Dr F. Weisgerber
aux tribus riveraines del'Ouerra et s'installait à 50 kilomètres environ de Fez, au Djebel Moulay-Bou-Chta, chez les Fichtala. Malgré les opérations conduites contre lui, il se reformait dans la zone espagnole et cherchait à lier partie avec Sidi-Raho, qui, s'appuyant sur les Beni-Mtir, agitait la région de Sefrou.
Enfin, dans le Sud, le prétendant Ahmed-el-Hiba, fils de notre vieil adversaire de Mauritanie, le marabout saharien Ma-el-Aïnin, dirigeait un mouvement nettement mahdiste. Proclamé sultan à Tiznit, il était bientôt reconnu dans tout le Sous. A Merrakech, déjà troublée par la rivalité du Mtougui et du Glaoui, la présence de nombreux askris déserteurs de Fez aggravait à tel point la situation que les Européens regagnaient la côte. Le 18 août, El-Hiba entrait à Merrakech et s'y faisait proclamer; des hordes de pillards l'avaient précédé et avaient commis dans la ville toutes sortes de déprédations; le consul de France et 6 autres Français demeuraient prisonniers. Aussitôt après l'occupation de la capitale du Sud, les forces du prétendant prenaient la route du Nord et s'avançaient jusqu'à Ben-Guerir, chez lesRehamna, à mi-chemin entre Merrakech et Mazagan. Mais, arrivée en ce point, la harka se heurtait aux forces du colonel Mangin, qui, dans le combat du 29 août, la rejetait dans le Sud en pleine déroute. La nécessité de maintenir notre prestige, l'appel des populatious du Houz lassées des exactions des « hommes bleus », nous contraignaient, non moins que l'urgence d'étouffer dans l'œuf le mouvement mahdiste, à nous avancer jusqu'à Merrakech. L'opération fut conduite avec une rapidité et un entrain qui font le plus grand honneur au colonel Mangin et à ses troupes; après un combat à Sidi-bou- Othman, très meurtrier pour nos adversaires, une colonne légère, ayant à sa tète le commandant Simon, pénétrait dans Merrakech le 7 septembre au matin et y retrouvait nos compatriotes sains et saufs; il était
rejoint quelques heures après par la colonne principale On décidait de maintenir l'occupation de Merrakech, rendue nécessaire par les circonstances.
La crise initiale était ainsi conjurée, l'insurrection domptée et la situation éclaircie, il restait à confirmer les résultats obtenus, à raffermir une situation que la révolution de Fez et les événements de Merrakech avaient si gravement compromise. « Le nom du général Lyautey équivaut à tout un programme de politique coloniale. Au Tonkin, à Madagascar, sur les confins algéro-marocains, il a appliqué lui-même la méthode qu'il a définie avec tant de netteté. C'est la méthode d'extension rationnelle et progressive, où la prudence est la première condition du succès, où l'armée joue le rôle de fourrier de la civilisation, où le soldat est l'avant-coureur de l'ingénieur, du commerçant, de l'instituteur. Aucune aventure, aucune témérité, aucune conquête prématurée; du temps, de Tordre, de la patience, surtout de l'esprit de suite, voilà toute la tactique1. » C'est à ce Bugeaud moderne, d'une si remarquable et si souple intelligence, que fut confiée la tâche d'organiser le protectorat français au Maroc, en appliquant la méthode dans laquelle il est maître incontesté : la combinaison constante de la politique et de la force.
Il s'agit avant tout de pacifier le pays, d'y établir l'ordre et la sécurité, conditions essentielles d'une vie normale, qui lui ont toujours fait défaut jusqu'ici. On avait espéré vers 1900 que cette pénétration du Maroc se ferait sans coup férir; mais la tournure prise par les événements, et notamment les compétitions européennes,
i. R. POINCARÉ.
ne nous permirent pas de nous contenter d'une action purement indigène, qui, même dirigée par nous, eût exigé beaucoup de temps pour donner des résultats. Il fallut bien reconnaître que la pénétration pacifique n'était possible qu:à condition de s'appuyer sur la force. On avait cru aussi faire faire la conquête du Maroc par les Marocains : la sédition militaire de Fez, sanglant résultat d'un zèle un peu novice en matière coloniale, vint montrer le danger de cette formule. Sans doute, une partie des forces destinées à pacifier le Maroc peuvent être empruntées au Maroc même; dès à présent, les troupes auxiliaires marocaines, bien encadrées, soumises à une véritable discipline, pourvues d'une administration régulière, donnent toute satisfaction. Mais elles ne sont en somme pas très différentes de nos régiments indigènes et de nos goumiers d'Algérie.
Les forces militaires nécessaires au Maroc doivent être puisées à trois sources : la France, l'Afrique du Nord, le Soudan. Aucune de ces sources ne peut être exclusivement employée; mais, en les utilisant toutes les trois simultanément, dans des proportions qui varieront suivant les temps et les lieux, on doit atteindre le but qu'on se propose, surtout si Ton parvient à entraver la contrebande des armes et des munitions et si la construction rapide du réseau des routes et des voies ferrées vient décupler la valeur de nos forces. Troupes de France, d'Algérie-Tunisie, d'infanterie coloniale, troupes indigènes d'Algériens, de Tunisiens, de Marocains, de Sénégalais, tels sont les éléments divers du corps d'occupation; l'armée d'Afrique, qui y entre dans une proportion de 60 p. 100, en constitue l'ossature. Les effectifs, qui étaient de 38 000 hommes en 1911, 56 000 en 1912, 70 000 en 1913, se sont élevés à 80 000 hommes en 1914, dont 63 000 dans le Maroc occidental et 17 000 dans le Maroc oriental. Ces derniers effectifs, dans lesquels on comptait d'ailleurs seulement 6 000 hommes de
troupes métropolitaines, judicieusement employés, suffisaient pour assurer graduellement la soumission du Maroc tout entier.
La pacification a été très rapidement menée à bien. A l'automne de 1912, nous n'occupions, de Casablanca à Fez, qu'une ligne d'étapes sans cesse menacée. Dans la région de Fez, la direction politique et militaire fut confiée au général Gouraud, qui s'efforça de constituer une zone de couverture à l'est et au sud de cette ville. Un cercle fut créé chez les Hayaïna, à Souk-el-Arba-de-Tissa, à 40 kilomètres au nord-est de Fez. Au sud de Fez et de Meknès, nous nous appuyions à la ligne Sefrou-Kasba-el- Hajeb-Agouraï. Puis les postes d'Immouzer et d'Annoceur étaient fondés au sud de Sefrou pour assurer la pacification des Aït-Tserrouchen du Nord et des Aït-Youssi. D'El-Hajeb, le colonel Henrys, auquel était attribué le cercle des Beni-Mtir, s'avançait sur la forêt de Djaba, qui couvre un des gradins du Moyen-Atlas; du 15 mars au 15 juin 1913, il parcourait ce pays accidenté, à travers le brouillard, la pluie et la neige, et dissolvait la coalition berbère qui s'était formée contre nous. Des postes établis à Ifrane, à ïto et à Azrou amenaient la réduction des Beni-Mtir, ainsi que d'une partie des Beni- Mguild et des Guerouan, et couvraient de ce côté notre ligne d'étapes.
Une des régions les plus difficiles à pacifier, mais aussi une des plus importantes, est celle qu'occupent, à la lisière des plaines du Maroc occidental, les grandes tribus berbères des Zaër, des Zemmour, des Zaïan, du Tadla, qui s'enfoncent comme un coin entre la région de Fez et celle de Merrakech. Trois chefs berbères, Ali Amhaouch, Moha-ou-Saïd et Moha-ou-Hammou dirigent la résistance des montagnards du Moyen-Atlas. En 1912 et 1913, le colonel Blondlat occupe les marches frontières du pays zaër. Chez les Zemmour, des postes installés à Camp-Bataille (Sauk-el-Arba des Zemmour), à Tedders
et à Camp-Christian tiennent la limite de la région soumise et restent en contact avec les dissidents; bientôt le plateau d'Oulmès est occupé. Au Tadla, un poste est crééàEl-Boroudj, et un autre poste avancé à l'Oued-Zem, à 12 kilomètres à l'ouest de Boujad. Les Zaïan, très énergiques et très batailleurs, pouvant mettre en ligne 15000 combattants, conduits parleur caïd Moha-ou-Hammou, font subir à nos postes d'incessantes et violentes attaques, que le colonel Mangin ne parvient à repousser qu'au prix de sanglants combats, notamment celui de Ksiba (juin 1913). L'année suivante, une action contre le pays zaïan est confiée au général Henrys; le 12 juin 1914, après une campagne vigoureusement menée, trois colonnes convergentes, comprenant environ 20 000 hommes, occupent Khenifra, capitale des Zaïan, autour de laquelle se livrent de violents combats. Cette opération tend à supprimer un élément permanent de trouble et de désordre au milieu des pays soumis; elle assure la liaison directe des capitales du Nord et du Sud, et nous permet d'exercer notre action politique sur les confédérations indépendantes de la montagne.
Dans le Sud, il s'agissait de tirer parti du succès de Merrakech pour pacifier le Houz, assurer la liaison avec la côte, nouer des relations avec les grands caïds de l'Atlas. Le colonel Mangin effectuait à cet effet des tournées entre Merrakech et Mogador, puis entre Merrakech et Demnat; dans cette dernière colonne, il obtenait la soumission des Mesfioua par le combat de Tasserimout. Un à-coup se produisait en décembre 1912 dans la région de Mogador, où le commandant Massoutier était assiégé à Dar-el-Kadi par suite d'une trahison du caïd iVnflous. Ici, comme à Fez, nous étions victimes d'une confiance exagérée dans nos auxiliaires indigènes et d'un essai peu pratique pour amalgamer les mehallas chérifiennes et les troupes régulières. La destruction de la kasba d'Anflous par la colonne Bru-
lard, après un brillant et rude combat, amena de nombreuses soumissions. Le soin d'achever la défaite d'Ellïiba fut confié aux grands caïds de l'Atlas, qui réussirent à le chasser de la région du Sous. L'action des chefs indigènes fut complétée en juin 1913 par l'occupation d'Agadir.
Dans le Maroc oriental, dès le mois de mai 1912, nos troupes sortaient de l'immobilité que les ordres reçus leur avaient trop longtemps imposée et -franchissaient pour la première fois la Moulouya au pont de Merada. Les opérations du général Alix sur la rive gauche de ce fleuve amenaient la fondation du poste de Guercif, la soumission de la tribu de Hoouara, et déblayaient les approches deTaza. Au printemps de 1913, des reconnaissances étaient effectuées par le général Girardot chez les tribus de la rive gauche; des postes étaient fondés à Nekhila et à Safsafat; le 11 mai, le général Alix occupait la kasba de Msoun, à 30 kilomètres de Taza et à 60 kilomètre., des avant-postes du général Gouraud. Dans l'Extrême-Sud, le colonel Ropert poussait plusieurs reconnaissances dans la vallée supérieure de l'Oued Ziz, nouait des relations avec les ksours du Tiallalin et franchissait le Tizi-n-Telremt, qui relie la haute Moulouya au Tafilelt.
Restait à effectuer la jonction du Maroc oriental et du Maroc occidental, par l'occupation du couloir de Taza. Tant que cette voie n'était pas entre nos mains, l'unité de notre empire africain restait précaire, en même temps que subsistait un foyer d'agitation rendu particulièrement dangereux par son importance stratégique. Les troupes du Maroc oriental, commandées par le général Baumgarten, entrèrent à Taza le 10 mai 1914. Tout l'effort de résistance des tribus se produisit entre Souk-el-Arba de Tissa et Taza, et c'est la colonne Gouraud qui eut à le briser. Elle se heurta aux trois tribus des Branès, des Tsoul et des Riata, auxquelles il fallut
livrer de rudes combats, notamment celui du 12 mai sur l'Oued Amlil. La jonction des deux colonnes s'opéra le 16 mai à Meknassa-Tahtania; le lendemain, les troupes du Maroc occidental, unies à celles du Maroc oriental, entraient à ïaza, ayant à leur tête le général Lyautey. Il restait à achever de soumettre les Riata, avec lesquels un violent combat nous avait mis aux prises le 26 juillet 1914 dans le ïazekka, à asseoir définitivement notre influence dans la vallée de l'Innaoun, en un mot à élargir le tablier du pont qui relie désormais le Maroc à l'Algérie.
Dans la zone espagnole, le général Alfau, nommé résident général, entrait à Tétouan sans coup férir le 19 février 1913 ; il était remplacé quelques mois après par le général Marina, auquel succédait en 1915 le général Jordana. La zone espagnole restait profondément troublée depuis le Rarb jusqu'à Melilla; de nombreux combats se produisaient autour de Tétouan et de Geuta. Cependant, en mai 1916, les Espagnols ont occupé Fondouk-Aïn-Djedida, au carrefour des routes de Tétouan à Tanger et de Tétouan à Larache. Bien que le droit de suite n'ait pas été inscrit dans la convention de 1912, il faut souhaiter entre Espagnols et Français une collaboration aussi effective que possible dans les régions où ils sont voisins. « Les intérêts des deux puissances qui ont assumé la tâche de réformer et de civiliser le Maroc sont désormais étroitement solidaires. Qu'on ne s'y trompe pas, les événements heureux ou fâcheux qui se produiront dans une zone retentiront fatalement dans la zone voisine *.. »
Au point de vue du Maroc, la guerre européenne de 1914, selon la remarque du général Lyautey, arrivait trop tard ou trop tôt : trop tard, parce que, avant l'occupation de Taza et de Khenifra, nous aurions pu