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CHAPITRE V

Le 30 mars 1912, M. Regnault, qui, depuis des années, en qualité de ministre de France à Tanger, consacrait toute son activité à la question du Maroc, signait avec le sultan Moulay-Hafîd la convention de Fez; cet acte, inspiré des conventions franco-tunisiennes de 1881 et de 1883, fait du résident général delà République française le seul intermédiaire du sultan auprès des puissances étrangères.

Quelques jours après, une crise des plus graves se produisit à Fez. L'établissement du protectorat servit de prétexte au soulèvement, mais la véritable cause fut bien plutôt la faiblesse avec laquelle nous l'avions inauguré. L'hésitation qui succéda à la prise de Fez, la lenteur de nos mouvements, Téparpillement de nos forces, le bruit répandu de difficultés européennes préparèrent l'insurrection; l'absence d'unité dans notre action politique et militaire pendant plus d'un an, le partage de volonté

1. Voir U Afrique française et les Queslioîis diplomatiques et coloniales (articles oVArmatte sur les opérations militaires); — les rapports parlementaires, notamment celui de M. Long sur l'emprunt marocain, de Messimy sur le budget du Maroc de 1914; — le Bulletin officiel du Protectorat. — E. Larcher, Les Codes Marocains, in-8°, Alger, 1914. — L. Holtz, Traité de législation marocaine, in-8°, Paris, 1914.

entre la Guerre et les Affaires étrangères firent le reste. La conception d'une armée marocaine instruite et dirigée par des officiers français, qui se comprenait à une époque où notre protectorat sur le Maroc n'était pas encore reconnu par l'Europe, n'avait plus de raison d'être dans les conditions nouvelles où l'on se trouvait; c'est ce dont on ne se rendit pas compte. On s'imagina qu'on pourrait « prendre le Maroc avec les Marocains », et on arriva à croire que l'armée chérifienne occuperait progressivement le Maroc, les troupes françaises étant réduites au rôle de simple réserve. On fit de l'armée chérifienne un organisme absolument autonome ; l'encadrement européen était des plus réduits et les troupes chérifîennes occupaient des camps spéciaux. Les conséquences sanglantes de ce plan utopique ne se firent pas attendre. Le 17 avril, les tabors chérifîens massacraient leurs officiers, après leur avoir infligé des supplices atroces; la population de Fez s'associait au massacre. Peu de jours après, les Berbères, au nombre de 20 000, venaient assiéger la ville, et, pour ajouter à nos embarras, le sultan se déclarait décidé à quitter Fez pour Rabat, puis à abdiquer.

Un décret du 28 avril 1912 nomma le général Lyautey résident général de France au Maroc. On l'appelait, selon son expression, au commandement d'un navire en perdition : un pays entier soulevé contre nous; la capitale investie de tous les côtés, attaquée avec une violence inouïe par des hordes que fanatisaient les appels à la guerre sainte; la garnison chérifienne gardée à vue dans ses casernements; un Makhzen complètement désorganisé et impuissant; un sultan affolé, refusant toute collaboration et menaçant de faire un esclandre si on n'organisait pas immédiatement son départ pour Rabat, et, pour faire face à cette situation, 5 000 fusils français.

Deux jours après l'arrivée du général Lyautey à Fez,

le 23 mai, les Berbères attaquaient la ville du côté de l'Est et réussissaient à forcer deux portes; le 28, ils revenaient à la charge. Ces attaques étaient repoussées, non sans pertes; les harkas ennemies étaient rejetées à 33 kilomètres de la capitale, et les travaux destinés à mettre Fez à l'abri de nouvelles attaques poussés avec activité. Le 1er juin, le général Gouraud remportait une brillante victoire sur la harka campée à Hadjra-Kohila, dans la vallée du Sebou, et déblayait ainsi les abords de Fez. Des mesures judicieuses, telles que la remise de l'amende infligée à la population de Fez à la suite des événements du il avril et qui n'atteignait par les vrais coupables, les entretiens fréquents avec les autorités et notables de la ville, pachas, cadis, oulamas, cheurfas, négociants, rendaient aux éléments paisibles de la population urbaine la confiance qu'ils nous avaient témoignée lors de la délivrance de Fez par le général Moinier et qu'ils avaient perdue depuis. Enfin le général Lyautey s'appliquait à rétablir l'autorité du Makhzen partout où nous étions en mesure de le faire. Mais des complications plus graves encore n'allaient pas tarder à surgir. « Le Maroc tout entier, écrivait un des hommes qui le connaissent le mieux1, est en proie à l'une de ces crises périodiques de fanatisme religieux et xénophobe comme celle qui a précipité la chute des Mérinides et établi les dynasties chérifiennes sur les ruines de la domination portugaise. » Bientôt des difficultés dynastiques se produisaient; Moulay-Hafid, refusant de collaborer avec nous, et conspirant même en secret contre notre domination, abdiquait et était remplacé par son frère Moulay-Youssef. Dans le Nord, les Djebala et les Beraber du Moyen-Atlas, momentanément refoulés des abords immédiats de Fez, restaient soulevés. Un nouveau Rogui, Mohammed-es-Semlali, prêchait la guerre sainte

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