuve ainsi de plus de bonne foi que de perspicacité. Toutes ces précautions restrictives étaient, comme l'événement l'a démontré, parfaitement inutiles. On avait oublié l'axiome de Bugeaud : « En Afrique, une expédition non suivie d'occupation ne laisse pas de trace plus durable que celle faite par le sillage d'un navire sur la mer immense. »

Le gouvernement français espérait aussi, en n'utilisant pas la voie franco-algérienne de Taza, éviter une intervention espagnole : ce but ne fut pas atteint. Poussée par son constant désir de parallélisme avec la France, l'Espagne résolut d'agir à son tour, bien que son action ne fût justifiée ni par un appel du sultan, ni par le souci de la sécurité des Européens. Elle demanda d'abord le consentement du gouvernement français, comme le prescrivait l'acte de 1904; ce consentement lui ayant été refusé, elle prit le parti de s'en passer. En même temps qu'ils s'étendaient autour de Melilla et de Ceuta, les Espagnols débarquaient à Larache le 8 juin, et occupaient cette ville, ainsi qu'El-Ksar. Enfin une troisième intervention se produisit, l'intervention allemande.

La marche sur Fez apparaissait à l'opinion allemande comme la mainmise de la France sur le Maroc, et les journaux allemands réclamaient âprement une part de

l'empire chérifien, ce qui eût été la répudiation pure et simple de toute la politique française depuis dix ans. D'autre part, aller à Fez, faire ce grand effort militaire, faire venir 27 000 hommes de France pour rester sous le régime de l'acte de 1909 était impossible. Il fallait1 qu'en sortant de Fez nous pussions avoir, en même temps que les charges de ce protectorat qui nous était impose par les circonstances, les moyens de le mettre en œuvre et de commencer la réforme du Maroc : d'où la nécessité d'une conversation franco-allemande. Cette conversation fut ébauchée à Kissingen les 20 et 21 juin entre M. Jules Gambon et M. de Kiderlen-Waechter; ce dernier ayant déclaré que tout replâtrage au Maroc était impossible et qu'un nouvel accord était nécessaire, M. Gambon répondit que toute concession au Maroc était pour nous inacceptable; à quoi M. de Kiderlen répliqua à notre ambassadeur en l'invitant à chercher ailleurs une compensation.

Le 1er juillet, l'ambassadeur d'Allemagne à Paris venait annoncer au ministre des Affaires étrangères que son gouvernement avait résolu d'envoyer un navire de guerre à Agadir, la région avoisinant ce port étant troublée et les intérêts allemands menacés. L'ambassadeur accompagna cette communication d'un bref commentaire; il expliqua, que, par la force des choses, l'acte d'Algésiras avait perdu toute efficacité, et que, pour la même raison, un retour au statu quo paraissait impossible. Les principes posés en 1906 de l'intégrité du Maroc et de la souveraineté du sultan étaient incompatibles avec la situation de fait créée par les événements; dans ces conditions, le désir de l'Allemagne était d'éliminer la question marocaine du domaine international; elle espérait y réussir par une conversation amicale avec la France, qui permît d'aboutir à une

1, A. RlBOT.

solution également satisfaisante pour toutes les puissances. En conséquence, le gouvernement impérial examinerait dans un esprit de cordialité toute proposition de nature à atteindre le but ainsi défini.

Il n'y avait à Agadir ni menaces contre les intérêts allemands, ni même d'intérêts allemands. L'hypothèse qui s'offrait à l'esprit était celle d'une manifestation destinée à rendre nécessaire une négociation dont le terme eût été le partage du Maroc, ce à quoi nous ne pouvions consentir. On pouvait concevoir aussi que ce geste fût destiné à obtenir pour l'Allemagne des compensations analogues à celles qu'avaient reçues l'Italie, l'Angleterre et l'Espagne pour prix de leur assentiment à nos projets marocains.

Alors commença entre M. Cambon et M. de Kiderlen une négociation ardue, qui se prolongea plus de quatre mois, du 1er juillet au 4 novembre 1911, et dont les péripéties nous forcèrent à envisager à différentes reprises les plus graves éventualités. Pendant une première période, du 1er juillet au 17 août, cette négociation fut pour la France stérile et décevante; notre diplomatie, fâcheusement égarée, faisait fausse route, n'obtenant pour le Maroc aucun engagement positif, faisant aux vagues promesses de l'Allemagne une confiance que le passé ne justifiait pas et que la suite allait démentir. Le seul résultat utile de cette période fut, à la fin de juillet, l'assurance définitive que l'Allemagne ne poursuivait pas au Maroc des desseins territoriaux; cette certitude fut due à une opportune intervention de l'Angleterre, qui déclara opposer un veto formel à tout dessein de ce genre.

La deuxième période des négociations, préparée à Paris du 18 au 30 août en de nombreuses conférences, se poursuivit à Berlin du 4 septembre au 4 novembre. Par un heureux, mais tardif retour à la logique, on reconnut la nécessité de parler d'abord du Maroc, de

connaître exactement les avantages qui nous y seraient reconnus, avant de fixer les sacrifices auxquels nous pourrions consentir en échange. Il fallait que l'octroi à l'Allemagne de compensations coloniales libérât une fois pour toutes le Maroc de l'hypothèque allemande de 1909 et de l'hypothèque internationale de 1906; c'est ce que sir Edward Grey avait exprimé de la façon la plus heureuse en disant : « Il faut que le Maroc change de teinte sur la carte ». Muni enfin d'instructions fermes, notre ambassadeur put mettre à leur service sa souple ingéniosité, et, sachant où il allait, s'y acheminer d'un pas sûr.

Il fallut lutter pied à pied pour obtenir au Maroc les garanties qui nous étaient indispensables. L'adhésion de l'Allemagne au principe du protectorat fut assez vite acquise, mais toutes les conséquences de ce principe furent âprement débattues. Soit dans l'ordre judiciaire, • soit dans l'ordre économique, le gouvernement français avait retrouvé devant lui la prétention de l'Allemagne de retenir d'une main ce qu'elle donnait de l'autre et de ne nous livrer qu'une autorité décapitée. Nous vîmes reparaître les exigences qui avaient pesé sur le régime inopérant de 1909 : association économique officiellement définie, partage de zones, monopole à deux. Sur ces différents points, nous finîmes par l'emporter.

Le mérite en revient pour une large part à la bonne tenue de l'opinion française, qui vint accroître l'autorité de nos mandataires. Les « impondérables » dont parlait Bismarck entraient en scène du côté français, et, introduisant dans le problème international un facteur inattendu, transformaient la France pacifique et confiante en une France qui, s'appropriant le mot de Roosevelt, admettait que la guerre n'était pas le plus grand des maux.

La convention franco-allemande du 4 novembre 1911, accompagnée de lettres explicatives des plénipotentiaires,

A. Bernabd, 23

comprend la reconnaissance explicite par l'Allemagne du protectorat français sur le Maroc. L'Allemagne déclare qu'elle n'entravera pas l'action de la France en vue de prêter son assistance au gouvernement marocain pour l'introduction de toutes les réformes administratives, judiciaires, économiques, financières et militaires dont il aura besoin. Elle ne fera pas obstacle à ce que la France, d'accord avec le gouvernement marocain, procède-aux occupations militaires du territoire marocain qu'elle jugera nécessaires. Enfin elle ne fera pas d'objection à ce que le gouvernement du Maroc confie au représentant de la France le soin d'être son intermédiaire auprès des représentants étrangers. Réformes intérieures de toute nature, occupation militaire, représentation extérieure du Maroc, c'est l'essentiel du protectorat. Des réserves sont faites seulement en ce qui concerne l'égalité économique de toutes les nations au Maroc et les droits de la Banque d'Etat tels qu'ils ont été établis par l'acte d'Algésiras. Le régime de l'adjudication sera appliqué à l'exécution et aux fournitures de travaux publics, l'exploitation proprement dite des chemins de fer et des ports demeurant à l'entière disposition du gouvernement marocain. Le chemin de fer de Tanger à Fez ne devra être primé par aucun autre, ce qui n'exclut pas la simultanéité de la construction des voies les plus urgentes. Les tribunaux consulaires pourront être supprimés lorsqu'un régime judiciaire normal aura été institué au Maroc; enfin le régime de la protection pourra être revisé et plus tard supprimé; sur ces deux points, régime judiciaire et question de la protection, la renonciation de l'Allemagne ne paraît pas aussi formelle et aussi complète qu'on eût pu le souhaiter. Des sacrifices territoriaux considérables, faits par la France dans l' Afrique Équatoriale, sont le prix de la liberté d'action que l'Allemagne nous reconnaît au Maroc.

Ainsi se trouve résolu, tout au moins en principe, le

litige franco-allemand pendant depuis 4906. Algésiras et Agadir désigneront dans l'histoire les deux phases aiguës d'un conflit permanent dont le Maroc a été la cause occasionnelle et la situation respective de l'Allemagne, de l'Angleterre et de la France la cause efficiente. « Le problème franco-allemand1, antérieur au problème marocain, est destiné à lui survivre. Sur la trame enchevêtrée des rivalités européennes, la question marocaine s'inscrit par une série d'accidents et d'incidents qui ont profondément troublé la vie des grandes puissances. A propos du Maroc, les nations et les groupes de nations ont mis en balance tout ce que pèsent leurs alliances, leurs armées, leurs flottes, leur cohésion intérieure, leur énergie morale. Le conflit des alliances n'a pas créé la question marocaine; il a comme éléments essentiels et pour le moment irréductibles l'antagonisme franco-allemand issu de la mutilation de nos frontières de 1870 et la rivalité économique et maritime de l'Allemagne et de l'Angleterre. »

La convention franco-allemande de 1911 comportait pour la France de pénibles sacrifices; nous demandâmes à l'Espagne quelques compensations pour la liberté d'action reconquise par nous et dont elle allait bénéficier. De laborieuses négociations se poursuivirent pendant toute l'année 1912 en vue d'adapter au nouvel état de choses la convention franco-espagnole de 1904; au milieu de difficultés tenant tant à la nature des choses qu'à la contradiction même des intérêts et à des différences d'interprétation des conventions antérieures, elles aboutirent à la signature de la convention du 27 novembre 1912.

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